J-M Martin médite très souvent l'évangile de Jean, et à propos de chaque texte il cherche à mettre en oeuvre des principes de lecture. Le principe qui est abordé ici est le suivant : « quand j'ouvre une page d'évangile, je sais que cette page parle à partir de l'expérience de résurrection, et ma question est donc "En quel lieu de ce passage se trouve énoncée en plus clair la résurrection ?" Car c'est ce lieu-là qui sera éclairant pour tout le reste du texte.» Après avoir expliqué le pourquoi de ce principe, il le met en eovure sur le Prologue  de l'évangile de Jean.

 

Le lieu central d'un texte évangélique

Exemple du Prologue de Jean

 

Introduction.

Christ Roi, la Bourgonnière, Maine-et-Loire

Nous allons voir[1] que le Prologue est essentiellement une monstration c'est-à-dire une donation à voir, que ce texte est une théophanie, une épiphanie. Et de par là même le sens du mot Dieu est touché. Parce que nous autres occidentaux nous voulons Dieu dans une démonstration alors que le Dieu biblique est dans une monstration, dans une donation à voir.

Quel est le lieu de la théophanie majeure ? Il n'y en a qu'un, c'est la résurrection. La résurrection est ce qui dévoile la dimension nouvelle et éternelle de Jésus, le dévoilant comme Fils qui du même coup dévoile le Père. Car s'il n'y a pas de fils, il n'y a pas non plus de père. Je sais ce que veut dire père à partir du dévoilement du fils.

C'est la demande de résurrection que Jésus fait au début du chapitre 17 : « Levant les yeux vers le ciel, il dit “ Père l'heure est venue glorifie (c'est-à-dire ressuscite, présentifie) ton Fils ce qui est que ton Fils te glorifie (te présentifie, te montre).” » Donc nous avons ici la monstration épiphanique qu'est la résurrection.

Cette épiphanie de la résurrection est anticipée traditionnellement dans deux épiphanies à l'intérieur de la vie terrestre de Jésus : il y a l'épiphanie sur le fleuve qui est le Baptême du Christ, et l'épiphanie sur la montagne qui est la Transfiguration. La troisième épiphanie, l’épiphanie au jardin[2], est la résurrection. Vous avez ici trois épisodes, les deux premiers étant des indices fragmentaires de l'épiphanie essentielle qui est la résurrection.

L'Évangile ne dit rien d'autre que mort-résurrection : notre texte parle de mort et résurrection en premier. Nous sommes tentés d'y lire la création, mais il n'est pas question de création dans ce texte. Nous sommes tentés d'y voir l'incarnation, et il n'est pas non plus question d'incarnation. Là je provoque, mais vous verrez la signification de ces choses. C'est un texte sur mort-résurrection.

►  J'aurais besoin que vous m'expliquiez "théophanie", excusez-moi.

J-M M : Oui, bien sûr. Une théophanie c'est une monstration : Dieu se montre, Dieu se donne à voir. Phaïneïn (montrer), c'est la magnifique racine grecque pha qui a donné phôs (lumière) et qui donne tous les mots en "phanie" c'est-à-dire en manifestation, en luisance.

La théophanie essentielle, c'est la résurrection, c'est-à-dire que tout est suspendu à la résurrection, que ce soit sous les dénominations de résurrection ou de gloire, ou dans l'expression  "monter vers le Père". Il y a un certain nombre d'expressions traditionnelles qui disent cela.

 

1°) L'annonce qu'est l'Évangile.

a) L'Évangile et les évangiles.

Notre texte est un évangile, et c'est le mot Évangile que je veux considérer pour le conduire à théophanie. Le mot Évangile est un mot dont l'usage par les premières communautés chrétiennes précède la dénomination des quatre petits livres qu'on appelle les évangiles. L'Évangile est d'abord un mot singulier qui signifie « l'annonce de la résurrection » ou même « la résurrection annoncée ». Le mot Évangile est plein quand il dit « Jésus est ressuscité » ; le mot Évangile est totalement vide quand il ne dit pas « Jésus est ressuscité ».

Paul le dit explicitement : « Si le Christ n'est pas ressuscité notre annonce est vide (kénon) et votre foi est vide. » (1 Cor 15, 14). Donc la résurrection emplit tout, et sans elle, c'est vide.

b) La foi signifie accueil de la résurrection.

L'Évangile est recueilli par la foi : l'Évangile est ce qui vient ou ce qui s'annonce ; la foi est ce qui recueille. L'Évangile, c'est ce qui annonce la résurrection, la foi, c'est ce qui recueille la résurrection.

Voilà quelque chose qui d'abord nous oblige à repenser aussi le mot de foi puisque « ma foi à moi » c'est « ce que je crois ». « Ce que je crois » est le titre d'une collection où chacun dit ce qu'il pense. Mais ici foi ne signifie pas « ce que je pense », foi signifie « accueil de la résurrection », un point c'est tout.

Ici je ne légifère pas pour l'emploi du mot de foi dans les discours ultérieurs au Nouveau Testament, il devient ce qu'il devient. Simplement je constate que foi, Évangile et résurrection constituent une configuration d'éléments indissociables pour le sens dans les premières communautés chrétiennes.

c) L'annonce qu'est l'Évangile se trouve au cœur du Credo (1 Cor 15, 1-8).

Je vais prendre un tout petit texte, parmi un grand nombre possibles, puisque c'est une constante. Je pense d'ailleurs que ce que je suis en train de dire ne serait contesté par personne. Comme c'est un préalable à l'entrée en saint Jean, je prends le début du chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens.

« 1Je vous fais connaître, frères, l'Évangile que je vous ai évangélisé (que je vous ai annoncé) et que vous avez reçu (accueilli), dans lequel vous êtes établis fermement 2et par lequel vous êtes saufs. […]  3Car je vous ai transmis (parédoken) en premier– en premier est un mot intéressant parce qu'il peut signifier : en premier parce que c'est l'essentiel, le plus important ; mais aussi en premier parce que c'est lors de ma première visite, c'est la première chose que je vous ai annoncée. Les deux sens sont tout à fait possibles et compatibles – ce que j'ai moi-même reçu, à savoir que Christos est mort pour nos péchés, selon les Écritures, 4qu'il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures. » Vous reconnaissez ici les expressions mêmes du Credo : c'est là le tout premier Credo. Le premier Credo ne commence pas par dire « Je crois en Dieu le Père tout-puissant créateur », il commence par ceci : « Jésus est mort pour nos péchés selon les Écritures, a été enseveli, est ressuscité le troisième jour selon les Écritures » et dans les Églises le Credo s'est développé autour de ce noyau, autour de ce point central. L'histoire de l'élaboration des multiples Credo des différentes Églises au cours des IIe et IIIe siècles est très intéressante à suivre[3]. J'avais dit ce matin que « Je crois en Dieu le Père tout-puissant créateur » n'était pas d'abord l'énoncé de la création puisque, dans ce Credo, le cœur c'est la résurrection et qu'en premier il est fait mention du Père, et il est question du Père précisément par rapport au Fils[4].

Du texte de 1 Cor 15 il faut retenir quelques mots qui sont passés dans notre « Je crois en Dieu » : il y a « selon les Écritures ( kata tas Graphas) » qui est répété deux fois et il y a ce que le texte ajoute, à la suite de ce que nous avons lu : « Je vous ai transmis que5et qu'il s'est donné à voir (ôphtê) à Képhas (Pierre), puis aux douze, 6ensuite il s'est donné à voir à plus de cinq cent frères en une seule fois, parmi lesquels la plupart demeurent (vivent) encore maintenant, certains cependant sont morts ; 7ensuite il s'est donné à voir à Jacques et à tous les apôtres ; 8et au dernier de tous comme à un avorton, il s'est donné à voir à moi aussi. »

d) Les deux éléments sur lesquels s'appuie cette annonce.

L'Évangile est essentiellement l'annonce qui a pour contenu (si l'on peut dire) : « Jésus est mort et ressuscité », car mort et ressuscité ça tient ensemble. Ensuite ce contenu s'appuie sur :

- d'une part les Écritures,

- d'autre part un donner à voir, une expérience : l'expérience de Jésus ressuscité est donnée à ses témoins choisis, et c'est ce qui fonde toute foi.

Car il s'agit en 1 Cor 15 de déterminer l'Évangile dans un chapitre qui précisément répond à une contestation à propos de la résurrection[5].

 

2°) Conséquence pour la lecture de textes évangéliques.

J'ai pris un exemple de texte parmi vingt ou trente textes possibles pour attester que la résurrection est le point central. Je crois que la plupart des exégètes accepteraient cette affirmation qui n'est pas absolument neuve. Le malheur c'est que l'on affirme et que l'on oublie.

Si cela est affirmé il faut ensuite partir de là, partir de ce qui est la monstration première (la résurrection) pour entendre tout le reste. Ce qui n'est pas courant c'est précisément cette conséquence. Et je conseille de la mettre en œuvre pour chaque passage d'évangile : quand j'ouvre une page d'évangile, je sais que cette page parle à partir de l'expérience de résurrection, et ma question est donc « En quel lieu de ce passage se trouve énoncée en plus clair la résurrection ? » Car c'est ce lieu-là qui sera éclairant pour tout le reste du texte.

 

3°) Recherche du lieu central du Prologue.

Si je pose cette question par rapport au Prologue : « Quel est le lieu où en plus clair s'énonce la résurrection ? » vous me répondez…

► « Nous avons vu sa gloire. »

J-M M : Voilà. C'est au milieu du verset 14 : « Nous avons contemplé sa gloire. » Ici il faut garder le verbe contempler ou un autre verbe, mais ne pas utiliser le verbe voir parce que Jean a un langage très précis dans l'utilisation des verbes qui disent voir. Il y en a quatre ou cinq et il ne les emploie pas au hasard.

C'est donc « Nous avons contemplé sa gloire. » Gloire est le nom le plus traditionnel de la résurrection. Lorsque nous étudierons ce verset 14 en détail nous montrerons que gloire signifie la présence, la présence radieuse.

Alors vous remarquez qu'au verset 14 apparaît pour la première fois le mot « nous » comme sujet d'un verbe qui dit l'expérience initiale, qui répond au donner à voir. Donc tout ce texte est fondé, comme tous les fragments d'Évangile, comme l'Évangile premier, singulier, sur l'expérience de la gloire, c'est-à-dire sur l'expérience de la résurrection.

Du reste puisque l'Évangile est tout sauf une biographie de Jésus, les épisodes sont racontés à partir de leur sens révélé dans la résurrection et non pas à partir de ce que les apôtres ont vécu éventuellement au moment de cet épisode. C'est en ce sens-là que l'Évangile est pour une part le témoignage de ce que les apôtres n'ont pas vécu, c'est-à-dire le témoignage de ce qu'ils ont manqué à vivre. « Ils ne comprirent pas alors » (Jn 12, 16), c'est explicitement eux qui le disent. Seulement les apôtres n'éprouvent aucun intérêt à réciter ce qu'ils n'ont pas compris, donc ils le relisent à la lumière de la dimension ressuscitée de Jésus. Il faut que nous apprenions à lire ainsi.

Conséquence pour notre lecture du Prologue.

Nous verrons ce verset 14 demain, nous savons maintenant que nous allons commencer par là. Déjà ce matin nous avons esquissé cette idée qu'il ne fallait peut-être pas attendre d'avoir compris les deux premiers mots pour aller plus loin. Même du point de vue d'une phénoménologie de la lecture ou de l'écriture, c'est quelque chose qui est déjà tout à fait plausible, mais qui est pleinement attesté ici par la structure même de l'écriture évangélique.

 

 

ANNEXE VENANT D'UNE AUTRE SESSION

► Est-ce qu'il n'y aurait pas une clef pour lire un texte évangélique ?

J-M M : Il faut savoir que la clef du texte est dans le texte. Partons du premier principe à savoir que tout le Nouveau Testament se fait à partir de la résurrection. Il faut donc que nous-mêmes tentions de l'entendre à partir de là. Nous ne savons peut-être rien d'autre du mot résurrection que le fait qu'il est la maille centrale telle que, si elle est défaite, tout le texte se détricote. D'où la question : à quel endroit du texte se dit le plus clairement la résurrection ? Je vous signale d'avance que c'est généralement vers la fin du texte, et c'est tout à fait normal : ce à partir de quoi on parle c'est ce qu'on veut dire et lorsqu'on l'a dit on s'arrête. Il est possible aussi que cela se prolonge parce qu'une fois la chose dite, elle peut avoir quelques rebondissements.



[1] Ceci est extrait de la session sur le Prologue de Jean animée par J-M Martin qui a eu lieu à Saint-Jean de Sixt en septembre 2000. L'introduction vient du premier matin, le reste vient du premier après-midi.

[2] Au chapitre 20 avec Marie-Madeleine.

[3] Voir la session "Credo et joie" : Chapitre 2 : Les Credo et leur cœur...

[5] Un message développe ce qui vient d'être dit: 1 Cor 15, 1-11: L'Évangile au singulier..