On trouve dans cet article une sorte de coondensé de ce que Jean-Marie Martin développe ailleurs, par exemple dans la suite des rencontres qui ont eu lieu à Saint-Bernard de Montparnasse sur La prière (tag LA PRIÈRE), en particulier 4ème rencontre. Jn 14, 1- 14 : Le chemin qui va du trouble à la prière Certains textes évoqués rapidement ici font aussi l'objet d'autres messages Jean 16, 16-32 : L'énigme ; la parabole de la femme qui enfante ; Jean 20, 1-9 : Marie-Madeleine au tombeau, puis Pierre et Jean ; Jn 20, 11-18 : Relecture à la lumière de Jn 16, 16-32. Le double retournement

Car article n'est pas facile à lire, J-M Martin le reconnaît lui-même dans une de ses interventions à Versailles : « J'ai écrit jadis un petit article dans la revue Catéchèse qui s'intitule "Prier avec saint Jean" où sont examinés des textes de saint Jean (chapitres 14, 16, 20 puis 12). J'aimerais vous aider à le lire parce qu'il est d'une précision qui le rend quasi illisible ! je veux dire par là qu'il y a dans ces 8 pages un bon mois de travail, et le résultat n'est pas très efficace : il faudrait un mois pour le lire !! Quand on me demande : "Pourquoi n'écrivez-vous pas un livre ?", la vraie réponse est là. Mon mode d'écriture n'est pas ajusté au mode moderne de lecture. C'est comme ça et je ne m'en plains pas

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Benn, lumière

 

Prier avec saint Jean

Article paru en 1983[1]

 

Il nous revient d'entendre la prière à partir d'où elle se dit dans le propre de l'Évangile, et selon le témoignage de Jean. Ce qu'évoque le mot de prière, il est loisible certes d'en préjuger à partir d'ailleurs, à partir de la vertu naturelle de religion comme dans la théologie classique, ou à partir d'un sentiment diffus repérable dans les religions. On penserait ainsi établir une prise commune minimale, qui permettrait la confrontation ou l'entente des grandes expériences religieuses de l'humanité. Mais, outre que l'Occident, qui n'est pas l'Évangile, impose par là le terrain de l'entente, le dialogue ne peut plus que spécifier les différences. Il s'agirait ici de dire le spécifique de la prière chrétienne, où johannique. Or le propre n'est pas à penser comme le spécifique. Et il se pourrait que le plus propre fût paradoxalement le plus proche. Il en va ainsi du Nom qui, du même geste, me donne de venir à moi-même et d'être ouvert à l'appel. Si le terme biblique de Nom nous reste si étranger, c'est que, en ayant aperçu le sens, nous nous obstinons néanmoins à le composer avec la tournure occidentale de la pensée. Nous manquerions ainsi l'intelligence de la prière et, en outre, si la prière était l'essence et la provenance du dialogue, nous serions joués au lieu précisément de notre « bonne volonté » œcuménique.

Les mots nous arrivent dans le tenant de questions. Qu'est-ce que la prière ? Si Jean ne pose pas cette question, ce n'est pas pour n'avoir pas accédé à la rigueur théologique, mais parce que la question « qu'est-ce que » constitue peut-être la première méprise. N'en concluons pas qu'il se tient dans l'expérience ou le sentiment, car ces mots mêmes signifient pour nous dans le tenant de notre banalité qui répartit entre l'intelligence et la « vie ». Il n'est pas en deçà de la théologie, mais en deçà de notre répartition entre théologique et « spirituel ». « En deçà » désigne ici le lieu originaire, où nous ne sommes pas encore parvenus, que nous ne tenons pas, et dont la recherche, sous la figure de la question « Où ? », dessine précisément le trait de la prière.

La question de la prière n'est pas chez Jean une question parmi d'autres. Tout s'y entend dans l'accueil de la Résurrection. « Nous avons contemplé sa gloire, gloire comme du Monogène, plein… » De là s'entend le Plérôme, le plein des dénominations de Jésus, les multiples « je suis » (la vie, la parole, le pain, la porte, etc.), qui sont autant d'aspects ou d'égards où nous sommes parties prenantes, mais qui s'égalisent pour autant qu'elles sont au plein d'elles-mêmes. À ces dénominations répondent les verbes d'accueil (vivre, entendre, manger, entrer…), et ces verbes se mettent en œuvre dans les récits que nous prenons pour des épisodes et qui, en fait, chiffrent et déchiffrent sous un aspect notre propre relation au Fils. Au verbe prier, demander, répond la dénomination du Nom, qui, en son plein, dit le tout de Jésus.

Du sein de cette plénitude, il nous importera de discerner où et comment émerge le mot même de prière (aitesis, demande). Ce mouvement vers la demande (I) nous le lirons en Jean 14. Un mouvement comparable se présentera comme l'heure de la femme (II), repéré en Jean 16 et repris en épisode en Jean 20 dans la figure de Marie-Madeleine ; enfin comme l'heure de Jésus (III) dans le chapitre 12.

Les notes qui suivent sont entendues comme indications pour la lecture, elles ne constituent pas un discours appelé à se tenir en lui-même ou à se substituer au texte. Elles exigent au contraire l'effective fréquentation du discours de Jean.

 

I – Vers la demande

 

Jean 14, 1-14

Le chemin du texte conduit au mot de demande, qui émerge en v. 13, et à la conclusion : « si vous demandez quelque chose dans mon nom, je ferai ». Cela commençait avec l'évocation du trouble. En fait, le texte accomplit le passage du trouble ou absence, à la demande ou présence, passage promis et contenu dans le mot initial : « que votre cœur ne se trouble pas » (v. 1).

Trouble

Comme le contexte de ces chapitres l'atteste, l'écriture de Jean prend soin d'une communauté abandonnée au sentiment de l'absence. Jésus mort est au cœur du discours chrétien. Et cette mort menace les disciples de n'avoir eux-mêmes pas « lieu ». Sont-ils gardés dans la main à qui ils avaient été remis ? Leur égarement risquerait même de se reconnaître opportunément dans la figure de Pierre en son reniement.

Ce manque radical s'exprime dans la question « Où ? », qui tend tout l'évangile de Jean. « D'où vient-il, où va-t-il » y articule la question christologique, mais il y va de mon trouble comme désorientation, de mon identité comme « lieu ». À la question posée par Pierre en 13, 36, « Seigneur, où vas-tu ? », la réponse : « là où je vais tu ne peux me suivre (akoloutheïn) » marque la rupture de la présence, le manque du corps, l'éloignement du lieu. « Que là où je suis, vous aussi soyez », l'évocation de la maison du Père, de l'habitation des multiples, du lieu propre, en versets 2 et 3, tout cela propose un nouveau sens de la Présence, celui qui se nommera demande.

Mais si nous sommes déjà tenus sous cette parole, elle laisse néanmoins place à la permanence de la question « où ». C'est elle qui s'articule dans les questions de Thomas, puis de Philippe. « Nous ne savons où tu vas. » Il y a là une nescience qui se retournera positivement et, dans cette tournure, sera un trait persistant dans la prière. Comment le texte traite simultanément de la question des rapports Père/Fils et de la question mort et résurrection de Jésus, se laisserait entendre si on apercevait qu'aller au Père (voie) est le même que constitue la présence de résurrection (venir à nous), et que dans le Christ (non encore vu par Philippe !), se montre tout ce qui se dit dans le nom de Père. Mais nous avons trop questionné selon d'autres chemins. Qu'il nous suffise ici de repérer que le premier moment du texte s'achève en professant l'unité du Père et du Fils.

Demande

L'unité du Père et du Fils s'exprime selon les trois thèmes, répétés depuis le chapitre 5 : être dans le Père, dire les paroles du Père, faire les œuvres  du Père. C'est par cette notion des œuvres que le texte conduit à la demande. Il ne posera pas la question de l'efficacité de la prière, puisqu'il parle à partir d'elle.

On passe par la mention « des œuvres plus grandes », où s'entend l'accomplissement du corps de Résurrection, la présence de Jésus aux dimensions de l'humanité, de « toute chair ». Par quoi son égoïté mineure (« le Père est plus grand que moi » ibid. 28) est égalisée au Père, attestée par lui en la Résurrection, en son aller au Père. Or le croyant est partie-prenante des œuvres majeures.

La demande intervient comme trait de l'œuvre, comme accomplissement de la présence. C'est l'aller au Père qui, constituant Jésus en son plus propre, le constitue comme notre accès. La notion de Nom, qui dit le propre et l'accès, comme la notion de « lieu » disait l'identité dans l'être-avec, la notion de Nom fait ici l'unité du texte avant d'être explicitement produite au v. 13.

« Si vous me demandez… je fais. » Les conditionnelles de Jean ne posent pas de conditions selon le mode de nos grammaires. Que nous demandions et qu'il fasse, dessinent deux traits du même. La demande est le mode de l'œuvre pour ce qui vient comme Don. Ce sens du don est commun à la demande et à l'action de grâces. Qu'on ne dise pas qu'on a réduit la question de la prière au traité de la demande. La demande attendue en 11, 41 se dit « eucharistô », « je rends grâce », et notre texte évoque le sens du don avant toute spécification.

Le verbe donner travaille le texte de Jean ; il émerge explicitement dix-sept fois dans le seul chapitre 17, mais il tend beaucoup d'autres mots. Or il demeure en cela le plus inentendu, il ne parle pas dans notre alternative intra-mondaine du donner ou du retenir, du recevoir ou de l'agir. Que son sens reste inouï nous est dit par Jésus lui-même : « je ne donne pas comme le monde donne. » (14, 27). Il recèle l'inouï du Christ, et la question de la prière s'en déplace à tel point que s'effacent nos débats les plus usuels sur prière ou œuvre, demande ou action de grâces, spontanée ou rituelle, vaine ou exaucée, part de l'homme et part de Dieu.

 

II – L'heure de la femme

 

Jn 16, 16-24

Ce texte parcourt un trajet comparable à celui que nous avons décelé dans notre texte précédent. Le trouble initial s'y nomme recherche (zêtêsis), il donne lieu également à question (érôtaô), et s'achève dans l'évocation de la demande (aitésis).

L'absence-présence se dit dans un mot énigmatique du Christ, qui donne lieu à débat entre les apôtres, à aveu d'ignorance (v. 18), à « recherche » et à désir de questionner (v. 19). Le juste embarras se marque en ce que la phrase énigmatique est intégralement reprise trois fois. « Un peu et vous ne me constaterez plus, en retour un peu et vous me verrez. » En dépit de certaines traductions, il est essentiel de ne pas négliger la différence entre les verbes grecs théôreïn (constater) et horan (voir). D'autre part ne pas introduire une notion de temps qui répartirait sans égard des épisodes successifs. Il y a un non-constat qui, en retour, est voir. Il y a passage, mais du constat qui est non-voir, au non-constat qui est voir. Cela correspond en nous à ce qu'est dans le Christ le passage au Père, à cette absence qui est présence de résurrection.

Ce passage, dans les disciples, des pleurs et plaintes à la joie – la tristesse qui devient pour la joie (v. 20) –, ce passage s'exprime ensuite comme l'heure de la femme, v. 21. Comme toujours chez saint Jean, le sens caché dans la parabole travaille le texte lui-même, de telle sorte qu'il n'y a pas une comparaison dont les termes seraient autonomes, mais que se vise ici immédiatement quelque chose comme la gésine de l'humanité. La tristesse dans l'imminence de l'« heure », l'affliction, puis l'oubli, et « la joie de ce qu'un homme est venu au monde », disons la production du Corps de la Présence.

Une telle joie rend caduque la question ; « vous ne me questionnerez plus ». En revanche, elle donne lieu à l'évocation de la demande, dans l'accès et la proximité du Christ, « dans mon nom ». Une demande qui est recevoir : « demandez et vous recevrez », et qui est l'accomplissement ou l'emplissement de la joie (v. 24).

Or cette gésine et cet enfantement fournissent tous les traits qui traceront la démarche de Marie-Madeleine dans sa recherche au tombeau, petite Marie sous la figure de qui se lit la quête de l'humanité et, sans doute, le chemin exemplaire de toute prière.

 

Jn 20, 11-18

Le chemin conduit d'un « constat » (v. 12 et 14) qui ne voit pas jusqu'au mot qui proclame : « j'ai vu le Seigneur » (v. 18). Les deux verbes que nous avions distingués sont employés ici sans méprise.

L'absence du corps, l'extériorité, les pleurs, la recherche, la question « où » ; les retournements du corps qui disent le passage, la conversion du regard : nous retrouvons rassemblés les mots mêmes de nos précédentes lectures.

La première étape s'y dédouble en deux phases, construites sur le même schéma : la quête du corps mort, puis la méprise valant sans doute pour ce constat qui nomme la méconnaissance du Christ dans sa dimension non ressuscitée. Nous retrouverons deux phases dans la deuxième étape : celle du voir et l'évocation différée du toucher.

Que la désorientation vienne à question en réponse à la question « qui cherches-tu ? » est un trait quasi rituel qui court en Jean depuis 1, 38. La bonne réponse est le renvoi de la question « où ». « Où demeures-tu », ici « où l'as-tu posé ». La mauvaise réponse, qui dit la volonté de prise, se lit, par exemple, en 18, 7 !

Ce qui opère le passage est la parole, car c'est entendre qui donne de voir. Et cette parole dit le nom, renvoie au plus propre du chercheur : « Mariam ». En 1, 38 sq, s'opérait aussi le passage du nom de Simon à celui de Képhas. C'est l'ouverture constituant la présence et donnant de voir le Corps.

« Ne me touche pas. » La montée au Père dit habituellement la résurrection elle-même. Comment lisons-nous : « car je ne suis pas encore monté au Père » ? C'est que l'œuvre n'est pas pleinement accomplie, la résurrection s'accomplira à tous les égards dans son recueil : « mais va dire aux frères… »

 

III – L'heure de Jésus

 

Jn 12, 27-30

Rien n'est dit de Jésus sinon dans son être pour nous.

La prière la plus « troublée » est rapportée à propos de la demande des Hellènes : « nous voulons voir Jésus ». À cette demande, il est répondu par une parole qui évoque de triple manière la mort-résurrection (v. 24-26). Or non content d'enseigner, Jésus accomplit ce passage sur le mode de la prière : « Maintenant ma psyché est troublée » (v. 27).

On retrouve les moments mêmes qui décrivaient notre prière : le trouble, la naissance de la question, la demande. La naissance de la question appelle ici une précautionneuse attention : la Parole descend jusqu'à la question : « que dis-je ? » (v. 27). Et l'aporie s'exprime à propos de l'heure qui est le sens même de l'être du Christ : « venir vers l'Heure ». N'être pas sauf de l'Heure, mais glorifié en elle, cela même relève d'une véritable demande.

« Glorifie ton nom. » Sous le terme de gloire se désigne la résurrection comme présence, l'être-avec de l'ancienne kabôd connotant la luminosité qui donne à voir. Le Nom est le propre du Christ, principe du proche, donné parce que reçu : ton Nom. De là prend sens : « que ton Nom soit sanctifié ». On pense aux passages parallèles. « Que ta volonté soit faite », mots qui ne s'originent pas à nos débats, mais à l'inexploré du Christ, si nous prions « dans le Nom ».

« Vint une voix du ciel. » Cette demande est toujours déjà dans l'exhaussement. La résurrection atteste le Christ, et cette attestation s'est figurée dans le baptême du Christ : « tu es mon Fils ». La théophanie de nos versets creuse ce qui était déjà délimité par la théophanie inaugurale, dans une arkhê qui manifestait l'initiative du Père : « je l'ai glorifié », et qui se dit désormais « je le glorifierai ».

Quelle distance entre « je l'ai glorifié » et « je le glorifierai » ? Ce dialogue est "maintenant" à cause de nous (v. 30), autre aspect du « pour nous » par quoi nous commencions. Et nous savons qu'il n'y a pas là de vain théâtre, mais qu'il dit authentiquement « je » dans son être pour nous.

Notre approche du texte est retardée par l'insistance de notre question « qu'est-ce que le Christ », dont la juste gestion a donné lieu à la dogmatique des natures et de la personne. Le texte s'y trouve exténué par une rapide attribution de la prière du Christ à sa nature humaine. Telle ontologie fait en outre la place pour les psychologies du Christ. Or Jean ne donne pas à s'extasier sur le fait que Jésus ait soif « comme nous », il donne plutôt à entendre que son désir de boire, même adressé à la Samaritaine, est à la mesure de l'eau vive dont il s'agit, du pneuma qui est sa Présence. C'est la Résurrection qui mesure même la mort du Christ. Se montre là une « humanité » bien en deçà de ce que ferme notre notion de personne, et dont la délimitation de notre notion de nature, pour juste qu'elle soit en son lieu, persiste dans un questionnement inadéquat à ce qui est en cause, et étranger au texte de Jean. Il y va corrélativement du sens du mot même de Dieu qui ne serait pas requis d'ailleurs que du visage du Christ (14, 9).

 

Pour poursuivre le chemin de prière qu'accomplit Jésus, il aurait fallu méditer la grande prière du chapitre 17. Mais il n'y va pas d'une « occupation » du Christ parmi d'autres. C'est son être même qui s'y montre et s'accomplit, l'être de celui qui, dès l'ouverture de l'évangile (1, 1) était dénommé Parole (tournée) vers Dieu, Parole adressée.

 

Ces lectures ne tourneraient pas en recherche exaucée, si nous les réputions théories spécifiques, si elles ne touchaient pas en vérité à ce qui s'y nomme notre nom propre, ou notre « lieu » propre, s'il n'y allait pas de notre désir. Leur originalité justement respectée, loin de spécifier pour une identité peureuse, libère pour une autre écoute des différences. Simplement, mettre en lumière la proximité du plus propre de cette parole et de notre plus propre, voilà par quoi nous voudrions conclure.

Le plus propre de la Parole réside dans le Nom, qui est l'être-même de Jésus, Nom qu'il ne cesse de recevoir parce qu'il ne le retient. Par là se déçoivent les volontés de prise : « ma vie personne ne la prend, je la donne ». La résurrection de Jésus ne survient pas comme une récompense éventuelle, elle est de la qualité même de sa mort, et cette qualité nous reste inouïe, car ce don ne se laisse pas penser comme l'alternative de notre accaparement : « je ne donne pas comme le monde donne ».

Le plus propre de nous-mêmes est distant de notre « je » usuel, il est notre nom dans le Nom, notre lieu dans la maison du Père. Par la prière, sens du don, nous accédons à être ce que nous sommes là. La prière accomplit, de sa propre qualité, la présence, ou le corps. Néanmoins en cela notre « je » usuel ne s'égare pas au bénéfice de quelque lieu rêvé. Sa juste distance d'avec lui-même ne s'y nomme pas oubli mais confession, ne s'y dénonce pas pour notre dépit mais pour le pardon. En ce mot se dit le plus inouï et le plus plein du don, le nom propre de Jésus, qui se traduit « Sauveur ». En lui se ressaisissent nos pronoms mal réfléchis.

Il reste que l'essence de la prière, reconnue dans l'identité de la mort et de la résurrection de Jésus, le trait unique de la vection vers le Père, qui se révèle attraction dès le principe, notre conscience de prier ne l'égale pas. Ici, comme dans les dialogues de Jésus chez Jean, l'adresse initiale ne délivre son sens qu'« après coup », après la traversée de nos multiples méprises. Comme dans l'apparition à Marie-Madeleine, se découvre parfois qu'il était déjà là, celui que nous ne connaissions pas.

 

Jean-Marie Martin

Enseignant à l'Institut Catholique de Paris