Voici l'homélie faite par Jean-Marie Martin lors du deuxième jour de la retraite qui avait pour thème "Le signe de croix signe de la foi" qui a eu lieu à l'Espace Bernadette, Nevers 2010.

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Introduction à la messe et Homélie

 

L'écoute de la parole s'achève et s'accomplit lorsque l'écoute (la foi donc) se fait prière, ne parle plus sur Dieu mais à Dieu, et le jet de regard intérieur va plus loin que ce que nous entendons dans l'écoute. Ne prions pas notre idée de Dieu mais prions Dieu au-delà de ce que nous en savons. La prière nous permet de toucher là où Dieu peut en « sur-débordement par rapport à ce que nous pouvons penser ou désirer. » C'est la prière que Paul fait dans son épître aux Éphésiens.

Pour ne pas nous disperser trop et garder l'opportunité, je retiendrai de chacune des trois lectures que nous allons faire un mot ou une petite phrase simplement parce qu'elles consonnent avec les choses que nous sommes en train de méditer.

 

Gn 18, 1-10a

philoxénie d'Abraham, ChagallAux chênes de Mambré, le Seigneur apparut à Abraham, qui était assis à l'entrée de la tente. C'était l'heure la plus chaude du jour. Abraham leva les yeux, et il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui. Aussitôt, il courut à leur rencontre, se prosterna jusqu'à terre et dit : « Seigneur, si j'ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t'arrêter près de ton serviteur. On va vous apporter un peu d'eau, vous vous laverez les pieds, et vous vous étendrez sous cet arbre. Je vais chercher du pain, et vous reprendrez des forces avant d'aller plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur ! » Ils répondirent : « C'est bien. Fais ce que tu as dit.»

Abraham se hâta d'aller trouver Sara dans sa tente, et il lui dit : « Prends vite trois grandes mesures de farine, pétris la pâte et fais des galettes. » Puis Abraham courut au troupeau, il prit un veau gras et tendre, et le donna à un serviteur, qui se hâta de le préparer. Il prit du fromage blanc, du lait, le veau qu'on avait apprêté, et les déposa devant eux ; il se tenait debout près d'eux, sous l'arbre, pendant qu'ils mangeaient. Ils lui demandèrent : « Où est Sara, ta femme ? » Il répondit : « Elle est à l'intérieur de la tente. » Le voyageur reprit : « Je reviendrai chez toi dans un an, et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. »

Col 1, 24-28

Frères, je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous, car ce qu'il reste à souffrir des épreuves du Christ, je l'accomplis dans ma propre chair, pour son corps qui est l'Église.

De cette Église, je suis devenu ministre, et la charge que Dieu m'a confiée, c'est d'accomplir pour vous sa parole, le mystère qui était caché depuis toujours à toutes les générations, mais qui maintenant a été manifesté aux membres de son peuple saint. Car Dieu a bien voulu leur faire connaître en quoi consiste, au milieu des nations païennes, la gloire sans prix de ce mystère : le Christ est au milieu de vous, lui, l'espérance de la gloire ! Ce Christ, nous l'annonçons : nous avertissons tout homme, nous instruisons tout homme avec sagesse, afin d'amener tout homme à sa perfection dans le Christ.

Luc 10, 38-42

Alors qu'il était en route avec ses disciples, Jésus entra dans un village. Une femme appelée Marthe le reçut dans sa maison. Elle avait une sœur nommée Marie qui, se tenant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma sœur me laisse seule à faire le service. Dis-lui donc de m'aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée. »

 

La première lecture que nous avons entendue est celle aux chênes de Mambré que les Grecs appellent la philoxénie d'Abraham, c'est-à-dire l'accueil de l'étranger, l'hospitalité. Abraham accueille ces anges. Et de ce passage je vais retenir la dernière phrase : « Le voyageur reprit : “Je reviendrai chez toi dans un an, et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils.” » Nous avons évoqué la figure d'Isaac qui s'appelle lui aussi le fils un, le fils unique, titre dont hérite Jésus, et aussi le fils bien-aimé : « Tu es mon fils bien-aimé » est la parole que Dieu adresse à Jésus au Baptême.

La stérile est plus féconde que la féconde, elle est mère de plus d'enfants. En effet Isaac est le fils unique de la promesse car il est le fils qui a en lui la promesse de cette descendance nombreuse comme les galets de la mer et les étoiles du ciel[1]. Ce sont beaucoup de choses qui sont reprises à propos de Jésus, et qui nous invitent à entendre que Jésus n'est pas simplement un parmi d'autres même s'il s'est fait un parmi d'autres, et qu'il est au cœur de l'humanité l'homme essentiel, l'Adam Qadmon, l'homme premier. Cela pose Jésus dans un rapport immédiat à l'humanité.

Chez Jean il n'est jamais question de Jésus sinon dans une double relation : d'une part relation au Père, et d'autre part relation aux siens, c'est-à-dire à l'humanité que le Père lui a donnée. Ceci est important aussi chez Paul.

 

Dans la deuxième lecture, consonant avec ce que nous avons aperçu déjà et que nous allons revoir, ce sont les expressions fondamentales de Paul qui se trouvent dans la phrase : « le mustêrion qui était caché à toutes les générations, mais qui maintenant a été dévoilé. » Nous avons ici cette symbolique de la semence qui contient en elle tout le développement à venir : c'est la semaille (la semence). Et la moisson eschatologique est l'accomplissement plénier des choses.

L'Évangile se présente comme un dévoilement de quelque chose qui avait été tenu secret, d'une certaine façon au peuple d'Israël déjà, mais surtout à la totalité des nations. Désormais les siens sont tous les hommes. À nous de prendre acte de cette christité répandue dans l'humanité, séminalement, ayant une vocation à s'accomplir en se dévoilant. Voilà la structure de pensée, la considération qui est première lorsqu'on aborde l'Évangile au singulier.

Marthe et Marie, par Jean de Milan 1366

Pour ce qui est de l'évangile de saint Luc, nous avons cet épisode de Marthe et de Marie. Ce n'est pas tellement écrit selon l'usage qui en a été fait pour mettre en rapport la vie active et la vie contemplative : certaines seraient vouées à la vie active, certaines autres seraient vouées à une vie purement contemplative – c'est moins cela que le fait que Marthe et Marie sont probablement les deux mains de chacun d'entre nous, la contemplative et l'active. Mais d'autre part si Marthe est quelque peu, non pas vitupérée mais remise à sa place, c'est plutôt pour la récrimination, c'est-à-dire que ce qu'elle fait, elle ne le fait pas pleinement de bon cœur, alors que Marie agit selon son cœur.

Enfin cela me fait penser à un mot de Jean selon lequel c'est peut-être Marie qui fait le vrai service du Christ en l'écoutant.

Le mot de Jean se situe à la fin de l'épisode de la Samaritaine (Jn 4) qui est partie dire aux gens : « Venez voir celui qui m'a dit ce que j'ai fait » et pendant ce temps Jésus discute avec ses disciples qui ont acheté des nourritures, ça aussi c'est un état provisoire de l'être disciple. Les disciples lui disent « Rabbi, mange » et Jésus, après une première réponse qui suscite une méprise, leur dit cette phrase étrange : « Ma nourriture est que je fasse le désir (la volonté) de celui qui m'a envoyé et que je mène à terme son œuvre. » Ce qui le tient en vie c'est cela. Et prendre acte de cela c'est l'œuvre de Marie, de le faire et de nous le dire.

Ces phrases mériteraient d'être examinées en rapport avec ce que je viens de dire dans la deuxième lecture. En effet faire (c'est-à-dire laisser s'accomplir) la volonté du Père c'est porter à terme son œuvre : la semence c'est la volonté ou le désir, et l'œuvre accomplie est l'accomplissement de cette même semence, le moment de la moisson. Pour faire voir que dans des langages légèrement différents, les mêmes structures fondamentales de pensée se trouvent chez saint Jean et chez saint Paul.

Voilà ces quelques réflexions qui sont en opportunité avec les choses que nous méditons et que nous avons encore à réentendre.



[1] Gn 15.