Lors d'une session sur le thème du "Serviteur" animée par J-M Martin, le début de Jn 13 a été lu (après Ph 2, 6-11). Vous trouvez ici des extraits de ce qui a été dit. Une première partie s'occupe de rechercher des articulations du chapitre 13 ; une deuxième partie consiste en une lecture suivie des versets 1-15 avec de nombreuses digressions sur un thème ou un autre, en particulier sur le problème de savoir quelle est la question de la communauté traitée par le dialogue de Pierre et de Jésus ; une troisième partie aborde quelques questions, en particulier la question des sacrements.

 

Jn 13, 1-15

Lavement des pieds ; dialogue avec Pierre

 

Nous sommes convoqués pour trois jours par deux paroles[1], une en saint Paul : Ph 2, 6-11 ; et l'autre en saint Jean : le début du chapitre 13. Ces textes ont en commun d'être très connus, très usités dans la liturgie : le premier se trouve dans le temps de Pâques, le jour du dimanche des Rameaux, et le second le jour du Jeudi Saint. Les textes très usités ont le risque d'être très usés, autrement dit nous aurons à tenter d'entendre quelque chose de neuf, et non pas de recueillir la simple justification de ce que nous savons ou prétendons savoir déjà. Et le neuf vient parfois sous les espèces de l'étrange, il faut que nous nous préparions à cela.

Ces deux textes ont en commun d'être réunis par un même thème, ou un même mot, qui est le mot de serviteur : le Christ serviteur, voilà ce qui nous rassemble. Le mot de serviteur se trouve dans le texte de Paul, et le geste du service se trouve dans le texte de Jean.

Par ailleurs ces deux textes ont en commun d'être situés dans un contexte où il est question d'imitation ou d'exemple, deux mots qui, dans l'Évangile, n'ont pas nécessairement le sens qu'ils ont chez nous. On prévoit donc que, si ces textes ont un sens christologique, c'est-à-dire s'ils disent quelque chose sur le Christ serviteur, ils touchent aussi radicalement à la question : qu'en est-il d'être serviteur pour tout homme qui est dans le Christ ?

Lavement des pieds, détail du Codex Purpureus Rossanensis , VIe s

« 1Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure est venue qu'il passe de se monde à son Père, ayant aimé les siens qui sont dans le monde, il les aima jusqu'à l'extrême. 2Et au cours du repas, alors que le diabolos avait déjà jeté dans le cœur de Judas, fils de Simon Iscariote, [l'intention] de le livrer, 3sachant que le Père lui a donné la totalité dans les mains, et qu'il est venu de Dieu et qu'il retourne vers Dieu, 4 il se lève de table, pose son manteau, et prenant un linge de service il se le noue à la ceinture, 5puis il jette de l'eau dans une bassine, et il commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il s'était ceint.

6Il vient donc vers Simon-Pierre ; il (Pierre) lui dit : "Seigneur, toi, tu me laves mes pieds ?" 7Jésus répondit et lui dit : "Ce que moi je te fais, toi tu ne sais pas maintenant, mais tu connaîtras plus tard." 8Pierre lui dit : "Sûrement tu ne me vas pas me laver les pieds jamais ". 8 Jésus lui répondit : "Si je ne te lave pas, tu n'auras pas part avec moi. 9Simon-Pierre lui dit : "Non seulement les pieds mais les mains et la tête". 10 Jésus lui dit : "Celui qui a été lavé n'a pas besoin d'être lavé, sinon les pieds, mais il est pur tout entier, et vous, vous êtes purs mais non pas tous" – 11car il savait celui qui allait le livrer, et c'est pourquoi il dit : "Vous n'êtes pas tous purs".

12Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement et il s'assoit à nouveau et il leur dit : “Connaissez-vous ce que je vous ai fait ? 13Vous m'appelez le maître et le Seigneur, et vous dites bien car je le suis”. 14Si donc moi, le Seigneur et le maître je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns les autres. 15Je vous ai donné un upodeigma (un exemple) en sorte que, comme j'ai fait, vous aussi vous fassiez. »

 

I – Approches de la totalité du chapitre 13

 

À partir de vos travaux de groupe nous avons fait une lecture d'humeur, maintenant nous allons chercher comment s'articule l'ensemble du chapitre, ensuite nous ne le regarderons plus de façon survolante, mais nous le marcherons, car un chapitre ça se marche, donc nous suivrons le cours. À chaque fois c'est une occupation différente, ce sont des attitudes, des postures successives dans l'approche de la lecture.

Discours (v. 1-3) et gestuelle (v. 4-5) : différence et mêmeté.

Nous avons entrepris une étude du serviteur, mais ce n'est pas du côté de ce mot que premièrement je vais me diriger, encore qu'il y soit question de serviteur et de maître, mais c'est du côté de la gestuelle, c'est-à-dire des versets 4 et 5.

« 4Il se lève de table et pose son vêtement, et prenant un linge – un linge de service comme nous allons voir – il se le noue à la ceinture, 5puis il jette de l'eau dans une bassine, et il se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il s'était ceint. »

C'est donc une gestuelle qui est dans un langage infiniment simple, et qui, d'une certaine façon, contraste à première écoute avec ce qui précède. Ce qui précède est une grande entrée apparemment solennelle où se trouvent énoncés les principaux thèmes de la réflexion johannique. Je ne dis pas que, à terme, il faut conserver la différence de tonalité que je viens d'énoncer, peut-être qu'il faut dire les choses de façon plus égale. En effet les gestes dans saint Jean sont parlants, et les paroles sont aussi des gestes. Autrement dit cette distinction entre un grand discours d'entrée et une gestuelle simple qui suit, c'est ce que nous ressentons au premier abord, et il n'est pas sûr qu'il faille garder cette répartition-là.

Une première distribution du chapitre.

En début de chapitre nous avons cette grande entrée avec la gestuelle. Ensuite, au verset 6, nous avons le début d'un dialogue avec Pierre qui nous conduit jusqu'au verset 11. Nous entrons ensuite dans un dialogue, ou plutôt dans un discours avec les disciples : « Il remet son manteau, s'assoit à nouveau », puis c'est la scène de la bouchée avec Judas, ensuite il y a un discours de Jésus, puis de nouveau un élément de dialogue avec Pierre, et tout cela nous conduit au chapitre 14.

Par ailleurs il y a une thématique qu'on voit s'avancer de plus en plus par rapport à Judas : il est fait mention de "Judas fils de Simon Iscariote" aux versets 2 et 26, et on a "celui qui le livrera" aux versets11 et 21, et ensuite on a "Judas" au verset 29. Au milieu il y a la citation : « Celui qui mange (mâche, trôgôn) mon pain a levé contre moi son talon » (v. 18) qui vient du psaume : « Celui-là même avec qui j'étais en paix, qui avait ma confiance, et qui mangeait mon pain, lève le talon contre moi. » (Ps 41, 10). La signification première est la suivante : celui qui était mon ami, qui partageait ma table, voilà qu'il se lève contre moi. On a là une référence explicite à l'Écriture qui régit un des aspects de la figure de Judas. Cette citation est intéressante à deux autres titres : ce qui concerne le talon rejoint la symbolique du pied négatif ; et le thème du pain ouvre la symbolique de la bouchée. Nous avons donc ici une lecture méditée d'un mot d'un psaume.

Ceci permet de proposer pour le chapitre la structure suivante :

– au début on a le lavement des pieds, il correspond à « a levé le pied contre moi », ce qui fait référence au lavement  des pieds. Autrement dit le lavement des pieds correspond à la justification pour participer au repas, et nous sommes dans le moment de la Cène. De fait Jean ne fait pas le récit de la Cène qui se trouve dans les Synoptiques, mais il récite le lavement des pieds.

– la figure de Judas intervient dans la deuxième partie du chapitre, avec toute l'ambiguïté de la donation de la bouchée. Cette donation est un geste prophétique, un geste qui annonce par avance que c'est l'intime et l'ami qui se retournera contre le maître, le Seigneur.

Autre distribution du chapitre.

Maintenant je vais vous donner un principe qui vaut pour un certain nombre de chapitres de saint Jean qui sont construits un peu de la même manière que ce chapitre 13. Vous avez un récit qui est relativement court et rapide, et ensuite l'ouverture d'un grand dialogue ou d'un grand discours de Jésus. Et d'une certaine manière, c'est dans le récit court que tout est secrètement déjà présent et rassemblé.

Je prends l'exemple de l'aveugle-né. Il y a cinq ou six versets dans lesquels se trouve un récit très court : « 6Il cracha à terre et fit de la boue à partir de la salive, il lui enduit de cette boue les yeux, 7et lui dit : « Va, lave-toi dans la piscine de Siloé » (ce qui s'interprète « envoyé »). Il alla donc, se lava, et revint voyant », et ensuite commence tout un débat avec les pharisiens, les voisins, les disciples, les parents, et tout ce long débat occupe ce chapitre assez long[2]. Il faut savoir que tout est déjà contenu pratiquement dans la première partie, et que les discours ou les dialogues qui suivent développent quelques aspects, quelques points de ce qui est contenu dans le premier ensemble.

Dans le lavement des pieds, nous avons une grande introduction, puis les deux versets qui contiennent la gestuelle, puis le dialogue avec Simon-Pierre. Ce dialogue n'est peut-être pas du même auteur que ce qui précède, mais ce n'est pas notre problème. Néanmoins, il gère une question déterminée que nous n'avons pas encore mise en évidence, et qui n'épuise pas la signification de la gestuelle simple qui, elle, reste plus riche.

Les figures de Pierre et Judas.

D'autre part, c'est un trait de l'évangile de Jean que de présenter des figures, surtout à travers les figures des disciples, et en général des figures contrastées, c'est-à-dire qui mettent en valeur leurs différences. Et c'est particulièrement clair dans notre chapitre. Les deux figures qui sont mises en évidence ici sont celles de Pierre et de Judas. Ce sont des figures fortement contrastées, et elles sont là sur la base d'une même question[3].

Tout le texte est situé entre ces deux figures. Pour ce qui concerne le lavement des pieds, il est fait mention de Judas au verset 2, puis il revient au verset 11 ; entre-temps, s'est interposée la figure de Pierre. Pierre représente, pour la communauté apostolique, l'ami qui renie. Or le bain anticipé des pieds pour Pierre a à voir avec le trait du reniement.

Où la résurrection est-elle annoncée dans le chapitre 13 ?

Une dernière réflexion pour aborder le texte. Je dis souvent que, lorsqu'on ouvre une page du Nouveau Testament, il faut d'abord se poser deux questions. La première question c'est de savoir où se trouve en plus clair mentionnée la résurrection qui est l'essence de ce qui est à dire, dans n'importe quelle page et n'importe quel paragraphe du Nouveau Testament ; et la deuxième question c'est éventuellement de savoir selon quelle Écriture (selon quelle référence à ce qu'on appelle l'Ancien Testament) le texte est écrit, on a vu ici que c'était un psaume.

Donc je vous pose la question : à quel endroit du texte se trouve annoncée de la façon la plus claire la résurrection ?

► On s'était posé la question dans notre groupe, et on avait trouvé plusieurs endroits : au moment où il les remet son vêtement ; quand il dit « Maintenant le Fils de l'homme est glorifié » mais aussi quand il dit « Je suis » puisque c'est le nom de Dieu.

J-M M : Tout cela est vrai. Autrement dit, c'est un texte qui est de la plus grande proximité avec la mort, et dedans il y a beaucoup de mots qui disent la résurrection, ou bien le rapport étroit de mort et résurrection. Je pense qu'ici il n'y a pas "le" verset qui serait celui à partir duquel il s'impose de lire la totalité du texte. C'est pour vous dire que les conseils que je donne, ce sont des conseils, mais il faut les mettre à l'épreuve. Or, pour ma part, je ne trouve pas dans ce texte un verset particulier, sinon peut-être après que Judas soit sorti dans la nuit : « Maintenant le Fils de l'homme est glorifié, et Dieu est glorifie en lui ». On a là en effet une des affirmations majeures de la résurrection comme manifestation, et comme présentification à la fois du Fils et de Dieu (du Père). Donc c'est un lieu fondamental, et cependant on ne peut pas dire qu'il aide à distribuer la totalité du texte.

 

II – Lecture méditée des versets 1-15

 

Nous pouvons maintenant esquisser une première lecture pour essayer de situer corrélativement et sommairement d'avance ces éléments.

1°) Le grand préambule (v. 1-3).

a) Introduction (v. 1).

 « 1Avant la fête de la Pâque, – voilà la situation dans le temps, et pas seulement dans le temps. Chez saint Jean les principaux épisodes de la vie du Christ sont situés à l'occasion de grandes fêtes juives : Pâques, Pentecôte, Soukkot, la Dédicace du nouveau Temple… Or les fêtes juives ont une signification spirituelle. Donc leur mention n'est pas simplement une mention de circonstance de temps, c'est une mention d'esprit de l'épisode narré ; et en effet ici le mot de Pâques est commenté aussitôt – Jésus, sachant que son heure est venue – le thème de l'heure est très important : son heure est expliquée juste après, c'est l'heure – qu'il passe de ce monde à son Père, – ceci est la traduction du mot de pâques qui signifie "passage" : l'heure du Christ c'est le passage. Cela consiste en ce que « il passe de ce monde à son Père », c'est-à-dire qu'il accomplisse ce qu'il est de toujours : il est d'être vers le Père. En effet la première chose qu'on dit de lui dans l'évangile de Jean avec le verbe "être", c'est : « Dans l'arkhê était la parole, et la parole était tournée vers le Père » ; et c'est un leitmotiv de l'évangile de Jean que « Je vais vers le Père » –; ayant aimé les siens qui sont dans le monde, il les aima jusqu'à la fin (jusqu'à l'accomplissement). » Qu'est-ce que tout cela signifie ? Ça signifie que "l'être tourné vers le Père" consiste dans le soin, l'amour et la présence aux siens. Quand Jésus va vers le Père, ça signifie donc qu'il vient vers nous. C'est un thème johannique très important.

Nous, nous avons l'image d'une venue qu'on appelle l'incarnation, ensuite il y a des épisodes, et à la fin il y a l'Ascension où Jésus s'en va, et puis ensuite, éventuellement, il envoie un autre qui est l'Esprit. Rien de tel chez saint Jean. Aller vers le Père c'est révéler et présentifier aux hommes sa qualité de Fils. Et s'en aller vers le Père est un aller où il est plein des hommes. Ce thème est un thème qui revient à plusieurs reprises, à partir surtout de ce chapitre 13, mais qui se retrouve en particulier au début du chapitre 17 : « Levant les yeux vers le ciel, il dit : “Père – là nous avons la parole tournée vers le Père. Mais tout du Christ est tourné vers le Père : c'est ce qu'il est : il est tourné vers le Père ; c'est ce qu'il fait : il part vers le Père ; et c'est ce qu'il dit ici où il se tourne vers le Père – glorifie (présentifie) ton Fils ce qui est que le Fils te glorifie, selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute l'humanité », c'est-à-dire qu'il va vers le Père en tant que chargé de toute l'humanité.

C'est un thème johannique fondamental. Il nous dit qu'il ne faut jamais considérer Jésus comme un personnage singulier qui se balade quelque part et qui rencontre éventuellement des gens. Jésus est constitué fondamentalement par la relation au Père et par la charge de l'humanité. Il est toujours cette attraction active de l'humanité vers cet insu qui est le Père. Il est cela dans sa dimension de résurrection qui est sa dimension authentique. Quand on le voit autrement que dans sa dimension de résurrection, on est dans la méprise. Il ne se révèle pas en vérité lorsqu'on le considère simplement comme un homme à qui il arrive de faire des choses : manger et puis causer avec des copains etc. Il n'est identifié que précisément quand cet aspect de lui, pour lequel du reste on se méprend à son sujet, disparaît. Autrement dit sa mort est constitutive de son être : « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais le pneuma ne viendra pas » c'est-à-dire « je ne viendrai pas dans ma dimension de résurrection » (d'après Jn 16, 7). Nous avons souvent mis en évidence le rapport entre la dimension ressuscitée de Jésus et le pneuma (l'Esprit) qui est la présence de résurrection. Donc l'effacement que constitue la mort du Christ est la condition de sa venue.

Être présent ou absent a à voir avec ce qu'il est, mais aussi avec ceux qui le recueillent, c'est-à-dire ceux à qui il vient. Autrement dit : quel regard a-t-on sur lui ? « Un peu et vous ne me constaterez plus, ce qui est, en revanche, que dans ce temps vous me verrez » (d'après Jn 16, 16). C'est simplement quand on ne constate plus Jésus selon sa courte présence conviviale usuelle, c'est seulement quand cela s'efface, qu'on peut le voir dans sa dimension de résurrection. Sa dimension de résurrection est une véritable absence du mode usuel d'être, mais c'est l'authentique présence de sa dimension essentielle. C'est seulement en tant que tel qu'il est identifié pour ce qu'il est.

Ainsi la mention qui est faite ici ne paraît pas forcément bien ordonnée, et semble purement circonstancielle : il va s'en aller, donc tout d'un coup il pense aux siens. Ce n'est pas cela le sens. Il faut entendre : le fait qu'il s'en aille est la manifestation même de son agapê pour les siens qui sont dans le monde. Il part de ce monde et laisse les siens dans le monde, mais il ne les laisse pas sans son authentique présence. Ce sont surtout les chapitres 14 à 16 qui vont développer cet aspect. Le chapitre 14 gère la panique et le trouble des premières communautés qui souffrent de l'absence du Christ, et tout le texte va à leur dévoiler que ce qui est vécu comme une absence est en fait une plus intime présence[4]. Voir Jésus c'est le voir dans sa dimension de résurrection. Et l'avoir en vue dans sa dimension de résurrection est d'une infiniment plus grande proximité que de le constater au sens ou Caïphe le rencontre, où Pilate le rencontre. Ils sont très loin.

Voilà vraiment la méditation fondamentale de Jean sur le rapport de la mort et de la résurrection du Christ : ce n'est pas un rapport de succession, mais un rapport d'entre-appartenance. En ce sens-là sa mort est résurrection, son absence est présence, sa mort est vivifiante.

Nous avons vu que Jésus n'est jamais considéré en dehors de sa relation au Père et de sa relation aux hommes. Or sa relation aux hommes se manifeste, dans les épisodes, par des distances, par des espaces, par la gestuelle, par des postures mais aussi par des allures : aller, venir, marcher, courir, monter, descendre. C'est pourquoi les allures et postures, dans les épisodes les plus simples, doivent être regardés en tant qu'ils sont ouverture d'un espace de relation qui dit quelque chose sur la relation de l'Esprit de résurrection avec l'humanité tout entière. Ceci nous donne une clé pour lire même de façon élémentaire un épisode dans la qualité d'espace, c'est-à-dire de relation si vous voulez, mais le mot "relation" est moins bon que le mot "espace" pour dire ce qui est en question. Ceci est assez simple mais c'est capital.

« Il les aima jusqu'aux extrémités » (d'après v.1). La symbolique du pied est en jeu dans le texte. C'est vrai que le pied a une très grande importance dans l'évangile, et dans l'Écriture aussi, mais aussi dans toutes les grandes cultures. Il ne faut pas oublier que notre Occident est plus ou moins fondé sur le mythe du pied enflé, Œdipe. Et dans le monde biblique, Jacob est aussi le supplanteur avec dans son nom la racine du mot talon[5]. La mention du pied, et aussi le rapport de la tête aux pieds, sont très important dans l'évangile de Jean.

b) Évocation de la figure de Judas (v. 2).

« 2Et au cours du repas, alors que le diabolos (le disperseur) avait déjà jeté dans le cœur de Judas, fils de Simon Iscariote, [l'intention] de le livrer, – voilà une incise ; il n'est rien dit de plus pour l'instant, mais par avance il est indiqué que la figure de Judas aura une grande influence dans le déploiement de ce chapitre 13.

c) Le chiasme des versets 1-3.

« 3Sachant que le Père lui a donné la totalité dans les mains, et qu'il vient de Dieu et qu'il retourne vers Dieu... »

Dans ce verset sont reprises les deux premières indications mais en ordre inversé, c'est ce qu'on appelle un chiasme, du grec χιασμός (khiasmós) qui est appelé ainsi parce que la lettre grecque χ a la forme d'une croix.

Nous avions « il va vers le Père, et il aime les siens » et ce que nous entendons ici : « le Père lui a donné la totalité dans les mains et… il retourne vers Dieu », c'est la même chose mais à l'envers :

A   aller vers le Père ;
        B    le souci des siens ;
                 C    le diabolos
        B'   le souci des siens, qui est "les avoir dans la main" ;
A'  retourner vers le Père.

Au milieu il y a l'insertion du verset qui touche le disperseur. Le thème de la dispersion est toujours dans la proximité de la passion du Christ, même dans les Synoptiques : c'est l'heure où « Je frapperai le berger et les brebis seront dispersées » (citation qui se trouve en Mt 26, 31).

Dans ces versets 1-3 nous avons donc la grande entrée qui répète deux fois les deux thèmes johanniques de "aller vers le Père" et "avoir l'humanité entre les mains", et qui a introduit en passant la figure de Judas qui jouera ensuite un grand rôle dans notre texte.

 

2°) La gestuelle (v. 4-5).

Les versets 4 et 5 sont la gestuelle qui contient toute l'essence du chapitre. Il y a plus de sens dans ce simple petit récit que dans la longueur de beaucoup de discours.

« 4Il se lève de table,  pose son vêtement, et prenant un linge il se le noue à la ceinture, 5puis il jette (balleï) de l'eau dans une bassine, et il se met à laver (nipteïn) les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il s'était ceint. »

a) La symbolique du vêtement.

« Il pose (tithêsin) son vêtement. » On a ici le verbe poser (déposer) qui se trouve chez saint Jean dans la forme la plus simple, tithêmi. Or c'est l'expression qui est employée par saint Jean pour dire la mort : « Je pose (tithêmi) ma psychê (je pose ma vie) en sorte qu'en retour je la reçoive. Personne ne me l'enlève mais moi, je la pose de moi-même » (Jn 10, 17-18), est évoquée ici la mort-résurrection.

La symbolique du vêtement est une symbolique dont l'acuité nous échappe parce que, pour nous, un vêtement, c'est quelque chose qui s'ajoute par-dessus : le corps c'est l'essentiel, et le vêtement est secondaire. Or il y a un vieux texte gnostique du IIe siècle qui dit ceci : « Chez nous le corps est plus important que le vêtement, mais dans l'Évangile le vêtement est plus important que le corps » [6]. Le vêtement c'est la désignation de la posture intime, c'est la manifestation extérieure de la posture. Or nous avons dit que ce qui permettait d'identifier, ce n'était pas la permanence d'un corps, c'était la posture. L'homme n'est pas pensé à partir de l'idée de nature, mais à partir de l'idée de posture, d'où l'importance de cette symbolique.

Quand saint Paul dit : « Vous avez revêtu le Christ » (Ga 3, 27), pour nous c'est une chose banale et à peine compréhensible, mais ça veut dire que la foi, et le baptême de foi, nous configurent dans la posture christique. Ceci est une parenthèse pour montrer que nous ne sommes pas très bien armés pour entendre la symbolique du vêtement, pas plus d'ailleurs que la symbolique du trempage au baptême, pas plus que la symbolique de l'imprégnation ou de l'onction ; et la symbolique de l'investiture, pas davantage. Nous sommes en difficulté par rapport au sens profond de ces choses. De le signaler permet que nous essayions éventuellement progressivement de nous y familiariser.

b) Lecture suivie du verset 4.

« Il se lève de table. » Curieusement le verbe "se lever" ici indique l'abaissement alors que traditionnellement les verbes éveiller ou se lever (élever) sont des mots qui disent la résurrection. Cela indique l'abaissement car Jésus va se dépouiller de son vêtement qui n'est apparemment pas celui du service, pour se ceindre du linge qui est le linge du service.

« Il pose son vêtement », nous avons vu que ce mot est employé pour dire la mort : déposer sa vie, déposer son être. « Prenant un linge (de service) il se le noue à la ceinture. » La ceinture indique un aspect du service : il faut nouer le linge à la ceinture pour agir librement. Et nous avons quelque chose de ce genre à la fin de l'évangile au chapitre 21 à propos de Pierre : «Quand tu étais jeune tu mettais ta ceinture, quand tu auras vieilli… quelqu'un d'autre te ceindra.»[7].

Nous en sommes donc simplement au moment où la posture de service se dévoile en dessous de la posture de gloire (de la posture du vêtement). Quand il reprendra la posture de gloire en revêtant son vêtement, Jésus ne perdra pas la posture du service. Le mot dévoilement peut nous permettre de comprendre cela, puisqu'un dévoilement c'est un déshabillage. Ce qui se dévoile c'est la chose suivante : ce qui est au cœur de la posture du Seigneur, c'est la posture du serviteur. Là nous sommes dans le lieu le plus simple de l'Évangile, et le plus essentiel, c'est-à-dire que le discours qu'on va porter là-dessus ensuite déploie des aspects, mais en aucune façon ne remplace ce moment simple et fondamental.

Au point de vue du principe de lecture, c'est la consigne que je donne quand il s'agit d'un chapitre ainsi constitué : être très attentif à la gestuelle simple qui est pleine, et puis s'intéresser au débat qui suit, mais qui n'a pas pour tâche de remplacer, d'expliquer la totalité de ce qui était dans la gestuelle, mais simplement d'en tirer des éléments et des exemples parmi d'autres possibles.

c) Lecture du verset 5.

Ensuite Jésus « jette de l'eau dans une bassine. » Curieusement le verbe jeter qui est employé ici est le même verbe qui est employé à propos de ce que le diabolos jette dans le cœur de Judas (v. 2). C'est donc une chose inverse.

La gestuelle du Christ ici est une gestuelle avec de l'eau. Que signifie cette eau ?

► La purification.

J-M M : C'est ce qui nous vient spontanément à l'esprit. À quoi correspond cette purification?

► C'est l'eau du baptême.

J-M M : Alors, une remarque assez générale. Il ne faut jamais aller à une réponse ponctuelle, par exemple dire : c'est l'eau du baptême. L'eau chez Jean a une signification beaucoup plus vaste que quelque attribution particulière qu'on puisse en faire, puisque l'eau quand elle est prise en bonne part, est un nom du pneuma (de l'Esprit). Lors du dialogue avec Nicodème Jésus parle de « naître de cette eau-là qui est le pneuma » (d'après Jn 3). Je fais allusion ici à ce qu'on traduit habituellement par « naître de l'eau et de l'Esprit » qu'on interprète souvent de la façon suivante : naître du rite baptismal et de la grâce intérieure dont il est le signe. Alors je vais justifier ma traduction.

La référence fondamentale est Jn 7, 37-39 à la fête de Soukkot, la fête des Cabanes, qui dure huit jours[8]. « 37Dans le dernier jour qui est le grand jour de la fête, Jésus se tint debout et cria – il crie, un cri qui est puisé au cri de la Sagesse qui invite à venir boire – disant : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne près de moi, et boive, – boire c'est croire ; on a ce sens dans l'expression "celui qui boit mes paroles" – 38celui qui croit en moi, selon que le dit l'Écriture, des fleuves d'eau vivante couleront de son sein (de son ventre)". – derrière cela il y a l'image du temple central d'où coule toute l'eau c'est-à-dire toute la connaissance ; et Jean explique – 39Il dit ceci à propos du Pneuma que devraient recevoir ceux qui croiraient en lui, –  Quand Jésus dit « eau », il parle du pneuma. Et Jean fait l'exégèse de cette parole de Jésus, car le pneuma on ne sait pas encore ce que c'est, il va nous l'expliquer – car il n'y avait pas encore de pneuma car Jésus n'avait pas encore été glorifié. » Qu'est-ce que c'est que le pneuma ? C'est ce qui sort de la glorification, c'est-à-dire de la résurrection de Jésus. Le pneuma est le découlement de la résurrection. Je vous ai lu ce texte parce qu'il justifie plusieurs choses que nous avons été amenés à dire sur le rapport de la résurrection et du pneuma – ici sur le rapport de l'eau et du pneuma – on ne peut pas à chaque fois montrer dans le détail ce qui est annoncé. Je vous demande souvent une part de crédit, mais il y a des moments où la justification est faite.

« Et il commence à laver (nipteïn) les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il s'était ceint... » Pourquoi les pieds ? Bien sûr ce geste est un geste d'accueil qui est un geste de service : l'hôte est reçu pour le repas, par ce geste qui, après la marche, assure le repos, l'aisance[9]. Mais il y a aussi une symbolique fondamentale des pieds. Il faudrait rassembler les textes johanniques qui y font allusion, mais nous dirons quelque chose de plus précis lorsque le débat va être posé : quel rapport y a-t-il entre laver tout le corps et laver les pieds ? Ça va entrer dans la question de Pierre.

Donc nous retenons essentiellement une gestuelle de service, mais nous aurons l'investiture de la gloire quand Jésus ensuite reprendra son vêtement au verset 12. D'une certaine manière nous avons le dévoilement de deux aspects qui ont l'air de se contredire, mais qui se confortent mutuellement : l'aspect du service et l'aspect de la seigneurie. Et de cela aussi il sera un peu question dans le débat avec Pierre.

 

3°) Pierre et Judas (v. 8-11).

a) Les figures de Pierre et Judas.

Avec le verset 7 on pourrait dire que, d'une certaine manière, le chapitre est terminé. Le débat avec Pierre n'est pas du tout hasardeux, puisque nous avons dit qu'il y avait une volonté de figures contrastées entre les figures annoncées de Pierre et de Judas. Néanmoins, la question qui va être débattue dans ce dialogue est une question partielle, à la réponse de laquelle il ne faut pas réduire la signification de ce qui s'est passé gestuellement. Cette signification partielle que nous allons progressivement apercevoir, a trait d'abord à la figure de Pierre, ensuite elle concerne la différence entre le bain qui concerne le corps tout entier et l'ablution des pieds.

Premièrement voyons la figure de Pierre. Pierre est comme toujours le généreux un peu téméraire. Il est rapide, mais rapide en parole, parce que dans la vie il n'est pas tellement rapide. En effet il court moins vite que Jean, c'est noté au chapitre 20 : « Ils couraient, les deux ensemble, et l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva premier au tombeau. » (Jn 20, 4). Là s'esquisse une autre question, qui est celle du rapport de Pierre et de Jean. Quelle en est la signification ?[10]

En général les figures sont des modes possibles de la foi. En effet la même foi a des modalités, et aussi des étapes éventuellement diverses. Et on trouve chez saint Jean une espèce de typologie des possibilités, des différents modes d'avoir la foi. Mais par ailleurs, à notre niveau, les grands, Pierre, Jean, mais aussi Philippe et Thomas, représentent des héritages dans les premières communautés chrétiennes, et donc des communautés qui ont aussi des traits sans doute distinctifs. Il y a eu, dans les premiers temps, une gestion laborieuse et difficile pour établir une cohérence entre les premières Églises, sans compter tout ce qui sera issu de Paul, lui qui revendique le nom d'apôtre sans avoir connu Jésus selon la chair, mais seulement le Jésus de résurrection, et qui a eu une importance capitale. Donc il y a tout ce problème de la reconnaissance de la mêmeté et de la fidélité au Christ, à propos d'Églises qui sont nées et qui ont grandi sous la figure de tel ou tel apôtre.

En particulier, on s'aperçoit bien que l'évangile de Jean a le souci de régler de manière harmonieuse le rapport de Pierre et de Jean, et donc le rapport de ce qui est issu de Pierre et de ce qui est issu de Jean, à savoir les Églises pétrines et les Églises johanniques. Nous sommes au moment de l'écriture, c'est-à-dire que ces communautés écrivent leur histoire en écrivant l'histoire du Christ et de ses apôtres. Ceci est une dimension et un aspect tout à fait positif de notre Écriture.

Pour le dire d'un mot, Pierre est d'avance la figure de celui qui se voue au reniement. Sa présomption et sa rapidité de parole présument de ses forces. Et c'est sans doute pour cela que la primauté lui est conférée. Pierre est constitué comme le roc, comme la solidité (cf Mt 16, 18), de par sa propre faiblesse. C'est-à-dire que Pierre sera la révélation de la fermeté de la foi, parce que précisément il a une foi chancelante, une foi qui présume d'elle-même, ceci c'est pour révéler que la solidité de la foi n'est pas posée dans un individu, n'est pas posée dans Pierre, mais relève d'une promesse d'assistance. Le plus faible devient l'attestation de la véritable force, la véritable force n'étant pas "en lui" ou "de lui".

Le rapport au reniement de Pierre est explicitement indiqué à la fin de notre chapitre. Pierre vient encore de manifester une présomption incroyable, en disant qu'il mourra pour Jésus, et Jésus lui dit : « Amen, amen, le coq n'aura pas chanté que tu ne m'aies renié trois fois » (Jn 13, 38). Le reniement est triple, et la charge qui lui est conférée est également répétée trois fois : « Pierre m'aimes-tu ? » (Jn 21, 15. 16. 17). Il y a ici une volonté de rappel.

Il faut donc avouer que cette figure de Pierre n'est pas simplement pour relater un tempérament, mais pour marquer que la solidité de la foi ne réside pas dans le vouloir individuel de quelqu'un, mais dans la donation. Les choses vont se préciser là-dessus dans notre texte.

b) Pierre refuse d'avoir les pieds lavés par Jésus (v. 6-8)

 « 6 Il vient donc vers Simon-Pierre ; il (Pierre) lui dit : "Seigneur, toi, tu me laves mes pieds ?" 7 Jésus répondit et lui dit : "Ce que moi je te fais, toi tu ne sais pas maintenant, mais tu connaîtras plus tard."[11] 8Pierre lui dit : "Sûrement tu ne me vas pas me laver les pieds, jamais."» Pierre refuse d'abord que Jésus se mette dans la posture du serviteur.

Le thème de Jésus qui se fait le serviteur, qui se met au service, est un thème néotestamentaire attesté par ailleurs. Vous le trouvez par exemple chez Luc dans la parabole des ouvriers : quand ils reviennent du travail, le maître les fait mettre à table et les sert. C'est le thème « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis » (d'après Jn 15, 15). Ce thème a à voir avec le thème du disciple. En effet le disciple a plusieurs fonctions : il écoute (il entend) ; il “marche avec”, donc suit le chemin qu'est Jésus, puisque « Je suis le chemin » ; et il sert le maître, il fait ses courses comme on le voit au début du chapitre 4 où les disciples vont « acheter des nourritures. » Donc ici nous avons l'inversion messianique : celui qui est le maître se manifeste comme le serviteur.

c) Gestion d'une question des premières communautés (v. 8-10).

« 8Si je ne te lave pas, tu n'auras pas part avec moi – laver est l'indication d'un prendre part, d'un avoir part ; ce n'est pas clair au premier abord, et c'est un mot énigmatique qui peut donner à penser. Mais nous passons sur cette énigme, cela nous retiendrait inutilement – 9Simon-Pierre lui dit : “Non seulement les pieds mais les mains et la tête.” – Pierre est la figure de la promptitude hasardeuse : après avoir dit : "rien", il veut être lavé tout entier, c'est tout ou rien. – 10Jésus lui dit : “Celui qui a pris le bain (leloumenos) n'a pas besoin d'être lavé, sinon les pieds[12], mais il est pur tout entier”.»

Le bain (lutron) est un des noms du baptême dans les premiers temps de l'Évangile. Ce qui est dit, c'est que celui qui a été baptisé n'a pas à être rebaptisé avec cette indication que « il est pur tout entier, sinon les pieds. » En effet, dans la langue et la symbolique hébraïque, les pieds désignent le comportement, c'est-à-dire la manière de se porter, de se comporter. La halakha, c'est ce qu'on appelle la morale ou le comportement en hébreu, et halakh c'est marcher. On marche dans un chemin (derek), et la façon de marcher est le comportement.

La question qui s'insinue ici concerne un débat qui n'a de sens que dans les premières communautés chrétiennes. Il est posé là comme une méditation sur le lavement des pieds par Jésus. C'est, je le répète, une méditation qui n'épuise pas la signification première de la gestuelle. Le texte gère une question que nous n'avons pas encore formulée, et qui donne sens à ce passage. La question est : après le baptême, si quelqu'un se salit les pieds, y a-t-il encore place pour un pardon dans la communauté chrétienne ? C'est donc, d'une certaine façon, ce que nous appellerions la question de la pénitence : y a-t-il possibilité de pénitence dans la communauté chrétienne ?

Ce dialogue entre Pierre et Jésus correspond à ce qui est dit en clair par saint Jean dans sa première épître au chapitre 5 : « 16 Si quelqu'un voit son frère pécher d'un péché qui ne va pas à la mort, qu'il prie, et lui sera donnée la vie, à ceux qui pèchent non pas pour la mort. Il est un péché pour la mort, je ne dis pas qu'on prie pour celui-là. 17Tout désajustement (adikia) est péché, [mais dans les désajustements] il y a un péché qui ne va pas jusqu'à la mort. » Bien sûr ce texte n'est pas à entendre dans la ligne de ce que la théologie morale a ensuite distingué entre péché mortel et péché véniel. Le péché pour la mort, pour lequel on ne prie pas, c'est-à-dire pour lequel l'éventuelle rémission n'est pas soumise à la médiation de la communauté, ce péché prend la figure propre de Judas sur lequel rien n'est dit ecclésiologiquement. Et en revanche la figure de Pierre concerne ce péché pour lequel l'Église a de quoi se refaire par la prière qui redonne la vie[13].

Cependant il ne faut pas limiter ce qui est dit ici au sacrement de pénitence. C'est la même chose pour le texte de la petite Pentecôte johannique le soir du jour de la résurrection. Jésus, soufflant sur les apôtres, leur dit : «  À ceux à qui vous abandonnerez les péchés, ils seront abandonnés. À ceux à qui vous les confirmerez, ils seront confirmés”. » (Jn 20, 23). Mais ceci ne désigne pas uniquement le sacrement de pénitence : est donnée à la communauté une capacité de pardon post-baptismal. Celui-ci sera susceptible d'être interprété sacramentellement, et il le sera rapidement. De même qu'il y a de l'agapê qui n'est pas tout entière dans le sacrement de l'Eucharistie, de même il y a du pardon qui n'est pas tout entier dans le sacrement de pénitence. Faisons la différence, le sacrement est un moment gestuel et un moment de célébration de ce qui est diffus comme posture, comme attitude. C'est comme ça qu'il faut que nous essayions de repenser la sacramentalité, non pas à partir de rites ou autres, non, mais de l'intérieur même.

Par exemple eucharistier signifie accueillir le monde et l'être au monde, et la vie, avec action de grâces. L'eucharistie est d'abord un mode de vie. Quand saint Paul dit : « ayant entendu votre foi dans le Christ Jésus, et l'agapê que vous avez à l'endroit de tous les consacrés, 16je ne cesse d'eucharistier pour vous » (Ep 1, 15), ça ne veut pas dire « je vais célébrer la messe parce que j'ai appris cette nouvelle », ça signifie : « je reçois avec émerveillement et avec action de grâces la nouvelle qui me vient. » De même, quand Jésus eucharistie avant la multiplication des pains, cela veut dire qu'il rend grâce pour le pain, c'est-à-dire pour ce qui tient l'humanité en vie, sachant très bien que ce qui tient l'humanité en vie, c'est le pain qu'il est : « Je suis le pain de la vie » (Jn 6, 48), et il eucharistie pour l'événement même de sa mort. C'est dans cette eucharistie-là que nous eucharistions.

Je prends quelques petits exemples pour vous permettre de porter un regard un peu neuf sur le rapport qui existe entre le comportement (le mode de vie), et la sacramentalité dans l'Église, car ce rapport n'est pas du tout clair pour nous aujourd'hui, et il est de la plus haute difficulté à penser. Peut-être n'est-ce pas difficile pour vous, surtout si vous êtes dans des lieux où les gens sont baptisés. Mais la question de la sacramentalité est à ré-examiner critiquement et de façon exigeante, si possible en tenant compte du point de vue de ceux qui ne sont pas des "habitués".

Vous voyez l'importance de ne pas interpréter les deux versets gestuels uniquement par rapport à cette problématique du pardon dans la communauté. Celle-ci est visiblement postérieure à la gestuelle, c'est un débat qui a duré assez longtemps dans la primitive Église, mais qui est esquissé ici : est-ce que la communauté a de quoi se refaire quand elle se salit les pieds ?

Je pense que ce que je viens de dire donne sens à ces versets. Je tiens à préciser que cette interprétation n'est pas absolument assurée. C'est une lecture que j'ai aperçue depuis fort longtemps et j'ai été content quand j'ai vu que je n'étais pas le seul à la proposer, d'autres pensent aussi que c'est cette question que saint Jean traite[14]. Pour résumer : « Celui qui s'est baigné n'a pas besoin d'être lavé – c'est-à-dire qu'on ne réitère pas le baptême – sinon les pieds – les pieds étant dans la symbolique du comportement – mais il est pur tout entier. »

► Pierre parle des pieds mais aussi de la tête. Quel est le rapport des deux ?

 J-M M : Le rapport de la tête et des pieds est le rapport du commencement et de la fin. La tête, c'est le principe, c'est arkhê. Et c'est la même chose en hébreu : reshit (commencement) a pour racine rosh (la tête), et justement Chouraqui traduit bereshit par "en tête". La tête est le lieu du vouloir, par rapport aux membres qui sont le processus vers l'accomplissement, et les pieds sont l'accomplissement. Le rapport de la tête et des pieds est un rapport johannique très important, on le retrouve au tombeau vide avec les deux anges (Jn 20, 12). Jean commence par méditer la tête puisque c'est le premier mot de son évangile : « Dans l’arkhê (en tête) était le Logos. »

d) Les Douze et Judas (v. 11).

 « 11Il savait en effet qui le livrerait ; c'est pourquoi il dit : “Vous, vous êtes purs, mais non pas tous (oukhi pantes).” » C'est à mettre en rapport avec ce qui précède : « Celui qui a pris le bain n'a pas besoin d'être lavé, sinon les pieds, mais il est pur tout entier (holos). » Comment passe-t-on de ce qui concerne chacun (pur tout entier, mais pas les pieds), aux Douze : le groupe a fondamentalement pris un bain, mais l'un n'est pas pur et c'est "celui qui le livrera". Voyez ce passage entre le "tout entier", et le "et non pas tous". On passe d'un rapport fragment / totalité interprété à propos de chacun, à un autre aspect d'un ensemble et d'un fragment, celui-ci étant le rapport entre d'une part les Douze envisagé comme totalité, et d'autre part l'un des Douze (Judas) qui joue le rôle de pivot. Quel présupposé y a-t-il dans une implicite comparaison entre la totalité d'un corps et un membre ? Ce n'est pas dans le texte, mais c'est dans les dessous du texte. Il ne faut pas chercher derrière le texte, mais chercher dessous. Cherchez "derrière" le texte, c'est chercher la réalité historique qui est derrière ce qui est raconté, et ce n'est pas intéressant du tout. Ce qui est intéressant, c'est chercher ce qui est "dessous", c'est-à-dire ce qui, non dit, rend intelligible le dit. En effet, ce que nous disons, fondamentalement, nous croyons que c'est ce que nous disons, mais ce que nous disons en vérité, c'est ce que nous ne disons pas, c'est le non-dit de ce que nous disons. Ça paraît compliqué énoncé ainsi, mais c'est simple !

Donc à nouveau ici pointe la figure de Judas. Autrement dit, pour répondre à la question : « en quoi consiste essentiellement le rapport entre les figures contrastées de Pierre et de Judas ? », nous sommes en mesure, pour l'instant, de dire que c'est un débat sur le pardon. Pierre est dans l'Église la figure du pardon, et Judas est sans doute la figure de qui refuse le pardon. C'est assez étrange puisque nous venons de voir que Judas avait la place du pied, et que c'est le pied que Jésus lave.

► Je pensais que c'était Pierre.

J-M M : Non, Judas tient la place du pied. Évidemment Pierre a commencé par refuser, mais il s'est retourné, et puis finalement il s'est mis en place entre le tout et le rien. Qu'en est-il de Judas ? Il tient ici pour l'instant la figure de celui qui, dans le corps apostolique, n'est pas pur. Sa figure n'est pas achevée, il a son rôle à jouer.

On trouve une mention qui vous a posé problème : « Il savait qui le livrerait » Quand le savoir du Christ est exalté par les évangiles, et singulièrement par saint Jean, son connaître d'avance (ici), et son connaître en dedans (à d'autres endroits), il ne s'agit pas de le glorifier d'une gloriole gratuite, il s'agit de marquer qu'il vit sa vie et ses relations en pleine connaissance de cause. D'autre part, pour cette raison, il s'agit toujours déjà de la dimension ressuscitée de Jésus qui est au cœur de l'homme, qui précède l'homme au cœur. Voici une façon plaisante de dire : il est toujours au cœur de la question et à la question du cœur, ce qui fait du reste que la ligne périphérique de son discours peut paraître parfois incohérente. Mais Jésus ne dialogue pas avec la superficie de ce qui est dit, il dialogue même avec le non-dit de ce qui est dit et qui en est le cœur.

Conclusion.

Nous avons dit au début que les discours et les dialogues n'épuisaient pas le sens de la gestuelle. Nous le comprenons maintenant en ce sens que la symbolique de l'eau, et le service, la posture de serviteur du Christ, ne sont pas épuisés quant à leur sens par le débat entre baptême et pénitence. C'est pourquoi il s'agit, non pas d'attribuer une qualité plus ou moins grande aux différentes parties du texte, mais d'apercevoir que le texte n'a pas toujours le même grain, la même tessiture. Déterminer cela, apercevoir ce qui fait l'ensemble, et comment un ensemble restreint rentre dans l'ensemble plus grand du chapitre, c'est un travail qu'il faut apprendre.

 

4°) Le dialogue entre Jésus et les disciples (v. 12-17).

a) Fin de la gestuelle (v. 12).

« 12Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement. » Reprenons cette gestuelle :

– déposer son vêtement de gloire dit la Passion du Christ car son service c'est de “mourir pour”. L'effacement de Jésus est la condition pour que nous soyons relevés, re-suscités. Ce thème se dit aussi dans d'autres langages (comme le langage sacrificiel) qui ne nous sont pas familiers.  

– "reprendre son vêtement" dit la Résurrection : il reprend son vêtement de gloire,

Il y a la différence entre le linge de service et le manteau de Résurrection, et cependant, comme nous l'avons toujours dit, mort et résurrection c'est le même.

« Et il s'assoit à nouveau, et il leur dit : “Connaissez-vous ce que je vous ai fait ? » Déjà au début Jésus avait dit à Pierre à propos du lavement des pieds : « Ce que je fais, tu ne le sais pas maintenant, tu le connaîtras après cela » (v. 7), ce qui correspond à la structure même de l'Évangile. En effet la parole et la gestuelle du Christ sont soumises à la méprise, au malentendu, structurellement. Et "le comprendre plus tard", c'est le comprendre dans la lumière de la dimension ressuscitée de Jésus, ou dans le pneuma (dans l'Esprit).

Par exemple, quand Jésus, au chapitre 2, dit : « Détruisez ce temple et je le relèverai en trois jours », Jean interprète : « il parlait du temple qui est son corps » c'est-à-dire de son corps de résurrection qui est le véritable Temple. Mais, d'après la lecture de Jean, les interlocuteurs de Jésus ne le savent pas au moment où il le dit.  C'est justement là que le principe est énoncé : « Quand donc il fut relevé (ressuscité) des morts, les disciples se souvinrent (se remémorèrent, emnêsthêsan) de ce qu'il avait dit cela, et ils crurent à l'Écriture et à la parole qu'avait dite Jésus. » (Jn 2, 18-23).

Nous entendions la même chose hier soir lors de la célébration : « Mais le Paraklêtos, le Pneuma Sacré que le Père enverra dans mon nom, celui-ci vous enseignera la totalité, et vous fera re-souvenir (vous remémorera) de la totalité de ce que je vous ai dit. » (Jn 14, 26). Se ressouvenir c'est entendre les choses dans leur totalité, ces choses qui n'ont pas été entendues dans le moment où elles ont été ouïes de l'extérieur. L'Évangile est le récit de ce que les disciples ont manqué à vivre, et Jean a une profonde réflexion là-dessus. C'est ce qui fait que l'Évangile n'est en aucune façon des "mémoires" au sens usuel du terme. C'est une anamnèse, une ressaisie mémorielle dans une lumière nouvelle. C'est la relecture dans la lumière nouvelle qui est la dimension de résurrection.

b) Les titres de Jésus (v. 13).

« 13Vous m'appelez le didascale et le Seigneur ce sont deux titres différents, très importants – et vous dites bien, car je suis (égô éimi).” » Jésus est le didascale, le maître, celui qui enseigne. Ce terme a pour corrélatif le disciple. Et chez Jean le thème du disciple est un thème très important.  Dans l'évangile de Jean, Jésus dit : « Je suis le pain », « Je suis la porte », il ne dit jamais « je suis le didascale » sous cette forme-là, mais ici on a l'équivalent puisque « vous m'appelez le didascale… et vous dites bien car je suis. » Il y a deux sortes de « Je suis » dans l'évangile, mais qui sans doute reconduisent à la même chose. Il y a « Je suis » avec un attribut explicite (ou implicite comme ici), et puis il y a « Je suis (égô éimi) » tout seul qui peut renvoyer au Nom révélé à Moïse en Ex 3, 14 : « Je suis qui je suis », mais ce « égô éimi » est ambigu puisqu'on peut aussi le traduire par « C'est moi ».

Par exemple au chapitre 18 : « Qui cherchez-vous ? » ; « Jésus de Nazareth » ; « Je suis (c'est moi) ». Et comme ils tombent alors à la renverse, c'est qu'il y a théophanie, et que cette manifestation de Dieu n'est pas supportable, surtout pour eux qui viennent avec la volonté de prendre, qui sont dans l'extrême de la méprise. Ensuite Jésus sera prenable lorsque lui-même leur aura donné de le prendre, lorsque ce sera son heure. Il y a donc le premier sens, « C'est moi », mais aussi le nom théophanique, « Je suis », et les deux sont l'un dans l'autre. Nous avons là une manifestation de l'identité christique. Le double sens est fréquent chez Jean.

c) Le rapport du Christ et de nous (v. 14-15).

 « 14Si donc moi, le Seigneur et le maître je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns les autres. 15Je vous ai donné un exemple (upodeigma) en sorte que, comme j'ai fait, vous aussi vous fassiez. » Nous avons une tentative d'explication de la gestuelle, mais l'explication est au-dessous de la gestuelle. 

 « Je vous ai donné un exemple. »  Le mot upodeigma que nous traduisons par "exemple", se traduit chez nous par un "dire", mais un "dire monstratif". C'est au cœur du dire qu'il y a « voici ». Le dire, en ce sens-là, est celui qui donne à voir, c'est-à-dire qu'il indique avec son index, ce qui est justement "voi-ci", vois ici. C'est la parole qui donne de voir, on ne voit que dans la parole. Le moment monstratif de la parole est un moment essentiel de la parole.

Le mot "exemple" se trouve en mathématiques, en grammaire, mais c'est un mot sur lequel on ne réfléchit pas, on sait trop bien ce qu'il veut dire ! Or ce que nous nommons "exemple" n'est pas un exemple au vrai sens du terme. De même la vraie imitation n'est pas du mimétisme. Tout ceci pour vous dire que ces thèmes-là ont un sens, mais un sens subordonné dans l'Évangile.

En aucune façon le Christ n'est d'abord un exemple ou un modèle, surtout au sens non pensé et usuel de ces termes. Il n'est pas le modèle du salut, il est le sauveur. Bien sûr, d'être sauveur fait qu'il "montre" ce qu'il en est de sauver, son comportement dit quelque chose. Mais je n'ai pas à être le Christ, j'ai à être "en" Christ. Sa position singulière fait qu'il n'est pas simplement un modèle, qu'il n'est pas simplement un prophète etc. Bien sûr ce sont des structures possibles, mais le Christ a, dans l'humanité, une position singulière, unique, inimitable et irremplaçable, insubstituable. Le Christ n'est pas premièrement un modèle à imiter, et en plus il est ultimement inimitable, n'essayez pas[15].

La prière en est un exemple tout à fait particulier. Vous ne savez pas prier. De quel droit je dis cela ? Ce n'est pas moi, c'est saint Paul : « Nous ne savons pas prier comme il faut. » (Rm 8, 26). Il y a une prière, une prière subsistante, une prière consistante, une prière existante, c'est le Christ. Autrement dit, il est la parole de toujours adressée au Père. Il est la prière qui atteint et égale le Père. Elle est toujours entendue. Et notre prière ne s'ajoute pas, il faut qu'elle prenne place dans la prière christique. Le Notre Père que nous disons, nous ne le disons pas surtout et premièrement à partir de notre "je" singulier, mais à partir de plus profond. Il vient de plus loin, ce qui lui permet d'aller plus haut que nous ne pouvons penser et souhaiter. Notre prière est le mouvement qu'est l'être christique. Il est d'être tourné vers le Père, ce qui s'accomplit quand il dit « Je vais vers le Père », et dans sa prière : « Il lève les yeux au ciel et dit : “Père”. »

Notre eucharistie n'est pas notre eucharistie. Il y a l'eucharistie christique, c'est le seul qui sache eucharistier, c'est le seul qui sache se recevoir comme donné intégralement, et nous prenons part à l'eucharistie christique. C'est pourquoi notre action de grâces, nos remerciements à Dieu, entrent dans l'eucharistie que fit le Christ lorsqu'il prit le pain et, qu'ayant rendu grâces, il dit : « Ceci est mon corps… » Il n'y a qu'une eucharistie, une fois, et « une fois pour toutes ».

Nous ouvrons beaucoup de perspectives qui sont simplement indiquées comme possibilité de richesse du texte.

Jésus dit : « Vous devez (ophéilété) vous laver les pieds les uns les autres »,mais ce geste n'a pas été repris sacramentellement par l'Église. À partir d'un certain siècle, il existe une liturgie du lavement des pieds, mais elle appartient plus à une sorte de théâtre d'initiation à la lecture évangélique, qu'à une réalité proprement sacramentelle.

Par ailleurs il faut bien voir que la parole du Christ n'est pas une parole de commandement, c'est une parole qui donne ce qu'elle dit. Par exemple, lorsque Jésus dit au paralysé : « Lève-toi, marche » ce n'est pas un commandement, ce n'est pas un ordre, c'est une parole donnante, c'est une parole qui fait qu'il se lève et qu'il porte son antique passivité et qu'il marche librement. Sa parole donne ce qu'elle dit, mais elle le donne à l'heure où l'écoute se fait. Entendre la parole, ce n'est pas être documenté sur la marche. Entendre la parole, c'est se mettre debout. La parole du Christ est une parole donnante, elle est effectivement donnante pour la totalité de l'humanité. Elle est effectivement donnante c'est-à-dire que mon écoute de l'Écriture est authentique à l'heure où cette écoute met en œuvre mon être profond, où cette écoute me change.

 

En guise de conclusion.

Vous voyez que chaque élément du texte peut nous engager vers la nécessité de réflexions vers tel ou tel thème, mais que par ailleurs la suite du texte nous pousse à ne pas sélectionner simplement une thématique. C'est cela la difficulté de la lecture : on marche, et on voit à droite et à gauche des sites qui seraient intéressants à visiter, et pourtant il faut continuer à marcher le chemin du texte. C'est pourquoi, lorsque nous venons ici, il y a une marche et aussi beaucoup d'aperçus, ou de choses simplement suggérées. Vous avez reçu une avalanche de suggestions. En effet le projet n'est pas que vous acquiesciez à tout avec lucidité, clarté. Ce qui est visé, c'est que, parmi ces choses-là, une suggestion tombe juste pour vous questionner.

C'est cela que je vais vous demander pour la rencontre de cet après-midi qui est termine la session. Parmi la multitude des choses qui ont été dites, vous repérez une seule chose, la principale, qui vous parle, que vous voudriez poursuivre, une chose qui vous paraît féconde. Et puis il y a sûrement des choses qui vous sortent par les oreilles, qui restent problématiques ou énigmatiques, ou "dures à entendre" comme dit l'Écriture, donc vous pouvez faire état de l'une d'elles.

 

III – Réponses à quatre interrogations [16].

 

1 – Le serviteur et le pardon. « Aimez-vous les uns les autres. »

► Moi, ce qui m'a mis sur une piste, c'est ce que vous avez dit à propos du lavement des pieds : on n'a pas besoin d'être lavé tout entier, mais seulement les pieds, et que cela s'entend du comportement. Pour moi ce texte du lavement des pieds donnait l'idéal du serviteur, et en vous écoutant j'ai senti que l'image que j'avais n'était pas juste, puisque dans cette notion de serviteur, il y a aussi la notion de pardon. Par ailleurs, j'ai lu la suite du texte, et je me suis demandé ce que signifiait le commandement de nous aimer les uns les autres, ce n'est peut-être pas simplement de ne pas être méchant avec les autres.

J-M M : Ceci est effectivement très important. Le service du serviteur c'est qu'il lève le péché du monde. Au Baptême de Jésus, lorsque la voix du ciel dit : « Tu es mon Fils », la voix de la terre qui est le Baptiste traduit : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde. » Le "Fils un" est celui qui guérit les déchirures des enfants dispersés, c'est le Fils réconciliant. Et ceci est effectivement la toute première chose à mettre en évidence.

Vous soulignez aussi que « Aimez-vous les uns les autres » ne signifie pas : « ne soyez pas méchants les uns avec les autres ». Ça signifie en effet : « que votre méchanceté soit dépassée ». La perfection en régime christique, ce n'est pas de ne pas pécher, la perfection c'est de dépasser le péché ; de même que la vie n'est pas de "ne pas mourir", mais de "mourir pour la vie". Ça, c'est tout à fait essentiel.

On peut dire par exemple, pour avoir une formule à laquelle se raccrocher : le pardon précède le don, c'est-à-dire que le pardon est ce à partir de quoi prend sens pour nous le mot don. Le pardon est le don par excellence. Il reste ensuite à expliquer ce que veut dire le pardon, mais ce n'était pas mon sujet, nous ne sommes pas entrés là. Il ne faut pas confondre le pardon avec la disposition psychologique qui serait d'oublier. Le pardon peut réclamer ses propres délais, ses dénis, tout un processus, et il n'est pas affecté en lui-même par cela. Le pardon est autre chose que la disposition simplement psychologique à laisser couler. Puisque le mot est prononcé et ne l'a pas été suffisamment dans le cours de nos trois jours, je tiens à dire cela pour qu'il ait un sens.

 

2 – La figure de Judas, le "fils de la perdition".

► Une de mes découvertes de cette session a été le parallèle que tu as fait entre la figure de Judas et la figure de Pierre. Mais Judas reste quand même une figure troublante. 36 mn fichier 12

J-M M : Quand je dis figure, du même coup j'opère un certain décalage d'avec la singularité de ce qu'est une personne. Et si je puis dire que la figure de Judas est la figure de l'irrémissible, c'est-à-dire de ce qui se met en dehors de la possibilité de pardon, je ne sais pas pour autant ce qu'il en est de Monsieur Judas. C'est une question qui n'est pas susceptible d'être répondue par nous, parce que nous ne sommes pas au lieu ultime du jugement.

Pourtant il y a une parole du Christ à ce sujet qui est très intéressante : « J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu m'as donnés d'entre le monde… aucun d'eux n'a péri sinon le fils de la perdition en sorte que soit accomplie l'Écriture. » (Jn 17, 6. 12). Voilà un verset important car il nous aide d'abord à comprendre ce que veut dire le mot "fils" : le mot "perdition" désigne quelque chose qui, lorsqu'il se manifeste, s'appelle "fils de la perdition". J'ai souvent dit que le fils est la manifestation de la semence ou de l'essence. Entendu en ce sens, que la perdition soit perdue, c'est la même chose que le salut de tous, et c'est la même chose que ce que dit Paul : la mort est mise à mort. Donc la perdition est perdue, et personne ne va pleurer sur la perdition.

"Fils de la perdition" désigne donc quelque chose comme la manifestation de la puissance de perdition, et cela, probablement, n'est pas épuisable par ce que nous appelons un individu humain. C'est le nom du prince de la perdition, qui est, du reste, infiniment actif, mais qui, par rapport à la vérité, est totalement illusoire. Autrement dit c'est une réalité infiniment active, mais qui est active comme l'illusion. L'illusion est très active, l'illusion joue un grand rôle. D'ailleurs, il vous en reste quelque chose parfois au réveil puisque le cauchemar, qui est illusoire, garde une certaine activité, et pourtant, comme tel, il n'est rien : il n'est rien du réel que nous éprouvons, il n'est rien du réel du jour. La thématique dont je parle se trouve parfois dans des textes anciens[17].

Donc la manifestation de la perdition est perdue, mais «De ceux que tu m'as donnés, je n'en ai perdu aucun. » (Jn 18, 9). J'en parle parce que le sort de Judas est un sort sur lequel on s'apitoie, probablement pour la raison un peu subtile que nous avons plus ou moins conscience qu'il y a, en nous, quelque chose qui est de cet ordre-là. Bien sûr, on s'apitoie sur l'autre, oui mais…

Voilà donc le pourquoi de l'emploi du mot de figure qui me paraît tout à fait justifié, et qui ne permet pas de répondre à la question du jugement dernier. D'autant plus que d'autres aspects se manifestent dans le texte, c'est que Judas agit selon l'Écriture. C'est-à-dire que cette figure est "écrite". Et probablement que Judas fait ça très bien, si j'ose dire, en jouant la figure qui est nécessaire. Cela éloigne encore un peu plus la figure de Judas de la singularité d'un individu. La notion de figure correspond ici à la notion d'un rôle écrit et à jouer. Nous n'aurions pas aimé avoir ce rôle, cependant un rôle est un rôle, ce n'est pas à nous de choisir.

Si cela vous étonne c'est que vous n'êtes pas sortis de l'alternative de « ou lui ou nous » qui cinsiste à penser que ce sera d'autant plus notre liberté qu'il n'aura rien à y voir ; vous n'êtes pas sortis de la fausse altérité. Que vous n'en soyez pas sortis, je le comprends, mais il faut que nous gardions cela comme repère, sous peine de faire dire à l'Évangile ce qui nous plaît : par exemple dire que Dieu est le spectateur de ce que librement nous faisons, ce qui n'est pas dans saint Paul, je suis désolé. En fait, je n'en suis pas désolé, j'en suis infiniment heureux, parce que c'est beaucoup mieux déterminé comme il le fait que je ne saurais le faire !

Je sais bien qu'il y a un danger, et qu'il existe même du temps de Paul. Ce danger c'est de penser que si notre vie est "selon" l'Écriture, cela nous libère d'avoir à faire quoi que ce soit, ce qui peut ouvrir soit à la liberté entendue au sens du libertinage, soit au n'importe quoi. En effet « Vous n'êtes plus sous la loi » peut vouloir dire n'importe quoi. C'est pourquoi saint Paul répondait aux critiques : « Vous êtes asservis à la liberté », ce qui demande à être pensé, ce n'est pas un jeu de mots. Il y va du fait que nous ne sommes jamais effectivement sortis de cette idée que Dieu est un personnage sévère qui jugera ce en quoi on croit ; et alors on essaie de faire de notre mieux puisqu'on sait qu'on n'y arrivera pas, ou bien alors, si on est optimiste, peut-être qu'on y arrivera quand même, et alors on sera compté dans les bons, et les autres seront comptés dans les mauvais ! C'est assez simple, et on n'en sort pas ! Mais l'Évangile est fait pour dénier notre rapport à Dieu pensé ainsi. Cependant c'est inscrit dans notre éducation, dans nos usages, dans nos façons de penser, et même dans le fait que nous n'aimons pas penser au-delà, car c'est périlleux aussi de penser autrement. Pourtant c'est un péril nécessaire.

 

3 – Les gestes du Christ, les sacrements.

► Vous m'avez fait découvrir que les gestes de Jésus étaient parlants. Ici Jésus fait ce geste de laver des pieds, et le lendemain il va mourir. Mais est-il nécessaire de refaire ce geste ?

J-M M : Voyez comme le geste baptismal est un geste qui a été repris et gestué dans l'Église, alors que le geste du lavement des pieds n'est pas devenu un sacrement, puisque le sacrement du pardon (ou de la pénitence) ne s'est pas fait sous cette forme-là. Il y a donc, dans la symbolique de l'évangile, des choses qui restent de la symbolique énoncée, et d'autres qui sont de la symbolique appelée à être re-gestuée par nous.

Je vous donne un exemple. L'Eucharistie hérite de la symbolique de l'agneau pascal, à tel point que ce matin je vous ai dit : « Voici l'agneau de Dieu. » Or il n'y a pas d'agneau du tout ! Autrement dit la référence verbale se fait par rapport à l'agneau, mais ce qu'il y a, ce n'est pas de l'agneau, c'est du pain. Et en plus, vous voyez du pain, et je dis que ce n'est pas du pain, que c'est le corps du Christ ! Vous avez donc une imbrication de symboliques dont certaines restent au niveau de la parole évocatrice, et d'autres qui sont gestuées. Donc, à partir de l'évangile, il y a des possibilités de richesses symboliques et de gestuations éventuelles, certaines seulement ont été développées dans l'Église.

Je voudrais aussi, à propos de ce que vous avez dit, souligner un point qui est très important pour l'Évangile. Les gestes du Christ sont parlants, c'est vrai, mais c'est exactement la même chose, en grand, que de dire que l'Évangile est à la fois un geste de Dieu et une parole de Dieu. L'Évangile c'est le venir de Dieu, et c'est donc une gestuation, une allure. C'est la parole qui dit et qui accomplit cette venue, puisque, pour nous, la venue s'accomplit dans la parole et par la parole. Ceci est intéressant pour nous à un niveau pratique. Dans la lecture même d'un épisode il s'agit d'être attentif à ce que disent les gestes ; mais, mis au carré, c'est-à-dire élargi à l'ensemble de l'Évangile, cette réflexion nous dit que l'Évangile est un venir, est un événement parlant, un événement qui fait sens et qui "montre" au sens où nous en parlions. C'est pourquoi d'ailleurs, dire « Jésus est ressuscité » ou « Jésus est Seigneur », c'est la même chose : « Seigneur » correspond à une parole, et « ressuscité » correspond à une action, mais en fait c'est la même chose. La parole du Baptême « Tu es mon Fils », et l'acte du Père qui ressuscite Jésus, c'est la même chose. La référence se trouve en Ac 13, 33 : « Dieu a ressuscité Jésus selon ce qui est écrit dans le psaume 2 :“Tu es mon fils, aujourd'hui je t'engendre”. » Donc la parole prend une modalité de signification neuve, et l'événement aussi. L'événement n'est pas un fait brut, il est toujours dans la parole et avec la parole. Il est d'ailleurs assez remarquable que le mot hébreu dabar qui signifie événement, signifie aussi parole.

 

4 – Réflexion sur la sacramentalité.

► En vous écoutant j'ai découvert que l'Eucharistie pouvait avoir une référence commune avec le baptême : "boire la coupe". C'est vrai qu'on m'avait toujours dit que le lavement des pieds était l'équivalent de la Cène, donc avait rapport avec l'Eucharistie, mais on ne mettait pas en valeur la symbolique de l'eau.

J-M M : Ce texte donne lieu à une référence sacramentelle dans la direction de l'Eucharistie et dans la direction du baptême : la signification eucharistique paraît dans le fait que cela se situe dans le dernier repas ; la signification baptismale peut être tirée du symbolisme de l'eau comme pneuma. Mais, en réalité, la symbolique fondamentale du texte est antérieure à la distinction du baptême et de l'eucharistie, comme du reste la symbolique de l'eau, quand elle est prise en bonne part chez saint Jean, n'est pas à entendre de façon privilégiée du baptême, mais c'est l'eau de la vie. Cette symbolique de l'eau est antérieure aux répartitions sacramentelles.

Par ailleurs on sait que des recueils de textes vétéro-testamentaires se font dès le premier christianisme autour d'un thème symbolique. On les appelle des testimonia. Il y en a sur la pierre, sur le bois, sur l'eau. Ces textes sont lus comme des témoins écrits. Par exemple pour Jn 7, 37-39 on peut y voir une référence à l'eau surgissant du rocher frappé par la baguette de Moïse, mais il y a aussi une référence au temple d'Ézéchiel qui est lui-même référé à l'arbre paradisiaque avec les quatre fleuves qui coulent. On lit des testimonia chez Barnabé, chez Justin... La liturgie pascale est construite à partir des testimonia sur l'eau, dans l'Exultet, la grande louange de l'eau. C'est une symbolique très originelle qui a été reprise. Elle ne garde pas nécessairement la rigueur d'origine mais la traduit et l'interprète en fonction de différentes possibilités. C'est une idée qui devrait être à la source d'une reprise de la sacramentalité car c'est l'indication de la manière de Dieu.

Avec le lavement des pieds nous sommes dans l'ordre du toucher, ce qui peut avoir de l'importance par rapport à la sacramentalité. En effet le propre de la sacramentalité, c'est la présence symboliquement touchée. Par exemple l'imposition des mains est une chose essentielle dans le régime de la sacramentalité, elle concerne même cette chose étrange qu'est le sacerdoce permanent transmis par toucher. Le sacrement n'est pas seulement signe, il est trace de présence : Dieu passe ici et maintenant. Dans l'eau sont des traces du passage de Dieu, et ceci introduit à la fois la symbolique du pied et de la main (la manière) de Dieu. Le pied et la main sont des symboles très fondamentaux de sa présence. C'est un aspect qui est essentiel.

Cène et lavement des pieds, détail, Codex Purpureus Rossanensis , VIe



[1] Lors de la Pentecôte 1998 J-M Martin a animé une session à Nevers qui avait pour thème "Le serviteur". Après un travail sur le mot de serviteur, le texte de Ph 2 a été médité, et ensuite celui de Jn 13. Ne figurent ici que l'introduction de la session, et des extraits de la lecture du début de Jn 13 car J-M Martin est allé plus loin que le verset 15. La première approche du texte sous mode de recherche tâtonnante n'est pas transcrite.

Un message est déjà paru sur ce sujet : Figures de Pierre et Judas. Le lavement des pieds en Jn 13, 1-13..  Par ailleurs, sur le blog, figure une lecture méditée de Ph 2 : Ph 2, 6-11 : Vide et plénitude, kénose et exaltation

[3] Dans une méditation de Jn 18, J-M Martin a étudié ces deux figures (cf Figures de Pierre et Judas. Le lavement des pieds en Jn 13, 1-13.). Il explique que « Judas et Pierre représentent ici deux carences (il s'agit de l'identification de Jésus comme toujours parce que l'Évangile est fait pour ça) : il est manqué par Judas qui le livre, et il est manqué par Pierre qui le défend mais qui le défend de mauvaise manière (il le défend par le glaive en Jn 18, 10). La figure de Pierre n'est pas meilleure avec le triple reniement (v. 17-27). » Ensuite cela est mis en rapport avec les trois venues de Jésus du Prologue de l'évangile de Jean : venue le refus ; venue vers la méprise ; venue vers l'accueil.

[4] Voir "Les quatre formes de la présence de Jésus" dans la longue étude de J-M Martin sur "La prière", qui est transcrite sur le blog (tag LA PRIÈRE), particulièrement  5ème rencontre. Jn 14, 15-16 : La prière, une des 4 formes de la Présence.

[5] Il vient du mot 'âqëb qui signifie talon.  La naissance de Jacob suit celle d'Esaü : « Son frère sortit ensuite, la main agrippée au talon d'Esaü et il [Isaac] appela son nom Jacob. » (Gn 25, 26). Mais Osée explique le nom Jacob à l'aide du verbe 'âqab qui signifie tromper.

[6] « En ce monde 20 ceux qui portent les vêtements sont supérieurs aux vêtements, dans le royaume des cieux, les vêtements sont supérieurs à ceux qui les portent.» (Évangile de Philippe n° 24, traduction Louis Painchaud).

[7] « 18Amen, amen, je te dis, quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu marchais où tu voulais. – Ce qui est important ici c'est le « toi-même » : il dispose de son corps, de la présentation de son corps, et aussi de le mettre en mouvement – Quand tu auras vieilli, tu étendras les mains – on peut voir ici le geste d'étendre les mains pour qu'un autre passe la ceinture, mais il ne faut pas oublier que tendre les mains dans le christianisme est le rappel de la croix, et ceci dans un double sens chez Jean : c'est le rappel de la crucifixion mais ça désigne également la stature cruciforme de l'homme accompli. C'est aussi le mot qui servira à dire l'action de grâces. On a donc un groupement de la figure de l'Orant et de la figure du Cruciforme – et un autre te ceindra et te conduira où tu ne veux pas. » (D'après la session sur la Résurrection).

[8] Ce texte de référence est médité dans Jn 7, 37-39 : fleuves d'eau vive.

[9] Dans l'ancien Orient, pour honorer un hôte qui arrive par des chemins poussiéreux, on lui lavait les pieds. On connaît l'apparition des anges à Abraham aux chênes de Mambré : « Permettez qu'on apporte un peu d'eau, pour vous laver les pieds; et reposez-vous sous cet arbre. » (Gn 18, 4). D'après un commentaire du Targum Néofiti, c'est Abraham lui-même qui lave les pieds de son hôte. Mais ici Jésus fait ce geste « au cours d’un repas », donc pas avant.

[11] Cette parole, « tu connaîtras plus tard », est méditée par J-M Martin au verset 12 à propos de « Connaissez-vous ce que je vous ai fait ?" »

[12] La mention "sinon les pieds" est omise par certains manuscrits  (le Sinaïticus, les pères latins les plus anciens, Tatien et Origène) mais la version longue est la mieux attestée.

[13] C’est au IIIe siècle, après la fin des grandes persécutions, que le sacrement de pénitence existe vraiment dans l'Église car certains ont renié leur foi au cours des persécutions et demandent leur réintégration dans l'Église. Le sacrement est alors donné sous la forme d'une pénitence publique très exigeante qui concerne les pécheurs coupables de meurtres, d'apostasie et d’adultère, qui ne peut avoir lieu qu'une fois dans une vie. Saint Augustin, par exemple, dont la vie n'a pas été toujours exemplaire, ne s'est jamais confessé. Comme beaucoup reportaient cette pénitence au moment de la mort, au VIIe siècle est instituée une nouvelle forme de pénitence d'origine monastique ; la pénitence privée, secrète et renouvelable. C'est là qu'apparaît "l'aveu" qui n'est que le renseignement nécessaire au prêtre pour indiquer « le tarif officiel » de réparation (jeûne,…). À partir du XIIIe siècle apparaît le sacrement en tant que tel : la taxation disparait (il n'y a plus de "tarif de réparation"), et l'aveu devient le tout du sacrement, si bien qu'on parle de "confession", et la réparation de la faute est réduite à des prières symboliques. Au concile de Trente la confession devient obligatoire une fois par an à Pâques.

[14] J-M Martin ici fait allusion à Pierre Grelot, un de ses collègues à l'Institut Catholique de Paris. Dans la revue de La Maison-Dieu, n°214, 1998, Yves Marie Blanchard cite la position de P. Grelot, puis la sienne : « S'appuyant sur saint Augustin qui considère que le lavement des pieds évoque la rémission des péchés personnels commis après le baptême (Tractatus In Joannem 56-58), question non étrangère à la tradition johannique (cf. 1 Jn 1, 7-9), P. Grelot en vient à conclure : “L'exemple du Christ et son ordre donné aux apôtres de se laver les pieds les uns aux autres, bien qu'ils aient concerné d'abord l'attitude d'humilité nécessaire au chef de l'Église, ont été réinterprétés dans la tradition johannique et appliqués aux pratiques pénitentiaires alors en usage, de quelque manière qu'il faille se le représenter.” (…). De ce fait, l'exemple proposé par Jésus pourrait aussi se rapporter aux premiers balbutiements d'une pratique pénitentiaire attestée en  Jn 20, 22-23, la Pentecôte johannique visant moins la mission, comme chez Luc, que la gestion du double processus d'exclusion-réintégration de frères coupables de fautes graves. » (D'après l'article Lavement des pieds et pénitence; une lecture de Jn 13, 1-20).

[15] Xavier-Léon Dufour interprète dans le même sens que J-M Martin : « Par le terme hupodéigma, Jésus ne propose pas tant un exemple à suivre dans l'ordre moral, il enseigne que c'est là une monstration au sens où "le Père montre au Fils tout ce qu'il fait" (Jn 5, 20). Cette monstration a même la valeur d'un don, comme le fait entendre la particule kathôs, qui ne signifie pas simplement "comme" au sens de comparaisons, mais pose une relation d'engendrement. On pourrait paraphraser : “en agissant ainsi, je vous donne d'agir de même.” » (D'après Agir selon l'Évangile.).

[16] Comme c'est indiqué à la fin de la partie précédente, les participants ont été invités à dire leur découverte principale et à poser une question. Ont été retenues ici les interventions qui portaient sur le texte de Jn 13.

[17] J-M Martin fait allusion ici à un passage de L'Évangile de la Vérité : « C'est ainsi qu'ils étaient [les hommes] ignorants à l'égard du Père, Lui qu'ils ne voyaient pas... Il y avait beaucoup d'illusions qui les hantaient ... et [elles n'étaient que] de vides absurdités, comme s'ils étaient plongés dans le sommeil et qu'ils étaient envahis par des rêves troublants….» (J.E. Ménard, p.55-58 ; p. 29-30 du manuscrit).