Oreille, Fr

« Comme Jésus était en train de parler, une femme éleva la voix au milieu de la foule pour lui dire : “Heureuse la mère qui t'a porté dans ses entrailles, et qui t'a nourri de son lait !” Alors Jésus lui déclara : “Heureux plutôt ceux qui entendent la parole de Dieu, et qui la gardent !” » [1]

 

C'est le dernier jour de notre retraite et j'ai choisi de faire passer la prière par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie. En effet, curieusement, l'Évangile m'y poussait de façon paradoxale puisque Jésus est dans la figure de celui qui prend distance d'avec sa mère. Le fait d'être né ou d'avoir été nourri par elle n'est pas cela qu'il recherche.

Cette distance prise ici par Jésus à l'égard de la famille, au sens banal du terme, est une constante dans les évangiles, sans compter qu'il était un adolescent fugueur, qu'il a déclaré un jour, entre autres, qu'il fallait haïr son père et sa mère pour le suivre, phrase qui demande explication et suscite quelque étonnement quand on l'entend ainsi. En saint Jean, aux Noces de Cana, Jésus prend de la distance par rapport à la requête de sa mère, donc cela dès le début de l'évangile. Et puis, la façon dont il est parlé de la famille (des frères et sœurs, et de la mère), à la fin des Noces de Cana et aussi au début du chapitre 7, n'est peut-être pas ce que nous aurions attendu. Il pourrait se faire que la sainte famille machin, comme disait Brassens…

En réalité il y va de la structure native d'être ensemble qu'est la famille, comme il y va de la structure d'être ensemble de la société civile, ou du royaume. Les termes de roi et royaume sont assumés par Jésus, mais ils sont d'abord dénoncés au sens usuel du terme. S'ouvre un sens nouveau qui est donné à ces termes[2].

Pendant cette retraite nous avons longuement médité sur la paternité de Dieu, mais celle-ci n'est pas la simple attribution à Dieu, de ce que nous appelons "père" au sens courant du terme. Ce n'est pas de cela qu'il est en question ici.

Dieu a toujours été dénommé par rapport à des ensembles constitués. Or ni la famille native (même la Sainte-Famille), ni les royaumes de la terre ne sont quelque chose comme le royaume de Dieu, ni les communautés ne sont à penser de façon communautariste par exemple. De nos multiples façons de vivre la relation constitutive – tout cela c'est des relations constitutives – il y a d'abord une dénonciation de leur suffisance qui est posée par là.

 

En effet Marie elle-même n'est pas louée ici parce qu'elle fut la mère charnelle de Jésus, ou parce qu'elle l'a nourri d'elle-même. Non. Mais c'est pour la glorifier davantage par quelque chose de plus essentiel : « Heureux plutôt ceux qui entendent la parole et qui la gardent. » Et elle est la première à entendre et à garder la parole. En ce sens voilà qu'un nouveau type de relations s'instaure, et que c'est là la relation définitive constitutive. On peut revenir auprès de sa mère, mais après la distance prise, après la dif-férence entendue.

Marie est louée de façon remarquable : entendre la parole et la garder. C'est aussi ce que nous avons essayé de faire au long de ces jours. C'est l'attitude fondamentale du disciple que de s'asseoir aux pieds, aux pieds du maître – j'allais dire au pied de la lettre – et d'attendre, d'attendre d'entendre, et d'entendre, et de garder, de tenir en garde et en soin cela qui est ainsi entendu. Cela nous avons essayé de le faire dans ces quelques jours. Il faudrait que ce fut pour nous une attitude qui demeure, que nous prenions habitude et goût à fréquenter, assister, habiter la parole.

« Si vous demeurez dans ma parole, vous commencez à connaître la vérité et la vérité vous rendra libres. » Amen.

_colombe_paix



[1] Cette homélie a été donnée à la fin de la retraite de Saint-Jacut, le mercredi 11 octobre 2008. Il s'agit de l'évangile du jour. Référence de la dernière citation : Jn 8, 31. Pour savoir qui est Jean-Marie Martin : Qui est Jean-Marie Martin ?  . Sur la distance de Jésus par rapport à Marie aux Noces de Cana, lire la transcription d'un week-enddans le tag ; JEAN 2. CANA.

[2] J-M Martin parle de crucifixion des mots. Voir le message du blog : L'opposition chair-pneuma. La crucifixion/résurrection du langage.