Au début de Jn 12 se trouve l'épisode du parfum répandu par Marie-Madeleine sur Jésus, avec les interprétations par rapport à la sépulture et donc à la mémoire, interprétation de Judas puis  de Jésus. Ce commentaire est extrait du cycle sur "La  Nouveauté christique en saint Jean et saint Paul" animé par Jean-Marie Martin[1] .

 

 

Jn 12, 1-7

L'odeur et la mémoire du futur

 

Le thème de l'odeur, qui n'est pas sans rapport avec celui de la mémoire, est évoqué au début du chapitre 12. Il s'agit de l'épisode du parfum répandu par Marie-Madeleine sur Jésus, avec les interprétations par rapport à la sépulture et donc à la mémoire, celle de Judas puis celle de Jésus.

1) Le contexte (v. 1-2).

Marie répand le parfum sur les pieds de Jésus, icône

Ce texte du parfum répandu achève l’épisode de la résurrection de Lazare (Jn 11) par un repas où nous trouvons les mêmes personnages :

« 1Donc Jésus, six jours avant la Pâque, – le 6 désigne l'inaccompli[2] ; et juste avant l’épisode des Rameaux, au verset 12, il y aura mention du "lendemain" – vint à Béthanie où était Lazare qu'il avait ressuscité des morts. 2Ils lui firent donc là un repas, et Marthe est au service, et Lazare était un des convives avec lui. »

Le thème du repas est fréquent dans le Nouveau Testament. Et le thème du banquet final fait partie des thèmes eschatologiques. Il instaure le passage du natif (le mode usuel d'être au monde) à la nouveauté christique. En particulier l'épisode des Noces de Cana (Jn 2), lui qui réunit les thèmes eschatologiques du vin, de la noce et du banquet, est désigné comme l'arkhê des signes : « 11Ce fut l'arkhê (la tête, le premier) des signes que fit Jésus ». C'est le plus eschatologique de tous les signes si l'on peut dire. Ici nous avons à nouveau ce thème eschatologique qui intervient.

 

2) Le geste de Marie (v. 3a).

Le geste de Marie avait été annoncé au début du chapitre précédent : «2Marie était celle-là qui avait oint (aleipsasa) le Seigneur de myrrhe et avait essuyé ses pieds avec ses cheveux, (elle) dont Lazare le frère était malade.» (Jn 11, 2).

 « 3Marie prenant une mesure de parfum d'un nard authentique précieux oignit (aleiphô) les pieds de Jésus et essuya de ses cheveux ses pieds. »La posture de Marie par rapport à Jésus est la même que celle de Jésus par rapport aux apôtres, au chapitre 13 où il leur essuie les pieds. La gestuelle occupe moins d'un verset et la plénitude de sens se tient dedans. Le dialogue qui va suivre en éclairera un aspect, mais, comme dans le lavement de pieds, il ne suffit pas à lire pleinement le geste.

 

3) L'odeur du parfum (v. 3b).

« La  maison fut remplie de l'odeur du parfum ». La maison a l’ampleur du Royaume, de l’humanité appelée. 

L'odeur dont il est question ici se distingue de l’odeur de corruption sensée commencer le quatrième jour[3]. En effet, d'après ce que va dire Jésus, l'onction de Marie est faite « en vue du jour mon ensevelissement » (v. 7). Cette onction sera donc symbole d'incorruptibilité. Or l'odeur d'incorruptibilité est appelée aussi "odeur de consécration". Non pas qu'il s'agisse explicitement de la consécration christique (messianique), car le verbe oindre employé ici est le verbe aleipheïn et non le verbe chrieïn. La référence à l’onction de consécration n’est donc pas immédiate dans ce texte, d’autant que Marie n’est pas habilitée à « oindre » (un roi, un prophète ou un prêtre). C’est essentiellement le pneuma qui oint. Cependant dans le texte il y a un rapport – on peut même prononcer le mot de consécration – il y a un rapport avec une des thématiques du pneuma qui oint. Ce rapport est second par rapport au mouvement du texte.

Il y est fait allusion par la mention du verbe emplir (« Et la maison fut emplie de l'odeur du parfum »). Emplir est un des noms du pneuma[4]. Par exemple à la Pentecôte on a ce verbe emplir : « L'Esprit emplit la demeure où ils étaient assis » (Ac 2, 2). Et nous avons aussi « L'Esprit du Seigneur emplit l'orbe des terres » (Sg 1, 7 – Introït de la Pentecôte), et puis Étienne est « empli de force et d'Esprit » (Ac 6, 5). Donc nous avons des traits de Pentecôte à l'intérieur de ce qui se passe.

 « La  maison fut remplie de l'odeur du parfum».Sentir ou entendre la présence de l'absent, c'est l’attestation de la résurrection. Il est absent du point de vue de notre sensorialité native, mais ce n'est pas une présence imaginaire.

 

4) Le thème du soin.

Le geste de Marie est donc dans la thématique de l’onction, mais c'est un geste d’agapê, de soin, plutôt qu’un geste de consécration au sens classique du terme. Cela est confirmé par l’interprétation que Jésus lui-même va faire du geste de Marie, et qui est différente de celle de Judas.

 

5) Le regard accusateur (v. 4-6).

On ne demande pas à Marie ce qu'elle a voulu faire. Et on a maintenant une discussion entre un accusateur et un défenseur.

En effet Judas[5] a hâte d'interpréter pour son propre compte : « 4Judas Iscariote, un de ses disciples, celui qui devait le livrer dit : " 5Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu trois cent deniers et donné aux pauvres ?"6Il dit cela non pas parce qu'il avait souci des pauvres, mais parce que, étant voleur et ayant la bourse, il prenait ce qu'on y jetait. » Ce regard accusateur prend notre place, nous épie. Et souvent nous sommes soupçonneux vis-à-vis du regard de Dieu, alors que c'est un regard qui nous veut, un regard d'amour : « Tu es mon fils que j'aime » est une parole adressée à toute l'humanité en Jésus.

 

6) La lecture de Jésus au coeur (v. 7).

a) Le texte.

« 7Jésus dit alors : “Laisse-là – ce “laisser” n'est pas l'abandon, c'est le laisser être, laisser faire ; cette phrase est très difficile à traduire parce qu'elle est apparemment incorrecte – afin que, pour le jour de mon ensevelissement elle l'a gardé”. » Le "afin que" ne nous étonne pas, il est à éliminer étant donné que, nous l'avons dit bien des fois, hina (afin que) n'est pas final chez Jean, oti (parce que) n'est pas causal et que “si… alors” n'est pas conditionnel (cf Syntaxe hébraïque).

Ce qui est important, c'est que Jésus met un rapport entre le geste de Marie et son ensevelissement (entaphiasmos) qui est raconté au chapitre 19 : « 40Ils prirent le corps de Jésus et le lièrent de linges avec des aromates, selon l'usage des Judéens d'ensevelir (entaphiazein). » C'est un mot de même racine.

 b) Significations de l'ensevelissement.

L’ensevelissement implique que le corps soit d'une certaine façon protégé par un embaumement tel qu'il se pratique à l'époque. C'est la raison de la venue des femmes au tombeau de Jésus qui se trouve dans les Synoptiques[6]. Ce thème de l’ensevelissement, qui pourrait être secondaire par rapport aux multiples souffrances de la mort, a pris traditionnellement une place dès le Symbole des apôtres (« est mort et a été enseveli »)[7].

L'ensevelissement a une signification par rapport à la mort, mais il a aussi une signification par rapport à la semaille. Ceci sera mis en évidence, dans ce même chapitre 12, dans l’épisode des Hellènes (c'est-à-dire des juifs parlant grec) qui montent à la fête et disent « Nous voulons voir Jésus ». La réponse de Jésus est étonnante : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte beaucoup de fruit » (12, 24)[8]. Nous avons un des exemples multiples, beaucoup plus nombreux qu'on ne pense, de cette thématique de la semence et du fruit, qui est sous-jacente à tout notre Évangile. La semence et l’ensevelissement sont mis en rapport de façon explicite.

 c) « Elle l’a gardé. »

Marie essuie les pieds de Jésus, Berna Lopez

Dans l’expression « elle l’a gardé », utilisée par Jésus, le verbe « garder »  (têreïn) a des sens multiples. Il y a un autre mot pour dire garder, phulasseïn qui concerne la garde (phulax) du troupeau. Têreïn, c'est la garde au sens du shâmar hébraïque. On le traduit parfois par "mettre en pratique" : mon Dieu quelle horreur ! Garder c'est « laisser que se déploie », c'est avoir égard, regard à quelque chose. C'est soin et préservation de quelque chose (par exemple la garde de la parole). Ce verbe garder est un des verbes majeurs du chapitre 17 de Jean où se trouve la prière de Jésus, avec le verbe « donner » qu’on trouve 17 fois dans ce chapitre 17. Donner et garder ne sont pas ici des contraires, mais ils se conditionnent, ils s’appartiennent. Un troisième verbe important de ce chapitre est le verbe consacrer : « consacre-les dans la vérité ». 

Donc Marie dépense, mais faisant cela elle garde. C'est cette dépense qui est la vraie garde.

 d) La présence de Jésus au cœur.

Le fait qu'elle ait gardé, c'est l’interprétation même du Christ, il lisait ce que Marie ne savait pas. On peut tout à fait penser qu'elle n'a pas fait son geste dans ce but.

Jésus est au cœur de l’homme et sait ce qui s’y passe : « lui connait (a toujours déjà connu) ce qu'il y a dans l'homme. » (Jn 2, 24). Jésus est toujours déjà là. C’est une présence qui devance et qui ne prend pas notre place pour épier et surveiller. D'être au cœur, de savoir d'avance la personne, l'événement, c'est aussi ce qui atteste la liberté de Jésus en tout ce en quoi il entre. Il va entrer dans un conflit, et y entrer librement parce qu'il sait d'avance, c'est l'attestation de sa liberté.

La parole de Jésus au sujet du geste de Marie est donation de sens, mais de sens insu[9]. Car la part de l’insu dans la pratique de ceux du Christ est considérable. Être instrument de ce qu’on ne sait pas, c’est cela qui est beau. C'est ce qui fait que c'est le Christ lui-même qui œuvre dans l’humanité. Ainsi, quand nous lisons ensemble l’Évangile ici, nous ne savons pas ce que nous faisons. Dans les choses que je dis je ne sais pas celle qui sera une semence.

 d) La question du temps.

Mais ce que dit Jésus pose un problème non résolu à propos du temps : elle l’a gardé alors qu’elle le dépense ; et quel rapport avec l’ensevelissement qui n’a encore pas eu lieu ?

Comme nous l'avons vu, l'heure de Jésus c'est toujours l'heure de sa mort et de sa résurrection. Mais la mort se dit sous de multiples dénominations : le trouble de la trahison du frère (car Judas est dans la figure de Caïn), la séparation de l'ami (la mort de Lazare)[10] ; l'être sous le regard accusateur ; l'être crucifié ; l'être enseveli… Ce sont des dénominations de la mort, c'est-à-dire des dénominations du pâtir christique. Nous, nous considérons le geste de Marie comme une sorte de prophétie de l'ensevelissement à venir, mais Jésus le vit maintenant, c'est son heure. L'heure, c'est tout cela.

 

La mémoire.

Ce texte est un texte sur l'odeur mais il y a une subtile égalité de l'odeur à la mémoire, d'autant plus que la parole de Jésus paraît indiquer quelque chose comme cela : la mémoire du futur. En effet le grand sens du mot mémoire n'est pas simplement la capacité de remémorer des factualité du passé[11].        

                                                                      


[2] La mention du chiffre 6 indique l’inaccompli. Ainsi quand Jésus rencontre la Samaritaine, c'est la sixième heure, Jésus est "fatigué". Et le 6, c’est aussi l’indication de la Passion (“J'ai soif”) qui se trouve dans “Donne-moi à boire” (Jn 4, 7), alors que la septième heure est le temps de la moisson.

[3] L'odeur de corruption est mentionné à propos de Lazare : « Il sent déjà car il est de quatre jours,» (Jn 11, 39) car la corruption est censée commencer le quatrième jour. En ressuscitant le troisième jour Jésus n'a pas connu la corruption. Ce qui accomplit l'Écriture citée par Pierre au jour de la Pentecôte : « Tu ne laisseras pas ton consacré voir la corruption » (Ac 2, 27).

[4] Le mot emplir est utilisé explicitement à propos du pneuma dans d'autres passages. Emplir (plêroun) signifie aussi "accomplir" c'est-à-dire mener une chose à sa plénitude.

Cet emplir est à mettre en rapport avec le vide puisqu'il concerne ici l'absence de Jésus comme il le dit lui-même : « Moi, vous ne m'aurez pas toujours » (v. 8). J-M Martin a lui-même précisé ce rapport du vide et du plein : « Comme nous sommes dans l’ordre du don,  cet "emplir" (qui est la même chose que le verbe donner) suppose le vide, un rapport à la vacuité. Il n'y a pas quelque part des pensées du vide et ailleurs des pensées du plein, ce sont des mots d'ordre pour débutants, et c'est faux. Là où il y a du plein, il y a du vide ! Le mot plein n'a pas de sens si le mot vide n'est pas là. L'exemple pratique de cela c'est la respiration.  Il n'y a possibilité de recevoir le don du souffle que pour autant que j'expire. Il suffit de bien apprendre à expirer et l'inspiration viendra toute seule. »

[5] Un message parle de la figure de Judas en dehors de ce texte : La question de Satan. Les différentes facettes de la figure de Judas..

[6] Avant d'être mis dans le linceul, le corps était oint d'aromates. Le but immédiat était de prévenir la mauvaise odeur du cadavre. Dans l'évangile de Jean, Nicodème apporte "un mélange de myrrhe et d'aloès, d'environ cent livres" que Joseph d'Arimathie et lui mettent sur le corps avec les bandelettes (Jn 19,39-40). Dans les Synoptiques ce sont les femmes qui apportent ces aromates, mais au lendemain du shabbat.

[7] Sur le blog figure un commentaire du Credo : tag CREDO.

[11] « Il y a des choses magnifiques qui sont dites sur la mémoire par Heidegger, non pas dans Être et temps, mais dans un cours de l'année 52 qui a été publié sous le titre Qu'appelle-t-on penser ? Dans la deuxième partie du semestre de l'été 52, Heidegger fait une étude sur Parménide, mais il y a une grande première méditation sur la mémoire. Pour autant il ne s'agit pas de prendre le texte pour s'en servir. Et la problématique dans laquelle se trouve Heidegger n'est pas celle dans laquelle nous sommes maintenant. Cependant il y a des choses à entendre qui peuvent être précieuses pour nous. » (J-M Martin à Saint-Bernard).