Le chapitre 10 de saint Jean est celui du bon berger (ou du bon pasteur) et contient trois moment. Le premier moment correspond aux versets 1-10 : il commence par une courte parabole, puis vient le moment où Jésus dit : « je suis la porte des brebis » ; puis « je suis la porte». Il a dit cela parce que ses auditeurs ne comprenaient pas, mais est-ce plus clair que la parabole ? Jean-Marie Martin qui est spécialiste de saint Jean, nous donne des pistes pour entrer dans ce symbolisme et relier ce qui est dit aux trois moments de l'Eucharistie telle que la préente saint Justin au IIe siècle.

Ceci est composé de deux extraits : le 1° vient d'une soirée à Saint-Bernard-de-Montparnasse en 2001-2002 où Jn 10, 11-18 avait été commenté ; et le 2° vient d'un cours donné par à l'Institut Catholique de Paris en 1982-83 (cf Qui est Jean-Marie Martin ?).

 

Jean 10, 1-10 : Je suis la porte des brebis

 

 

Je suis la porte, Solomon RajDans la traduction de la Bible de la liturgie :

« Amen, amen, je vous le dis : celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit. Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis. Le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir. Quand il a poussé dehors toutes les siennes, il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix. Jamais elles ne suivront un étranger, mais elles s’enfuiront loin de lui, car elles ne connaissent pas la voix des étrangers. »

Jésus employa cette image pour s’adresser à eux, mais eux ne comprirent pas de quoi il leur parlait. C’est pourquoi Jésus reprit la parole :

« Amen, amen, je vous le dis : Moi, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage. Le voleur ne vient que pour voler, égorger, faire périr. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. »

 

1)  Les trois moments du chapitre 10.

Le chapitre 10 est celui du bon pasteur comme on dit, du beau berger. C'est un long chapitre, nous en prenons connaissance de façon un peu glosée.

Ce chapitre comporte trois moments sur le thème du berger[1].

●   Le premier moment (v. 1-10). « Je suis la porte »

Le premier moment est celui où Jésus dit : « je suis la porte des brebis », donc la porte de la bergerie  et en cela il se distingue du voleur qui n'entre pas par la porte. Il dira ensuite « je suis le pasteur ». Voilà une série d'affirmations un peu hiéroglyphiques qui, pour notre imaginaire, ne nous laissent pas paisibles dans notre façon d'entendre. En réalité, il faut méditer comment ces mots ne sont pas à entendre au niveau premier de l'imaginaire dans leur incompossibilité, leur contradiction, mais au niveau, à chaque fois, de leur intelligibilité.

La porte est ce par quoi on est introduit, et j'avais dit, lorsque nous avions étudié le thème majeur de la maison (oïkos), que la porte était aussi, dans des cultures anciennes, le nom de la demeure, par exemple la Sublime Porte, parce qu'une maison est essentiellement caractérisée par le pouvoir d'y entrer et le pouvoir d'en sortir. Une maison n'est pas un emboîtement ou une prison. La porte est le nom même de la maison en ce que la maison désigne la liberté. Elles entrent et elles sortent, c'est ce qui est dit dans notre chapitre 10 à propos des brebis. Donc : « Je suis la porte ».

●   Le deuxième moment (v. 11-18). « Je suis le bon berger »

Le deuxième moment est celui où Jésus dit : « Je suis le bon berger». Dans le premier moment nous avionsune situation d'invasion ou de brigandage, c'est-à-dire d'investissement indu de la demeure. Ici le berger sera opposé non plus au violent mais au mercenaire, au salarié. Le bon berger se distingue du mercenaire et du salarié, de la même manière que l'essentiel de la foi chrétienne, en tant que don, se distingue de la violence, du complexe droit et devoir, du salaire, de l'échange juste. Nous avons rencontré ce thème à bien des reprises[2]. Il est essentiel chez Paul où il se trouve sous d'autres dénominations.

●   Le troisième moment (v. 27-30) : Les brebis entendent ma voix

Brebis dans la main du bon berger« 27Les brebis entendent ma voix – Jésus a dit aux Judéens : « Vous ne croyez pas » (v. 26) et par contre, ici il dit que« les brebis entendent ». Ceci fortifie notre idée que le verbe "croire" doit s'entendre, précisément, à partir du verbe "entendre"[3]. Entendre est le premier moment de la foi. Entendre la voix (phonê), c'est-à-dire entendre l'appel (la klêsis)[4] et je les connais et elles me suivent.» "Entendre la voix" est le premier départ du disciple, "suivre" est la gestuelle du disciple[5].

 « 28Et je leur donne vie éternelle et elles ne périront jamais, et personne ne les arrachera (harpazeï) de ma main. – on retrouve le thème du souci du berger pour les brebis : « je n'en ai perdu aucun » –  29Le Père qui me les a données est plus grand que tout – plus fort que toute force de prise et personne ne peut arracher de la main du Père. 30Le Père et moi nous sommes un". »

 

2) Le bon Pasteur (Jn 10, 1-10)[6]

 

La région du pastoral.

Pasteur est à prendre ici au sens de pâtre et non directement dans le sens de pasteur selon l'acception dérivée chrétienne. Dans un certain nombre de textes de Jean nous verrons qu'il s'agit simultanément de pâtre et de l'Agneau non pas en tant qu'ils se distinguent, mais en tant qu'ils renvoient à une même région : la région de la vie pastorale comme symbole d'échange, région de la vie pastorale qui se distingue de l'agriculture sédentaire. Dans cette opposition-là joue une certaine thématique de l'ouvert et du fermé, étant bien entendu que la vie sédentaire elle-même peut donner lieu à un symbolisme positif quand elle n'est pas référée à cette opposition-là.

Ce qui nous intéresse ici, c'est ce que j'appellerai une imprégnation réciproque, et cette imprégnation joue très fort dans le poème. On pourrait employer un langage plus savant et parler de la distinction qui est faite entre la syntaxe et le syntagme par exemple, dans le langage de Roland Barthes. Les corrélations les plus efficaces dans le langage courant ne jouent pas ici comme cela ne joue pas dans le poème. Une des corrélations les plus efficaces de la grammaire, c'est la distinction de l'actif et du passif. Ici, actif et passif, c'est comprendre que le rapport entre agneau et pasteur est comme le rapport entre garder et être gardé. Nous allons être conduits progressivement à voir que dans la symbolique de Jean, l'agneau et le pasteur sont deux mots qui disent la même région du pastoral[7].

 

a) Jn 10, 1-5 : parabole.

Parabole de la brebis, Jean-François KIEFFER« 1Amen, amen, je vous dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie des brebis, mais qui monte à partir d'ailleurs, celui-là est un voleur et un brigand. 2Mais celui qui entre par la porte, c'est le berger des brebis. 3À celui-ci, le portier ouvre, et les brebis entendent sa voix, et il appelle ses propres brebis par leur nom, et il les conduit dehors. 4Quand il a fait sortir toutes les siennes (ses propres, ta idia), il marche devant elles, et ses brebis l'accompagnent (le suivent) puisqu'elles savent sa voix. 5Mais elles ne suivront pas un étranger, le fuiront puisqu'elles ne savent pas la voix des étrangers. »[8]

L'image ici est celle d'une vaste bergerie dans laquelle il y a des brebis de différents propriétaires. En effet il y a un portier et le bon berger est reconnu : on lui ouvre la porte, les brebis entendent la voix etc.

Je note déjà les mots importants :

La porte. Le Christ dira plus loin « Je suis la porte », de même qu'il dira aussi « Je suis le berger ». Il y a en cela, pour nous, une apparente incohérence si on se réfère au fonctionnement habituel des images chez nous. Mais ce texte se réfère à une thématique de la porte dans laquelle la porte elle-même parle.

Orante et bon berger, IIIe s, musée Pio Cristiano, VaticanLa voix. Le terme de voix indique la parole, mais la parole dans sa singularité. Ce n'est pas premièrement ce que dit le berger qui importe, c'est la voix qui est entendue. Vous savez que nous distinguons de façon forcenée le contenu dissertant d'une parole, on pourrait dire sa valeur d'appel, et puis, le timbre, le timbre de la voix. Ce que je veux marquer ici, c'est que, dans l'acte de l'écoute de la parole, il y va de quelque chose comme de reconnaître un timbre : reconnaître que cette parole parle pour moi. Et cela résiste à toutes nos tentatives d'explications à partir d'un contenu ou d'autres choses. Je ne dis pas que cela est neutre et sans importance, néanmoins cela résiste. Cela veut dire que "entendre" ne se laisse pas répartir selon la distinction d'une parole universellement parlante et du timbre le plus singulier.

Ses propres. C'est un mot spécifiquement johannique comme cela se voit abondamment au chapitre 17 avec "les siens" et "les miens".

 

b) Jn 10, 6-10 : l'interprétation de Jésus.

« 6Jésus leur dit cette parabole (paroïmia, énigme) et eux ne connurent pas ce qu'il leur disait Nous savons qu'il faut replacer cela dans la méprise dont nous avons souvent parlé.

Porte des brebis, Jean-François Kieffer« 7Jésus leur dit donc : « Amen, amen, je vous dis, je suis la porte des brebis – ce « Je suis la porte » entre évidemment dans les multiples « Je suis » : « Je suis la vie » ; « Je suis le pain » ; « Je suis la résurrection » ; « Je suis le berger »…

Évitons de répartir cela entre des formules qui seraient entendues au sens propre comme « Je suis la vie » et puis des choses qui seraient à entendre au sens figuré comme « Je suis la porte ». La vie n'est pas seulement un concept, et la porte est beaucoup plus qu'une image, qu'une figure ; il y a une homogénéité qui nous oblige à repenser, à réentendre ces choses au-delà de notre répartition entre concept et image. Et le chemin pour nous est d'entendre ces mots à partir de l'infinitif, autrement dit « Je suis le pain » c'est « Je suis le donner à vivre » ; « Je suis la porte » c'est « Je suis le donner à entrer » ou plus exactement « à entrer et sortir » c'est-à-dire « à aller librement »[9].

« Je suis la porte des brebis, 8tous ceux qui sont venus avant moi étaient voleurs et brigands, et les brebis ne les ont pas entendus. 9Je suis la porte : Si quelqu'un entre par moi, il sera sauf, et il entrera et sortira et trouvera pacage.  » Je vous signale que la voix dont il est question ici c'est :

  • d'abord une voix qui convoque, qui appelle, qui se donne à reconnaître,
  • ensuite une parole qui met en route, donne de quoi aller et venir, entrer et sortir, qui guide;
  • et enfin une voix qui entretient, une voix qui nourrit puisque le pacage est mentionné.

Je viens d'énumérer ici les trois moments constitutifs de toute assemblée chrétienne : la convocation, la parole d'enseignement et la parole nourriture (le pain nourriture). Nous avons vu certaines années ces structures mêmes dans le récit du miracle des pains en saint Marc, nous verrons dans notre étude sur le pain de la vie ce qu'il en est chez saint Jean[10].

Je vous signale que cette structure a été reconnue et répétée de très bonne heure tout au long du second siècle, c'est la structure qui se trouve dans le texte de saint Justin :

« 3Le jour qu'on appelle le jour du soleil (le dimanche),
   – tous, de la ville et de la campagne (de Rome et de la campagne romaine) se rassemblent en un même lieu.
   – ensuite on lit les mémoires des apôtres (chez Justin ceci désigne les évangiles) et les écrits des prophètes (ceux du Nouveau Testament, notamment les épîtres de Paul).5 […]
   – Puis on apporte du pain avec du vin et de l'eau … »[11] :

Rassemblement – Écoute – Pain

Cette structure initiale se retrouve donc dans différents textes.

Je voudrais noter qu'aucun de ces moments ne désigne une partie exclusive, mais beaucoup plus un aspect de la même réalité, car "être rassemblé" se fait d'avoir entendu la voix du pasteur qui dit le nom propre. Ce n'est pas une parole qui disserte, mais une parole qui appelle du nom propre. Et de même, nous savons qu'entendre la parole et manger le pain ne sont pas deux choses : "celui qui entend la parole" et "celui qui mange la chair" disent le même.

Cette mention de l'Eucharistie n'intervient pas ici de façon inopportune par rapport à ce qui faisait le motif profond de ce chapitre, car le verbe donner a signification très précisément par rapport à la manducation du pain : "donner sa vie, son corps, comme nourriture".

« 10Le voleur ne vient que pour saisir et tuer et mettre à mort. Moi je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance. » « Venir pour » est un thème johannique. Il y a deux « venir pour » : un venir pour le meurtre et un venir pour la vie. « Pour la vie » a à voir ici avec l'idée de « donner à vivre », et en outre il est dit « pour qu'ils l'aient en abondance ». La notion d'abondance est une notion capitale pour marquer le caractère messianique ou eschatologique.

 



[1] Les versets 19-26 contiennent une controverse entre Jésus et les Judéens. Voir Jn 10, 19-39. Les brebis dans la main du bon berger ; Jésus aux prises avec les Judéens.

[2] En particulier J-M Martin montre que dans les dernières demandes du Notre Père, il s'agit de mettre en évidence la différence du don avec la violence et le salaire. Voir Le Notre Père en Mt 6, 9-13, lecture à la lumière de saint Jean et saint Paul ou les rencontres sur le Notre Père dans le tag NOTRE PÈRE.

[3] J-M Martin propose souvent de remplacer le verbe "croire" par le verbe "entendre", il associe aussi foi, charité et espérance aux trois verbes : entendre, s'entendre, attendre.

[4] Le mot klêsis (appel) est la racine du mot ekklêsia (église).

[7] Un dossier sur le symbolisme de l'agneau et du berger figure sur le blog : Symbolique de l'agneau et du berger chez saint Jean, ajouts iconographiques.

[8] Traduction de J-M Martin.

[10] Ce qui concerne les pains chez saint Marc occupe la 4ème partie de Récits de table et de multiplications des pains chez saint Marc., et ce qui concerne le pain de vie chez Jean se trouve dans la 3ème partie de ce cours.