En 2001-2002, dans le cadre des soirées de l'Arbre à Saint-Bernard de Montparnasse, Jean-Marie Martin a fait une étude du "Je christique" – c'est-à-dire le "Je" de la dimension ressuscitée de Jésus – en se référant à saint Jean, à saint Paul et aux premiers lecteurs de l'évangile de Jean que sont les gnostiques valentiniens.

Dans la deuxième partie du chapitre précent J-M Martin a introduit le thème de l'un et des multiples déchirés, il y revient ici de façon générale en première partie et l'illustre par une première approche de la parabole de la vigne (Jn 17, 1-8) en deuxième partie. Au passage (début du II 4°) il explique ce qu'est une parabole évangélique, en particulier le pourquoi de son caractère scandaleux. Il reviendra sur la parabole de la vigne au chapitre suivant.

 

Chapitre VI

 

La question du Je christique

 

et la parabole de la vigne (Jn 15, 1-8)

 

 

 

I – La question du Je christique

 

a) Les trois points de référence concernant le "Je christique".

Nous sommes parvenus à distinguer trois points qui, de l'extérieur, peuvent paraître étranges et non justifiés, mais qui sont le produit de nos premières lectures.

1. Le rapport du Fils au Père.

Nous étions partis de l'étonnement que procure une expression comme « Je suis la lumière », « Je suis le pain », « Je suis la vigne » : le "Je" christique doit probablement n'être pas le je que nous assimilons à ce que nous sommes nous-mêmes, notre mode usuel de dire je.

Ce Je christique est d'une certaine façon médian, parce qu'il est toujours dans la relation à quelque chose d'antérieur auquel il s'adresse et qu'il invoque.

Le grand chapitre 17 est une prière où Jésus et "cela" sont dans un rapport de "tu" et de "je". "Cela" s'appelle Père, "cela" s'appelle ciel, mais ces mots, nous le savons, ne sont pas à entendre au sens selon lequel spontanément ils résonnent chez nous[1].

Même le mot de Dieu qui, dans notre langue, signifie le jour est un mot magnifique : dies, jour, est de même racine que deus ; et dios en grec est le génitif de Zeus. "Il y a dieu", "il fait jour". Bien sûr, ce mot est aussi la traduction d'un mot hébreu qui a une autre histoire, une autre racine. Je me demande pourquoi nous trouvons le sens de ce mot si évident. C'est si peu évident que c'est le mot réservé pour désigner l'Insu : « tu ne sais ».

Or "cela" – et c'est à dessein que j'emploie ce neutre – cela, le Je christique l'invoque. Et, probablement, le Christ ne peut dire "Je" que parce qu'il a entendu qu'on lui disait "Tu". "Je" n'est nullement une chose qui va de soi, il est toujours dans une relation, dans un ensemble.

Ce "je" et ce "tu" provoquent des réflexions qui ont de fortes chances d'être intéressantes parce que "tu" et "je" c'est quand même quelque chose d'essentiel dans notre parole. Cela signifierait que l'écoute et l'invocation sont ce qu'il y a de premier dans la parole. La parole n'est pas d'abord un discours qui disserte sur quelque chose ou qui énonce des opinions ou des sentiments. Si la parole était dans son fond prière, nous comprendrions qu'il y a là quelque chose qui sans doute, dans notre usage de la parole, fait défaut.

2. La dispersion du Je christique en dénominations multiples.

Nous avons vu également que ce "Je", indicible lui-même, se disperse en dénominations multiples, puisque le "Je de Résurrection" dit : « Je suis la parole », « Je suis le pain », « Je suis la lumière ». Comment entendre ces mots ? Quel rapport ont-ils avec l'unique Je en question ? Comment ce "Je" est-il rassemblant par lui-même de cette multitude de dénominations qui ne peuvent être entendues authentiquement que si elles sont référées à l'insu de ce "Je" ?

3. Le Je christique comme unité des déchirés.

Et enfin, la troisième zone de notre recherche nous reconduit à notre propre "je" : nos "je" multiples sont d'emblée, dans cette perspective, considérés comme déchirés, dispersés, et le Je christique a, par rapport à eux, une fonction de rassemblement. C'est la distinction johannique entre le Monogénês (le Fils Un) et les enfants de Dieu (les déchirés, les dispersés que nous sommes).

Remarque.

Ce sont donc des repères sur lesquels nous sommes revenus souvent, ils ne sont pas le fait de notre invention. Ils sont chacun le terme de lectures que nous avons déjà esquissées. Et nous savons que nous avancerons dans l'intelligence d'une de ces trois zones à la mesure où nous avancerons dans l'autre. Nous sommes donc constamment dans une attitude circulante, attendant par exemple qu'une intelligence de ce que veut dire « Je suis la parole » dise quelque chose sur ce qu'il en est de mon "je" natif, usuel, et vice versa.

b) Le texte de Jn 15, 1-17 et la question du Je christique.

Nous prenons aujourd'hui un texte de Jean au chapitre 15 et nous nous interrogerons ensuite sur la pertinence de ce choix par rapport à notre quête de l'année.

Je suis la vigne, icône XVIe s« 1Je suis la vigne, la vraie, et mon Père est le vigneron. 2Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il l'enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde afin qu'il porte plus de fruit. 3Déjà vous êtes émondés à cause de la parole que je vous ai dite. 4Demeurez en moi et moi en vous. Comme le sarment ne peut porter fruit de lui-même s'il ne demeure pas dans la vigne, ainsi vous si vous ne demeurez pas en moi. 5Je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit, puisqu'en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. 6Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme les sarments et il se dessèche. Et on les rassemble pour les jeter au feu et ils brûlent. 7Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, ce que vous voulez vous le demandez et cela sera pour vous. 8En ceci a été glorifié mon Père, que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez pour moi des disciples.

9Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon agapê. 10Si vous gardez mes dispositions, vous demeurerez dans mon agapê, comme moi j'ai gardé les dispositions de mon Père et je demeure dans son agapê. 11Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit pleinement accomplie. 12C'est ceci ma disposition, que vous ayez agapê les uns pour les autres selon que je vous ai aimés. 13Personne n'a plus grande agapê que poser sa vie pour ses amis. 14Vous êtes mes amis si vous faites ce pour quoi je vous ai disposés. 15Je ne vous appelle plus serviteurs, puisque le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelés amis parce que tout ce que j'ai entendu auprès du Père, je vous l'ai fait connaître. 16Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis et je vous ai placés pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure en sorte que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. 17Ce que j'ai disposé pour vous, c'est de vous aimer les uns les autres.  »

Quel rapport y a-t-il entre ce texte et la question du Je christique qui nous occupe depuis le début de l'année ?

  • d'abord il y a « Je suis la vigne » qui est un des multiples « Je suis » ;
  • ensuite il y a la vigne et les sarments, donc le thème de l'un et les multiples ;
  • et enfin il y a « le Père et moi ».

Pourquoi est-ce que j'énumère ces trois choses qui sont toutes dans le texte ? C'est parce que nous avons pris soin de commencer à mettre un certain ordre dans notre étude de Je en distinguant :

– le Je christique dans son rapport au Tu qui est le Père ;

– la zone du Je christique en tant qu'il se dénomme dans de multiples dénominations. C'est le premier surgissement d'un multiple qui ne soit pas simplement un duel (un deux)[2]. Ce sont les multiples dénominations des « Je suis » qui disent le "Je de résurrection". Ils disent sans doute le discours vivant qui constitue l'être christique ;

– enfin le Je christique par rapport aux multiples qui sont cette fois les hommes, les enfants de Dieu, les dispersés. Il y a trois lieux référentiels : les fragments de pain (Jn 6), les brebis dispersées (Jn 10), les sarments (Jn 15)[3]. Il est important que nous gardions ces lieux à l'esprit parce que dans chaque texte quelque chose se dit du Je christique, et quelque chose de tel que si j'habite progressivement ce texte et tout le texte de Jean, je suis incité à ne pas simplement dire qu'on n'est pas dans l'opposition d'un "je sujet" et d'un objet, mais à entrer positivement dans des dimensions de "Je", donc à éprouver une expérience dans l'écoute de ce texte.

 

II – Jn 15, 1-8 parabole de la vigne (1re approche)

 

Ce texte, nous venons de l'entendre et peut-être nous a-t-il dit des choses diverses. Nous gardons donc un temps de lecture d'humeur avant d'essayer de mettre de l'ordre dans tout cela. Qu'est-ce que ce texte vous a chanté à l'oreille ?

1) Relevé de constantes johanniques.

● La relation du Fils au Père et la relation des hommes à Jésus.

► Ce qui me plaît c'est « si vous demeurez dans mon amour il vous arrivera la même chose que moi avec le Père », il y a une sorte de miroir.

J-M M : C'est cela. Et ce n'est pas la seule attestation où il est dit que le rapport des multiples à Jésus et le rapport de Jésus à son Père ont quelque chose en commun. Ceci culmine dans le chapitre 17 : « Soyez un comme le Père et moi nous sommes un ». Pour bien percevoir l'étrange de cette formule, il faut probablement que nous ayons déjà commencé par distinguer les trois moments que j'énumérais tout à l'heure, où les différences sont plutôt accusées : les différences sont d'abord reconnues, et ensuite il y a ce mot énigmatique qui a l'air de ressaisir la totalité dans quelque chose.

● "Être jeté dehors" ou bien "demeurer dans".

Le fruit de la vigne► Ce qui m'a frappé c'est le sort des sarments qui ne portent pas de fruit : on les brûle, c'est le même sort que celui de l'ivraie. C'est la semence du mal.

J-M M : Vous avez sans doute remarqué en passant aussi qu'ils sont « jetés dehors » par opposition à « demeurer dans ». Il y a beaucoup plus de choses à dire sur ce sujet, j'y reviendrai.

Là nous repérons des constantes johanniques, mais s'il y a quelque chose qui vous inquiète dans le texte où, au contraire qui vous plaît, vous pouvez en faire état.

 

2) Le côté répulsif du texte.

► J'ai encore du mal à entendre ce texte, car j'ai l'impression d'entendre un tyran qui dit : « si vous vous recommandez de moi, tout ira bien, mais si vous bougez un petit doigt et si vous allez voir ailleurs… » Je sais que ce n'est pas ça, mais j'ai encore un peu de mal.

J-M M : Ça se comprend, et il faut que ceci s'énonce, fût-ce à soi-même. En effet si on ne l'énonçait pas ce serait quelque chose qui continuerait à sourdement agir en nous. C'est pourquoi il importe de ne pas dire simplement : « je sais que je n'entends pas totalement », en plus il faudrait voir pourquoi.

► Pour moi ça fait écho au texte « si le grain ne meurt », mais dans celui-là on a l'impression que le "je" peut choisir de mourir pour porter du fruit[4], alors que dans notre texte, ça semble se faire de l'extérieur : on est émondé si on ne porte pas beaucoup de fruit. Ça me pose question par rapport à la liberté.

J-M M : Autrement dit, on n'entend pas cette problématique de la liberté ou de la destination dans le grain de blé alors qu'on l'entend ici. Il est important d'énoncer cela aussi, parce que ce n'est pas la question du texte mais c'est une question que nous injectons facilement dans le texte.

 

3) Le thème du "demeurer dans".

► Il y a un aspect du texte qui me frappe, c'est qu'il y a comme une incantation ou une obsession : « Ne vous séparez pas de moi, demeurez avec moi », c'est dit presque à chaque verset sous différentes formes.

J-M M : Tu aurais même pu dire que le verbe demeurer, et même "demeurer dans", est un verbe majeur de notre texte, il est employé dix fois. Or quand il y a un gisement de vocabulaire déterminé dans un passage de Jean cela est significatif. Il serait donc intéressant de voir comment ce verbe vient successivement. C'est sans doute une des premières choses à dire par rapport à un texte comme celui-ci.

► Quelle est la différence entre « demeurez en moi » et « moi en vous » ?

J-M M : Je vous donne une indication par rapport à cela. Il y a un double vocabulaire dans tout l'évangile, à savoir que nous demeurons en Christ ou bien que le Christ demeure en nous. Nous trouvons la même chose chez saint Paul. Et ces expressions ne sont pas du tout hasardeuses, tantôt ici ou tantôt là, elles sont affirmées ensemble, dans le même mouvement.

Ceci est la meilleure incitation pour mettre en question ce que veut dire "être dans" car, à la différence de notre imaginaire, c'est réversible, par conséquent l'image de l'emboîtement que nous avons à propos de la proposition "dans" est une image à récuser puisqu'elle vaut dans les deux sens. Autrement dit : que veut dire "dans" ? Voilà donc une motivation pour penser un petit mot, et nous savons que les petits mots sont toujours très importants.

Ceci nous pousse également à remettre en question la signification du "demeurer" à propos de laquelle il nous faut dire qu'elle conserve à la fois, comme toujours chez saint Jean, le sens temporel (demeurer au sens de persister) et le sens spatial (demeurer au sens d'habiter).

Comment penser cette habitation qui ne soit pas emboîtement ? C’est très important puisqu'une des premières choses qui est dite dans l'évangile c'est « il a habité en nous » (Jn 1, 14) avec un autre mot que le verbe courant qui dit habiter.

Par exemple les deux sens spatial et temporel du verbe demeurer sont conjoints dans le chapitre 8 où Jésus commence par dire : «Si vous demeurez dans ma parole, véritablement vous serez mes disciples 32et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera». Ensuite il fait la distinction du libre et de l'esclave : d'une part le libre c'est le fils par opposition à l'esclave, et d'autre part « 35l'esclave ne demeure pas dans la maison pour toujours, le fils demeure pour toujours ». Il y a un rapport entre la maison (la maisonnée et l'habitation) et la durée : la vie de l'aïôn (ce qu'on traduit par vie éternelle), donc la durée, appartient à la filiation qui demeure dans la maison, alors que la précarité qui est marquée par la mort et le meurtre appartient à l'esclavage. Ces choses-là font un complexe de sens. Et ce qui est intéressant c'est qu'on le trouve en Jn 8 mais aussi en Rm 8.

 

4) Repères importants concernant les paraboles de l'évangile.

► Ce qui me semble important c'est que le sarment tout seul ne peut pas porter du fruit, il faut qu'il vive de cette présence de la sève pour porter du fruit. Cette histoire de relation me paraît très importante.

J-M M : Un point est souligné ici qui ouvre plusieurs questions. Tout se passe pour nous comme s'il y avait une espèce de morale précédée d'une fable : la morale c'est ce que tu viens de dire, « Soyons un », et la fable ou l'image c'est celle de la vigne avec les sarments.

Si je vous demande pourquoi il faut que nous restions un et que vous répondez : « parce que si on coupe un sarment de la vigne il ne vit plus » nous sommes à côté de ce qui est en question dans le texte.

Ceci pose la question de la nature même de tout ce passage. Autrement dit : nous avons ici ce qu'on pourrait appeler une parabole, mais qu'est-ce qu'une parabole ? Je me suis servi d'une parabole tout à l'heure pour répondre à la question « Pourquoi ? », mais cet exemple n'est pas une réponse à la question « Pourquoi ? ». Donc : à quoi sert une parabole ? pourquoi cette parabole ?

● Qu'est-ce qu'une parabole évangélique ?

J'ouvre donc sur une chose qui n'a pas été indiquée directement mais qui est très importante. Nous nous leurrons sur la signification d'une parabole si nous pensons par exemple qu'une parabole est une image pour faire comprendre à des gens un peu simples une vérité parce qu'on n'accède pas au concept aisément. Là nous sommes totalement dans l'erreur.

La parabole en effet n'est pas une simplification imagée d'une théorie, ou un récit qui illustrerait par avance pour faire comprendre la morale de la fable. D'abord la parabole n'est pas faite pour ça : elle n'est pas faite pour révéler, elle est faite pour cacher ! Ce n'est pas pour enseigner aux simples mais c'est pour cacher. Et que signifie cacher ? C'est pour garder, abriter une énigme, la garder dans sa forme d'énigme. Et néanmoins cette garde révèle.

Ceci n'est pas l'essentiel de notre recherche mais ça nous aide à nous mettre dans la lecture de l'évangile. Il faudrait lire par exemple ce que dit saint Jean.

« 37Après tant de signes faits devant eux ils ne croyaient pas en lui, 38Ainsi s'accomplit la parole d'Isaïe le prophète, quand il dit : “Seigneur, qui a cru à ce qui a été entendu de nous ? et le bras du Seigneur, à qui s'est-il révélé ? ” 39C'est pourquoi ils ne pouvaient croire, car Isaïe dit de nouveau : 40 “Il a aveuglé leurs yeux et endurci leur cœur, afin qu'ils ne voient pas de leurs yeux, qu'ils ne réalisent pas de leur cœur, qu'ils ne se convertissent pas, et que je ne les guérisse pas ! ” 41Cela Isaïe le dit parce qu'il a vu sa gloire : il parle de lui. » (Jn 12).

Là c'est une allusion johannique mais elle se trouve dans une clarté étonnante chez Matthieu et chez Marc où nous avons la même citation d'Isaïe que chez Jean.

il a aveuglé leur yeux« 10Les disciples s'approchant lui dirent : “Pourquoi leur parles-tu en paraboles ?” 11Il répondit et leur dit : “Parce qu'à vous il a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, mais à eux cela n'a pas été donné. 12Car à celui qui a, on lui donnera et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera enlevé. 13C'est pourquoi je leur parle en paraboles, parce que voyant ils ne voient pas et entendant ils n'entendent pas ni n'intelligent. 14Ainsi s'accomplit pour eux la prophétie d'Isaïe qui dit : "Pour entendre, vous entendrez et ne comprendrez pas ; pour regarder, vous regarderez et ne verrez pas 15car le cœur de ce peuple s'est épaissi : d'oreilles dures ils ont entendu, leurs yeux ils ont bouché, de peur qu'ils voient de leurs yeux, qu'ils entendent de leurs oreilles, qu'ils pensent de leur cœur, qu'ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse." ” » (Mt 13)

 « À vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles, 12pour que regardant ils regardent et ne voient pas, entendant ils entendent et ne comprennent pas, de peur qu'ils ne se convertissent et qu'il ne leur soit fait rémission. » (Mc 4)

Parler en paraboles a donc pour effet qu'on n'entend pas. Et vous voyez que je n'ai pas essayé d'adoucir la chose par exemple en remplaçant le "afin que" par "de telle sorte que", ce qui serait de façon consécutive, donc un peu moins dur que de façon finale. En effet il faut que nous éprouvions la dureté de cela pour repenser ce qu'il en est d'entendre. Ce qui se donne à entendre est une énigme, et entendre même est une énigme ! Entendre est la chose la plus énigmatique, et ceci est très important parce qu'entendre, ou s'entendre mutuellement, traite de la même question que celle qui est évoquée dans notre chapitre, à savoir : quel est l'être un des pluriels ?

En effet, autre expression johannique : on entend (où on parle) à partir d'où l'on est[5]. Cela veut dire que je n'entends ce que un tel me dit que si je suis là où il est. Entendre n'est pas fait pour communiquer des opinions pareilles, mais pour dévoiler un être-ensemble secret. Le rapport d'être et d'entendre est ici très différent de celui que nous mettons couramment en œuvre.

Donc la parabole est dévoilement pour qui l'entend, exclusion pour qui ne l'entend pas, et cette exclusion a en même temps la fonction de garder la parabole en ce qu'elle est, c'est-à-dire quelque chose qui n'est jamais possédé même par celui qui entend, pas plus que par celui qui n'entend pas.

● « Celui qui… celui qui… »

le double 'je'

Vous vous rendez bien compte que je viens de dire « celui qui… celui qui… » comme le texte le dit. Nous n'oublions pas qu'il ne s'agit pas d'une part d'individus qui auraient pour destin d'être à jamais en dehors et d'autre part d'individus qui auraient pour destin d'être à jamais en dedans[6]. Les textes de Jean pas plus que ceux de Paul ne sont répartiteurs entre des individus. C'est en quiconque qu'il y a du christique et du mortel.

Ceci est très important et nous oblige à faire attention au récit même de notre parabole parce que nous avons vite fait de penser qu'il y a des gens qui sont des sarments morts et des gens qui sont des sarments vifs. Ceci est à l'origine de la plupart de nos difficultés d'écoute de ce texte.

● L'accomplissement du texte.

C'est pour cela qu'entrer dans l'intelligence du texte c'est d'une certaine façon accomplir le texte. Autrement dit apprendre à entendre c'est accomplir l'unité qui est en question dans le texte. Ce n'est pas seulement un texte qui "cause" sur l'unité, c'est un texte qui "révèle" une unité pour autant que j'entende[7].

Il y aurait beaucoup plus que cela à dire dans ce domaine.

● L'oreille occidentale.

► Ce que tu dis sur la répartition des uns et des autres à l'intérieur de chacun est capital mais ces textes, apparemment, ont été entendus couramment dans l'Église comme une répartition entre les gens et ça pèse beaucoup.

J-M M : Ça n'a pas toujours été entendu ainsi. Et pourquoi ça pèse ? Parce qu'on entend d'une oreille occidentale ce texte. Mais nous ne sommes pas sauvés occidentaux. Je peux le dire aujourd'hui car il y a des gens qui s'offusquent quand je dis que Jésus n'est pas ressuscité juif. De la même façon je dis que nous ne ressuscitons pas occidentaux puisque dans la résurrection il n'y a "ni juif ni grec".

► Il y a l'homme.

J-M M : Oui, mais qu'est-ce que c'est que l'homme ? Justement ça touche à notre question : qu'en est-il de l'humanité, ce fait étonnant que nous soyons plusieurs ? Tout le monde trouve ça naturel, moi c'est la chose qui m'étonne le plus. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi nous sommes multiples, pourquoi il y a plusieurs hommes. Ça paraît évident mais il faudrait que ça commence à ne plus être évident pour que ça ait du sens. Il faudrait que cela soit questionné et c'est justement ce que notre texte questionne.

● La fonction du troupeau chez Jean.

► Quand tu dis cela, est-ce que tu opposes le fait d'être plusieurs hommes bien distincts ou bien le fait d'être un troupeau de moutons ?

J-M M : Il n'y a pas de différence et je vais dire pourquoi. Bien sûr on peut jouer sur la langue, surtout si on hérite d'une littérature qui connaît Panurge et qu'on me dise : « Moi Monsieur je ne suis pas un troupeau », et c'est tout à fait légitime de dire ça ! Mais cette réflexion qui peut guérir des acouphènes c'est-à-dire des mauvaises écoutes, en même temps si je la garde comme décisive et comme parlant dans le texte, elle me bouche le texte.

Je prends un exemple pour vous expliquer pourquoi elle nous bouche le texte. Vous connaissez la distinction du besoin et du désir qui est archi-classique chez les psychologues. Elle est légitime en son lieu mais si je lis l'Écriture avec elle je me barre toute la symbolique de la faim et du même coup toute la symbolique végétale, animale…

Le troupeau n'est pas pris ici pour désigner quelque chose qui fonctionnerait de façon panurgique, le troupeau est fait pour mettre en question l'unité même du genre humain.

troupeau de l'amourCe qui est à la base de cela c'est qu'il n'y a que deux troupeaux :

  • il y a le troupeau du meurtre c'est-à-dire de la dispersion, donc de la déchirure intime et de la déchirure des uns avec les autres (les dieskorpisména),
  • et puis le troupeau de l'agapê qui n'est pas nécessairement bêlant !

Nous avons raison de nous prémunir contre des pré-écoutes qui sont liées à notre culture, et il faut éviter de les injecter comme étant la question du texte.

 

5) Symbolique végétale et références vétéro-testamentaires.

Une chose qui n'a pas encore été dite c'est que nous sommes ici dans une symbolique végétale, et ce serait une des premières choses à noter. Nous sommes par ailleurs dans un type de langage que nous avons caractérisé comme parabole, mais qui n'est pas à entendre au sens des exégètes.

Pressoir mystique, UkraineVoici quelques points à propos de la symbolique végétale mise en jeu dans le texte :

  • Nous trouvons l'expression « porter du fruit » avec des variantes dans plusieurs occurrences. Il s'agit du rapport de la plante et du fruit, c'est-à-dire du rapport semence/fruit, et du fait qu’au fruit qu'on reconnaît la semence. Mais dans « porter plus de fruit » ce n'est pas simplement ce rapport.
  • Il est question du fruit donc de l'arbre, mais ce n'est pas la signification de l'arbre comme haut et bas, droite et gauche, et cependant nous sommes particulièrement invités à une conception arborescente de l'humanité. Je reviendrai là-dessus.
  • Par ailleurs la vigne ouvre comme telle à un champ symbolique propre à l'intérieur de la symbolique végétale. Par exemple la symbolique de la vigne ouvre un champ du côté du vin mais ce n'est pas ce qui est développé ici.

Il faut bien percevoir les champs symboliques que nous n'inventons pas. Et ce qui est dit dans ce texte est tout à fait fidèle à des textes majeurs de ce que nous appelons l'Ancien Testament.

Les références de ce texte seraient intéressantes à noter. Par exemple on trouve des expressions qui relèvent de façon explicite du chapitre 5 d'Isaïe, chapitre qui commence par le chant du bien-aimé pour sa vigne. Il dit ceci à la fin : « La vigne du Seigneur sabaot, c'est la maison d'Israël, et l'homme de Juda est mon nouveau plant (néophuton) bien-aimé » (v. 7). Le mot plant est néophutos, et en Rm 6, 5 saint Paul emploie un vocable de même racine à propos du baptême : « nous sommes devenus un même plant (sumphutoï) »[8]. Dans la phrase d'Isaïe il y a toujours ce balancement entre Israël et Juda, c'est-à-dire les deux royaumes.

Mais dans le texte de Jean la vigne pose un problème qu’il faut regarder de près. L'autre jour nous avions regardé de près ce qui était dit du grain de blé : « Si le grain de blé ne meurt… » (Jn 12, 24) et nous nous sommes fait la réflexion qu'en fait il ne meurt pas, et cela nous a obligé à regarder de plus près.

Pour nous une vigne c'est un champ, or apparemment ici la vigne c'est une vigne arborescente. Qu'est-ce que c'est que cette arborescence propre ?

Et quel est le rapport de la vigne et des sarments ? ce ne sont pas deux choses puisque la vigne inclut les sarments. Il n'y a donc pas d'un côté la vigne, c'est-à-dire Jésus, et puis de l'autre les sarments. Et puisque le "je" de « Je suis la vigne » est le "Je" de la résurrection : cela signifie que nous sommes toujours déjà inclus dans le Je christique. C'est un thème majeur qu'on retrouve ailleurs.



[1] La prière de Jn 17 constitue le Chapitre IX. Sur les mentions de Père, ciel, on peut lire ce qui en est dit dans les premiers chapitres de la série de rencontres sur le Notre Père (tag NOTRE PÈRE).

[2] En hébreu comme en grec ancien on distingue le duel et le pluriel. La question des multiples dénominations est traitée au I du Chapitre V. Elle est traitée d'une autre manière dans Les "Je suis" chez saint Jean : le "Je suis" comme Nom de Dieu (Jn 18, 5); les "Je suis" avec attributs (vie, lumière...).

[3] Jn 6 est médité dans la session Pain et parole (tag JEAN 6) ; Jn 10, 11-18 est commenté au chapitre VIII.

[4] Cf. Jn12, 24 au 2) du chapitre II.

[5] Par exemple : « Celui qui est de la terre est de la terre et parle à partir de la terre. » (Jn 3, 31) ; « Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu » (Jn 8, 47).

[6] « Pour entendre l'Évangile, il faut cesser d'avoir un concept de sujet autonome, autosuffisant, totalement un, alors qu'il y a homme dans l'homme. L'homme spirituel est en exil dans l'homme mondain. » (J-M Martin)

[7] « Entendre n'est pas quelque chose qui arrive à quelqu'un qui est déjà constitué, mais entendre est la grande signification de la parole, c'est ce qui nous constitue. Et la més-entente ou le mal, c'est très précisément la situation dans laquelle nativement nous sommes, c'est ce qui est lu par nos textes. La grande difficulté c'est que si nous ne sommes pas attentifs à cette situation fondamentale du langage et à la différence d'avec notre propre situation, quand nous lisons ces textes, nous les ramenons tout de suite au domaine éthique qui ne touche pas à la constitution de l'homme : nous savons ce que c'est qu'un homme, on va simplement nous dire comment il faut qu'il soit bien. Or justement, avant toute chose, il s'agit de ne pas savoir ce qu'il en est de l'homme, et d'attendre de cette parole qu'elle nous le dise. » (J-M Martin)

[8] Le concept de néophyte, la thématique de la plantation du Seigneur, et de son jardin sont des thèmes qui appartiennent à la mystique baptismale orientale, celle qui est allée ensuite dans notre Iraq actuel mais il y a beaucoup de traces dans la littérature grecque ou latine de cela. Vous trouvez cela dans les Odes de Salomon avec des thèmes anciens comme la couronne baptismale c'est-à-dire le rapport de l'arbre, de sa cime, de ses branches qui correspond à l'extension des bras. » (J-M Martin, Saint-Bernard-de-Montparnasse)