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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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19 décembre 2013

Masculin féminin chez st Paul (Thèmes d'une symbolique), article de J-M Martin paru dans Christus n° 129 en 1986

Jean-Marie Martin, spécilaiste de saint et saint Paul, nous initie à la symbolique qui se trouve chez saint Paul

 

Masculin féminin chez saint Paul

Thèmes d'une symbolique [1]

 

Soupçonner notre écoute de Paul.

Saint Paul impose aux femmes soumission et crainte dans le couple, silence et voile dans l'assemblée. On ne l'absout pas de ces griefs en distinguant de son message ce qui relèverait de mœurs et d'usages périmés. Son texte s'en trouve déchiré, un texte tissé du haut en bas en symbolique du masculin-féminin.

Mais en attendre immédiatement des normes éthiques et disciplinaires dénote le même manque d'égards pour une parole plus distante de nous que notre suffisance ne souffre de le reconnaître. Entendre Paul ne va pas sans soupçon sur nous-mêmes.

Soupçonner notre façon d'entendre le rapport homme-femme.

Les champs où il s'agit pour nous d'homme et de femme se laissent délimités comme une biologie de la fécondité, une érotique du plaisir et une sociologie du pouvoir. À cela s'ajoute le statut plus incertain d'une éthique devant dire les devoirs et les droits. De plus, subsiste aujourd'hui une autre région, une logique, qui a défini l'humain de telle sorte qu'homme et femme y soient sans différence, individus spécifiquement égaux. La moindre de nos questions prend place, et donc sens, dans cet ensemble, même non-dit.

Entendre les mots de Paul à partir de la Nouveauté qui travaille son texte.

Or les mots de Paul prennent site dans un autre paysage. Pour lui, la différence homme-femme n'est pas subordonnée à une définition de la nature humaine (« ni homme ni femme » de l'épître aux Galates ne supporte pas ce sens). Rien ne précède la grâce, donation de l'imprenable. Les mots majeurs de Paul doivent être approchés avec circonspection, car la méprise du meilleur donne lieu au pire. Ces mots demandent à être entendus à partir d'où ils sont dits, à partir de la Nouveauté qui travaille son texte et qui doit travailler notre écoute.

Le mot majeur est grâce, « rendre grâce pour grâce » (« eucharistia » pour « charis ») ouvre l'espace des prétendues « parties morales » de ses épîtres. Or la grâce y dénonce la revendication du « salaire » et l'urgence de la « dette », autant dire la secrète violence du droit et du devoir, et donc de notre mode d'être à l'éthique, à la loi. Quand on a prêché le droit, fût-il droit de l'homme, et le devoir, fût-il devoir conjugal, on n'a pas encore entonné le premier mot de l'Évangile.

Malheureusement, la seule alternative au droit est trop souvent pour nous l'arbitraire en sa violence pire, jeu de la force qui séduit ou réduit, et les mots de Paul se perdent aussi dans l'acception psychologique de l'érotique et du pouvoir.

Le langage de Paul articule une symbolique du masculin-féminin.

Ni psychologique, ni formellement éthique, le langage de Paul articule, dans un sens qui reste encore à éclaircir, une symbolique du masculin-féminin. À titre d'indication provisoire et en dissuadant de tout concordisme, pensons qu'il y va de quelque chose de comparable à ce qu'ailleurs on nomme yin et yang. Or nommer par mâle et femelle les premières choses, cela dérange notre mode usuel de pensée. Concepts régionaux de l'animalité, ils ne pourraient qu'orner métaphoriquement les premières articulations de notre logique. Concepts de l'humanité spécifique, ils n'ont pas l'ampleur cosmique de ce qu'évoquent Ciel et Terre, car nous avons appris à nommer le monde à partir d'ailleurs que de notre être-au-monde. Enfin notre idée de l'homme comme indivisible individu s'oppose à ce qu'en sa plus intime unité il soit en lui-même réconciliation nuptiale.

Ces traits pourtant caractérisent le discours de Paul. Nous les développerons en nous attardant à trois expressions opportunément choisies : 1. « soumission » ; 2. « mâle et femelle » ; 3. « une seule chair ».

 

1°) Soumission.

a) Sub-ordination.

Il n'est d'être que co-ordonné, de pensée que symbolique.

Ce mot sub-ordination résume ce qui discrédite souvent la pensée de Paul : le prétexte à se faire complice de toutes les violences, la pire morale conjugale. Or loin de dire un précepte ou un conseil domestique, il est d'abord… une structure grammaticale, la syntaxe incontournable de toute sa pensée, au diamètre de tout le dicible, a la dimension de notre verbe être. Être est toujours être-à, vivre est vivre-pour, mourir est mourir-à. Il n'est d'être que co-ordonné, de pensée que symbolique. Pensée de la distance, du lieu ou du lien unifiant en conjoints ceux que nous rencontrions d'abord comme les disjoints.

Notre pensée, comme notre phrase, s'appuie sur le sujet, posé d'abord dans son unité inerte. Pour entendre Paul, il faut peser sur le verbe, qui tient ensemble deux choses. Or cette activité co-ordonnante est toujours sub-ordination : il n'est que régir, avoir-la-loi-sur, ou être-esclave-de, être-adonné-à (voir par exemple Rm 7, 1-4).

Le mot qu'on traduit par "soumission" parcourt tout le dicible.

Ainsi le mot hypotaxis que l'on traduit par soumission se décalque du grec comme sub-ordination . La syntaxe est ici hypo-taxe.

Le mot s'explicite en forme verbale en 1 Co 15, 25-29 où Paul avoue sa référence aux Psaumes 8 et 110 : « il a sub-ordonné la Totalité sous ses pieds ». Comme le mot de subordination parcourt toute l'ampleur du dicible, il nomme aussi bien le rapport du Christ à Dieu que celui de l'esclave au maître, que celui de l'ennemi à son vainqueur.

 Deux références : Commencement pour ciel-terre ; Image pour mâle-femelle.

Ce mot de subordination est voué à nommer singulièrement l'unité des deux premières choses. Deux références régissent un grand nombre de textes : « En commencement Dieu fit le Ciel et la Terre » (Gn 1, 1) ; « En image… il les fit Mâle et Femelle » (Gn 1, 27). Commencement et Image, qui sont des noms du Christ (cf Col 1, 15 et 18), traduisent insuffisamment le sens des mots arkhê et eïkon à nos oreilles, mais prenons-les pour indices d'une structure commune, de ce qui tient ensemble à chaque fois les deux termes (ciel-terre et mâle-femelle).

Il est vrai que ce repérage reste pour l'instant purement formel : à analyser le sens résiduel des mots ciel et terre dans le cours de notre histoire, on se demande ce que disent les chrétiens quand il proclame « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre », chantent que « le ciel et la terre sont remplis de ta gloire », et prient « Notre Père qui es aux cieux » et « qu'il en soit sur la terre comme au ciel ». Les deux couples ciel-terre et mâle-femelle échangent donc en outre la circonstancielle fortune de nous être aussi insignifiants l'un que l'autre.

Commencement (ou Tête) et Image disent la même activité unifiante.

Chez Paul parfois les deux couples échangent leur vocabulaire. En Col 1, 15, le Christ se dénomme « image en qui la totalité a été créée au ciel et sur la terre » ; puis ensuite il est « Commencement » et « Tête du corps qui est l'Église » (1, 18). Le mot Tête indique cet échange. On sait qu'il est la racine du mot hébreu que l'on traduit par commencement en Gn 1, 1, et il se retrouve dans l'expression « homme, tête de la femme », qui ouvre les pages essentielles à notre propos : 1 Co 11, 3 et Eph 5, 23 entre autres.

La symbolique tête-gloire régit la symbolique homme-femme.

Cependant, parfois, une distance se creuse entre Commencement et Image, traduit en rapport Tête-Gloire. Tête se dit par rapport à ce qui vient ensuite, gloire par rapport à ce dont on manifeste la présence, dont on devient le « corps ». Les deux mots continuent à dire l'activité unifiante, mais l'une du point de vue de l'unifiant, l'autre du point de vue de l'unifié. Ainsi l'homme-mâle est « image et gloire de Dieu » (1 Co 11, 7) et « tête de la femme », la femme est gloire de l'homme-mâle, mais ne se « découvre » pas comme tête. La symbolique tête-gloire régit la symbolique homme-femme.

Subordonner nomme verbalement l'unité des deux choses. Commencement et Image, bien que de forme substantive, disent la même activité unifiante. Les entendre en infinitifs nous rapprocherait d'eux.

L'union de ciel-terre (ou homme-femme) est dite lumière, leur divorce ténèbre.

La mariée, ChagallCette unité des deux se nomme aussi lumière, plein, esprit. Ce en quoi ils apparaissent comme les disjoints est ténèbre, vide, « chair ». Tous ces mots disent les deux qualités antagonistes, les deux distances entre homme et femme : l'union et le divorce.

Par un glissement l'homme devient tête, et la femme ténèbre.

Ainsi le Christ est la tête, l'unité de l'ensemble homme-femme. Mais par une subtile rotation de l'axe lumière-ténèbre (mode de la réunion) sur l'axe homme-femme (les termes réunis), l'homme en vient à désigner la Tête, et la femme la ténèbre. Le concept de féminité tend à garder une suspecte affinité avec le faible, le perdu, le ténébreux. Bien sûr, nous reviendrons sur ce point.

 

b) Rature.

Rien de ce que nous avons relevé jusqu'ici ne laisse apparaître la Nouveauté qui travaille la syntaxe de Paul, et qui lui impose une rature essentielle. Rien n'est dicible sans subordination. Nous serions bien avisés de reconnaître que tout est rapport de force et que l'érotique n'échappe pas à cette loi.

L'Évangile réside dans l'opération de surpassement.

La Nouveauté elle-même ne se dit pas sans subordination, mais raturée. L'Évangile ne réside pas dans les mots, ni dans la syntaxe native, mais dans l'opération jamais acquise, qui leur impose un sur-passement. Le symbole est hyper-bole, mot qui, lui, appartient au vocabulaire de Paul.

Quand en Rm 6, 18-19 il dit : « Vous êtes devenus esclaves de la justice. Mais je parle selon l'humaine manière… » il ne se ravisse pas petitement après une quelconque bévue. Il vient de dire la subordination essentielle, et les termes de sa rature ne sont pas médiocres : il a parlé selon la chair et non selon l'Esprit de la Nouveauté. Et cela ne fournit pas un vocabulaire meilleur, car une fois la critique posée, il reprend son discours incontournable. Un exemple entre autres.

La question des rangs masculins et féminins dans la célébration en 1 Cor 11.

L'exemple de rature qui conclut à notre sujet se trouve en 1 Co 11, le fameux passage sur le voile des femmes : « 11Excepté que ni la femme n'est sans l'homme, ni l'homme sans la femme dans le Seigneur». On pourrait montrer l'ordonnance rigoureuse de cette page que certaines critiques tiennent pour composite. La question ne se posait pas ici du rapport entre un homme et sa femme, mais des rangs masculins et féminins dans la célébration, de l'essence de la masculinité et de la féminité. Il s'exprime en subordination. Mais vient la rature : « 12De même que la femme est tirée de l'homme, ainsi aussi l'homme à cause de (est essentiel à) la femme mais c'est la Totalité qui est de Dieu ». La rature accomplie, Paul reprend son discours incontournable.

La symbolique du voile.

Nous reviendrons sur cette rature en Eph 5. Mais achevons ici la lecture de 1 Co 11. Nous avons acquis plus haut que la femme ne s'y « découvre » pas comme Tête. Le rapport Tête-Gloire régissait le rapport homme-femme. Or ceci rencontre la symbolique du voile. On sait qu'elle est fondamentale, elle donne lieu même au mot essentiel de ré-vélation, et elle se réfère à la symbolique végétale du vêtement.

Or ici la symbolique homme-femme régit et inverse le sens du voile : l'homme manifeste sa dépendance (sa subordination) en se découvrant, la femme en se couvrant. Bien entendre que se couvrir ici ne concerne pas la honte ou la pudeur, ni en général la séduction. Le mot de honte dit ici la rupture d'unité[2], dont le contraire est la « gloire ». Par ailleurs le voile ne cache pas, mais il exalte la chevelure, gloire et féminité (v. 5b-6 ; 14-15). Le mot énigmatique du verset 10 : « il faut que la femme ait un pouvoir (= voile) sur la tête à cause des anges », ne se réfère nullement à Gn 6 comme séduction des anges par les filles des hommes, mais dit simplement que, l'assemblée étant constituée dans son ordre symbolique, alors elle est ordonnée aux « anges » de la prière et de la prophétie[3].

 

2°) Mâle et femelle.

Nous voici dans l'espace de Rm 1, 18-32. Mâle et femelle ne s'y prennent pas pour des concepts sectoriels de l'animalité, ni de la sexualité humaine, mais pour la différence symbolique dont l'unité s'énonçait en Gn 1, 18 : « mâle et femelle il les fit ». Ils disent les premières choses de l'humain. En Eph 5, ces mots désigneront immédiatement le Christ comme homme-mâle et l'humanité convoquée (Ekklêsia) comme femme. L'esquisse de cette unité unifiante de Dieu et des hommes se perçoit déjà ici.

L'entrée du péché dans le monde (Rm 1, 18-32).

Le contexte raconte en langage sapientiel l'origine du péché. Le péché est fermeture à la région du Don : « ils n'eucharistièrent pas » (v. 21). Vide, ténèbre, folie, disent diversement cette ignorance d'où découleront les multiples péchés (v. 21-22). Or dans l'exposé de ce découlement une surprise nous attend. Les trois moments s'y décrivent comme 1. Idolâtrie, 2. Homosexualité, 3. Prolifération de tous les crimes.

Il faut se laisser étonner par l'importance et la place spéciale accordée à l'homosexualité. On ne manque pas de soupçonner l'obsession paulinienne et de critiquer chez le « moraliste » une sévérité abusive et sélective envers ce que notre mentalité tend à tenir pour assez véniel au regard des crimes du troisième rang. Mais le recours à la psychologie de l'auteur ne fait pas droit au texte. La source littéraire du mot qui dit l'inversion se trouve au Psaume 106 où il s'agit de la première inversion, celle de l'idolâtrie.

1. Idolâtrie. L'inversion du cœur sur lui-même donne l'idolâtrie du pareil, de la statue d'homme ou de bête terrestre, et révèle ainsi le ciel comme colère (v. 18). Or dans l'anthropologie paulinienne le cœur s'accomplit en corps selon son penchant.

2. Homosexualité. À l'inversion du ciel et de la terre correspond dans le corps propre l'inversion du pareil sur le pareil, de la femelle sur la femelle et du mâle sur le mâle (v. 24-27).

3. Prolifération de tous les crimes. L'inversion sur le pareil suscitera toute la violence de l'humanité, qui est révélation de la colère de Dieu (v. 28-32).

Entendre la grande dimension symbolique du masculin-féminin.

Voilà un texte qui dit peu sur les questions pastorales de l'homosexualité, mais qui donne à entendre la grande dimension symbolique du masculin-féminin. L'entendre sectoriellement fermerait notre oreille à la critique paulinienne de notre inversion sur le pareil et nous priverait d'accéder à l'altérité constituante de nous-mêmes, de penser l'être à partir du Don.

Nous avons dit plus haut la primauté en Occident de notre conception spécifique de l'humain, où homme et femmes sont d'abord sans différence. De là l'identité se fait par individuation, ce qui, selon le mot de la logique classique, pose la différence du côté de la quantité, c'est-à-dire de la multiplication des pareils. Processus générateur de comparaison, de compétition, de rivalité, de jalousie. Il se pourrait que le défaut de symbolique fût une façon d'être au monde moins « innocente » qu'il n'y paraît.

 

3°) Une seule chair.

Nous voici conduit au texte le plus connu, et le plus suspect, en notre matière : Ep 5, 22-33 [4].

« 20Eucharistiez toujours pour tout au nom de notre Seigneur Christ, au Dieu qui est Père 21Soyez subordonnés les uns aux autres dans la crainte du Christ, 22les femmes à leurs propres maris comme au Seigneur 23puisque l'homme est la tête de la femme comme le Christ est la tête de l'Ekklêsia, étant lui-même sauveur du corps ; 24mais comme l'Ekklêsia est subordonnée au Christ, que de même les femmes le soient à leurs maris en tout.

25Vous les hommes, aimez vos femmes selon que le Christ a aimé l'Ekklêsia et s'est livré (donné) lui-même pour elle, 26en sorte qu'il la consacre, l'ayant purifiée dans un bain d'eau accompagné de parole, 27en sorte qu'il fasse se tenir devant lui l'Ekklêsia glorieuse n'ayant ni tache ni ride ni quelque chose de ce genre, mais qu'elle soit consacrée et sans tache. 28Ainsi les hommes doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Celui qui aime sa femme s'aime soi-même ; 29en effet personne jamais n'a haï sa propre chair, mais on la nourrit et la soigne, selon que le Christ l'a fait de l'Ekklêsia 30 puisque nous sommes membres de son corps.

31Pour cela l'homme quittera son père et sa mère et s'accolera à sa femme et ils seront deux pour être une seule chair. 32Ce mustêrion est grand et moi je le dis du Christ et de l'Ekklêsia. 33Outre que, vous aussi, vous êtes selon l'unité, chacun de même aime sa propre femme comme soi-même, et que la femme craigne son mari. »

 

Le contexte général (v. 15-21) oppose les deux « espaces » antagonistes dans des termes déjà entendus en Rm 1 : pour le premier, le vide de parole, la ténèbre, l'être insensé ; pour le second, l'accueil du don (« eucharistia » v. 20), et la subordination (v.21).

Le contexte immédiat, qui est la subordination de la femme à l'homme, reprend en positif ce que Rm 1 développait négativement dans le symbole de l'inversion.

Tout le texte est suspendu à la citation de Gn 2, 24 qui se donnent à la fin. Il est selon les Écritures, ici selon le secret (mustêrion) qui développe et accomplit sa dimension cachée (« il est grand »), quand il se dit du Christ et de l'humanité convoquée (Ekklêsia v. 32).

La citation de Gn culmine dans l'expression « une seule chair », traduction des Septantes, que Paul glose comme « un seul corps », à cause de l'acception négative que le mot de chair comporte dans son vocabulaire propre. Or « corps » est ici expliqué : « il faut que les hommes aiment leurs propres femmes comme leur propre corps ; qui aime sa propre femme s'aime soi-même » (v. 28). Voilà qui, à première écoute, scandaliserait nos discours étourdis et néanmoins pléthoriques sur l'autre.

La symbolique qui, dans son ampleur, enveloppait Dieu dans son rapport à l'humanité, traverse aussi ce qui est réputé le plus infime, l'indivisible individu, y révèle un soi-même à l'intérieur duquel la différence jouait déjà. Le même ne dit pas l'opacité du pareil, dénoncé en Rm 1, mais la dualité réconciliée qui s'esquisse en quiconque et se développe dans l'affective proximité du conjoint le plus « prochain ». Cette unité active creuse et comble la distance de Dieu et de l'humanité, de l'homme et de la femme, des pôles masculin et féminin en chacun. Dans son plus profond l'être est nuptial. Nul n'est purement mâle ou femelle.

Le premier nom de la nouvelle unité, de la sub-ordination accomplie, est aimer (agapê, v. 25). En réalité, Agapê nomme l'être de l'homme à la femme et aussi bien l'être de la femme à l'homme. Mais pour la même chose le vocabulaire se diversifie : amour chez l'homme, soumission chez la femme, ce qui laisse persister le malaise si nous revenons bonnement au texte. Notre amour est toujours un peu condescendant et la soumission signe de faiblesse. Mais si nous rejetons maintenant cette lecture psychologisante, il reste que la double dénomination d'une même chose doive être expliquée.

Le processus de symbolisation mis en œuvre dans le texte.

Selon le processus de symbolisation le « haut » s'efface comme disjoint et se donne reconnaître dans l'exaltation du « bas ». (C'est le processus inverse de la signification, qui monte d'un préalablement connu à la connaissance d'autre chose). La mort du Christ est symbole en ce que, se donnant lui-même (v. 25-27) il exalte l'humanité comme son corps de gloire. Cette « agapê » telle qu'il n'en est pas de plus grande consiste en la mort. De même la sub-ordination est l'effacement du bas comme disjoint. Dans cette lecture du texte, qui est selon sa « grandeur » première quand il est dit du Christ et de l'humanité convoquée, la situation pire à vue humaine serait plutôt celle de la masculinité…

La masculinité (le Christ) sauve, la féminité (l'humanité) est sauvée.

En outre l'humanité n'est pas accidentellement pécheresse. Rides et taches lui appartiennent (v. 27). Paul parle dans notre dispersion concrète et non en référence à une nature humaine abstraite et neutre. Il ne connaît de don qui ne soit concrètement réconciliation. Dans la théologie postérieure le discours du péché et du salut se trouve désaxé par la prédominance de la notion de nature.

Mais il suit de là que la féminité assume l'affinité suspecte avec le ténébreux dont nous parlions plus haut. Ce qui fait d'elle le lieu privilégié du salut par le Christ, « sauveur de son corps ». Son affinité avec la dispersion donnera chez Jean les grandes figures féminines de l'itinéraire vers l'eschatologie, où le temps se recueille et se repose : la Samaritaine, Marie-Madeleine.

La masculinité sauve, la féminité est sauvée. À notre oreille voilà qui reconduit la prédominance de l'actif sur le passif. Mais nous les pensons comme des disjoints, et la Nouveauté nous invite à penser un don qui ne soit par mode sournois d'assurer sa propre supériorité, la grâce qui donne de « rendre » grâce, la révélation du lien unifiant et non la plus perverse obligation. Il serait bon de méditer que dire et entendre, par exemple, au point de se calquer sur le chemin sommaire de l'actif et du passif, disent la commune ressaisie dans le même « espace », et tel que dire n'aille pas sans entendre et qu'entendre égale le dire.

L'enjeu de ces questions.

Dans ce qui précède nous avons parlé de masculinité et de féminité dans un sens apparemment abstrait. Nous avons parlé aussi de la symbolique Christ-Église, qu'il ne faudrait pas ranger hâtivement dans le chapitre "Ecclésiologie". Le texte précise en outre que cela s'entend concrètement d'un homme et de sa femme (v. 23).

Précisons l'enjeu de ces trois questions.

Par masculinité et féminité nous entendions l'autre concret, le corps de résurrection. Par symbole, l'activité salvifique ou unifiante du Seigneur. Jésus n'est pas ressuscité comme un mâle, mais comme la masculinité de l'humanité, de même qu'il n'est pas ressuscité comme un juif, mais comme l'Israël de toutes les nations.

Le passage de cet ensemble au statut de couple particulier demande un examen attentif : tel entendra volontiers ce qui est dit de l'humanité dispersée et réunie, qui regimbera s'il s'agit du statut d'une femme particulière au regard d'un homme. Le rapprochement ne s'entend là ni comme application morale d'une théologie, qui reconduirait à l'idée d'obligation, ni comme idéologie ecclésiale d'une pratique masculine, mais comme processus de symbolisation. Comme il y va de ce que nous croyons être l'intelligence pratique du texte, nous conclurons par l'explication de ce point.

 

Questions ouvertes.

La lecture de Paul nous a emmenés, semble-t-il, loin de nos questions et de nos pratiques. D'autres questions se sont ouvertes, où masculin-féminin reçoivent une autre ampleur et une autre profondeur, une autre qualité aussi, puisqu'en eux s'exprime la Nouveauté chrétienne, le Don de l'imprenable.

Nos propres questions s'en éclairent autrement. La « mauvaise » masculinité, qui appartient au jeu des forces, est déboutée de sa prétention, dans l'Église et dans la société, à tirer de ces textes un « droit » qui confirmerait la violence de la force acquise en déguisant sa qualité. La lutte des femmes et leurs revendications de droit y chercheraient aussi vainement une caution.

La liberté qui s'arrête à la liberté de l'autre est un moindre mal, l'inévitable gestion du pire. Ne pas l'avouer comme tel marquerait que l'on n'a pas entendu la voix de la liberté qui croît à la mesure de la liberté de l'autre. Mais que savons-nous de cette liberté-là, qui est l'insu et l'autre de nous-mêmes ? Elle est notre rapport le plus secret à Dieu. Et notre rapport à Dieu s'évanouirait en rêverie, s'il ne se laissait pas jouer dans notre rapport à notre plus proche « prochain ».

                                                                                           Jean-Marie MARTIN



[1] Cet article écrit par Jean-Marie Martin est paru dans Christus n° 129 en 1986 p.39-48. Des sous-titres ont été ajoutés ainsi que Ep 5.

[2] Ce que saint Ignace appelle dans les Exercices spirituels la « confusion de soi-même » (48). De même, dans la Genèse, l'homme ne se cache pas parce qu'il a honte, mais à cause de la rupture d'unité qui lui survient par suite de sa rupture avec Dieu. C'est l'qu'il veut cacher. La honte est seconde. (NDLR)

[3] Le voile "révèle" la relation de toute l'humanité à Dieu : perdue et retrouvée. Dans l'assemblée la femme est modèle pour l'homme qui vit cette unité perdue et retrouvée sous un autre mode : la tête découverte. (NDLR)

[4] Voir sur le blog le message Ep 5, 21-33 (subordination homme/femme) ; 1Cor 11, 7-11 (voile sur la tête de la femme): où ce texte est longuement médité.

 

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