Le mot "péché" est un mot incontournable du vocabulaire évangélique. Comment l'entendre de bonne façon ? Il est souvent venu en question dans les sessions animées par Jean-Marie Martin, et plusieurs messages du blog l'ont abordé. En annexe ont été mis quelques courtes réflexions d'autres chrétiens (André Feuillet, Xavier Thévenot, Louis-Marie Chauvet).

Pour ce nouveau message voici quelques repères dont la plupart viennent d'une des rencontres qui ont eu lieu sur le Notre Père à Saint-Bernard-de-Montparnasse (Chapitre IX. Pardonne-nous… comme nous pardonnons…) en espérant que cette lecture poussera à aller voir ce message ainsi que d'autres messages qui complètent celui-ci et qui sont mis dans le tag péché pardon, En fin de message, il y a une liste de messages du blog sur le mot "péché".

 

 

Le mot "péché"

 

I – D'où entendre le mot "péché" de façon évangélique ?

 

1) Les façons dont se dit le pardon des péchés dans le Nouveau Testament[1].

Nous abordons la demande suivante : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés[2] ». Celle-ci présente au moins autant, sinon plus, de difficultés que les précédentes demandes du Notre Père, mais elles sont plus immédiatement sensibles.

Voici les versions de Matthieu et Luc :

  • « Abandonne (aphès) pour nous nos dettes, comme nous-mêmes nous avons abandonné à nos débiteurs » (Mt 6, 12).
  • « Abandonne (aphès) pour nous nos péchés car nous aussi nous abandonnons à tout homme qui nous doit » (Lc 11, 4).

bourgeons de sauleLe verbe grec aphiemi qui se trouve chez Matthieu et Luc signifie "abandonner"[3],  "laisser tomber", "remettre" : remettre les dettes[4] (Mt) ; remettre les péchés (Lc).

La même idée est exprimée chez saint Jean par le verbe airô (lever, enlever), "lever" allant vers le haut alors que "laisser tomber" va vers le bas, mais ça dit la même chose.  Ce verbe est employé pour remettre une créance en Mt 18[5], comme on lève une hypothèque. C'est l'expression :

  • « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde» (Jn 1, 29)[6].

La même idée est exprimée chez saint Paul par "ne pas compter pour" :

  • « Heureux ceux dont les iniquités (anomiaï) ont été remises (aphethêsan), et dont les péchés (hamartiai) ont été recouverts (epekaluphthêsan) !  8Heureux l'homme à qui le Seigneur ne tient pas compte du péché (ou mê logisêtai hamartian)! » (Rm 4, 7-8 citant Ps 32, 1-2)

 

=> Premier repère :

Pour attacher ce verset à ce qui précède, où le verbe "donner" qui domine (Donne-nous notre pain…), on pourrait dire une première chose :

  • Lorsqu'il s'agit du donner évangélique, le verbe "donner" n'est pas selon l'acception du donner mondain : « Je ne donne pas comme le monde donne » dit Jésus.
  • Cela culmine dans le se donner soi-même qui est le propre du Christ.
  • Mais le point le plus aigu du donner est dans le par-donner, c'est ce qui est en question dans la demande du pardon des péchés qui se trouve dans le Notre Père.

 

2) Le vocabulaire du péché.

On trouve plusieurs mots en grec pour dire le péché ou ses synonymes :

  • hamartia (péché) est le mot le plus courant, c'est celui qui est dans le Pater[7] de Luc.
  • opheilêma (dette), c'est le mot qui est dans le Notre Père de Matthieu.
  • paraptôma (transgression) où ptôma comporte l'idée de chute, de tomber, de trébucher, on le trouve en Matthieu juste après le Notre Père : « Si vous laissez tomber leurs transgressions (paraptômata) aux hommes, votre Père céleste vous les laissera tomber aussi » (Mt 6, 14)
  • anomia (Rm 4,7…), adikia (désajustement)…

 

Parenthèse sur le mot anomia[8]

Dans anomia il y a le mot nomos qui signifie la loi. Or la loi a été traitée diversement dans notre Nouveau Testament. Vous savez par exemple que Paul est opposé à la Loi et montre la substitution de de la grâce du Christ à la loi de Moïse, et chez lui nomos a généralement un sens négatif. Si nous entendions le mot anomia de cette façon, il désignerait quelque chose comme des transgressions diverses. Or je ne pense pas que ce soit ce sens quand Paul l'emploie, c'est-à-dire un sens minoré par rapport à hamartia. Je pense que anomia a un sens majoré.

En effet nomos peut être pris comme ce qui fonde l'univers, la loi dans le grand sens du terme[9]. C'est ainsi que dans un certain judéo-christianisme le Christ a hérité du nom de "Loi". .. Anomia serait le comble du péché c'est-à-dire le meurtre du Christ. Autrement dit il y a un rapport étroit entre tout péché et la mise à mort du Christ : ainsi tout péché participe de l'anomia ».

 

Le mot hamartia est sans doute la traduction du ḥata hébraïque[10], qui signifie "errer", mais aussi errer dans la visée, c'est-à-dire "ne pas joindre la cible".

Ceci est assez bien traduit par adikia si on l'entend au sens de désajustement, donc ce qui n'est pas ajusté. On dit d'une roue qu'elle est faussée quand elle est voilée. Voilà, adikia c'est ce qui est désajusté par rapport à son fonctionnement normal. On traduit en général le mot dikaïos par "justification" ou "justice", mais il faut le traduire par "ajustement", le bon ajustement des choses.

Par ailleurs on peut noter que "les péchés" au pluriel tirent leur sens du "péché" au singulier qui est employé par exemple dans l'expression : lever le péché du monde.

Il faut bien noter ici que les mots que je prononce, je les prononce en référence à un texte et non pas à l'idée ou aux résonances que ce mot peut avoir de manière préférentielle ou non-préférentielle dans les oreilles. Le mot péché, ici, référentiellement je le garde, et c'est seulement si, fort de cette référence, j'entends ce qu'il dit que, éventuellement, dans l'échange, je pourrai être amené à dire un autre mot. Mais pas rapidement parce que tous les autres mots disent autre chose, déjà aussi. Il n'y a pas de bon mot.

Or le péché – je dis bien "le" péché – ou ses apparents synonymes que sont le manque, la transgression, l'infraction, la faute, la tache, la dette, voilà quelque chose qui ouvre un champ de réflexion énorme, d'une difficulté très grande.

 

En outre, la question du péché est comme un secteur d'une question encore plus grande qui est la question du mal. On ne peut se braquer sur telle ou telle affirmation de détail sans essayer auparavant de faire le champ, l'espace dans lequel une telle question peut s'élever[11].

Peut-être vous pourriez contester le fait qu'il y ait un rapport entre la question du mal et la question du péché. Cependant ces choses-là sont liées dans l'esprit qu'on s'en fait, et dans l'idée qu'on se fait de l'Écriture, de l'Évangile. En un sens, c'est vrai qu'il y a un rapport, mais peut-être pas dans le sens qu'on entend. Et de toute façon, c'est lié aussi dans notre culture, dans notre langue. D'ailleurs, on pourrait faire la liste des mots qui commencent par mal, avec deux grandes colonnes, la colonne du mal-heur et la colonne du mal-faisant, du méfait.

 

3) Pour pouvoir être entendu de façon évangélique, le mot "péché" doit être baptisé.

Il nous faut voir quel est le lieu à partir d'où le mot de "péché" est prononcé dans l'Évangile.

Et pour cela je vais d'abord vous dire une chose : l'Évangile n'a qu'un mot à dire, qu'un mot, c'est le mot "résurrection", mais ce mot, quand nous le prononçons, ne dit rien de ce qu'il veut dire.

Même chose ici : par rapport à ce qui nous occupe, il y a un mot essentiel dans l'Évangile qui est  le mot de "péché" – ne le retirez pas sinon ça déchire tout –, et cependant, ce mot-là, à nos oreilles, ne dit pas ce qu'il a à dire.

C'est un exemple majeur de ce que l'Évangile n'a pas un vocabulaire propre, et c'est mieux. Il ne parle que "dans" un vocabulaire, dans des vocables qui ont déjà des sens par ailleurs. C'est pourquoi les mots de l'évangile ont besoin eux-mêmes d'être baptisés.

Le baptême essentiel, c'est le baptême d'une langue. Le baptême, c'est mourir à son sens, ce qui est d'être vivant dans un autre sens. Et les mots de l'Évangile doivent subir cela, ils l'éprouvent. On pourrait donner des exemples majeurs de conversion du même mot d'un verset à l'autre[12]. Le vocabulaire doit subir une mort-résurrection, il doit être lui-même dans le pascal de la christité. Et cela n'est pas étrange puisque la parole est le constitutif même de l'être-homme. La parole précède l'homme et l'homme vient au monde en venant dans la parole. Il n'y a pas de monde à qui ne serait pas dans la parole même nativement.

 

4) Culpabilité et sentiment de culpabilité.

orchidéeEt pour répondre à la question « d'où parle le mot de péché ? », il faudrait déjà se demander d'où nous, nativement, nous l'entendons, dans quel registre. On l'entend dansle registre de la morale (ou de l'éthique) – mais sous ce rapport-là, il n'y a pas de différence entre morale et éthique – et finalement on l'entend comme transgression d'une loi, et quand il s'agit du péché, on pense peut-être plus particulièrement à la transgression de la loi de Dieu. Mais le mot de péché a quand même d'autres acceptions qui sont dominantes et non pas de façon hasardeuse.

Ce qui domine va plutôt du côté de la coulpe – culpa en latin c'est la faute – sous la dénomination de"culpabilité". Où parle le mot de culpabilité ? Dans deux régions : au tribunal et chez le psychologue, donc il parle à partir du psychologue et à partir du tribunal. Il y a une nuance cependant, il y a même un énorme fossé entre les deux que l'on essaie progressivement d'aplanir, sans succès, bien sûr. C'est que, en effet, le psychologue s'intéresse, sous le mot de culpabilité, au "sentiment de culpabilité", c'est-à-dire à la culpabilité éprouvée, et le tribunal, lui, s'intéresse à une culpabilité objective, c'est-à-dire qui n'a pas besoin d'être éprouvée mais d'être prouvée. Ce qui est patent, c'est que les deux ne se recouvrent pas puisque quelqu'un peut avoir un énorme sentiment de culpabilité sans aucune culpabilité objective, et quelqu'un peut avoir commis un acte d'une extrême culpabilité sans éprouver le moindre sentiment de culpabilité.

Donc, il est très important de bien savoir de quoi nous parlons. Ceci nous aide à mettre en évidence que, quel que soit le lieu à partir d'où parlent culpabilité ou péché dans l'Évangile, il y aura une différence entre ce qui relèverait de la gestion du sentiment de culpabilité et de la culpabilité au sens évangélique du terme.

Le chemin que je fais ici par référence au tribunal est analogique, c'est simplement pour vous aider à ne pas confondre la question de la culpabilité au sens évangélique du terme et la question du sentiment de culpabilité tel que nous l'éprouvons.

Il ne faut entendre le péché ni proprement dans le registre psychologique, ni proprement dans le registre juridique ou moral.

 

5) D'où s'entend le mot "péché" dans l'Évangile ?

Revenons à la question : d'où s'entend le mot "péché" dans l'évangile ? J'ai gardé jusqu'ici le mot à prononcer pour y répondre : le propre du péché, au sens évangélique du terme, se pense à partir du pardon. C'est le pardon qui donne sens christique au mot de péché...

J'ai conscience de ce que la formule un peu abrupte que je viens de donner pose des problèmes, suscite des questions… Mais tant que le péché (hamartia) n'est pas entendu à partir d'où il parle dans l'Évangile, c'est-à-dire à partir du pardon, on se méprend sur le sens évangélique du terme.

Cela a des conséquences assez considérables. Prêcher le péché, convaincre quelqu'un de péché ne parle pas à partir de l'Évangile. Faire la morale ne parle pas à partir de l'Évangile, et non seulement ne parle pas à partir de l'Évangile mais est peut-être un discours qui redouble le péché. Le mot de péché, ou ses équivalents, ne doit être prononcé que dans la lumière du pardon car c'est de là qu'il puise le sens qu'il a quand il est prononcé dans l'Évangile. Tout autre registre est non  seulement non-évangélique mais, en plus, risque fort d'être pervers.

 

C'est là que peuvent se déployer un certain nombre de choses sur des questions que le mal ou le péché posent, comme la question de la cause ou de l'origine. La question « à partir d'où s'entend le péché ? » devient : d'où vient le péché, d'où vient le mal ? Pour y répondre dans notre société on a de grandes théories :

  • la théorie dualiste (sur le bien et le mal) ;
  • la théorie qui met la culpabilité sur le compte de l'homme, et du premier des hommes dont nous héritons, Adam ;
  • la théorie plutôt philosophique qui dit que le péché est un non-être, donc qu'on ne peut pas répondre à la question de son origine.

Ce sont les trois grandes tendances, mais aucune n'est évangélique, aucune. On peut légitimement mettre sur le compte du "christianisme" un certain nombre de ces théories, seulement ce christianisme-là n'est pas la christité évangélique. En Occident il y a une histoire du péché, une histoire du sentiment du péché, et parler du judéo-christianisme comme étant la région soumise à la culpabilité alors que le reste du monde vit dans la béatitude des oiseaux qui chantent, c'est une aberration suprême.

Positivement s'ouvrent là des questions. N'avons-nous donc pas lu le récit du péché originel ? N'est-il pas repris par saint Paul[13] ? Qu'en dit saint Jean ? Comment lisons-nous ces textes ? Il faut voir que nous risquons de graves méprises quand nous les lisons mal, mais en outre nous nous privons de la magnifique révélation sur le péché qui est contenue dans l'Évangile.

 

=> Petit résumé.

La chose peut-être essentielle que nous avons dite à propos du péché c'est que, même si ce mot ne nous parle pas ou s'il risque de susciter des méprises, il est pour nous au moins l'indice de quelque chose tel que les déficiences et les manques, la culpabilité et le sentiment de culpabilité, toutes ces choses ont un sens particulier dans l'Évangile par rapport au discours que nous tenons habituellement. Que ce mot reste opaque est cependant l'indice que nous n'avons peut-être pas nécessairement entendu ce dont il s'agit. La chose que nous avons développée c'est ceci : le péché, dans le Nouveau Testament, ne se pense qu'à partir du pardon. Peut-être que nous ne mesurons pas les conséquences ou l'importance de cette réflexion, mais je la pose néanmoins comme une sorte de principe.

 

6)  Le "péché du monde" et la question du mal dans le monde

J'avais indiqué que la question du péché avait une connivence avec la question peut-être plus générale du mal. En effet, dans notre langue, comme j'avais dit, c'est le même mot de mal qui sert de racine pour le mal-heur et le mal-faire, le mal-faisant, le méfait. Il y a des choses que nous rangerions du côté des déficiences subies, et d'autres du côté des méchancetés voulues, pourtant elles sont totalement intriquées. On peut s'interroger sur la validité de cette intrication qui se trouve dans notre langue, mais, aussi, d'une certaine manière, dans l'Évangile.

À un certain moment de l'histoire la question a été posée progressivement de savoir si le malheur, la souffrance, la mort étaient naturelles ou punitives. Si l'on pose la question de nos jours, bien sûr on récuse ce type de rapport entre malheur et méfait, d'abord parce que  le mal, considéré comme naturel chez nous, renvoie à des données psycho-biologiques constituant un domaine, tandis que le péché est de l'ordre de l'éthique qui appartient à un autre domaine. Il n'y a pas de rapport entre ces deux domaines, donc pas de conséquences possibles.  Et cependant, le Moyen-Âge, qui a une conception un peu différente du mot nature, s'est cru obligé de répondre à cette question : la mort est-elle une punition ? Et nous avons présente à l'esprit cette figure initiale : « Du jour où vous en mangerez, vous mourrez » (d'après Gn 2, 17). La mort a donc un rapport de dépendance en regard de l'infraction à la loi – puisque sensément nous entendons cette parole-là comme une parole de loi, ce qu'elle n'est pas[14] – et puis nous avons chez Paul la reprise : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et, par le péché, la mort » (Rm 5, 12).  Nous avons ici une sorte de séquence, de conséquence, une sorte de déduction. On voit très bien ici une sorte d'opposition à notre sentiment spontané et puis ce qui a été un discours  constitué.

Sauf que le discours de l'Évangile n'est pas celui qu'on lui prête, ni celui que nous tenons, mais un autre. Il y a un rapport entre le malheur et le méfait, mais ce rapport n'est pas un rapport de causalité punitive. Le péché et la mort sont deux noms pour la même chose : c'est la même chose qui se manifeste dans la modalité du péché et dans la modalité de la mort. Il n'y a pas ici de cause. Et quand je dis la même chose, je suis prudent parce que je devrais dire : celui qui a, dans notre Pater, son nom à la fin, et qui s'appelle le Mauvais, c'est "mort et péché". Autrement dit, mort et péché sont d'abord deux noms du Satan, cela ne désigne pas en premier des actes humains, cela désigne en premier le Satan, et il y a un autre vocabulaire éventuellement pour les actes humains qui marquent une complicité avec cela. Nous sommes nativement dans une complicité avec ce qui est désigné par là.

Ceci devrait nous aider à apercevoir quelque chose de la signification de ce que signifie le péché du monde. C'est la même chose que le prince de ce monde, c'est-à-dire ce qui nous régit, ce qui régit notre région native de vie qui est la mort et le meurtre, autrement dit, le péché et la mort, toujours en référence à la figure première archétypique de la mort qui est le meurtre de Caïn. La première mort est un meurtre. Tout cela marque l'identité qui est visée ici.

Corrélativement, le fait que Jésus soit ressuscité, c'est-à-dire soit vainqueur de la mort, dit aussi la même chose que le fait qu'il est celui qui apporte une capacité d'agapê ou de paix. Le premier mot de l'Évangile est « Jésus est Ressuscité », et Jean dit, au chapitre 3 de sa première lettre « 11C'est ceci l'annonce (l'Évangile) que nous avons entendue d'entrée (dès l'arkhê), que nous nous aimions les uns les autres » : donc résurrection et agapê c'est la même chose ! C'est parce que justement il y a une identification radicale de la mort et du meurtre, qu'il y a une identification radicale de résurrection et de agapê.

C'est très important parce que le mot de résurrection nous l'entendons à partir d'ailleurs : pour nous la Résurrection c'est un événement, historique même – Allez voir ! – tandis que par ailleurs, l'agapê est une question de morale. On sait que le christianisme, en gros, dit ces deux choses-là. Mais ce ne sont pas deux choses, c'est une seule ! Ces deux expressions ne sont pensées dans leur véritable dimension qu'à la mesure où on les entend comme disant le même. Donc on voit ici dans quel lieu se situe notre débat.

 

II – Compléments

 

1) Conséquences du fait que "Dieu ne compte pas le péché" (Rm 4-5)

Dieu pardonne, c'est-à-dire qu'il ne compte pas quelque chose comme péché : « ouk ellogeïtaï (ce n'est pas compté comme)» (cf. Rm 4,8 ; 5,13…). Cela pose des questions : si quelque chose fut ou est, comment Dieu lui-même peut-il le tenir pour n'étant pas ? » Il ne le compte pas parce que ça se déclare comment ayant été radicalement un rien.

Le péché, lorsqu'il est mort, n'est rien. En Romains 7, 8, pour saint Paul si le péché semble vivre, c'est que le précepte lui donne un élan : « Prenant élan par le moyen du précepte, le péché mit en œuvre en moi la totalité de la convoitise car sans la loi le péché est mort. » (Rm 7, 8). Quelque chose qui est mort se met à vivre, il faut donc un élan. Le péché est le prince du rien, le prince de la néantisation. En lui-même il n'est rien, à savoir ce rien de l'absolue négation, du refus.

C'est son essence d'être le rien, ce que, dans le Prologue, Jean appelle la ténèbre ou le rien. C'est l'essence dernière du péché que d'être rien, mais ce n'est pas rien au sens banal du terme, on ne peut pas dire que les atrocités c'est "rien"… c'est rien au sens où cela n'a pas de vérité ultime, de vérité foncière.

C'est pour cela que le pardon du péché a un sens. Pardonner c'est "tenir quelque chose pour rien parce que c'était radicalement rien".

Par essence, le péché n'est rien même s'il est beaucoup pour nous. Il est, proprement, rien, du rien négatif, c'est-à-dire qu'il est le principe d'exclusion, et il est à sa place quand il est exclu. L'exclusion est à sa place quand elle est exclue : « Car c'est ceci le jugement : que le prince de ce monde est jeté dehors» (Jn 12, 31).

 

Le Péché n'est rien, et c'est pourquoi, en tant que tel, il est impardonnable : il est le Prince néantisant.

On s'interroge souvent sur un mot mystérieux des Synoptiques, à savoir que tous les péchés sont pardonnables sauf le péché contre l'Esprit : « En vérité, je vous le dis, tout sera remis aux fils des hommes, les péchés et les blasphèmes tant qu'ils auront blasphémés ; mais quiconque aura blasphémé contre l'Esprit Saint n'a pas de rémission pour l'éternité : il est coupable d'un péché éternel » (Mc 3, 28-29). Je pense que le seul qui soit capable du péché contre l'Esprit qui est évoqué ici, c'est précisément le Prince de ce monde. Mais ce mot, pour moi, reste encore très énigmatique.

 

2) Le pardon précède le péché, le monde est tenu dans l'être par le pardon

Le pardon apparaît à la fin, mais ce qui apparaît à la fin est ce qui est du plus originaire…

« Le pardon est une façon de dire la première chose de l'Évangile : le pardon précède le péché ; le monde est constitué par le pardon, est tenu dans l'être par le pardon. Ceci c'est la donnée fondamentale de l'Évangile.

 Évidemment il y a une façon d'entendre cela qui correspondrait à la critique faite à Paul pour des raisons analogues : si tout est d'avance dans le pardon, alors on fait n'importe quoi ! Eh bien la conclusion ne vaut pas. Et Paul a besoin de le préciser… Le lieu où c'est le plus explicite est le chapitre 3 de l'épître aux Romains.

 

ANNEXE

Ce que d'autres que Jean-Marie MARTIN disent à propos du péché.

 

André Feuillet dans Le sacerdoce du Christ.

Personne ne paye la dette, même pas le Christ contrairement à certaines théories comme celle de l'expiation. « En français, comme en nombre de langues modernes la notion d'expiation tend à se confondre avec celle de châtiment. Au contraire, pour tous les Anciens, qui dit "expier" dit essentiellement purifier, plus exactement rendre un objet, un lieu, une personne désormais agréables aux dieux, alors qu'auparavant ils ne leur agréaient pas ; L'expiation efface le péché en réunissant de nouveau l'homme à Dieu. (…) L'homme ne guérit pas de son péché du fait qu'un autre satisfait à la justice divine par ses souffrances, de même qu'un homme ne devient pas immortel du fait qu'un autre meurt à sa place. Le péché n'existe pas en lui-même de sorte qu'on puisse l'effacer ou ne plus l'imputer, il existe des hommes pécheurs, morts à la vie éternelle : leur péché est expié, lorsque Dieu convertit le pécheur, lui donnant de vivre dans sa vivifiante sainteté » ().

 

Xavier Thévenot (ancien professeur de théologie morale à l'Institut Catholique de Paris) dans Les péchés que peut-on en dire ? éd Salvator1987 p. 81.

La Révélation me dévoile toujours en même temps que mon péché la proposition du pardon de Dieu. L'annonce du péché et celle du salut sont toujours liées dans l'Écriture. C'est pourquoi le chrétien, comme le rappelle avec beaucoup d'à-propos Paul Ricoeur, ne croit pas au péché mais à “la rémission des péchés”. Impossible donc de s'enfermer dans une culpabilité dégradante si l'on a les yeux fixés sur le Dieu de l'Écriture. Son pardon est toujours là prêt à me redonner une ouverture vers lui et vers les autres, quand bien même j'ai envie de m'enfermer dans mon remords.

 

Louis-Marie Chauvet, extrait du chapitre 12 de Dieu un détour inutile ?

Ce que l’on appelle proprement « péché » ne se comprend justement qu’à partir du pardon. Voilà, selon moi, quelque chose de vraiment important sur le plan aussi bien théologique que spirituel. Seulement, il faut bien saisir que c’est de « péché » que je parle, et pas simplement de faute morale. Voilà une distinction fondamentale que bien peu de chrétiens ont appris à faire. Je voudrais donc m’y arrêter. […]

Si le Dieu qu’on blesse, c’est bien le Dieu de grâce et de miséricorde, cela retourne la situation parce que cela veut dire que, comme dans la parabole du fils prodigue, ce sont les bras ouverts de Dieu qui nous révèlent notre péché. Cette parabole du fils prodigue, tout le monde la connaît. L’une des caractéristiques de ce récit, c’est que tout y est au superlatif, tout y est l’expression d’un débordement d’amour : le père qui court au-devant de son fils comme si c’était lui, le père, qui était coupable ; le père qui n’attend même pas la confession du repenti pour le couvrir de baisers et le restaurer dans sa dignité de fils en lui remettant l’anneau et les sandales, le père qui fait la fête en faisant tuer un veau, et pas n’importe lequel, s’il vous plaît : le plus beau, « le veau gras ». Cette parabole de la miséricorde nous révèle vraiment ce que d’autres ont dit bien avant moi : le pardon, c’est le par-delà du don. Le prodigue avait certes conscience de sa faute et de sa gravité ; mais c’est le pardon qui lui révèle sa faute comme péché.

Mais attention, ici encore. Ce que je viens de dire serait perverti dès lors qu’un tel amour deviendrait un argument hyper culpabilisant, dans le genre (hélas entendu autrefois) : « Tu fais de la peine à Jésus ! » Non ! La parabole n’invite sûrement pas à une telle infantilisation, qui n’a pas manqué de faire des dégâts. Elle invite au contraire à la prise de conscience que le Dieu de l’Évangile, loin d’être le dieu jaloux de l’homme qu’insinue le serpent de la Genèse, lui fait au contraire confiance. Tellement confiance qu’il lui remet sa fortune et que, alors que la gestion en a été calamiteuse, il déploie sa « toute-puissance » en courant au-devant de l’indigne pour lui ouvrir ses bras. C’est devant la grâce et la miséricorde de Dieu qu’on se reconnaît pécheur. Il y a là, pour moi une très grande révélation. La faute morale contre autrui est reconnue en vérité comme péché contre Dieu dans le moment où elle est perçue comme pardonnée, ou du moins destinée à l’être.

Ainsi, la grâce est première. C’est ce qui permet de comprendre que l’Église ne croit pas au péché, elle croit au pardon des péchés[15]. Voilà pourquoi saint Augustin a pu écrire cette formule aussi brève que dense : confessio peccati, confessio laudis, la confession des péchés est une confession de louange ! Confession de louange parce que confession d’un Dieu dont la toute-puissance n’a rien à voir avec l’omnipotence jupitérienne : comme l’a répété souvent le pape François, faisant d’ailleurs écho à l’oraison du 26e dimanche ordinaire (« Dieu qui donnes la preuve suprême de ta puissance lorsque tu patientes et prends pitié »), la toute-puissance de Dieu se révèle dans sa miséricorde (je renvoie au pardon « 70 fois 7 fois » de Jésus). […]

Dans le Nouveau Testament, il y a aussi Pierre et Judas. Pierre pleure à cause du regard que Jésus porte sur lui, regard qu’il faut interpréter non pas comme un regard de condamnation, mais comme celui qui à la fois dit la faute et ouvre un avenir. Ce regard permet ainsi à Pierre de passer, selon une distinction classique, elle aussi trop souvent oubliée, du remords au repentir. Le remords, cela mord et même cela « remord », parce que cela enferme dans le passé. On ne se pardonne pas à soi-même d’avoir failli. Dès lors, cela vous mine de l’intérieur, c’est mortifère. Le remords, c’est Judas dans l’Évangile, Judas qui, culpabilisant à mort, se juge impardonnable et va se pendre. Le remords se transforme en repentir devant le pardon offert.

 

AUTRES MESSAGES SUR LE PÉCHÉ



[1] Pour l'Ancien Testament, il y a trois verbes hébreux qui ont trait au pardon : 1/ saleha (pardonner) présenté dans l'Ancien Testament comme un attribut de Dieu. ; 2/ nas'a’ qui signifie littéralement ‘lever’ ou ‘enlever’ c'est-à-dire “lever la condamnation"; 3/ kapar qui signifie littéralement ‘couvrir’. donc couvrir, recouvrir, cacher la faute, c'est entre autres de ce verbe kapar (couvrir)  que vient le Yom Kippour, le jour du Grand Pardon, et le mot kapporet (propitiatoire), lieu de la présence de Dieu, mot attribué au Christ en Rm 3, 25.

[2] Apparaissant au XVIe siècle dans le Notre Père, "offense" et "offensé" datent du XIVe siècle en signifiant « blessure, dommage, fait de heurter ». Ce qu'on récitait en latin était plus proche de Mt avec le vocabulaire de la dette : dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.

[3] Le verbe "abandonner" a l'avantage de comporter  le mot "donner", mais ça ne marche qu'en français !

[4] Sœur Jeanne d'Arc traduit aphiémi par "remettre".

[5] Il y a un gisement de ce verbe en Mt 6 mais aussi en Mt 18 : « 21Pierre lui dit : “Seigneur, combien de fois mon frère péchera-t-il contre moi et lui remettrai-je ? Jusqu'à sept fois ?”  22 Jésus lui dit : “Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept”. » Et Jésus prononce la parabole du débiteur impitoyable « 27Remué jusqu'aux entrailles, le seigneur de ce serviteur le délie et lui remet sa créance » et comme le serviteur ne remet pas la dette à ses propres débiteurs « 32 son seigneur l'appelle à lui et lui dit : “Serviteur mauvais, toute cette dette, je te l'ai remise parce que tu m'avais supplié, 33Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton co-serviteur comme moi-même j'ai eu pitié de toi ?” »

[6] On le trouve à d'autres endroits : « Je suis le vrai cep, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi et qui ne porte pas de fruit, il l'enlève » (Jn 15, 2) ; «Marie-Madeleine … voit que la pierre est enlevée du tombeau… “Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau” » (Jn 20, 1)

[7] Chez Luc, quand Jésus enseigne ce que nous appelons le Notre Père, il y a simplement "Père" et non pas "Notre Père", en Luc 11, 2 : «Il leur dit: Quand vous priez, dites: Père! Que ton nom soit sanctifié; que ton règne vienne…»

[8] Ce passage vient du cours de J-M Martin à l'Institut Catholique de Paris en 1979-80.

[9] De même, chez les bouddhistes, de même, le mot dharma désigne la Loi qui régit l'univers, l'enseignement du Bouddha, les phénomènes…

[10] Prononcer "rata".

[12] L'exemple le plus souvent cité c'est celui du mot "chair" entre les versets 13 et 14 du prologue de l'évangile de Jean. Voir  Jn 1, 13-14, le retournement du mot de chair. Quid de l'incarnation et de la création ?

[15] Lors d'une formation de catéchistes à la paroisse d'Eaubonne, Louis-Marie Chauvet avait dit, d'après des notes d'un participant : « L'Église ne croit pas au "péché" mais au "péché pardonné". Voir la parabole du fils prodigue : le fils ne découvre la profondeur de la blessure qu'il a infligée à son père que lorsque le père lui ouvre les bras. Ce n'est que dans la relation d'amour avec Dieu qu'on découvre ce qu'est le péché. […] Il faut accepter de passer tels que nous sommes dans le bras de Dieu, nous laisser aimer tels que nous sommes. Le perfectionnisme chrétien est l'ennemi de l'Évangile… Dieu est un Dieu de miséricorde. »