Ceci est un extrait du cours de Jean-Marie Martin à l'Institut Catholique en 1978-79 portant sur l'Eucharistie. Il parcourt les textes de l'évangile de Marc : dans un première partie il s'agit de passages relatifs à la table, au repas, et dans une deuxième partie il considère les deux récits de multiplication des pains (Mc 6, 30-45 et Mc 8, 1-21) en se posant ensuite des questions à leur sujet.

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Récits de table et de multiplications des pains

chez saint Marc

(Extrait du chapitre sur l'Eucharistie)

 

 

Introduction du chapitre

 

Aux termes du récit du Baptême, nous lisons en saint Marc 1, 12-13 :

« Et aussitôt le pneuma pousse Jésus vers le désert et il était dans le désert pendant 40 jours, éprouvé par le Satan et il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient. »

Ce texte ouvre notre chapitre Eucharistie. Le désert et le service – le désert lieu de la manne, et le service des anges ici – nous conduiront à la lecture d'autres passages de l'évangile de Marc et notamment les récits où le Christ multiplie, distribue, partage les pains. Nous trouverons alors le verbe "donner le pain", nous y trouverons aussi le terme "eucharistier". Vous avez entendu des homélies sur ces épisodes et vous pouvez très facilement les classer en deux catégories : il y a ceux-là qui, à cette occasion parlent de la faim dans le monde et ceux-là qui parlent de l'Eucharistie. C'est-à-dire que ces épisodes sont interprétés de façon privilégiée, soit dans une perspective éthique, soit dans une perspective que l'on appellerait rituelle. Pour nous, nous verrons bien ce que nous en ferons. Il nous faudra de toute façon examiner les emplois du mot eucharistie et il nous faudra aussi entendre le sens du pain et du manger.

Le corps de notre chapitre se composera de quatre parties : Un préalable sur la nourriture ; Eucharistie chez saint Paul ; Le pain de la vie chez saint Jean ; Les pains chez Marc[1].

 

Quatrième partie. Les pains chez Marc

 

repas, BernaDeux courtes monitions avant d'entrer dans l'étude :

– Nous n'avons pas cherché à retenir seulement les textes dans lesquels il serait question clairement de l'Eucharistie au sens théologique strict. Nous savons que questionner un texte d'Écriture à partir d'une notion théologique n'est pas un bon chemin.

– Ensuite nous présentons ici une lecture cursive d'un certain nombre de textes de Marc. Dans cette lecture cursive, nous relevons ce qui a trait au manger. Il s'agit dans notre travail plutôt de notes pour une lecture, de notes et de réflexions inégalement certaines ; c'est-à-dire qu'il s'agit d'approcher ce texte, et je n'atteste pas du tout que tout ce que nous dirons est définitivement prouvé pour une lecture stricte de ce texte. C'est une première étape qu'il ne faut pas omettre de parcourir lorsque vous avez vous-même le loisir d'approcher les textes de l'Écriture. Une telle attitude réserve parfois un certain nombre de surprises. C'est ainsi que, alors que je me proposais de relever ce qui avait trait tout particulièrement au manger, j'ai été très étonné par le nombre d'allusions au toucher : ces allusions qui vont de la main sèche au contact guérissant, en passant par la signification de la lèpre, je pense que nous les retrouverons dans un autre chapitre.

Nous nous intéresserons donc aujourd'hui au manger. Je retiens deux parties : la table et la multiplication des pains.

 

1°) La table.

a) En 1, 31 je relève, après la guérison de la fièvre, la simple petite mention : « et elle les servait ». Je n'ose pas dire que purétos, fièvre en grec à la même racine que feu et que cette guérison est peut-être baptismale, puisqu'après le baptême naturellement on passe à la table ; je n'ose pas le dire. De même, dans la résurrection de la fille de Jaïre qu'on trouvera plus tard en 5, 43, après la résurrection, Jésus enjoint de lui donner à manger. À propos de « elle les servait », nous trouvons ici la notion de service, diakonie et ce mot fait signe vers un logion très célèbre très important de l'évangile de Marc, en 10, 45, le logion de la rédemption que nous retrouverons de façon attentive dans notre chapitre Rédemption, parce que le mot lutron (rédemption ou rachat) se trouve explicitement dans Marc. Je vous rappelle cependant que « le Fils de l'homme  n'est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rachat (en rédemption) pour beaucoup. » Le rapport qui est fait ici entre le "service" et le "don du propre corps" est sans doute une indication eucharistique. Et cela nous aiderait à lire le chapitre 13 de saint Jean où les exégètes s'accordent à reconnaître que le service du lavement des pieds a une signification eucharistique dans l'évangile de Jean. Voilà un premier lieu.

b) Le deuxième lieu est constitué par l'ensemble du chapitre 2, chez Marc, qui recollecte un ensemble de conflits à propos de la table. Tous les traits de ce chapitre ont en commun d'être conflictuels, et ils ont en commun également de se rapporter aux questions de table.

Première péricope : v.13-17. Ce qui est en question c'est "manger avec" : il mange avec (esthieï méta) les pécheurs et les percepteurs. Il y a là tout une problématique qui ne nous est pas très familière du fait de notre usage du self-service, mais qui a une signification profonde dans certaines cultures anciennes. Ce qui est paradoxal d'ailleurs, c'est que la stricte discipline eucharistique enjoint de ne pas manger avec les pécheurs, et la signification de ce passage est que le Christ renverse les interdits du "manger avec". Je ne décrie pas du tout par là les éléments de la discipline reconnue, je note simplement ici une différence.

Ensuite v.18-21, il s'agit de la dispute sur le jeûne : les disciples de Jean et les pharisiens jeûnent, le Christ mange ; et le dernier passage v.23-28 : les épis. Nous relevons ici les thèmes de la discussion, nous n'étudions pas le détail de ces disputes. Il est intéressant de noter que cela reflète sans doute certaines habitudes polémiques du premier christianisme par rapport au judaïsme.

– dans le premier épisode, la réponse du Christ le présente comme médecin ; il peut être intéressant de noter le rapport entre la garde et la sauvegarde que nous avons déjà relevé. Le deuxième épisode donne lieu à la thématique de l'époux des noces, et c'est sans doute l'idée de la nouveauté de la saison, symbolisée par la noce, qui justifie l'introduction des images sur le vieux et le neuf par rapport aux vêtements et par rapport aux outres.

– Enfin dans le dernier épisode, la polémique renverse ce qu'il y a de plus sacré dans le cœur du temple et dans le temps qui est le sabbat ; c'est-à-dire qu'un certain nombre de données fondamentales du judaïsme se trouvent remises en question, et nous retrouvons là un trait dominant de la polémique entre Jésus et les pharisiens notamment, thème qui n'est pas comme tel de notre sujet maintenant.

c) Dans un troisième lieu, je relève un ensemble au chapitre 7, sur les mains, les ustensiles, les aliments impurs. Cette discussion a lieu après la première multiplication des pains qui se trouve, comme nous le verrons, au chapitre 6. Dans ce chapitre 7, 1- 6, la question est posée : les disciples de Jésus ne se lavent pas les mains avant de manger. Les versets 6 à 13 sont, disons, les échos d'une polémique contre la tradition en général. Les versets 14-16 sont un mot énigmatique de Jésus. Et enfin cette énigme qui est appelée parabolê au verset suivant, donne lieu, aux versets 17 à 23, à une explication, cette fois dans la maison et pour les disciples eux-mêmes. Nous notons ici une opposition entre le dedans et le dehors, c'est-à-dire entre le cœur (kardia) et le ventre (koilia).

Il faut bien voir ce qui est en jeu dans une symbolique de l'impur. Il s'agit de ce que nous remarquions en début du chapitre comme une ingestion appropriante ; et le corps, c'est-à-dire l'être, est radicalement en question dans une attitude de ce genre qu'il serait trop facile de reporter sur des civilisations lointaines, alors que nos capacités d'accueillir ou de refuser peuvent être déplacées ; mais elles sont tout à fait en question ici. On dit parfois que Jésus opère un passage de la symbolique du pur et de l'impur, qui serait plutôt de référence sacerdotale et lévitique, à une symbolique de la dette ou du péché qui serait plutôt de référence deutéronomique. Et vous voyez très bien tout ce que notre suffisance peut tirer d'une opposition de ce genre en l'entendant comme un passage du légalisme à une morale, une morale économique. Ce qui est en question ici, c'est l'intelligence du cœur qui découvre que l'intériorité ne désigne pas les intestins, mais qui distingue précisément l'intestin et le cœur. C'est-à-dire que l'intériorité est le lieu de la relation, et ce qui est indiqué ici, c'est quelque chose qui nous concerne tout à fait, beaucoup plus que la vitupération des prétendues étroitesses légalistes. Ce qui nous intéresse ici, c'est de mettre en péril cet amalgame que nous faisons autour du mot "je' ou "moi", très précisément par rapport à notre symbolique corporelle. Dans notre appréhension de notre corps propre et dans notre sens du moi est impliquée de façon non disjointe ce que le Christ ici disjoint, c'est-à-dire l'intestin et le cœur.

d) Un autre lieu auquel je fais simplement allusion, en 7, 27 : il s'agit des miettes de la Syro-phénicienne. Un exégète sérieux dirait simplement qu'il s'agit ici d'une métaphore, et que ce qui est en question c'est l'idée qui est derrière cette image du pain pour les enfants et des miettes pour les petits chiens, image prise comme une autre. Outre qu'une image n'est jamais prise comme une autre, je trouve intéressant de noter le motif qui fait que la guérison se dit aussi bien dans le langage de la nourriture. Et nous retrouvons une fois encore cette unité entre deux thèmes que nous avons très largement disjoints ensuite. Je ne m'attarde pas sur l'allure provocatrice qu'a la parole du Christ qui permet à la foi de s'exprimer, de se dégager. Je ne m'attarde pas sur la problématique pourtant très importante dans la primitive Église (comme il apparaît à la lecture de Marc) des rapports entre Juifs et nations ; et j'indique à peine simplement que, entre le pain des enfants et les miettes des multiples, nous trouvons comme une espèce de vague résurgence d'une problématique qui est tout à fait fondamentale par ailleurs, comme nous le verrons bientôt.

e) Ensuite 8, 14 : le levain des pharisiens. Il s'agit ici d'une discussion après la deuxième multiplication  des pains. Il est question d'une opposition entre les préoccupations des disciples qui manquent de pain, et l'intelligence du sêmeion (signe) qui s'est dévoilé dans la multiplication des pains. De cet ensemble se détache la mention du levain, le levain des pharisiens. Le levain c'est zumê. Pour comprendre la signification du levain, il faut bien voir que, pour les anciens, le levain est une force interne de vie : le pain est comme quelque chose de vivant. Une attitude qu'on retrouve, du reste, dans tout ce qui concerne la fermentation ; si vous avez fréquenté des laitières, vous avez pu constater un problème de la vie assez mystérieux, la formation du fromage… Je le signale parce que nous avons une lecture spontanément étrangère où nous avons découpé très nettement les choses et les êtres vivants dans notre langage courant. Le levain a en particulier l'aspect de la continuité, et la notion de nouveauté et de rupture avec une continuité se donnera dans la symbolique de l'azyme, le pain azyme, le pain qui ne dépend en rien d'une continuité antérieure. Je signale que, dans le passage parallèle de Matthieu 16, 12, le levain est explicitement glosé comme désignant "la didachê des pharisiens", leur enseignement (didachê tôn pharisaiôn). Le rapport du pain et de la parole, une fois encore, et sous un aspect inattendu, se trouve attesté ; et la continuité des traditions pharisaïques est ce dont il faut se méfier pour entendre ce que dit, et voir ce que montre le sêmeion des pains.

 

2°) Les deux multiplications des pains (Mc 6, 30-45 et Mc 8, 1-21).

Faut-il dire : les repas au désert ? Faut-il dire : les miracles des pains ? Faut-il dire : les multiplications des pains ? J'ai dit : les multiplications, nous verrons pourquoi.

Deux parties : d'abord une lecture cursive de ces deux textes dont nous relevons quelques points importants, et ensuite trois questions.

a) Lecture.

5 pains et 2 poissons, Sadao Watanabe, JaponMarc 6 « 30 Les apôtres se rassemblèrent autour de Jésus et lui racontèrent tout ce qu'ils avaient fait et tout ce qu'ils avaient enseigné. 31 Jésus leur dit : "Venez à l'écart dans un endroit désert et reposez-vous un peu." En effet, il y avait beaucoup de monde qui allait et venait, et ils n'avaient même pas le temps de manger. 32 Ils partirent donc dans une barque pour aller à l'écart dans un endroit désert. 33 Beaucoup de gens les virent s'en aller et le reconnurent, et de toutes les villes on accourut à pied et on les devança à l'endroit où ils se rendaient. 34 Quand il sortit de la barque, Jésus vit une grande foule et fut rempli de compassion pour eux, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont pas de berger, et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses. 35 Comme l'heure était déjà bien tardive, ses disciples s'approchèrent de lui et dirent : "Cet endroit est désert, et il est déjà tard. 36 Renvoie-les afin qu'ils aillent dans les campagnes et dans les villages des environs pour s'acheter du pain, car ils n'ont rien à manger." 37 Jésus leur répondit: "Donnez-leur vous-mêmes à manger!" Mais ils lui dirent : "Faut-il aller acheter des pains pour 200 pièces d'argent et leur donner à manger ?" 38 Il leur dit : "Combien de pains avez-vous ? Allez voir." Ils s'en assurèrent et répondirent : "Cinq, et deux poissons." 39 Alors il leur ordonna de les faire tous asseoir par groupes sur l'herbe verte; 40 ils s'assirent par rangées de 100 et de 50. 41 Il prit les cinq pains et les deux poissons, levant les yeux vers le ciel il bénit et il rompit les pains et les donna aux disciples afin qu'ils les distribuent à la foule. Il partagea aussi les deux poissons entre tous. 42 Tous mangèrent et furent rassasiés, 43 et l'on emporta douze paniers pleins de morceaux de pain et de ce qui restait des poissons. 44 Ceux qui avaient mangé les pains étaient au nombre de 5000 hommes.

45 Aussitôt après, il obligea ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l'autre rive, vers Bethsaïda, pendant que lui-même renverrait la foule. »

Marc 8 « 1Ces jours-là, une foule nombreuse s'était réunie et n'avait pas de quoi manger. Jésus appela ses disciples et leur dit : 2 "Je suis rempli de compassion pour cette foule, car voilà trois jours qu'ils sont près de moi, et ils n'ont rien à manger. 3 Si je les renvoie chez eux à jeun, les forces leur manqueront en chemin, car quelques-uns d'entre eux sont venus de loin." 4 Ses disciples lui répondirent : "Comment pourrait-on leur donner assez de pains à manger, ici, dans un endroit désert ?" 5 Jésus leur demanda : "Combien avez-vous de pains ?" "Sept", répondirent-ils. 6 Alors il fit asseoir la foule par terre, prit les sept pains et, après avoir eucharistié à Dieu, il les rompit et les donna à ses disciples pour les distribuer ; et ils les distribuèrent à la foule. 7 Ils avaient encore quelques petits poissons ; Jésus bénit et les fit aussi distribuer. 8 Ils mangèrent et furent rassasiés, et l'on emporta 7 corbeilles pleines des morceaux qui restaient. 9 Ceux qui mangèrent étaient environ 4000. Ensuite Jésus les renvoya.

10 Aussitôt il monta dans la barque avec ses disciples et se rendit dans la région de Dalmanutha. 11 Les pharisiens arrivèrent, se mirent à discuter avec Jésus et, pour le mettre à l'épreuve, lui demandèrent un signe venant du ciel. 12 Jésus soupira profondément dans son esprit et dit : "Pourquoi cette génération demande-t-elle un signe ? Je vous le dis en vérité, il ne sera pas donné de signe à cette génération." 13 Puis il les quitta et remonta [dans la barque] pour passer sur l'autre rive.

14 Les disciples avaient oublié de prendre des pains ; ils n'en avaient qu'un seul avec eux dans la barque. 15 Jésus leur fit cette recommandation : "Attention, méfiez-vous du levain des pharisiens et du levain d'Hérode." 16 Les disciples raisonnaient entre eux : "C'est parce que nous n'avons pas de pains." 17 Jésus, le sachant, leur dit : "Pourquoi raisonnez-vous sur le fait que vous n'avez pas de pains ? Ne comprenez-vous pas et ne saisissez-vous pas encore ? 18 Avez-vous le cœur endurci ? Vous avez des yeux et vous ne voyez pas ? Vous avez des oreilles et vous n'entendez pas ? Ne vous rappelez-vous pas ? 19 Quand j'ai rompu les cinq pains pour les 5000 hommes, combien de paniers pleins de morceaux avez-vous emportés ?" "Douze", lui répondirent-ils. 20 "Et quand j'ai rompu les sept [pains] pour les 4000 hommes, combien de corbeilles pleines de morceaux avez-vous emportées ?" "Sept", répondirent-ils. 21 Et il leur dit : "Vous ne comprenez pas encore ?" »

(Traduction de la Bible Segond modifiée)

 

De ces lectures cursives, je ne fais que signaler des choses déjà notées comme le passage de l'eau, la mention du désert, ajoutant simplement à propos du désert que, ici, la mention des tablées de 100 et de 50 se réfère d'une façon très évidente au récit de l'Exode dans le désert. C'est une attestation de ce qui se passe ici, c'est la nourriture donnée par le nouveau Moïse à ce peuple dans le désert. La mention du désert a un intérêt aussi par rapport au pain, à savoir que le désert, c'est le lieu où le pain apparaît éminemment comme donné. Vous pourriez me dire que c'est une réflexion que je fais de mon propre chef. Non. Ici, je me réfère à cet élément de la mystique juive sur la manne, quand les conditions de vie du désert étaient un lieu de la reconnaissance du don de Dieu.

Nous retenons un deuxième élément. À propos de la pitié : « il eut pitié ». Ceci est mentionné en 8, 2 dans la deuxième multiplication, mais développé en 6, 34 d'une façon qui nous intéresse : « et sortant, il vit une foule nombreuse et il fut saisi de miséricorde (esplankhnisthê) pour eux – Cela c'est la signification symbolique positive des entrailles, aussi bien dans le mot hébreu correspondant que dans le mot grec qui le traduit et que nous traduisons, nous, par miséricorde – parce qu'ils étaient comme des brebis n'ayant pas de pasteur. » Le thème du pasteur a ici une importance considérable. La fonction du pasteur est de paître le troupeau, de lui donner nourriture et simultanément de le conduire, c'est-à-dire des multiples faire "un". Nous retrouverons cette problématique très précisément dans les alentours immédiats de la dernière Cène.

Je citerai le texte plus loin, mais ce que je veux noter maintenant, c'est que cette thématique sera reprise notamment par saint Jean dans ce qu'on appelle la parabole du pasteur où intervient surtout l'idée de la conduite des multiples vers "un". Ce thème des dieskorpisména (des dispersés) et de leur retour à l'unité, est un thème profondément johannique, et saint Jean déploie à cette occasion, plutôt que l'image de la pâture, l'image de l'unité dans l'écoute de la voix : « ils entendent sa voix (phônê) ». Nous avons ici un groupement de possibles symboliques. Nous avons une mise en œuvre déterminée dans l'évangile de Marc, et une autre mise en œuvre caractéristique dans l'évangile de Jean. Et ce thème du rapport des multiples à l'unité est un thème que nous allons retrouver à plusieurs reprises. Par ailleurs la thématique de la voix chez Jean nous ramène à notre idée du rapport entre la voix et le pain, entre entendre et manger : « il eut pitié d'eux parce qu'ils étaient comme des brebis n'ayant pas de pasteur, et il commença à leur enseigner (didaskeïn) beaucoup de choses. » (6, 34) Est-ce que le modèle de l'assemblée eucharistique où l'enseignement (parole) précède la participation au pain, joue un certain rôle dans ce récit de Marc ? Peut-être, mais ce qui est indubitable, c'est qu'il existe ici un rapport entre le pain et l'enseignement, comme nous trouvons dans Jean la thématique du pasteur s'exprimant par rapport à la voix, à la parole.

Nous retenons encore, au verset 6, 41 : « Il bénit (eulogêsen) et il rompit (katéklasen) et donna (édidou) aux disciples pour qu'ils les distribuent. » Ces trois mots se retrouvent presque dans la deuxième multiplication, en 8, 6 ; simplement eulogia est remplacé par eucharistia : eucharistêsas (ayant eucharistié) ; éklasen (il rompit) ; édidou (il donna).

Enfin je signale l'importance que paraît revêtir dans ces deux récits le thème du "reste" des corbeilles. Cela est commenté plus tard avec les disciples en 8, 19-20 et il me semble que ce reste a une signification pour dire notre participation à ce repas du désert, la nôtre à nous, aujourd'hui pour le temps de l'Église. Mais il y a là quelque chose à entendre, à comprendre, et les apôtres qui sont préoccupés du manque de pain sont vitupérés par le Christ qui les accuse de ne pas comprendre et qui leur pose la question : combien est-il resté de corbeilles là et combien là ? Donc il y a un signe pour nous à l'intelligence de ce reste. 

Voilà ce que nous voulions relever dans un premier temps de ces deux récits, à propos desquelles nous allons nous poser trois questions.

b) Trois questions.

1.  Deux multiplications ou une multiplication ?

De nombreux exégètes tendent à dire qu'il n'y a eu en fait qu'une multiplication des pains. Je suis embarrassé parce que, vous le savez, la question posée comme cela n'est pas intéressante : ce qui me gêne, c'est le préjugé selon lequel il ne peut s'agir que de rapsodies hasardeuses, ce qui supprime la tentative de rechercher dans le texte tel qu'il est, une continuité et une cohérence. Je ne dis pas qu'on la retrouvera.

Je ne dis pas que ce qui suit est montré, mais : après la mission des disciples en 6, 7-13, la décapitation du Baptiste est située là pour rappeler peut-être le baptême mais aussi la décroissance du Baptiste, alors que les disciples viennent au début du premier récit rendre compte de leur commencement de mission, tout cela donne lieu à une première multiplication des pains ; et que la seconde apporterait une sorte de progression après, cette fois, l'enseignement du Christ lui-même – je ne dis pas que cela est montré. Je ne dis pas non plus que sont satisfaisantes les exégèses traditionnelles qui entendent la première multiplication comme liée au salut du peuple juif, et la seconde comme l'extension au monde des païens, ceci après l'épisode de la Syro-phénicienne et le passage de Jésus dans ces régions. Cependant je dis qu'il faut chercher des choses de ce genre, chercher avec prudence bien sûr ; mais un préalable négatif coupe court à une recherche d'intelligence. Quand on dit que Marc, par exemple, n'avait peut-être pas conscience qu'il y eût deux multiplications des pains, je ne vois pas comment on peut lire 8, 19-20 avec la double interrogation sur les restes de la première et de la seconde multiplication qui sont explicitement repris dans le texte.

Enfin les chiffres. Pour ma part, je ne peux pas entendre dire que ces chiffres sont hasardeux. Il est probable qu'ils ne sont pas des chiffres quantitatifs, mais il est probable que ce sont des chiffres qui disent des sens, comme généralement chez les anciens. La réduction du chiffre à sa valeur purement quantitative est dans l'histoire de la pensée quelque chose de relativement récent. La symbolique des chiffres est quelque chose d'attesté dans l'antiquité. Les chiffres qui interviennent ici, 5, de 12, de 5000, de 7, de 4000 et de 7 ont une signification.

2.  Pitié pour la faim ou Eucharistie ?

Ce qui est visé dans ce texte donne-t-il lieu à une lecture sur la distribution de la nourriture, ou donne-t-il lieu à un enseignement sur l'Eucharistie ? Il faut dissoudre ce "ou bien… ou bien…". Mais il faut savoir à partir d'où des sens qui nous apparaissent divers trouvent leur unité, leur cohérence, dans un texte comme celui-ci. Ce qu'il faut noter, ce sont, chez Marc lui-même, les invitations vers l'intelligence de cela, et notamment par la détection de cet épisode comme sêmeion. La question des signes intervient en 8, 11. Elle n'est pas développée par rapport à la manne comme nous l'avons vu chez saint Jean. Néanmoins elle a ici sa trace, et introduit – bien que la suite du discours paraisse parler de choses différentes, à savoir l'inquiétude des disciples pour le manque de pains – elle introduit une provocation à l'intelligence de ce qui s'est passé.

Nous avons noté que la pitié de Jésus (à laquelle précisément on provoque de façon moraliste pour une intelligence qui partirait simplement de la notion de distribution) est celle du pasteur, et que ce qui est en question fondamentalement dans ce texte, c'est que Jésus peut "donner" dans tous les sens du terme parce qu'il "se donne", thème qui sera particulièrement développé par Jean.

Nous trouvons ici également un rapport étroit avec le texte qu'il nous faut lire maintenant, en 14, 22-28, et qu'on appelle le récit de l'institution de l'Eucharistie, mais nous hésitons à le nommer de cette manière qui le situe déjà dans une problématique autre que la nôtre. « 22Et tandis qu'il mangeait, prenant du pain, ayant béni (eulogêsas), il le rompit (éklasen) et leur donna (kaï édôken) et dit : "Prenez ceci est mon corps." 23Et prenant la coupe, ayant eucharistié, il leur donna et ils en burent tous 24et il leur dit : "Ceci est mon sang de l'alliance, celui qui est versé pour les nombreux" […]. 26Et en chantant (hymnêsantes) ils sortirent vers le mont des Oiviers, 27et Jésus leur dit : "Tous vous aurez occasion de scandale, car il est écrit : "Je frapperai le berger et les brebis seront dispersées (ta probata dieskorpisthêsontaï)" ; 28 mais après que je serai relevé, je vous précéderai vers la Galilée." » Nous retrouvons ici, liés, le thème de la pitié du pasteur et le thème du pain, autrement dit quelque chose qui fait signe vers cette affirmation que le don d'un seul fait vivre les multiples ; il est tout à fait fondamental chez saint Jean, au point que par mégarde (Jn 11, 49-52) Caïphe prophétise ainsi, passage que nous avons étudié les deux années précédentes. Le don d'un seul fait vivre les multiples et cela dans tous les sens du terme : cette vérité paradoxale que le peu nourrit beaucoup a son sens le plus aigu dans l'Eucharistie, a son sens le plus humble dans cette idée que la volonté de donner pousse à inventer le moyen de donner ; et entre les deux cette idée que donner change la nature et le pouvoir des choses.

 3.  Miracle ou figure ?

Est-ce que d'avoir fait signe vers le paradoxe du rapport entre l'un et les multiples, paradoxe central de l'Évangile, nous conduit à penser que ce paradoxe se donne et s'exprime dans une figure ou une fiction significative, sans que pour autant je doive dire qu'il y a eu un miracle effectivement produit au niveau du pain ? Vous voyez la question ? « D'autant que, mon père, une persuasion, même une persuasion du genre de celle que vous évoquez, signifiante pour l'ensemble des hommes, est quelque chose de moins solide que les lois de la physique, et que cette persuasion se passe très bien de la factualité du miracle pour se dire. » D'accord mon fils. Si vous posez la question ainsi, vous avez toute la vraisemblance, pour un historien qui travaille sur la vraisemblance psychologique. J'ajouterai en plus que, de toute façon, poser la question de la factualité de ce miracle comme première ne peut pas être la bonne entrée pour ce qui est en question ici. Néanmoins mon fils, le paradoxe que nous avons évoqué n'est pas pour moi une persuasion parmi les persuasions, n'est pas une réalité de consistance psychologico-morale par rapport à ce que par ailleurs nous avons détecté comme consistance physico-chimique. C'est un site, c'est un lieu d'où le monde tout entier se voit autrement, y compris la matérialité du monde. C'est un paradoxe que j'entends bien quand je dis : « Jésus a multiplié les pains » et quand je le pense, mais quand je le pense à partir de la bonne entrée, à partir du bon site. Classiquement dans ces cas-là on se fondait sur une notion de miracle, et le raisonnement était simple : le miracle est ce qui déroge aux lois ordinaires de la nature. Or Dieu créateur qui a posé les lois de la nature peut poser les dérogations. Ce raisonnement n'est pas mon fait, d'abord parce que, dans le texte, il n'est pas question de miracle par rapport aux lois de la nature ; il n'est pas question des lois de la nature dans le Nouveau Testament. Ce qu'il y a dans le Nouveau Testament, c'est de l'ordinaire. Et il y a une rupture effective d'ordinaire. Pourquoi ? Mais parce que toujours devant ces signes ils ont peur, ce qui est caractéristique de la rupture de l'ordinaire. Et cette rupture de l'ordinaire peut avoir valeur de sêmeion, peut accéder à la dignité de sêmeion. C'est-à-dire que l'étonnement peut donner lieu à émerveillement ou à Eucharistie. Alors les conséquences de ce que nous venons d'évoquer ici seraient grandes par rapport à l'idée de Dieu et notamment de Dieu créateur.

N'oublions pas que cette idée diffuse de Dieu-cause-suffisante ou ingénieur-calculant les lois physiques du monde, cette idée que nous héritons dans notre prétention à lire par là la Genèse et le Nouveau Testament, cette idée-là n'est sans doute pas la bonne idée de Dieu. Et néanmoins le Dieu qui nourrit, le Dieu qui tient dans l'être, le Dieu qui fait être, c'est bien ce qui est en question. Quelle différence entre le Dieu du Nouveau Testament et le Dieu de la banalité ? Elle apparaît à peine, et pourtant pour nous, elle est capitale, c'est notre affaire aujourd'hui ; que l'on parle de l'Eucharistie, de christologie ou de quoi que ce soit, c'est notre affaire de savoir si le Dieu de Jésus a un sens aujourd'hui et lequel, autre que ce Dieu de la persuasion banale qui n'est qu'un résidu d'histoire. C'est notre programme et je vous signale que nous ne sommes pas arrivés au bout.

Mais nous retrouvons notre question, celle que j'avais évoquée dans les tout premiers chapitres, et peut-être que nous apercevons maintenant comment une question fondamentale a ses ramifications dans les multiples questions que nous pouvons poser, ou les multiples chapitres que nous pouvons aborder dans ce cours de théologie



[1] Vous avez les autres parties ainsi que la conclusion dans le message Eucharistie : la nourriture ; repas et eucharistie dans les épîtres de Paul, chez Marc et chez Jean.