Le mot "insu" revient souvent dans la bouche de Jean-Marie Martin. « Quand je dis cela, je parle à partir d'un lieu où le savoir ne se confond pas avec la conscience de, ce qui est le cas dans la modernité, où la part non sue par rapport à la conscience s'appelle inconscient. J'appelle insu la part non sue par rapport au connaître Dieu. C'est pourquoi je garde deux termes. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas homologie, rapport et que l'un ne soit pas dans l'autre. Si je prends soin de les distinguer, ce n'est pas pour les séparer. Néanmoins, ils ne se pensent pas à partir du même, radicalement, et ne s'entendent pas à partir de la même parole. » C'est un mot qu'il a forgé en se référant au "Tu ne sais" de Jn 3, 8.

Voici des extraits de plusieurs de ses interventions concernant ce mot, le dernier extrait concerne la façon dont il approche le symbole d'une façon renouvelée. En notes figurent des renvois vers les textes d'où ces extraits sont tirés.

I – Désignation de l'insu ;
II – Le champ de nescience comme lieu du "je essentiel" ;
III – Judas possède une part d'ivraie et une part d'insu ;
IV - La demande d'accomplissement de l'insu de nous-mêmes ;
V – La parole de Jésus donation de sens insu ;
VI - Jésus comme la part d'humanité tirée vers l'Insu ;
VII – L'insu de nous-même et l'insu du texte ;
VIII - Reconnaître l'insu comme pointe du savoir ;
IX – L'insu comme ce qui éclaire le prétendument su.

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 Commentaires multiples sur l'insu

 

 

I – Désignation de l'insu

Extrait de la session Pain et parole (Jn 6)[1]

 

Lever de soleilL'expression « Notre Père qui es aux cieux » est pléonastique car Père et ciel sont deux façons de désigner la même chose. Quelle chose ? C'est ce qui, par rapport à nous, se retrait. Nous avons là des désignations de l'invisible qui se donne à voir dans le Fils, ou plus précisément la désignation de l'insu. Il serait important de méditer cela.

Nous avons vu qu'il ne faut pas penser Père à partir de notre psychologie. De la même manière il ne faut pas penser les cieux à partir de notre cosmologie. D'une certaine façon nous le savons, mais nous ne savons pas quoi mettre à la place. Le texte va peut-être nous aider à entendre cela comme le retrait de ce qui vient, l'insu.

 

Et voici le verset qui nous intéresse : « Le pneuma souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va » (Jn 3, 8). On ne peut pas traduire pneuma par le vent ou l'esprit parce que ça veut dire les deux en même temps. Pneuma est un de ces mots, pour avancer dans le texte, qu'il faut se refuser à traduire provisoirement.

● Nous avons là une des symboliques du pneuma parmi d'autres : le pneuma souffle.

●  Il souffle « où il veut ». Nous avons appris à entendre le verbe vouloir : ça ne veut pas dire qu'il souffle où ça lui chante. Il souffle à partir de son propre retrait, à partir de sa propre semence (on ne trouve jamais l'expression "à partir du pneuma" mais c'est le même sens).

● « Et tu entends » : nous pouvons entendre la voix du pneuma. Entendre, ou entendre quelque chose, c'est y tendre et y entendre, mais cela justement est une attitude qui s'oppose à la volonté de prendre. C'est une attitude qui me laisse dans une relation d'écoute.

 

Prendre, c'est par exemple ce que les stoïciens contemporains avaient appelé la connaissance cataleptique (du grec katalêpsis : de kata = totalement ; et lêpsis qui vient d'une forme du verbe lambaneïn : saisir). C'est l'idéal de la connaissance philosophique.

Mais « Tu ne sais »: c'est le fin mot, parce que tout se définit par « d'où il vient » qui est justement « là où il va ». C'est la grande question du Christ.

« Tu ne sais » : c'est cette expression-là qui m'a fait proposer "l'insu" pour désigner Dieu, parce qu'elle est prise à la lettre même de Jean. Et comme le savoir ou le connaître ne sont pas toujours pensés comme conscience dans le Nouveau Testament, ça m'interdisait d'employer un mot déjà utilisé dans le champ psychologique qui est celui d'inconscient.

 

Identifier le Christ, c'est poser la question « D'où il vient et où il va ». Le Christ est pneuma, c'est pour cela qu'il ne s'agit pas simplement du pneuma comme troisième personne. En effet : Dieu est pneuma ; Jésus dit « Je suis la vérité » et « Le pneuma est la vérité » donc il y a une identification du pneuma avec Jésus.

Comment alors entendre ce qui est pneuma (le Père, le Fils, l'Esprit) ? C'est une posture d'écoute qui n'est pas une volonté de prise. Sachez bien que, dans cette posture d'écoute, il y a justement la place pour que quelque intelligence de cela soit donnée.

Pourquoi « tu ne sais » ? Non pas simplement parce que tu es trop petit, mais parce que la chose qui est à connaître ici est essentiellement le don, la chose donnée. Or si tu prétends savoir de compréhension préhensive ce qui n'est que donné, c'est nécessairement une méprise, une prise qui manque ce qu'elle pense prendre. Donc c'est la qualité même de donation qui est en jeu dans cette affaire.

 

Ceci concerne la christité, l'être christique, mais le texte ajoute aussitôt : « Ainsi en est-il de ce tout ce qui est né du pneuma », donc cela concerne aussi la christité en chaque homme, le moi insu. C'est vrai de mon moi insu par rapport à ce que je sais de moi, mais c'est vrai aussi et surtout de mon moi à votre moi insu, à la christité qui est en vous et que vous ne connaissez pas et qu'a fortiori je ne connais pas non plus, sur laquelle je ne peux rien dire.

Par là nous touchons à une autre question qui a déjà été un peu indiquée en passant et qui est la question de moi et moi : qu'est-ce que ce je par rapport à tu, mais aussi qu'est-ce que je dans mon fond ? Quel rapport y a-t-il entre la conscience de moi et mon je insu ? Et c'est une autre question que la question psychologique qui est : quel rapport y a-t-il entre mon ego clair et l'inconscient ? J'ai profité de la question pour redire en clair des choses déjà touchées.

  

II – Le champ de nescience comme lieu du je essentiel

Extrait du cycle La Nouveauté christique[2]

 

« Le pneuma souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais d'où il vient ni où il va : ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma. » (Jn 3, 8).

– « Le pneuma souffle (pneï) », c'est un pléonasme. Ça appartient à l'une des symboliques du pneuma qui est d'être souffle.

– Il souffle « où il veut », ça ne veut pas dire « comme ça lui chante » : il souffle "selon" son vouloir, et le vouloir est le moment séminal de ce qui a lieu. Vous vous rappelez, nous avons parlé de semence et fruit, c'est le vouloir et l'accomplir : le vouloir est la semence de l'acte. Donc Jean dit ici qu'il souffle « selon son vouloir propre ».

– « Tu entends sa voix mais tu ne sais » : c'est une réplique à Nicodème qui arrive en disant « Rabbi nous savons ». Donc l'insu, le merveilleux insu, c'est ce qui est tel que le verbe savoir est trop petit pour dire ce qu'il en est de s'en approcher. Ce n'est pas un « tu ne sais » affligeant, mais c'est un « tu ne sais » bienheureux, la bienheureuse nescience. Savoir que ça ne se sait pas, pas plus que je n'ai de prise sur ce dont je suis né. Le non-savoir est une éminente connaissance. Savoir que ça ne se sait pas, c'est la gnose par excellence. La gnose ce n'est pas la prétention de savoir, c'est savoir que ça ne se sait pas.

– Ça ne se sait pas, mais « tu entends sa voix ». Le savoir chez nous est une prise ; entendre est une offrande, un don. Entendre nourrit et maintient la relation de l'écoutant et du disant. Savoir est une prise qui emporte ce qu'il sait et qui le prend pour soi dans son coin. Entendre est plus grand que savoir. Le grand sens du mot entendre implique qu'on s'y entende en même temps, qu'on s'y entende à entendre. Il ne faut pas oublier qu'entendre est le premier mot qui pourrait nous approcher du sens de ce que veut dire foi. Du reste la première lettre de Jean commence ainsi : « ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux…, et que nos mains ont touché – la triple sensorialité – au sujet du logos de la vie – c'est-à-dire de la parole de résurrection ». Ce que nous avons entendu, vu et touché, ici, c'est la parole de résurrection. "Voir les voix" est une expression hébraïque : « le peuple vit les voix ».

Ceci caractérise le pneuma, mais « ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma ». Le propre de la nouveauté christique c'est de naître à nouveau, de naître du pneuma. Et « le pneuma tu ne sais », c'est un bienheureux champ de nescience qui est justement le lieu de mon je essentiel. Il est précisément cela : entendre la voix.

Lire l'Écriture ce n'est pas s'informer avec un bouquin, mais c'est écouter le profond de moi-même. Méditer un texte comme celui-ci c'est tout autre chose que s'informer hâtivement comment on parcourt Elle par exemple… ce n'est pas une lecture habituelle ! J'aurais pu dire pire.

 

 

III – Judas possède une part d'ivraie et une part d'insu

Extrait de l'étude sur la figure de Judas [3]

 

Ces personnages jouent leur propre liberté en un sens, et cependant ce qu'ils jouent et savent jouer n'épuise pas leur être. Judas est muni d'un insu, de son insu propre. Et l'insu de Judas est précisément cela de lui qui obéit à la parole. Et obéir à la parole de Dieu, ici, c'est agir selon l'Écriture. Judas est, sous cet aspect-là, celui qui entend et obéit à l'Écriture, puisque obéir signifie entendre.

Nous avons lu au verset 12 du chapitre 17 « Je n'en ai perdu aucun sinon le fils de la perdition afin que soit accomplie l'Écriture. » Le fils de la perdition, c'est la manifestation de ce qui est essentiellement perdition, fils signifiant la venue à visibilité de ce qui est en secret dans le père, le père étant ici le diabolos selon le thème des deux semences qui est largement indiqué par Jean. J'ai dit les deux lieux principaux où vous pouvez trouver décrites les deux semences : Jn 8, 39-59, et le chapitre 3 de la première lettre de Jean.

Nous avons dit que nous étions le champ où il y avait et l'ivraie et le bon grain : c'est la part d'ivraie qui en Judas se révèle, vient à jour dans sa participation au meurtre, mais cela se révèle bien que ou parce que, dans son insu, il obéit à la parole de l'Écriture, qu'il agit selon l'Écriture.

Quelle utilité Judas a-t-il du point de vue simplement anecdotique ? À vrai dire, elle est à peu près nulle parce qu'on aurait pu prendre Jésus très facilement sans ce rôle de Judas. Cependant Jésus n'est pris que lorsqu'il se laisse prendre. Vous avez au chapitre 7 et au chapitre 8 de nombreux moments où on essaye de le prendre et où il se cache, il disparaît parce que son heure, qui est l'heure de sa donation, n'est pas venue. En revanche, par l'intermédiaire de Judas, Jésus aussi accomplit l'Écriture en se laissant prendre. Quelle Écriture ? Eh bien probablement celle qui structure le chapitre 13, je vous l'ai déjà dit : « Celui qui mange mon pain – mon commensal : voilà Judas est son commensal, l'ami commensal, celui qui mange avec – celui-là tourne le talon contre moi. »

 

IV – La demande d'accomplissement de l'insu de nous-mêmes

Extrait de la lecture du Notre Père de Mt 6[4]

 

« Soit faite ta volonté comme au ciel aussi sur terre »,

La volonté ne se pense pas ici en opposition ou en rapport avec l'intellect, et pas du tout préférentiellement dans un rapport, et surtout dans un rapport de conflit, avec une autre volonté. Le mot de volonté s'utilise plutôt conformément à un usage stoïcien où le mot de volonté désigne le moment initial d'un processus qui va vers son accomplissement.

La volonté, c'est la semence qui doit venir à fruit, c'est le caché qui doit venir à dévoilé, d'un dévoilement accomplissant : la volonté (thélêma) de même que la semence (sperma), vient à corps. Ce processus a donc ses termes techniques propres que l'on retrouve surtout chez saint Paul mais aussi chez saint Jean[5].

La venue à œuvre à propos de la volonté est explicitement affirmée chez saint Jean. « Ma nourriture c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre » : faire la volonté c'est accomplir l'œuvre.

      semence   ------->         fruit

         caché     ------->      dévoilé et accompli

      sperma       ------->        corps

        volonté    ------->       œuvre

(…) Cette structure se trouve aussi dans la parabole du bon grain et de l'ivraie (Mt 13, 24-30) : l'homme est le champ où le Père a mis la bonne semence et où le diabolos a semé par-dessus l'ivraie. C'est le temps du mixte. Et d'après l'Évangile il n'est pas opportun de vouloir arracher l'ivraie, car nous risquerions d'arracher le bon grain !

Le mot thélêma et le mot désir (épithumia) disent la même chose. Quand c'est en bonne part, on choisit plutôt le mot thélêma et quand c'est en mauvaise part, plutôt le mot désir, mais structurellement ils se situent au même endroit. C'est ainsi que Jésus dit aux Judéens qui cherchent à le tuer : « Vous êtes semence de diabolos et vous voulez faire les désirs (épithumias) de votre père. Or votre père était meurtrier depuis l'arkhê» (Jn 8, 44). En effet ce qui est selon une semence ne peut agir que selon cette semence. Et quand saint Paul parle du "corps de péché", il faut entendre que ce n'est donc pas un corps en notre sens, mais la manifestation en acte de ce qui était dans la semence du diabolos.

De même la volonté de Dieu est l'insu de Dieu, elle correspond au moment secret, au moment du caché, et ce moment va à accomplissement. Et la demande « Que ta volonté soit faite » se pense en premier de la volonté révélée. Or Dieu révèle qu'il veut accomplir l'homme, qu'il soit sauf, donc quand je dis « Que ta volonté soit faite » je demande que l'homme séminalement voulu arrive à accomplissement et à plénitude.  Cet accomplissement il faut le laisser faire.

L'insu de moi-même est donc en semence et va venir à accomplissement[6], et, de quelque manière l'insu de Dieu et l'insu de moi-même sont la même chose, c'est mon nom secret.

Quand je demande « Soit faite ta volonté comme au ciel aussi sur terre », je demande à être accompli selon l'insu de moi-même, selon mon avoir-à-être que je ne connais pas[7]. Celui-ci ne se réduit pas à mon je empirique, à ce que je sais de moi, mais il vient de plus loin. Le loin est une façon de nommer l'insu qui est ici désigné par le ciel.

L'insu du Père correspond à l'accomplissement de l'homme, et c'est le Christ qui est le mouvement accomplissant.

 

V – La parole de Jésus donation de sens insu

Extrait d'une lecture du parfum répandu par Marie[8]

 

« 3Marie prenant une mesure de parfum d'un nard authentique précieux oignit (aleiphô) les pieds de Jésus et essuya de ses cheveux ses pieds. La  maison fut remplie de l'odeur du parfum »

« 7Jésus dit alors : “Laisse-là – ce “laisser” n'est pas l'abandon, c'est le laisser être, laisser faire ; cette phrase est très difficile à traduire parce qu'elle est apparemment incorrecte – afin que, pour le jour de mon ensevelissement elle l'a gardé”. » Le "afin que" ne nous étonne pas, il est à éliminer étant donné que, nous l'avons dit bien des fois, hina (afin que) n'est pas final chez Jean, oti (parce que) n'est pas causal et que “si… alors” n'est pas conditionnel[9].

Ce qui est important, c'est que Jésus met un rapport entre le geste de Marie et son ensevelissement (entaphiasmos) qui est raconté au chapitre 19 : « 40Ils prirent le corps de Jésus et le lièrent de linges avec des aromates, selon l'usage des Judéens d'ensevelir (entaphiazein). » C'est un mot de même racine.

Le fait qu'elle ait gardé, c'est l’interprétation même du Christ, il lisait ce que Marie ne savait pas. On peut tout à fait penser qu'elle n'a pas fait son geste dans ce but.

Jésus est au cœur de l’homme et sait ce qui s’y passe : « lui connait (a toujours déjà connu) ce qu'il y a dans l'homme. » (Jn 2, 24). Jésus est toujours déjà là. C’est une présence qui devance et qui ne prend pas notre place pour épier et surveiller. D'être au cœur, de savoir d'avance la personne, l'événement, c'est aussi ce qui atteste la liberté de Jésus en tout ce en quoi il entre. Il va entrer dans un conflit, et y entrer librement parce qu'il sait d'avance, c'est l'attestation de sa liberté.

La parole de Jésus au sujet du geste de Marie est donation de sens, mais de sens insu. Car la part de l’insu dans la pratique de ceux du Christ est considérable. Être instrument de ce qu’on ne sait pas, c’est cela qui est beau. C'est ce qui fait que c'est le Christ lui-même qui œuvre dans l’humanité. Ainsi, quand nous lisons ensemble l’Évangile ici, nous ne savons pas ce que nous faisons. Dans les choses que je dis je ne sais pas celle qui sera une semence.

 

VI – Jésus comme la part d'humanité tirée vers l'Insu

Extrait de la lecture du Lavement des pieds[10]

 

« 1Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure est venue qu'il passe de ce monde à son Père, – ceci est la traduction du mot de pâques qui signifie "passage" : l'heure du Christ c'est le passage. Cela consiste en ce que « il passe de ce monde à son Père », c'est-à-dire qu'il accomplisse ce qu'il est de toujours : il est d'être vers le Père. En effet la première chose qu'on dit de lui dans l'évangile de Jean avec le verbe "être", c'est : « Dans l'arkhê était la parole, et la parole était tournée vers le Père » ; et c'est un leitmotiv de l'évangile de Jean que « Je vais vers le Père » –; ayant aimé les siens qui sont dans le monde, il les aima jusqu'à la fin (jusqu'à l'accomplissement). »

Qu'est-ce que tout cela signifie ? Ça signifie que "l'être tourné vers le Père" consiste dans le soin, l'amour et la présence aux siens. Quand Jésus va vers le Père, ça signifie donc qu'il vient vers nous. C'est un thème johannique très important.

Nous, nous avons l'image d'une venue qu'on appelle l'incarnation, ensuite il y a des épisodes, et à la fin il y a l'Ascension où Jésus s'en va, et puis ensuite, éventuellement, il envoie un autre qui est l'Esprit. Rien de tel chez saint Jean.

Aller vers le Père c'est révéler et présentifier aux hommes sa qualité de Fils. Et s'en aller vers le Père est un aller où il est plein des hommes. Ce thème est un thème qui revient à plusieurs reprises, à partir surtout de ce chapitre 13, mais qui se retrouve en particulier au début du chapitre 17 : « Levant les yeux vers le ciel, il dit : “Père – là nous avons la parole tournée vers le Père. Mais tout du Christ est tourné vers le Père : c'est ce qu'il est : il est tourné vers le Père ; c'est ce qu'il fait : il part vers le Père ; et c'est ce qu'il dit ici où il se tourne vers le Père – glorifie (présentifie) ton Fils ce qui est que le Fils te glorifie, selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute l'humanité », c'est-à-dire qu'il va vers le Père en tant que chargé de toute l'humanité.

C'est un thème johannique fondamental. Il nous dit qu'il ne faut jamais considérer Jésus comme un personnage singulier qui se balade quelque part et qui rencontre éventuellement des gens. Jésus est constitué fondamentalement par la relation au Père et par la charge de l'humanité.

Jésus est toujours cette attraction active de l'humanité vers cet insu qui est le Père. Il est cela dans sa dimension de résurrection qui est sa dimension authentique. Quand on le voit autrement que dans sa dimension de résurrection, on est dans la méprise. Il ne se révèle pas en vérité lorsqu'on le considère simplement comme un homme à qui il arrive de faire des choses : manger et puis causer avec des copains etc. Il n'est identifié que précisément quand cet aspect de lui, pour lequel du reste on se méprend à son sujet, disparaît ; autrement dit sa mort est constitutive de son être : « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais le pneuma ne viendra pas » c'est-à-dire « je ne viendrai pas dans ma dimension de résurrection » (d'après Jn 16, 7). Nous avons souvent mis en évidence le rapport entre la dimension ressuscitée de Jésus et le pneuma (l'Esprit) qui est la présence de résurrection. Donc l'effacement que constitue la mort du Christ est la condition de sa venue.

 

VII – L'insu de nous-même et l'insu du texte

Extrait de la session "Pain et parole" (Jn 6)[11]

 

À la suite du récit de la multiplication des pains, nous trouvons deux épisodes intercalés que nous avons appelés épisodes maritimes : la barque d'une part et puis la recherche.

Je dois dire que pour ma part j'avais tendance à laisser inaperçu ce passage entre le grand récit de la multiplication des pains et le grand discours sur le pain de la vie. Et c'est un auditeur qui m'a révélé son importance. C'était il y a peut-être 30 ans, nous formions un groupe aussi peu homogène que possible dans lequel il y avait à la fois un chercheur en physique de la lumière et des Cap-Verdiens qui parlaient à peine français et travaillaient sur les chantiers comme grutiers. Nous avions lu l'ensemble du texte du début jusqu'à la fin de ce que nous appelons maintenant les épisodes maritimes, et puis nous avions posé la question « Qu'est-ce qu'il y a de remarquable au fond, qu'est-ce qui vous intéresse dans ce texte ? » Antonio a dit : « Le bateau – à vrai dire j'attendais tout autre chose d'un grand récit comme celui de la multiplication des pains – le bateau, parce que le bateau, moi aussi je l'ai pris. » Évidemment ces gens étaient venus du Cap-Vert en bateau, et, pour Antonio, c'était une traversée dans la vie que de venir dans ce pays pour y "chercher" quelque chose – mot important du texte – par rapport à la vie difficile de son pays.

Cela m'a donné à réfléchir sur ce point très banal et très connu néanmoins : pour que le banal prenne de l'importance, il faut avoir des occasions (c'en était une) car nous entendons toujours à partir de ce que nous sommes. Ceci pour le meilleur et pour le pire de l'écoute : pour le meilleur, parce qu'effectivement nous faisons état de l'endroit où d'abord un texte nous atteint, nous touche, là où il nous parle ; pour le pire, parce que si nous entendons à partir de nous-même, c'est évidemment la pire des choses alors qu'il faudrait entendre à partir d'où vient la parole.

 La réponse à cela, c'est que de toute façon nous entendons à partir de nous-même, mais pas seulement et nécessairement à partir de ce que nous savons de nous-même ; et c'est lorsque l'insu de nous-même et l'insu du texte se rencontrent que l'écoute se fait véritablement.

Il est très important d'essayer d'entendre à partir du texte, bien sûr, à partir du site du texte, du lieu du texte, et même du non-dit de ce qui se dit. C'est une chose à laquelle nous sommes très attentifs. Autrement on reste dans ce qu'on pourrait appeler un fondamentalisme qui ne fait qu'entendre le texte comme il sonne en premier, qui ne prend pas en compte la différence du texte, son étrangeté, son caractère étranger. Et rien n'est plus étranger que la parole de Dieu. Il n'y a pas de différence culturelle entre cette culture-ci et cette culture-là qui soit aussi importante que la différence entre la parole de Dieu et la parole de toute culture, quelle qu'elle soit. La différence est énorme. Entendre dans cette différence est très important. Et néanmoins le texte n'est entendu que s'il nous atteint. Ceci a un sens déjà usuel, courant. Que le texte doive nous atteindre revêt une dimension supplémentaire à la mesure où, étant Parole de Dieu, sa fonction ne se borne pas à nous documenter, à nous instruire sur des choses, mais c'est une parole telle qu'elle accomplit son œuvre lorsqu'elle nous donne de vivre. Ceci n'est que la paraphrase de la phrase qui se trouve à plusieurs reprises chez saint Jean : « Ceci a été écrit pour que vous l'entendiez (ou que vous croyez, c'est la même chose) et que du fait de l'entendre vous viviez. » (Jn 20, 31)

Voici donc une réflexion que nous pouvons faire pour ne pas commencer trop brutalement avec le texte, mais une réflexion qui est importante sur ce qu'il en est d'entendre en restant sur la lecture, puisque lire est un mode d'entendre.

 

VIII – Reconnaître l'insu comme pointe du savoir

Extrait de la session Absence et/ou présence (Jn 14-16)[12]

 

L'erreur est de réduire mon être même à ce que je sais de moi. L'essentiel de moi-même est mon insu. Le texte dit : « Tu ne sais d'où il vient ni où il va, ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma. » Or nous sommes engendrés du pneuma. Tout homme est séminalement engendré de l'insu. Reconnaître l'insu, c'est la pointe du savoir.

(…)

On ne peut voir chez Jean qu'à partir d'où l'on est. On ne peut entendre qu'à partir d'où l'on est. Voir et entendre ne sont pas des activités éventuelles qui s'ajoutent à l'être, ce sont des modalités de l'être même. Vous me direz que ça pourrait être très affligeant si je ne peux entendre qu'à partir de ce que je suis ! Ce serait tout à fait affligeant si je savais ce que je suis. Il n'est pas du tout dit que je ne peux entendre qu'à partir de ce que je sais que je suis. Et précisément, je ne peux entendre qu'à partir de mon insu, de ce que je suis dans mon insu. C'est capital comme structure de pensée, comme différence d'avec nous.

Les disciples sont dans le monde, mais ils ne sont pas du monde, parce qu'il est révélé que leur être propre est de racine antérieure au monde, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas nés de la chair et du sang. Ma véritable naissance n'est pas ma naissance au sens biologique, psychologique, culturel, ou juridique du terme. Ma véritable identité n'est pas celle de ma carte d'identité, qui dit le nom de mon père, le nom de ma mère, mon nom, le lieu et la date de ma naissance. « Si quelqu'un ne naît pas d'en haut, il n'entre pas dans le royaume de Dieu (autre façon de dire l'aiôn, l'âge qui vient). »

Autrement dit, croire, ce n'est pas ajouter quelques connaissances à ce que je sais déjà, c'est naître à une identité plus profonde, c'est-à-dire naître à la conscience de l'existence de mon insu.

 

IX – L'insu comme ce qui éclaire le prétendument su

Extrait de la session "Pain et parole" (Jn 6)[13]

 

Je voudrais maintenant préciser quelque chose au sujet de signe et symbole, parce que c'est ce qui permet d'éclairer la différence de sens que j'accorde dans mon discours entre les deux. Je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur mais cela m'a servi tout au long et, pour l'instant, je le garde, je n'ai pas trouvé mieux.

1) Définitions de signe et symbole.

La définition traditionnelle du signe telle qu'on la donne au Moyen Âge et qui est encore la nôtre – je ne parle pas ici du signe johannique ni du signe au sens des Synoptiques – est celle-ci : signum est quod prius cognitum et quod ducit in cognitionem alterius… C'est une chose premièrement connue (donc proche de nous donc d'en bas) qui conduit à la connaissance d'une autre chose (plus grande et cachée que nous ne connaissons pas et que nous mettons "en haut" en quelque sorte) : le signe "monte", il "monte" du plus connu au moins connu. Par exemple l'effet fait connaître la cause supérieure : il n'y a pas de fumée sans feu. Seulement ce que nous apprenons ici, c'est que voir le signe ne peut pas conduire à la foi.      

En revanche j'appelle symbole la connaissance dans laquelle le moins connu éclaire le prétendument connu. Ce n'est donc pas une "montée" du bas (le plus connu) vers le haut (le moins connu), mais une "descente" du haut vers le bas. C'est une aperception du moins connu qui me permet de relire ce que je croyais connu et qu'atteste la transformation de ce prétendument connu. Et si haut et bas vous gênent, dites intériorité et extériorité, c'est la même chose dans une autre symbolique.

2) Mise en rapport avec la descente et la montée du Christ.

Cela, je l'ai pressenti et élaboré tout seul. J'ai vu seulement ensuite que c'était le fondement même de l'évangile de Jean qui pose la question « D'où je viens, où je vais ? » donc la question de la montée et de la descente. L'expérience première qui est faite est certainement une expérience de l'absence du Christ dans sa résurrection. Et si la résurrection est une montée vers le Père, nul ne monte qui ne soit descendu, c'est-à-dire que je reconnais la montée à partir de la descente, ou encore la descente implique la montée. "Descendre du ciel" se trouve dans notre texte, donc nous sommes préparés à cela.

« Il est monté, qu'est-ce à dire sinon qu'il est descendu. Celui qui est descendu, c'est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux » (Ep 4, 9).

3) Le rapport de l'insu et du prétendument su.

Le symbole est le mouvement qui va de haut en bas et qui donc assume le bas. C'est le moins connu qui éclaire le prétendument connu, ça descend… mais ce n'est pas honteux de descendre ! Ce discours est paradoxal. Il est donc tout à fait normal que cela heurte. Seulement nous sommes dans la symbolique du haut et du bas qui est une des symboliques du lieu et de l'espace. La symbolique du haut et du bas est porteuse de l'expression fondamentale "ciel et terre" qui se trouve probablement dans toutes les cultures (chinoise, hébraïque, grecque, romaine…) et qui pourtant, dans notre langage de moderne, n'aurait aucun sens (scientifiquement "ciel et terre" n'a aucun sens).

Le ciel est habituellement la dénomination de l'insu. Or dans cette perspective c'est l'insu qui éclaire le prétendument su.



[6] « Clément d'Alexandrie, au début du IIIe siècle, récollecte des extraits des œuvres du gnostique Théodote, et il y glisse quelquefois des réflexions personnelles. Or un texte de Théodote parle de la semence dans un langage gnostique où cette idée de semence ne fait pas problème. Il est suivi d’une petite note de saint Clément: « La semence élue, nous l'appelons aussi étincelle ranimée par le Logos, pupille de l'œil, grain de sénevé » et il ajoute un peu plus loin : « Le Sauveur après sa résurrection, a insufflé son pneuma dans les apôtres, de son souffle, il chassait le limon comme cendre et le séparait, tandis qu'il enflammait l'étincelle et la vivifiait». » (J-M Martin).

[7] « Que ta volonté soit faite » signifie donc : que j'arrive au plus intime et au plus authentique de moi-même.

[12] La transcription de la session n'est pas encore sur le blog.