PAROLE  ET CORPS

Jean-Marie Martin.

Article d' une revue p.386-392, 1983

 

Le plus souvent nous demandons à la lecture de nous informer rapidement. Et si cette attitude gardait la parole de nous toucher au corps ? Corps et parole s'éprouvent ou se manquent ensemble.

Suggérons de traverser patiemment une première partie qu'il serait suspect de vouloir s'approprier d'emblée (I).

Ce sentiment d'une parole étrangère et d'abord inassimilable nous conduira à éprouver et mesurer sa distance d'avec nos idées usuelles et insouciantes du corps et de la parole (II).

Il nous sera loisible alors de reprendre un dialogue, toujours inachevé, avec « le Verbe devenu chair » (III).

 

I

Baptême du Christ

1. –  L'Évangile est ouverture d'un champ d'écoute, constitution du terrain de l'entente. Le couple devenu muet, les réciproquement fermés, ceux qui se tournaient le dos, Israël les nommait Ciel et Terre depuis que la prophétie s'était tue. Et ce que ces mots évoquent pour nous s'évanouit dans une plus grande inconsistance encore. Or l'Évangile est leur réouverture mutuelle, et les évangiles s'inaugurent par les « cieux ouverts » lors du baptême du Christ, et pas une nouvelle « habitude » entre Ciel et Terre. Saint Paul entend là la reprise du commencement dans lequel « Dieu créa le ciel et terre », la « récapitulation des choses qui sont dans le Ciel et des choses qui sont sur la Terre ». Or ce nouveau rapport laisse paraître l'espace médian, qui n'est que leur nouvelle amitié, jadis effacée. Ce champ se nomme l'Esprit (pneuma), il se donne à entendre comme Voix et à voir sous la figure corporelle d'une colombe. Parole et Corps sont ici la même chose en tant qu'ils disent diversement l'espace, la qualité de relation mutuelle des deux premières choses. Cette qualité est la proximité : « Tu es mon fils bien-aimé », à quoi nous répondons « Notre Père qui es aux cieux » c'est-à-dire désormais au proche, en dépit de l'effroi bien moderne qui donne à imaginer les cieux comme espace infini, à éprouver les autres non comme le prochain, mais comme le lointain.

2. –  Nous avons assorti notre glose d'un vocabulaire anthropologique, car Ciel et Terre ne se lisent par là comme termes de notre cosmographie, scientifique ou imaginaire. Les anciens n'avaient pas réduit le monde à être un objet à mesurer et à maîtriser, mais l'homme reste partie-prenante de ce qu'il nommait. Ainsi la symbolique universelle parle-t-elle du couple homme/femme dans le couple Ciel/Terre. Il en va de même dans notre Nouveau Testament ; les deux versets de Genèse s'y échangent :

– « Dans le commencement Dieu créa le ciel et la terre » (Gn 1, 1) ;

– « Faisons l'homme à notre image… mâle et femelle il les fit » (Gn 1, 27).

Le rapport de forces, sous les figures de la réduction ou de la séduction, perpétue une fermeture mutuelle entre les hommes et les femmes, révèle la rupture en chacun de sa part masculine et de sa part féminine, et fait dériver dans le corps propre ce qui s'annonçait comme l'adversité du Ciel et de la Terre. Il y va d'une maîtrise sur la différence originaire. Oublier cette différence entre dans le discours masculin et abstrait de l'égalité spécifique de nature, s'est fort bien accommodé en Occident de l'effective oppression des femmes dans la société et de la part féminine en chacun. Perpétuer cet oubli dans un discours « féministe » ne change rien à l'affaire.

On connaît la symbolique paulinienne du Christ et de l'humanité appelée (ekklêsia), comme reprise dans l'image du mâle et de la femelle. Les textes de Paul si hâtivement vilipendés attendent encore un lecteur habile à déjouer les multiples méprises.

Mais revenons dans le champ ouvert par le baptême de Jésus. La colombe y joue la partition féminine corporelle de la parole. Dans la mystique juive la colombe est associée au « gémissement ». Cri et gémissement sont attribués à l'Esprit comme parole pré-articulée à partir de quoi la parole vient, dans le texte de Rm 8, 15-27. La note féminine et l'allusion à l'enfantement s'y laissent déceler. Mais c'est en Jn 16, 21sq que ces thèmes sont repris comme « l'heure de la femme ». Plainte et joie, parole féminine qui est le corps. Pâtir et jouir, corps qui est parole.

Qu'on ne se déçoive pas trop vite de pareilles attributions. La femme, justement susceptible, s'y entendrait comme confinée à la maternité, à la plainte et au balbutiement. Or, consentir à ce sentiment fortifie la « mauvaise » parole masculine, aussi impérieuse que vaine. C'est parce que cette parole règne sur nous et en nous, en deçà de toute conscience, que nous risquons non seulement de nous méprendre au discours des Écritures, mais de nous en tenir à un sentiment de radicale étrangeté.

 

II

 

1. – Si l'on a pris la peine de lire jusqu'ici, on a laissé se développer un discours étranger à la parole que nous tenons tous les jours et au lieu que nous habitons nativement. Avoir éprouvé confusément cette étrangeté nous a déjà tenus dans un rapport au texte, mais il importe de mesurer sa différence, sous peine de n'être pas touché par lui en notre parole.

La question « corps et parole » est précédée chez nous par un long atavisme de pensée. Depuis longtemps l'homme a reconnu pour son propre quelque chose comme la parole. Puis il s'est spécifié comme « vivant ayant la parole », traduit ensuite par « animal rationale », vivant doué de raison. À cette définition, correspond à la composition « physique » de corps et âme, bientôt pensée comme juxtaposition de corps et de pensée, et nous ne sommes pas quittes de telle histoire, nous qui savons obstinément distinguer le biologiste et le psychologue, l'acousticien et le linguiste.

Ces distinctions réputées évidentes sont pourtant tenues par le discours plus ou moins explicite que nous apprenons avec le dire de notre langue. Nous opposons le voir, qui montre l'immédiateté du corps, à l'on-dit, parole à vérifier. Nous pensons que la science inspecte, et que le dit de la foi, par exemple, qui est seulement « es auditu », donne son opinion sur ce même réel. Or, cette position est déjà tenue elle-même dans un discours répartiteur. Opposer le réel et la parole ne se fait que dans une parole, et le débat n'est pas entre le réel et la foi, mais entre deux discours : la parole atavique et la parole de Dieu.

2. – Lorsqu'une parole a disjoint le corps et la parole, elle oublie son propre empire et fait venir le corps en premier. À lui tout le poids du réel, il produit la parole, une parole qui parle à son propos. Mais en cela corps et parole sont également manqués. Nous disons parfois que les symptômes du corps contredisent les discours que nous tenons. Le corps est ici le lieu de la vérité, et le discours celui de la dissimulation, de l'idéologie, etc… En réalité en disant que le corps contredit, il a été justement avoué comme parole. Mais on reconnaît la fermeture mutuelle du discours « masculin » et de la parole obscure du corps. Ainsi se révèle à l'intérieur de chacun la disjonction de la parole impérieuse d'une part, et d'autre part du pâtir aliéné, souffrance inavouée ou joie honteuse.

En devenant « scientifique » et dominateur le discours sur le corps risque d'être la mauvaise parole masculine, d'autant qu'il se dissimule comme discours et s'entend, dans son principe, comme transparent au réel. Devant tel discours, le corps n'a d'autre issue que d'« être mal dans sa peau », et d'en réciter les multiples symptômes. Et pourtant, dira-t-on, ce discours soigne, il a suscité une prodigieuse faculté de guérir et de soulager. Qui peut sans légèreté oublier son efficacité ou négliger l'immense espérance qu'il soulève ? Ne suffit-il pas d'ajouter à ce discours et à sa pratique constituée une autre parole, qu'on dira « humaine », une qualité de présence, quand du moins l'urgence du service en laisse le loisir ? Il se peut que nous ne puissions rien de plus, mais le même ensemble qui soigne véritablement est aussi ce qui perpétue en levant une mésentente peut-être inguérissable, sinon par l'écoute qui accomplit la remise du manque.

 

III

 

1. – Comment entendre l'autre parole, telle est désormais notre question. Autre non pas en tant que culturellement étrangère, mais en tant que disant la nouveauté encore inouïe et instaurant une nouveauté d'être. « Entendre le Nouveau » traduit ici foi en la Résurrection, deux termes qui s'entre-appartiennent comme premiers mots de l'Évangile.

C'est entendre qui donne de voir. Marie-Madeleine au tombeau ne voit Jésus vivant que pour avons entendue de lui son propre nom de Mariam. La parole précède, comme dans la Genèse, de façon non dissimulée : « Dieu dit : que la lumière soit ». En nommant et appelant, la parole instaure l'espace de présence, constitue le corps de présence qu'elle était déjà. Il faut attendre des premiers mots de la foi qu'ils soient un dire qui fait corps. Originairement corps est parole et parole est corps. À ce point le « et » de la question corps et parole recelait l'important, et de son intelligence dérive le sens renouvelé des deux termes. On comprend aussi que nous ayons substitué à la demande d'un article sur corps et parole, le titre de Parole et Corps, car bien qu'ils soient deux modes de la présence, c'est entendre qui donne de voir.

Or, nous avons trop habité autrement ces mots pour éviter une pause réflexive. Nous avons employé le terme de présence pour dire le corps et la parole. C'est aussi le sens originaire de notre verbe être. Il faudrait apprendre patiemment à penser le corps comme ce par quoi je me présente, à moi et à autrui, par quoi je suis au monde. Mais parce que notre « ce » est déjà entendu comme le démonstratif d'un quelque chose pensé comme substance, il faudrait recourir à ce que notre grammaire elle-même reconnaît comme le moins préconçu, le moins défini de ses modes, l'infinitif. Le corps, c'est se présenter, être-vers, nom de la relation constitutive. D'entrée, saint Jean nomme le Christ Parole, et Parole (tournée) vers Dieu, parole adressée. « Et la parole devint chair » (1, 14). Ne nous hâtons pas d'introduire ici une autre dualité de la parole et du corps pour rabouter analogiquement divinité et humanité sur le mode esprit/corps. Parole et chair sont deux dénominations parmi d'autres de l'indicible présence du Ressuscité, qui se confesse sous la dénomination de Gloire. « Et nous avons contemplé sa gloire. » Les dénominations de la mystique juive pour la présence sont accumulées dans ce verset 14 : la Plénitude, la gloire, l'habitation, la chair qui est le pain du ciel. Chair et gloire sont inséparables, car la chair donnée est ce qui constitue la présence vivifiante. De là s'entendent les dénominations qui précèdent, aspects multiples du même, et non parties composantes, tous introduits par « devint » : parole qui est le diamètre de ce qui devint, vivre qui donne de vivre, lumière dont l'être est de luire. Venir qui dit encore être-vers, vers ceux qui le refusent ou vers ceux qui le reçoivent, accomplissant ainsi la Présence. Et les dénominations intègrent à chaque fois l'aspect, le regard comme partie-prenante : « nous avons contemplé » est intérieur à ce que dit le mot de gloire. D'où l'insistance johannique sur le témoignage, lieu d'avènement de la vérité, témoignage céleste du Père et témoignage terrestre du Baptiste.

Ainsi Parole et Corps sont entendus à partir de la même expérience indicible, et l'expérience n'est pas déprise du dit. Aux multiples « Je suis » qui jalonnent l'évangile de Jean, correspondent des verbes qui sont tous des verbes du corps et qui disent, à chaque fois sous un aspect, le tout de l'être-chrétien : entendre, voir, toucher, se lever, venir, manger, boire, etc… « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont tâté de la parole de la vie… » (1 Jn 1, 1-3). Parole ici s'entend de la présence du corps de Résurrection donnant lieu aux diverses prises. Mais entendre et voir viennent dans leur ordre, ils sont ressaisis ensemble dans la « contemplation » et sous-tendus par la « corporéité » originaire qui s'exprime comme toucher de la main. Nous disions que la voix entendue et la figure vue nomment diversement l'originaire espace ou relation. On peut se demander si l'iconographie traditionnelle, qui à la voix inscrite et à la figure de la colombe superposent la main, n'entend pas signifier le plus originaire par quoi tout « tient ». Même nos langues recèlent dans leurs racines impensées la référence au tact pour dire les multiples modes de la présence et de l'être. Une parole nous « touche ». Par elle on s'entre-tient, comme aussi bien de manger nous entretient ou nous main-tient. Main-tenant. Mais la main ne dit pas d'abord un objet organique éventuellement utilisé à signifier métaphoriquement une fonction. Elle dit toujours déjà l'agir même : une belle main signifiait une belle écriture, non pas au sens de la chose écrite, mais un bel écrire qui signait comme man-nière l'être en son plus propre. La main dit aussi le tout et le plus propre de l'homme.

2. – Tous les mots sont des mots du corps, y compris celui que nous traduisons par Esprit, aucun ne désigne la partie d'un humain composé, ni ce que nous appelons un organe conçu comme partie intégrante. La planche anatomique, qui est notre discours implicite sur le corps, n'est pas, dans les textes bibliques, provisoirement insuffisante ou naïve. Elle n'a pas lieu. Ce que dit notre mot de corps n'y a pas place. En revanche l'auto-compréhension de l'homme s'énonce par des mots et des expressions appelées à jouer des répartitions qui ne se superposent pas aux nôtres.  Ainsi : la chair et le sang, la chair et l'os, la langue et le cœur, le cœur et les reins. Il faudra nommer surtout la chair et le souffle, qui sont généralement des modalités adverses et non pas composantes, la « pnoe » et le « pneuma » distingués comme souffle court et ample Respir.

Le mot même de corps a cependant chez saint Paul une grande importance, mais il n'y joue ni la part composante de l'homme, ni la métaphore corporative qu'on lui attribue. Il parle dans le rapport Tête-Corps, l'En-Tête, comme on a traduit l'« au commencement » de Genèse, en quoi se tient la Totalité. Cette structure subtile donne lieu à une intelligence du Christ par rapport à l'humanité convoquée (ekklêsia), et aussi de la relation entre l'homme et la femme, comme à une implicite lecture de l'être humain. En fait, la relation globale de l'humanité à Dieu, la relation d'un homme et une femme, ce qui constitue l'être singulier ne sont pas des questions disjointes, si bien que, en deçà de la métaphore corporative, il s'agit toujours de la qualité de relation ou d'espace que nous évoquions en commençant. Il y va de cette sub-ordination, que l'on traduit par soumission, et de cette sub-audition, que l'on traduit par obéissance. Mais tant que le préfixe « sub » est pensé dans le tenant de nos rapports de force, outre qu'on expose le texte aux plus légitimes refus ou aux méprises les plus aliénantes, on manque la parole comme originaire entendre et le corps comme originaire avoir-lieu, et cette mégarde dérive dans la fermeture mutuelle de l'homme et de la femme, et perpétue la dualité de la parole et du corps.

D'être tenues et gardées dans la Parole donnerait aux réalités les plus diverses de notre foi d'avoir sens vif. Ainsi, par exemple, l'Église et l'Eucharistie.

Nous ne sommes pas d'avoir été fabriqués, mais appelés. Notre nom propre dans la bouche de Dieu est ce qui nous donne lieu et nous constitue en tant qu'écoute qui répond. Ainsi de tous les hommes pour autant qu'ils sont. Ce qui s'en professe se reconnaît comme Église, espace de la parole qui évoque et simultanément convoque, car paradoxalement c'est par notre plus propre que nous sommes les plus proches. L'écho de la parole qui évoque et convoque a le trait de la parole qui invoque : la mise en œuvre de cette écoute nous met en marche vers l'assemblée pour la prière. Elle nous ouvre l'oreille pour la Parole et la bouche pour le pain. Le pain lui-même, comme le corps qu'il entretient n'est que dans la parole, celle qui dit « ceci est mon corps ».