Voici l'homélie faite par Jean-Marie Martin lors du cinquième jour de la retraite qui avait pour thème "Le signe de croix signe de la foi" et qui a eu lieu à l'Espace Bernadette, Nevers 2010.

Pour lire, télécharger, imprimer, c'est ici : Mt_13__1_9

 

Jr 1, 1. 4-10

Paroles de Jérémie, fils de Helkias, l'un des prêtres qui étaient à Anatoth, dans le territoire de Benjamin.

Le Seigneur m'adressa la parole et me dit : « Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t'ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les peuples. » Et je dis : « Oh ! Seigneur mon Dieu ! Vois donc : je ne sais pas parler, je ne suis qu'un enfant ! » Le Seigneur reprit : « Ne dis pas : "Je ne suis qu'un enfant !" Tu iras vers tous ceux à qui je t'enverrai, tu diras tout ce que je t'ordonnerai. Ne les crains pas, car je suis avec toi pour te délivrer, déclare le Seigneur. »

Puis le Seigneur étendit la main, il me toucha la bouche et me dit : « Ainsi, je mets dans ta bouche mes paroles ! Sache que je te donne aujourd'hui autorité sur les peuples et les royaumes, pour arracher et abattre, pour démolir et détruire, pour bâtir et planter. »

Mt 13, 1-9

Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord du lac. Une foule immense se rassembla auprès de lui, si bien qu'il monta dans une barque où il s'assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles :

« Voici que le semeur est sorti pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D'autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n'avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt parce que la terre était peu profonde. Le soleil s'étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D'autres grains sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D'autres sont tombés sur la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu'il entende ! »

 

 Homélie

 

Voici qu'il est question de semence dans le texte de Matthieu, et il était déjà question de semence dans le livre de Jérémie. « Avant même de te former dans le sein de ta mère – donc avant cette gestation, cette naissance, donc avant le temps – je t'ai connu (je t'ai voulu). » Et c'est cela en nous qui est voulu, connu de Dieu, le nom qu'il nous donne en secret, que nous ne connaissons pas, qui est véritablement notre semence.

 

Dans la parabole évangélique il est donc question de semence. Ce qui est semence ici c'est la parole, la parole qui est entendue ou non entendue, qui germe ou ne germe pas. “Entendue” traduit la phrase finale : « Que celui qui a des oreilles, qu'il entende ».

À la suite de cette parabole Jésus dit quelque chose sur les paraboles en général, donc sur la façon d'entendre les paraboles. Si vous lisez, vous serez étonnés parce qu'on croit assez souvent que les paraboles, c'est fait pour dire de façon simple des choses que tout le monde puisse comprendre. Mais non ! Les paraboles sont dites en sorte qu'on ne les entende pas[1] d'abord ; car une chose qui n'appartient pas à notre monde quotidien ne peut être dite dans notre monde quotidien que sur un mode incitatif à la pensée.

Entendre la parole de Dieu, c'est faire un chemin : c'est d'abord se méprendre… et ensuite cela ouvre une connaissance qui n'est pas une connaissance plaquée sur nous mais qui est le produit en même temps de notre terrain (de notre nous-même) et de la donation de Dieu au moment (à l'heure) où il le donne.

Et puis, à la suite de notre texte, il y a ce qu'on appelle l'explication ; mais ce n'est pas une explication, c'est une invitation à méditer, à penser quel sens était secrètement tenu, sens auquel on peut finalement aboutir au terme de la méditation de la parole. Nous n'aurons pas occasion de le lire puisque ce serait le texte de demain mais il est supplanté par la fête de sainte Marie-Madeleine, qui est aussi une circonstance heureuse.

Il faut apprendre à lire une parabole. J'ai des exemples : dès le IIe siècle il y a des gens dans le milieu sectaire (dans une secte par rapport à la grande Église) qui lisent la parabole de la façon suivante : « Mais qu'est-ce que c'est que ce Dieu-là, il ne fait même pas attention à la façon dont il sème ! Un Dieu qui se respecterait ne se risquerait pas à perdre la semence sur le chemin, il ne sèmerait pas sur des ronces, etc. » Eh bien ça, ce n'est pas lire la parabole, parce que la parabole n'est pas faite pour cela. Une parabole a une visée, il faut détecter la visée.

Il y a une parabole de semence aussi que nous lirons samedi, la semence qui croît d'abord et ensuite va apparaître l'ivraie. J'étais amené à lire ce texte ici, dans la Nièvre, aux vacances précédentes, et on en parlait au bistrot avec les hommes qui étaient venus à la messe et ils disaient : « Laisser pousser l'ivraie et attendre que ce soit le dernier moment de la moisson pour faire le tri et le partage, non, il y a une autre solution : employer des engrais systémiques. » Ceci aussi est dit dans une perspective qui n'est pas celle de l'auteur de la parabole.

Donc il faut voir l'axe, la volonté. Par ailleurs tous les éléments d'une parabole ne sont pas susceptibles d'avoir signification par rapport à ce qui est visé. Donc nous allons plutôt essayer de lire dans ce qui est visé.

Dieu sème la parole. La parole n'est pas mise ici directement en rapport avec le fruit. La question, c'est : dans quoi sème-t-il, qu'est-ce qui recueille la semence ? Autrement dit nous sommes invités à méditer sur ce qu'il en est de notre oreille, sur notre façon d'entendre la parole, car la terre est la figure de ce qui recueille. C'est pourquoi il y a un développement sur entendre.

L'explication vous la connaissez sans doute, elle est dans la suite du texte.

Le semeur sème la Parole

Dans le premier cas la semence est semée sur le chemin et les oiseaux viennent. Les oiseaux qui viennent, c'est le diabolos, c'est l'adversaire qui s'empare des semences qui seront donc sans fructification. Ce thème est très intéressant parce qu'on le trouve d'une autre façon chez saint Paul : la falsification de la parole par le menteur, par le diabolos, c'est en Rm 7. Dieu adresse une parole à Adam, la parole qui dit : « Tu ne mangeras pas de l'arbre, du jour où tu en mangeras tu mourras », ça c'est la parole semée. Mais cette parole n'arrive pas à l'oreille d'Adam au sens où elle dite par Dieu parce qu'entre-temps elle est falsifiée[2]. Il y a la parole de Dieu et la reprise par le diabolos qui donne une interprétation de la parole, et qui en fait, de parole donnante (car toute parole de Dieu donne ce qu'elle dit), une parole de loi, si bien que la parole arrive falsifiée. Vous avez ici le commencement de la critique de l'interprétation de la parole de Dieu comme loi (nomos), chez saint Paul.

Souvent, effectivement, entre la parole de Dieu et ce que nous en entendons, il y a beaucoup d'intermédiaires, il y a de la falsification, de l'errance ; et comme dit Paul, cela désœuvre la parole, la rend inactive. Toute parole de Dieu fait ce qu'elle dit : il dit « Lumière soit », et « lumière est » ; mais il dit « Tu ne mangeras pas » et ça mange quand même, qu'est-ce que c'est que ça ? Qu'est-ce qui est intervenu entre-temps ? On dit que c'est la liberté, mais ce n'est pas la question de Paul. Ce qui est en question, c'est que le véritable sens du « Tu ne mangeras pas » est falsifié, on en fait une parole de loi et du même coup une parole de menace si je n'obéis pas à la loi ; et on en fait une parole qui interprète celui qui la dit comme un jaloux, comme quelqu'un qui veut se garder jalousement pour lui l'arbre, donc le fruit. Et alors je vois Dieu comme une sorte de compétiteur. Souvent nous sommes tentés de cela : c'est lui ou moi. Alors que notre rapport à Dieu est un rapport à un autre, mais n'est pas un rapport compétitif sur le mode sur lequel nous pensons toi et moi selon notre natif. Nous sommes nativement compétitifs, la jalousie est radicalement inscrite en nous. Donc la parole de Dieu est ainsi falsifiée, c'est le premier cas.

Le second cas prend en compte aussi la façon dont l'Écriture, la parole de Jésus, est entendue. C'est une parole qui a sans doute enflammé bien des gens mais qui n'ont pas donné suite. Donc c'est “le peu de terre”, et ça vient tout de suite. Et on voit bien que, dans la première Église, c'est un souci : la permanence, la fidélité, la constance dans l'écoute de la parole.

Le troisième cas, c'est la parole qui tombe dans ce qui va l'étouffer. Il y a des tas de choses qui nous retiennent (l'appât du gain, les plaisirs, toutes les choses qu'on énumère ordinairement) et qui nous dissuadent d'entendre véritablement la parole.

Reste à souhaiter que nous puissions être une bonne terre, que la parole en nous donne du fruit à raison de 100 ou 60 pour 1 ; mais 30 pour 1 c'est déjà bien ; et souhaiter que nous ayons des oreilles pour entendre.



[1] « Ses disciples lui demandèrent ce que signifiait cette parabole. Jésus répondit : “ Il vous a été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu ; mais pour les autres, cela leur est dit en paraboles, afin qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en entendant ils ne comprennent point.” » (Lc 8, 9-10)