"Qui décide quoi" est le dernier mot de ce poème et il en est la clef. En effet, comme Jean-Marie Martin le dit dans son commentaire, son poème évoque les "décisions" entre deux mots. Pour lui, mettre en évidence les "décisions" sur lesquelles nous vivons est une tâche prioritaire et ses poèmes mettent cela en œuvre.

Il a parlé plusieurs fois des grandes décisions : 

  •   « Les grandes décisions, c'est-à-dire les grandes coupures entre les mots majeurs sont constitutives d'un espace culturel. Tous nos discours sont articulés par des grandes décisions. Mais quand je parle de "décisions" ici, je ne parle pas des décisions que nous prendrions, mais des décisions que l'on prend pour nous, c'est-à-dire que notre moment de culture, le contexte qui se propose à nous, a pris pour nous avant tout examen. Par exemple on peut noter deux tendances à propos de la "foi" qui se répartissent suivant une décision qui est constitutive de la pensée occidentale, à savoir la distinction de l'intelligible et du sensible. Cette distinction est une coupure qui détermine un espace culturel, le nôtre mais qui n'existe pas dans l'espace culturel de l'Évangile.
       Nous vivons sur des deux, autrement dit nous vivons sur des distinctions. Une des tâches premières de la pensée humaine, c'est de distinguer, de discerner... et les dualités pullulent. Voici quelques-unes des répartitions qui appartiennent aux grandes symboliques de la plupart des traditions : le haut  /  le bas ; la droite  /  la gauche ; l'avant  /  l'arrière ; la lumière  /  la ténèbre ; ciel  /  terre ; masculin / féminin….

 

 

linge          Linge

   Quelque chose de clair et chaque
   coin de rue se lève nouveau.
   L'orage ne survit qu'en flaques
   et dans l'éclat d'un caniveau.

   On dit c'est le matin de pâques.
   L'homme en son cœur est comme il faut
   quand doucement la cloche attaque
   un bleu de bulle au cuveau.

   L'enfant qu'il fut voit les lessives
   d'antan où sa mère s'active.
   Une femme crie Assunta.

   La sur les terrasses de Rome
   le linge sèche et le jeune homme
   se demande qui décida.

 

 

Commentaire par J-M Martin

 

Ce poème a été lu dans le cadre de l'atelier poétique que J-M Martin a animé il y a assez longtemps, ensuite un débat s'est instauré avec les participants. Ne figure ici que ce que J-M Martin a dit. Comme ceci est transcrit à partir des notes d'une participante, c'est un peu lacunaire !

 C'est un poème que j'ai fait en une journée.
Le plus énigmatique est que la nouveauté et la mémoire sont mises en rapport avec le plus quotidien, à savoir le linge.
Le titre est très important, mais est-ce que le dernier mot n'est pas encore plus important : qui décide quoi ?

 "Un bleu de bulle au cuveau" – le cuveau est ce dans quoi on faisait la lessive.
Ce vers tranche par sa légère hardiesse. C'est ce à quoi aboutissent les deux premiers quatrains, et ce qui ouvre les deux tercets qui suivent.
Donc le bleu de bulle fait le passage, il décrit l'ébranlement d'une quiétude représentée par le bleu.

 

Il y a une sensation unique qui s'exprime à trois âges :

  • l'homme en son cœur
  • l'enfant qu'il fut
  • le jeune homme.

"L'homme en son cœur est comme il faut…" : les mots reçoivent leur tonalité du non-dit du poème. Et il y a des allitérations importantes dans ce poème.

 

femmes faisant la lessive"Sa mère s'active" : c'est l'indication d'une simultanéité de ce qui est visé. Et l'unité de tout ça est portée par le présent "s'active".

Deux femmes interviennent dans le poème et c'est très important : "mère" et "femme". Le linge lui-même est en rapport avec la féminité. Et la femme elle-même appelle un nom féminin, Assunta.

Autrefois la lessive était le lieu d'initiation des filles. Voir le livre d'Yvonne Verdier qui a étudié en sociologie toute la symbolique du passage masculin/féminin dans un petit village de Côte-d'Or jusqu'en 1940[1].

On peut se demander si l'interrogation du jeune homme n'est pas en rapport avec le féminin.

 

Dans le poème les choses s'entremêlent et sont des inverses.
Par exemple la lessive est intéressante parce qu'elle est aussi une référence à l'orage, et le poème lui-même commence par la fin d'un orage.

 

Tout n'est pas résolu par le poème lui-même, par exemple quelle est la place de pâques ?

"C'est le matin de pâques…". Le mot "pâques" n'a pas de majuscule…

Ce poème touche à quelque chose qui est la raison pour laquelle j'ai fait cet atelier. J'ai toujours été averti par la différence entre une symbolique apprise (par exemple la symbolique biblique) et une symbolique sauvage. L'imaginaire sauvage est ce qui en chacun survit de sa propre histoire.

Et ici est le lieu de décision entre ces deux choses-là. Or cette décision est au cœur de pâques :

  • pâques est la saison qui ouvre à toute une sollicitation spontanée de sentiments
  • et Pâques est quelque chose qui est appris dans une autre symbolique, en particulier la symbolique biblique.

Je dis imaginaire "sauvage" parce que le féminin représente chez moi la part d'un imaginaire spontané toujours en question par rapport à la symbolique apprise.

La symbolique spontanée est :

  • païenne
  • étrangère
  • sauvage.

Ce qui est sauvage c'est ce qui n'est pas pris dans le réseau d'une culture qui énonce. Les autres formes d'écriture donnent la priorité à une symbolique plus apprise. Ici, dans le poème, on a une symbolique plus individuelle.

Je me suis toujours posé cette question : il nous faut naître à un autre langage donc à une autre écoute que l'écoute native.
Et pour cela il y a un début : mes poèmes veulent voir comment "les deux" se rencontrent.
C'est pourquoi au début du poème l'orage nocturne est terminé, il ne survit que dans l'éclat d'une flaque : tout devient serein. Et c'est là toute l'ambiguïté du mot de pâques.

 

lingerieLe cœur non-dit du poème est le rassemblement de trois choses :

  • l'ébranlement de la sérénité
  • l'évocation de la lessive
  • l'évocation de la féminité.

Le poème dit cela et en même temps le "garde".

Le poème a son unité non pas de ce qu'il dit mais de ce qu'il garde. Il a son unité si ce qu'il dit est la monstration de ce qu'il garde, et cela est valable de toute parole.

 

Ce qui est à décider c'est le choix du spontané ou de l'appris.

Par exemple il y a le choix :

  • les marronniers de la place de pâques qui bourgeonnent
  • ou l'église.

Je plains les gens pour qui l'église n'est pas affinité du profond de l'expérience singulière, et inversement je plains ceux pour qui l'expérience singulière est le dernier mot.

 

Dans ce qui est en deçà de la parole dont je parle, il y a évidemment de la forêt et de la ville.

Au niveau du poème c'est la question entre ce qui relève du spontané (ville et forêt) et ce qui relève d'une parole unique : le sacré (la parole de Dieu).

C'est le débat entre la parole de l'Occident et une parole qui n'est pas de l'Occident. C'est une opposition que j'ai toujours pressentie, ce débat entre l'Occident et l'Évangile, c'est-à-dire entre "ce qui n'est pas régi par la parole première" et "ce qui est dans la bouche de la parole première". Tout ce qui n'est pas issu de la bouche de la parole première est sauvage et n'accède pas à entrer dans la ville qu'est la Jérusalem céleste.

C'est tout le débat à propos de "pâques" où le mot joue dans les deux sens :

  • la saison qui ouvre à une sollicitation spontanée de sentiments ; la ville païenne
  • la symbolique biblique de Pâques ; la Jérusalem céleste.

Le débat donne lieu à rencontre et pas forcément à synthèse. En effet je ne peux pas faire un poème sans puiser dans le singulier de mon histoire, et ça ne coïncide pas forcément avec une symbolique apprise. Je pars toujours du rapport "symbolique apprise /symbolique imaginaire".

Le poème se donne seulement la tâche de faire ce tri-là ; le poème n'est pas une thèse ; le poème fait état d'un espace de questions.

Il y a des éléments d'inquiétude dans le poème, l'ébranlement de la sérénité du ciel… mais le jeune homme, je le vois plutôt pensif, ne questionnant pas dans le contraire de la sérénité.

 

étendre le lingeDans les grandes traditions, il y a une symbolique féminine du linge…
Il y a un rapport du masculin au féminin qui est assez complexe.

Si on prend

  • pour le masculin, la parole première
  • pour le féminin, la parole issue de l'imaginaire spontané,

Et il faut voir que la parole première fait elle-même une différence entre femme et homme, et la parole sauvage aussi. Il y a donc quatre termes.

Je confronte deux ensembles de discours :

  • un discours (à ne pas entendre théologiquement) qui est la parole première ;
  • et un discours qui est ce qu'il est.

Quand j'avais sept ans, pour Pâques, j'allais chercher des marguerites énormes. J'étais donc encombré de féminin qui n'avait rien à voir avec Pâques… Mais une symbolique personnelle est moins facilement communicable.

 

L'énigme du poème ce n'est pas "qui décide" mais "qui décide quoi".

La coupure du poème joue sur un certain nombre de coupures :

  • orage / sérénité
  • sérénité / mémoire
  • masculin / féminin

La question "qui décide" est la même question que "qui fonde" au sens de "couper des répartitions". Entre autres choses, la décision est entre le masculin et le féminin. Le poème ne gagne pas à ce qu'on réponde…

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[1] Yvonne Verdier  (1941-1989) est une ethnologue française. Elle a participé à une enquête ethnographique collective sur le village de Minot (Côte-d'Or), dont elle a tiré le livre Façons de dire, Façons de faire : la laveuse, la couturière, la cuisinière, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1979, 347-[24] p.-[8] p. de pl. (ISBN 2-07-028246-5) (prix Broquette-Gonin 1980).