Le texte de Justin sur les premières eucharisties est d'abord rapidement commenté (c'est un extrait d'un ancien cours de Jean-Marie Martin à l'Institut Catholique de Paris). Ensuite figure une méditation de J-M Martin faite lors du week-end que Jean Marie Martin a animé à Versailles en février 1992 sur le chapitre 6 de Jean où il part du texte de Justin pour considérer les différents moments de la célébration. La référence : Justin, première apologie 67, 3 ; p.142 sq. Ed. Hammer-Lejay.

 

La pratique eucharistique de la première Église

Et le récit de la multiplication des pains (Jn 6)

 

 

 

1°) Pratique eucharistique de la première Église d'après Justin

« 3 Le jour qu'on appelle le jour du soleil – c'est le dimanche – tous, de la ville et de la campagne se rassemblent en un même lieu. – Idée de réunion, première mention.

Ensuite on lit les mémoires des apôtres – c'est-à-dire les évangiles – et les écrits des prophètes – les épîtres du Nouveau Testament – autant que le temps le permet. Quand le lecteur a fini, celui qui préside (ho proestôs) fait un discours pour exhorter à l'imitation de ces beaux enseignements

5 Ensuite nous nous levons tous et nous prions ensemble à haute voix. Puis, comme nous l'avons déjà dit, lorsque la prière est terminée, on apporte du pain avec du vin et de l'eau. Celui qui préside fait monter au ciel les prières et les eucharisties – c'est là la mention du discours eucharistique – autant qu'il peut et tout le peuple répond par l'acclamation "Amen". Puis a lieu la distribution et le partage des choses consacrées à chacun. Et l'on envoie leur part aux absents par le ministère des diacres.

6 Ceux qui sont dans l'abondance qui veulent donner, donnent librement, chacun ce qu'il veut. Et ce qui est recueilli est remis à celui qui préside. Et il assiste les orphelins, les veuves, les malades, les indigents, les prisonniers, les hôtes étrangers, en un mot il secourt tous ceux qui sont dans le besoin. – Vous voyez que même la quête n'est pas omise dans cette description, mais sa place et son sens sont remarquables ; c'est comme la conséquence, la surabondance du partage de ce don qui a eu lieu dans l'assemblée.

7 Nous nous assemblons tous le jour du soleil parce que c'est le premier jour où Dieu, tirant la matière des ténèbres, créa le monde et que ce même jour, Jésus-Christ, notre sauveur, ressuscita des morts. » Ce n'est pas ici la simple juxtaposition de deux anniversaires anecdotiques, c'est la compréhension du langage même de la création, c'est-à-dire du venir au jour, de la venue au jour comme résurrection ; c'est la lecture de la Genèse comme disant déjà la résurrection qui donne sa symbolique fondamentale au dimanche dans les premiers siècles chrétiens.

 

2°) Le récit de Jn 6, 1-13[1] et les premières Eucharisties.

Dans la lecture de ces versets 1-13 vous avez des traces subtiles de références multiples qui entrent en jeu et qui se combinent. Ceci pourrait nous aider à réfléchir éventuellement sur ce fait que la pratique eucharistique de la première Église doit jouer un rôle dans la façon même dont l'épisode est relu et réécrit.

a) La convocation.

En effet le premier trait reconnu et explicité de la réunion eucharistique des chrétiens, c'est d'abord la convocation, c'est-à-dire entendre la voix. Ici apparemment les gens ne sont pas convoqués, mais cette question est traitée par saint Jean lui-même dans le décours du texte car « Nul ne vient à moi si le Père ne le tire ». Apparemment ils ne sont pas appelés, et néanmoins ils sont tirés du plus profond, du Père, et pas simplement d'un appel extérieur. D'où cette idée fondamentale de convocation : c'est être là où je sais que j'étais convoqué, c'est entendre la voix dans un sens intime. Donc aspect de convocation qui rejoint l'aspect de rassemblement, de multitude rassemblée, qui, elle, se trouve dans ce texte.

Saint Justin dans sa Première Apologie dira « 3 Le jour qu'on appelle le jour du soleil – c'est le dimanche avec la mention explicite du soleil – tous, de la ville et de la campagne (c'est-à-dire de Rome et de la campagne romaine) se rassemblent en un même lieu. » Nous retrouvons là le thème de la dispersion et le thème du rassemblement qui est le rassemblement de la totalité en référence à la volonté « que rien ne se perde » ; donc allusion à cela ici. Nous écoutons musicalement ce texte, c'est-à-dire dans les échos multiples que possède un mot avec l'ensemble du texte car il est écrit dans une symbolique fondamentale.

b) L'enseignement : la lecture des évangiles.

Deuxième trait. Il n'y a qu'à écouter saint Justin – c'est une des premières descriptions, qui est faite pour l'extérieur, de ce qui se passe dans la réunion des chrétiens : « Ensuite on lit les mémoires des apôtres – chez Justin ceci désigne les évangiles – et les écrits des prophètes (entendez les prophètes du Nouveau Testament, notamment les épîtres de saint Paul). » Ici c'est l'enseignement qui se trouve chez Marc : « et il les enseignait longuement ».

c) La présentation du pain et du vin, l'eucharistie.

Multiplication des pains, A Bizuneh, EthipieSaint Justin : « 5 […]Puis on apporte du pain avec du vin et de l'eau – le thème de la nourriture se trouve également dans le chapitre 10 de saint Jean sur le Pasteur  – puis celui qui préside fait monter au ciel les prières et les eucharisties autant qu'il le peut. » "Faire monter les eucharisties", c'est laisser venir un chant ou une parole d'action de grâces (eucharistia) sur la nourriture.

 Or c'est un fait que le Christ a eucharistié (a rendu grâce) (cf Jn 6, 11). On peut l'entendre à plusieurs niveaux. D'abord à un niveau simple puisque Marc et Matthieu disent eulogêsas qui est le mot proche de bénédiction – bénir pour dire : un peu comme on dirait le bénédicité. C'est une structure bien connue en monde juif qui est traduite ici par eulogia. Mais saint Jean emploie le mot eucharistêsas, et ce mot, quand il est écrit, a désormais pris un sens par rapport à ce que nous appelons l'Eucharistie, donc c'est à dessein qu'il emploie ce mot.

Conclusion.

Donc il y a des éléments de notre Eucharistie qui se trouvent à l'horizon de notre texte.

Ceci peut nous aider à penser qu'il ne suffit peut-être pas d'énoncer les parties successives de l'Eucharistie : d'abord il y a la convocation qui fait qu'on se rassemble ; ensuite c'est la liturgie de la parole, on écoute ; ensuite c'est la liturgie du pain et du vin, on mange. Non. Il faut penser que ces différentes choses ne sont pas des parties successives mais des aspects diversement accentués de la même chose.

Par exemple le rassemblement ne consiste pas simplement dans le fait d'avoir convergé là, mais consiste en ce qu'il est l'écoute d'une parole qui assemble et aussi d'un pain qui fait communion.

Et la parole est pain  (manger c'est entendre, manger n'est que l'expression de l'écoute, l'expression de la foi), mais la parole ne s'épuise pas tant dans ce que nous appellerions un entendre sur la doctrine, elle est premièrement convoquante, c'est elle qui constitue l'unité et la réunion.

Donc il est tout à fait légitime que nous distinguions à la messe une partie de convocation, une partie de parole et une partie de célébration du pain et du vin. Néanmoins ce ne sont pas des parties étanches, des parties adéquatement distinctes les unes des autres. Tout l'intérêt de la lecture que nous faisons ici, c'est la capacité de lire au fond le pain comme parole et la parole comme pain, pour résumer.



[1] Ce récit a été longuement médité dans la session JEAN 6, Pain et parole. Vous en avez la transcription dans le message du blog :  chapitre 2 : Jn 6, 1-14, la multiplication des pains