Voici deux textes extraits de deux rencontres animées par Jean-Marie Martin où a été évoqué le même texte de Heidegger : Pour servir de commentaire à Sérénité (fragments d'un entretien sur la pensée) qui est paru dans Questions III et IV, édition Tel Gallimard, p. 149-182

Le premier texte vient d'une rencontre à Nevers à la Pentecôte 2008 sur le thème Joie et Pâtir, à un moment où il était question de la foi. Le deuxième extrait vient d'une rencontre à  Saint-Bernard de Montparnasse sur la prière, vous aurez le contexte en allant voir le message LA PRIÈRE, 7ème rencontre. Jn 16, 16-28 : Première approche du texte. . A la fin figure un petit complément sur l'espérance.

 

Attente, nomination

Pour servir de commentaire à Sérénité de Heidegger

 

Martin Heidegger

 

 

Entendre, attendre ; l'attente pure

 

La foi, chez saint Jean, commence par entendre. Entendre est une autre façon de dire la foi. Entendre est à comprendre ici comme être ouvert à ce qui vient. Et même, pour préciser : être ouvert à la dimension de résurrection, ce qui veut dire ouvert à plus grand que l'expérience ne donne à voir.

Comme je suis sauvé par la parole qui est une parole donnante, si je n'entends pas, je ne suis pas sauvé. Et ceci peut poser plusieurs questions. Si entendre est entendu sur le mode acousticien qui est notre façon de penser la parole, bien sûr c'est absolument désolant pour tous ceux qui n'ont pas eu l'occasion d'entendre parler de Jésus-Christ. Mais la parole ne se pense pas à partir de l'acoustique.

La question du nom.

Pour le dire autrement, nul n'est sauvé sinon dans le Nom de Jésus. Mais justement, le Nom ne consiste pas essentiellement dans l'appelable du Nom, mais dans l'invisible du Nom. Autrement dit, l'essence de ce qui est proposé par l'Évangile ne se mesure pas intégralement à la conscience que je peux en avoir : je confesse et mon insu et l'insu de toutes choses.

Attendre.

Cette disposition d'ouverture est un attendre, car attendre est partie intégrante d'entendre. Si je dis que j'ai entendu, c'est que je n'entends pas. Entendre, c'est encore et toujours attendre. Et attendre désigne cette ouverture et tout son accomplissement dans "attendre l'inouï", c'est-à-dire attendre "plus grand que", qui est un des noms de la résurrection. Finalement, c'est ne pas attendre quelque chose. C'est quelque chose comme l'attente pure, l'attente qui ne sait pas ce qu'elle attend.

Le dialogue écrit par Heidegger.

À propos de l'attente, le texte peut-être le plus beau que je connaisse de Heidegger c'est un dialogue qu'il a écrit dans les années 1944. Il l'a publié plus tard sous le titre Pour servir de commentaire à Sérénité. La conférence Sérénité date des années 1955, le dialogue a donc été écrit bien auparavant. C'est un dialogue car dans un dialogue un auteur, surtout un philosophe rigoureux comme Heidegger, peut faire énoncer des possibilités de pensées multiples sans assumer la totalité de ce qui est dit. Or sans doute l'essentiel d'une pensée chez quiconque s'exprime dans « il se pourrait bien que ».

Découvrir les phrases de Heidegger qui commencent par « il se pourrait bien que », soyez sûrs que c'est l'essentiel.

Il y a donc un personnage qui est le professeur, qui est plutôt censé se mettre en rapport avec l'histoire de la philosophie. Il y en a un autre qui est le savant. En effet ce qui est en question aussi, c'est de mettre en rapport une pensée authentique et la pensée technologique sur le mode du savant. Et puis il y a un troisième personnage qui a pour tâche de dire les « il se pourrait bien que ». L'essentiel avoué de Heidegger c'est le professeur puisque c'est son métier, mais l'essentiel réel de Heidegger c'est l'autre personnage. Et même sa pensée peut circuler entre les trois, donc ça donne beaucoup de liberté.

La sérénité c'est ne pas attendre "quelque chose".

La sérénité est pensée par rapport à l'attente. La sérénité, c'est essentiellement attendre et c'est essentiellement attendre rien, ne pas attendre quelque chose, attendre sans savoir ce que j'attends.

C'est là que j'ai trouvé cette méditation qui est une méditation de philosophe, ce n'est pas un théologien, ce n'est même pas un bon lecteur de Jean quand il lui arrive de le faire. Je trouve que là il y a quelque chose d'éminemment incitatif à penser.

 

La question de la nomination

 

C'est entendre qui donne de voir.

Quand Jean dit au début de sa première lettre : « 1Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont palpé du Logos de la vie – c'est-à-dire de la parole de Résurrection. Et là il faut comprendre que ce n'est pas dans notre mode d'entendre, de voir ou de toucher, et que c'est même, d'une certaine manière, dans un sens fondateur, réservé à l'âge apostolique. Mais attention ! Il y a la suite du texte. – 3Cela, nous vous l'annonçons pour que vous aussi vous ayiez koïnonia (communion) avec nous… 4Et cela nous vous l'écrivons en sorte que notre joie – désormaisc'est à vous et à nous – soit pleinement accomplie. » Entendre, voir, toucher, ce sont des mots du langage de la sensorialité, mais ils ne sont pas voués ici à dire la sensorialité banale. Évidemment, l'instrument d'appréhension est mesuré à la chose à appréhender, et ce qui est en question, c'est la dimension de résurrection, le Logos de la vie.

S'insinue donc ici une différence entre la sensorialité banale et cette sensorialité "spirituelle" qui prend la place de notre distinction du corps et de l'âme. En quoi consiste cette sensorialité spirituelle ? Elle réside dans l'espace ouvert par la parole : je ne vois qu'à partir d'entendre, c'est entendre qui donne de voir.

D'une certaine façon, entendre, voir, toucher tels qu'ils sont employés ici désignent tous l'unique expérience de foi. Mais l'ordre n'est pas du tout indifférent. Autrement dit tout cela est suspendu à l'écoute de la parole qui dit : «Jésus est ressuscité. » Cette parole donne une perspective, donne de voir, et c'est la chose peut-être la plus décisive.

Nous croyons que nous manquons de morale ou de je ne sais quoi : ce n'est pas vrai ! Nous manquons de perspective ! Nous n'avons pas entendu une parole qui donne "perspective".

Donc la parole donne de voir. Cette vue est une "proximité à distance", c'est-à-dire que la "perspective" introduit de la dimension. Et cette dimension s'accomplit dans la vraie proximité, proximité qui, dans le texte de Jean, est dans la symbolique du toucher.

La question de la nomination.

Il y a là une sorte d'exercice qui est à reprendre à chaque fois. Et je ne peux pas trouver un mot de notre vocabulaire qui désignerait cette nouvelle région. En effet, tous les mots de notre vocabulaire sont issus d'une expérience qui est celle de l'espace et du temps mortel. L'annonce de la résurrection n'a pas de vocabulaire autre.

Et c'est là qu'intervient le mot de "nommer", c'est-à-dire que le nom a à voir avec ça. Mais par ailleurs ce nom, en tant qu'il est un nom banal, un nom quelconque, de sa propre vertu, ne nomme pas ! Toute la question de la nomination est posée ici.

Dans un autre groupe nous lisons un livre de Heidegger qui pose lui aussi la question de la nomination. Et c'est incroyable le nombre d'approches communes, peut-être d'ailleurs simplement à cause de l'exigence du questionnement puisqu'il n'est pas du tout soucieux de l'Évangile. Il s'agit de Pour servir de commentaire à Sérénité (fragments d'un entretien sur la pensée) : c'est un dialogue entre un professeur, un savant et un érudit. Heidegger a écrit ce texte dans les années 1944-1945, et il a repris certains éléments dans les années 1955-1960.

La question est : quelle serait une pensée qui penserait en mode propre, c'est-à-dire qui ne serait pas d'avance réduite à être la pensée qui représente et la pensée qui calcule ? Le but de Heidegger est de chercher. Et il y a un moment où il vient à dire que cela dont on parle, quand on le cherche dans ce cheminement de dialogue à trois, ne peut pas être représenté. C'est-à-dire qu'en lisant cela nous apprenons à lire quelque chose qui ne peut pas être représenté. Autant dire que nous avons l'impression de ne rien comprendre, puisque notre pensée est une pensée qui représente, alors que ce dont il est question ne peut être décrit. Et Heidegger ajoute : « Cela cependant nous pouvons le nommer. » C'est donc une pensée qui est tout entière suspendue à un nom, mais par ailleurs ce nom, en tant qu'il est un nom banal, un nom quelconque, de sa propre vertu ne nomme pas. Donc toute la question de la nomination est posée ici. Il me semble que quelque chose de cette réflexion de Heidegger peut être utile pour nous lorsque nous traiterons[1] du nom au sens biblique du terme.

 

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Complément.(extrait de la session Présence-absence) sur l'espérance..

« Nous sommes jetés en avant de notre avoir à être qui est de connaître Dieu comme il nous connaît. Nous sommes jetés en avant, ce qui ouvre cette autre dimension qui est aussi une dimension d'expérience, mais, dans son titre propre, une expérience d'attente. Nous l'appelons, par exemple, l'espérance, qui est toujours liée, surtout dans le vocabulaire paulinien, avec la notion de patience (hypomonê), endurer, patienter, attendre. C'est l'ouverture d'un attendre. Alors, de même que la foi n'est pas l'écouteadéquate à son objet,de même l'espérance, au sens théologal du terme, est une attente sans objet : attendre je ne sais quoi. « Tu ne sais. » C'est un attendre pur, une dimension d'un attendre pur. La foi est l'affirmation d'un "je ne sais"… »



[1] On est le 15 janvier 2003 J-M Martin traite cette année-là de la prière à saint-Bernard de Montparnasse, et à partir d'avril il médite sur l'expression « prier dans le nom ».