Jean-Marie Martin faisait souvent allusion au chapitre 10 du Bon Berger dans ses sessions ou à Saint-Bernard-de Montparnasse. Un message déjà paru portait principalement sur les versets 11-18, voici la suite qui n'a pas été méditée dans le même cadre. Un des thèmes du rapport du bon berger avec ses brebis est le rapport de l'Un et des multiples. Il faut savoir que dans nos textes il n'y aura que deux modes d'être pluriel : le mode de l'exclusion (ou du meurtre) et le mode de la réconciliation. Il n'y a pas de mode neutre comme chez nous.

 

Jn 10, 19-39

Les brebis dans la main du bon berger

Jésus aux prises avec les Judéens

 

 

Nous allons assez rapidement poursuivre la lecture du chapitre 10 que nous avions ouvert[1], non pas pour avoir des réponses, mais pour nous aider à poser des questions en vue du thème général qui s'est ouvert pour cette année. Ce thème concerne le rapport entre le Monogenês (le Fils Un) et les tekna, les enfants de Dieu dispersés, donc le rapport de l'un et des multiples[2].

Le chapitre 10 est un long chapitre qui comporte trois moments :

– le premier moment de ce chapitre est régi par "Je suis la porte", et met en scène une situation d'invasion ou de brigandage, c'est-à-dire d'investissement indu de la demeure,

– le deuxième moment commence au verset 11 avec « Je suis le beau berger ». Ici le berger est opposé non plus au violent mais au mercenaire (au salarié). Donc, au final le bon berger se distingue du violent et du mercenaire (du salarié), de la même manière que l'essentiel de la foi chrétienne, en tant que don, se distingue de la violence mais aussi du complexe "droit et devoir", c'est-à-dire du salaire, de l'échange juste[3].

Ce deuxième moment est suivi par un passage qui parle de la division des Judéens, à la suite des  paroles de Jésus, c'est là où nous en sommes dans notre lecture.

– le troisième moment commence au verset 22, il n'est plus situé dans le même temps (c'est l'hiver, lors de la fête de la dédicace) mais il est encore sur le thème du bon berger.

 

« 19Ces paroles provoquèrent à nouveau la division parmi les Juifs. 20Beaucoup d'entre eux disaient: «Il est possédé, il déraisonne, pourquoi l'écouter»? 21Mais d'autres disaient: «Ce ne sont pas là propos de possédé; un démon pourrait-il ouvrir les yeux d'un aveugle»?

22On célébrait alors à Jérusalem la fête de la Dédicace. C'était l'hiver. 23Au temple, Jésus allait et venait sous le portique de Salomon. 24Les Juifs firent cercle autour de lui et lui dirent: «Jusqu'à quand vas-tu nous tenir en suspens? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement»! 25Jésus leur répondit: «Je vous l'ai dit et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père me rendent témoignage, 26mais vous ne me croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis.

Brebis dans la main du bon berger 27Mes brebis écoutent ma voix et je les connais et elles viennent à ma suite.28Et moi, je leur donne la vie éternelle; elles ne périront jamais et personne ne pourra les arracher de ma main. 29Mon Père qui me les a données est plus grand que tout, et nul n'a le pouvoir d'arracher quelque chose de la main du Père. 30Moi et le Père nous sommes un».

31Les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider. 32Mais Jésus reprit: «Je vous ai fait voir tant d'œuvres belles qui venaient du Père. Pour laquelle de ces œuvres voulez-vous me lapider»? 33Les Juifs lui répondirent: «Ce n'est pas pour une belle œuvre que nous voulons te lapider, mais pour un blasphème, parce que toi qui es un homme tu te fais Dieu». 34Jésus leur répondit: «N'a-t-il pas été écrit dans votre Loi: J'ai dit: Vous êtes des dieux? 35Il arrive donc à la Loi d'appeler dieux ceux auxquels la parole de Dieu fut adressée. Or nul ne peut abolir l'Ecriture. 36À celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde vous dites: "Tu blasphèmes", parce que j'ai affirmé que je suis le Fils de Dieu. 37Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas! 38Mais si je les fais, quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez en ces œuvres, afin que vous connaissiez et que vous sachiez bien que le Père est en moi comme je suis dans le Père». 39Alors, une fois de plus, ils cherchèrent à l'arrêter, mais il échappa de leurs mains. » (TOB)

 

1) Versets 19-21 : le schisme des Judéens suscité par les paroles de Jésus.

 Jésus vient de dire « 11Je suis le bon berger… je pose ma vie en sorte qu'en retour je la reçoive. 18Personne ne me l'enlève mais moi, je la pose de moi-même. J'ai capacité de la poser et capacité de la recevoir en retour;  j'ai reçu cette disposition d'auprès de mon Père »

« 19De nouveau (palin), un débat violent (schisma, un différend), survint parmi les Judéens à cause de ces paroles. 20Beaucoup d'entre eux disaient : "Il a un daimôn (un démon), et il est fou. Pourquoi l'entendez-vous ?" – ces réflexions ont toujours une signification parce qu'il est tout à fait vrai que, si je ne modifie pas mon idée de l'homme, la parole de Jésus est folle ; c'est là l'intérêt de la parole apparemment folle – 21d'autres disaient : “Ces paroles ne sont pas les paroles de quelqu'un qui est possédé, est-ce qu'un démon a jamais ouvert les yeux d'un aveugle ?” » Qu'est-ce que ça vient faire là ? Simplement, c'est une réminiscence du chapitre précédent qui est le chapitre 9 sur la guérison de l'aveugle-né.

 

2) Versets 22-26 : nouvelle altercation entre Jésus et les Judéens.

Il y a le troisième moment de notre chapitre, qui est là, non pas qu'il soit dans le même lieu et dans le même temps, mais il est dans la même thématique. Nous sommes dans un autre temps : « Furent alors les enkaïnia » : c'est ce qu'on appelle la fête de la Dédicace qui s'appelle en hébreu Hanoukka et qui célèbre la dédicace du deuxième Temple, ou la purification du deuxième temple. C'est une fête d'hiver.

« 22Ce fut la fête de la Dédicace à Jérusalem. C'était l'hiver 23et Jésus marchait dans le Temple, sous le portique de Salomon. 24Les Judéens donc l'encerclèrent et lui dirent : “Jusqu'à quand nous tiendras-tu en suspens, si tu es le Christ, dis-le nous ouvertement”. 25Jésus leur répondit : “Je vous l'ai dit, mais vous ne croyez pas ; les œuvres que je fais dans le Nom de mon Père… – « Faire l'œuvre dans le Nom » : nous avons suffisamment médité sur le Nom, pour ne pas traduire simplement par "au nom de"celles-ci témoignent de moi. 26Mais vous ne croyez pas pourquoi ? parce que vous n'êtes pas de mes brebis” ». Ah, voilà le thème des brebis qui revient.

Ceci est très important : « Vous ne croyez pas parce que vous n'êtes pas de mes brebis ». Croire, c'est entendre, entendre la voix, nous l'avons vu et ça reviendra au verset 27. Or entendre n'est pas une activité, je veux dire par là qu'entendre ne fabrique pas le sens ou la persuasion chez autrui. Entendre est un événement de dévoilement : entendre dévoile que j'avais à entendre, à savoir qu'il peut se faire – ou il se fait nécessairement du reste – que ce soit d'autrui que je reçoive mon plus propre. Donc, il faut être de pour entendre de quelqu'un. Il faut être du Christ pour entendre du Christ. Entendre est donc donné simultanément avec la parole qui énonce ou qui appelle comme ici. Entendre révèle mon avoir à être. Entendre a donc aussi son heure. “Vous n'êtes pas de mes brebis” : nous avons appris à reconnaître chez Jean que les pronoms, personnels ou possessifs, ne disent pas la totalité close d'un individu. Il y a en chacun de l'être de, et une part qui n'est pas de. Autrement dit, "vous n'êtes pas" signifie vous n'êtes pas maintenant, c'est-à-dire vous n'êtes pas à l'heure d'entendre. Ce point, nous l'avons surtout développé à propos du chapitre 8, là où Jésus caractérise ses interlocuteurs comme étant les fils du diabolos[4]. Ce sont les fils du diabolos pour autant qu'ils sont dans le meurtre, dans le mensonge, dans la non-écoute, pour autant que … Encore une fois, je répète ici, ce n'est qu'un jeu de vocabulaire, mais en tant que est très important dans la double écriture : en tant que, mais aussi en temps, dans le temps : ce n'était pas l'heure, c'est-à-dire le temps d'entendre.

 

les brebis suivent le bon berger3) Versets 27-30. Le bon berger et ses brebis, l'unité du Père et du Fils.

 « 27Les brebis, les miennes, entendent ma voix  Jésus a dit aux Judéens : « Vous ne croyez pas » (v. 26) et par contre, ici il dit que« les brebis entendent ». Ceci fortifie notre idée que le verbe croire doit s'entendre, précisément, à partir du verbe entendre. Entendre est le premier moment de la foi. Entendre la voix (phonê), c'est-à-dire entendre l'appel (la klêsis). Nous avons déjà fait ce rapport-là – et moi je les connais, et elles me suivent ».

« Je les connais. » : le verbe connaître chez Jean, qui prend une importance considérable, surtout dans sa première lettre, mais aussi dans l'évangile, dit le moment pleinement accompli de la foi. C'est un verbe qui ne supporte pas de sens dépréciatif, c'est toujours au sens plein, avec cette particularité déjà signalée que l'essentiel du connaître est d'être connu, et c'est ce qui est dit ici : « Je les connais ». Et l'accomplissement de l'être connu, c'est de connaître. Il y a un rapport pas simplement actif / passif, comme nous dirions dans les catégories qui nous occupent. Il y a un rapport de continuité dans la signification, la sémantique même du verbe connaître qui fait que le principe même du connaître c'est d'être connu. Je ne connaîtrai jamais au sens authentique que ce qui me connaît. Nous avons ici l'équivalent. Autrement dit, notre être véritable, c'est notre être connu. Mais notre être connu devance en nous chronologiquement de beaucoup l'accomplissement de notre être, puisque l'accomplissement de notre être, c'est de connaître, de connaître celui qui nous connaît. Ça va ?

Pour éclairer, on peut dire la même chose de l'agapê. « En ceci est l'agapê : non pas que nous aimions Dieu, mais en ce que lui nous a aimés » (1 Jn 4, 10). Donc, le premier, Dieu nous aime, nous sommes aimés et l'agapê que Dieu a pour nous accomplit sa perfection lorsque nous aimons, c'est-à-dire que le cycle est achevé lorsque le retour est accompli. C'est assez clair ?

 « Elles me suivent (m'accompagnent)» : c'est le verbe classique pour dire le disciple. Il y a deux caractéristiques du disciple, c'est : il entend et il marche avec. Nous avons ces deux verbes ici : elles entendent ma voix (entendent mon appel), et elles me suivent.

Le bon berger vainqueur du loup, mosaïque, Copenhage« 28Et je leur donne vie éternelle et elles ne périront jamais – voici le verbe "périr" qu'on avait au verset 10 – et personne ne les ravira (harpazeï) de ma main au verset 12 on avait : « le loup les saisit (harpazeï) et les déchiquette (skorpizeï)[5] ». Je vous signale que le substantif harpagmon est un hapax qu'on rencontre chez Paul dans le fameux passage des Philippiens, chapitre 2 : « Il n'a pas jugé saisissable (ou rapinable) l'égalité à Dieu… et il s'est vidé… c'est pourquoi Dieu lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom ». Donc, ceci à propos du verbe harpazeïn : « Personne ne me les ravira de ma main ».

Thème de la main à nouveau, on sait que « le Père lui a donné la totalité dans la main » (Jn 13, 3). Le mot kheir (main)en grec est un mot que vous connaissez bien, il a donné chirurgien[6]. Il correspond à yad en hébreu mais le mot yad a été traduit dans les Septante par dunamis (puissance), ce qui n'est pas faux, il s'agit donc de la main qui agit puisque la dunamis concerne l'activité. À propos de la main nous sommes dans le main-tenir, main-tenant, mais nous sommes aussi dans la thématique de l'œuvre : la main qui agit, et d'ailleurs son activité est précisément de main-tenir. Alors la question est : comment mort/résurrection main-tient ou tient l'humanité ?

 « 29Le Père qui me les a données …– nous avons aperçu ce thème au chapitre 17 (v. 6-10) : les miens les tiens. Ils étaient tiens, ils sont miens puisque tu me les as donnés. Ceci souligne à nouveau un thème que nous avons déjà relevé comme digne d'être médité.

est plus grand que tout ». Le mot meizôn (plus grand que) est un comparatif incomparable. L'appeler "comparatif" n'est pas bon – mais grammaticalement c'est son nom – car "le plus que" n'est pas ce que nous entendons par un comparatif exactement, et "grand" ici ne désigne pas ce que nous entendons si nous pensons la grandeur de façon quantitative. Or, c'est un terme qui est employé très souvent chez Jean et aussi ici avec deux sens, ou avec deux références :

– le Père est plus grand que le Fils – ce qui, nous le savons, n'est pas au détriment de leur égalité dans un autre sens, mais le langage de Jean est celui-ci : « Je vais vers le Père puisque le Père est plus grand que moi », c'est à la fin du chapitre 14. Donc, ça indique le Père.

– et d'autre part, ça indique la résurrection par opposition à la vie pré-pascale.

Par ailleurs, ça implique en même temps quelque chose sur le rapport du Christ et de l'humanité. « celui qui croit en moi, celui-là fera les œuvres que je fais, et en fera de plus grandes puisque je vais vers le Père» (Jn 14, 12). C'est en rapport à la résurrection. C'est un verset très étonnant, très difficile à entendre.

 « 30Moi et le Père, nous sommes un ». Intervient ici la question de la toute première unité, à partir d'où se pense l'unité : « qu'ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17, 11). Et très précisément, la plus haute unité est l'unité de ce qui est deux, et ce n'est pas une unité de solité[7] : le Fils est la manifestation (la révélation) du secret (mustêrion) du Père[8], de ce qui est séminalement dans le Père avant d'être visible : le Fils est le visible de l'invisible. Cela est souvent commenté chez saint Jean où on trouve en substance : « Mon œuvre n'est pas mon œuvre, mais c'est l'œuvre du Père »[9] ; « Les paroles que je dis ne sont pas mes paroles, mais ce sont les paroles du Père »[10] ; mais Jésus dit aussi « Le Père est plus grand que moi[11] » (Jn 14, 28), et ici « Le Père et moi nous sommes un ».

Nous avons là une unité qui n'est pas une unité de solitude, de solité, mais une unité de proximité : «  le Père est en moi et moi dans le Père » (v. 38). La proximité est une façon d'être un qui est plus éminente que l'autosuffisance. C'est un point qui est à méditer et que je répète souvent. En effet le secret de ce que je vise quand je dis que "deux" et "un" ici ne sont pas des contraires, mais que le "un" le plus élevé est l'union de deux, correspond au fait que l'homme, même l'homme singulier, s'accomplit en son propre à la mesure où il est "proche".

 

4) Versets 31-39. Suite de l'altercation entre Jésus et les Judéens.

On pourrait s'arrêter là dans le texte, mais c'est bien d'aller jusqu'au bout parce que nous allons rencontrer une autre chose qui a son intérêt.

Détail d'une lapidation, bréviaire de Martin d'Aragon« 31Alors, les Judéens prirent de nouveau (palin) des pierres pour le lapider. 32Jésus leur demanda : "Je vous ai montré de la part du Père de nombreuses œuvres belles, pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ?" 33Les Judéens lui répondirent : "Ce n'est pas pour une belle œuvre que nous te lapidons, mais parce que tu blasphèmes, et parce que toi qui es un homme, tu te fais Dieu."». « Le Père et moi nous sommes un », c'est le thème qui court tout au long de l'évangile de Jean depuis le chapitre 5, rappelez-vous, à propos de la guérison du paralysé de la piscine de Bethesda. C'est là que cette thématique prend son premier envol, sa première expression.

« 34Jésus leur répondit – étrange réponse – : “N'est-il pas écrit dans votre loi– Ah, c'est joli, il dit aux Judéens : votre loi – "Je vous ai dit : Vous êtes des dieux (theoi este)". 35S'il appelle dieux ceux à qui la parole de Dieu est adressée, l'Écriture (la Graphê) de Dieu ne peut pas être détruite –le mot Graphê désigne la Torah (la Loi) en tant qu'elle est recueillie par le Nouveau Testament puisque tout est "selon l'Écriture", mais elle n'est pas recueillie en tant que nomos, en tant que loi : c'est la grande thématique paulinienne, la grande méprise qu'il faut lever, la méprise qui porte sur la parole de Dieu. La parole de Dieu n'est pas essentiellement parole de loi, elle est parole donnante. Pourquoi est-elle entendue comme parole de loi ? Vous vous rappelez toute la thématique paulinienne qui intervient ici et que nous avons traitée en d'autres lieux, mais ce n'est pas le sujet. Le sujet c'est « vous êtes des dieux » – 36À celui que le Père a consacré et envoyé vers le monde, vous dites qu'il blasphème, puisque j'ai dit : "Je suis fils de Dieu". »

Ah, savez-vous que ce texte était dans toutes les objections des manuels classiques à propos de la divinité du Christ, puisque le Christ a l'air de dire ici : le nom, dans un certain sens approximatif, le nom de Dieu peut être donné à tous les hommes, ce  n'est donc pas le nom au sens propre ; or le Christ ne revendique que cela pour lui. C'était l'objection classique. Il fallait répondre – et ils n'y manquaient pas du reste, ce n'était pas non pertinent –, ils disaient que le Christ usait ici d'une argumentation a fortiori : si déjà, même, on peut appeler dieux des hommes, a fortiori le Christ. Seulement, peut-être que cette réponse qui est ici une réponse mue par l'objection, donc une réponse apologétique, est soucieuse de répondre pour sauvegarder ce qui est aperçu, mais du même coup elle ne fait peut-être pas droit à la raison pour laquelle elle est là. Comment un pluriel comme théoï (dieux)peut-t-il se dire des hommes ? Y a-t-il une différence entre le Dieu et les dieux ? Ce serait déjà une meilleure réponse.

Quand Jésus dit : « Je suis le pain », il ne dit pas Je suis un des pains, ou je suis du pain. C'est la différence entre le pluriel et le singulier : c'est ainsi que la Loi dans le grand sens – et là, c'est à rebours de ce que j'ai dit – n'est justement pas "une" loi. La différence entre "un parmi des multiples" et "le" est un lieu spéculatif de la pensée sémitique. Ça pourrait être intéressant de voir la différence. Néanmoins, ça ne résout pas le problème parce que, après tout, Dieu, c'est le nom du Père, d'abord. Et la problématique de savoir si Jésus est Dieu n'est pas pour autant résolue.

Cette question n'était pas du tout prévue. Je ne pensais même pas que nous devrions aller jusqu'à la fin du chapitre, puisque le thème pour lequel nous l'avons ouvert semblait clos. Eh bien, je pense que c'est une chose qui va revenir, que nous aurons à réexaminer. Ce texte, de façon inattendue, apporte encore à notre thème.

Jésus allait son chemin, Berna LopezAlors : « Je suis fils de Dieu ». L'expression fils de Dieu, ici, aura beaucoup de place parce que dans le rapport du un et des multiples, il y va de la filiation. C'est le Monogenês, le Fils Un, le Fils unique, mais ce sont ta tekna, les enfants. Donc la mention de la filiation a, ici, beaucoup d'importance.

« 37Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. 38Mais si je [les] fais, même si vous ne croyez pas en moi, croyez aux œuvres en sorte que vous ayez connu et que vous connaissiez (gnôte kai ginôskête) – ici deux fois le verbe connaître – que le Père est en moi et moi dans le Père. voilà une phrase qui dit la proximité du Père et du Fils dont nous avons parlé au verset 30.

39Ils cherchaient donc de nouveau à le saisir (piasaï), et il sortit (exêlthen) de leurs mains. »

Voilà. Nous avons épuisé notre projet pour ce jour. Vous voulez bien essayer de penser ce qui reste en vous de la lecture de ce chapitre, les questions qui ont paru pertinentes comme questions, les chemins de réponse que vous pourriez apercevoir.



[2] Cette méditation de Jean-Marie Martin est extraite de la séance du 15 décembre 2004 à Saint-Bernard-de-Montparnasse. Les séances qui duraient une heure avaient lieu tous les quinze jours.

[3] Dans ses commentaires du Notre Père c'est quelque chose que J-M Martin met en lumière : Le Notre Père en Mt 6, 9-13, lecture à la lumière de saint Jean et saint Paul .

[4] « Vous êtes semence du diabolos (vous avez pour père le diabolos) et vous voulez faire les désirs de votre père » (Jn 8, 44).

[5] Le verbe skorpizeïn employé ici a même racine que notre mot scorpion et skorpio désignait, pense-t-on, un instrument de torture qui démembrait, déchirait les chairs ; c'est du moins ce qu'on peut lire dans le Chantraine, le dictionnaire étymologique du grec.

[6] Nous avons transcrit kheir pour la prononciation, littéralement c'est cheir, d'où chirurgien.

[7] C'est ce qui se médite à propos de la Trinité

[8] Le rapport du Père et du Fils est le rapport semence/fruit mais aussi musrêrion (secret, caché)/ apoclupsis (rvélation). Cf Caché/dévoilé, semence/fruit, sperma/corps, volonté/œuvre....

[9] C'est dit au versets 37-38 de ce chapitre 10, mais aussi ailleurs : « J'ai un témoignage plus grand que Jean car les œuvres que le Père m'a donné d'achever (accomplir, teleiôsô), elles-mêmes, ces œuvres que je fais témoignent…» (Jn 5, 36)

[10]  « Celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu » (Jn 3, 34)

[11] Ça veut dire que le deux et le un ne sont pas dans un rapport de bien que (ils sont deux bien que ils soient un). On aperçoit ici en filigrane la façon dont a été traité le thème de la Trinité : Dieu est trois bien que il soit un. Pas du tout ! Il est précisément un parce qu'il est trois, et il est d'autant plus trois qu'il est plus un : c'est cela qui est à percevoir. Le mot Trinité n'apparaît que dans les années 180, chez Théophile d'Antioche ; et encore quand il intervient, ce n'est pas le mot de Trinité, c'est le mot de trias, de triade, et pas de façon tellement décisive parce qu'il dit : « Le Père, le Fils et l'Esprit constituent une triade, et avec l'homme ça fait une tétrade (ça fait quatre) ». Et ce qui est de la Trinité dans l'Évangile est traité par le deux. La Trinité c'est deux deux : Père-Fils et Christ-Pneuma (Esprit Saint). Cf Penser la Trinité.