La guérison de l'aveugle-né déploie la résurrection comme venir à la vue. Saint Irénée provoque à une lecture que nous appellerons une lecture à dimension cosmique qui concerne le caractère inachevé de l'homme et son achèvement par le Verbe.J-M Martin médite aussi sur "Je suis la lumière" et sur les autres titres du Christ qui se trouvent en saint Jean en lien avec ses gestes. Un autre message médite le texte complet : Jn 9, 1-41 : Guérison de l'aveugle-né suivie d'une enquête à son sujet..

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Que veut dire voir chez saint Jean ?

Jn 9, 1-7 : La guérison de l'aveugle-né

 

Notre question[1] est la suivante : que peut vouloir dire "voir" chez saint Jean, et comment ce mot dit-il autre chose que ce que, par naissance, nous sommes accordés à entendre ?

 

I – Jn 9, 1-5 : Le débat entre Jésus et ses disciples

 

guérison de l'aveugle-né, Ethiopie1°) Le texte.

Il y a un premier débat assez intéressant parce qu'il est lancé par les disciples.

« 1 Et passant il vit cela signifie qu'on entre dans l'espace du voir – un homme aveugle (tuphlon) dès sa naissance. – Ce « de naissance » va être utile pour nous faire prendre conscience de ce qu'il en est de nous nativement, antérieurement à notre achèvement ; mais c'est aussi ce qui suscite la question des disciples – 2 Et ses disciples le questionnèrent en disant : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, en sorte qu'il naquit aveugle ? » – Cela présuppose qu'il y a un rapport de causalité entre péché et handicap (mort, souffrance…), ce qui est une opinion d'époque – je ne dis pas que c'est l'opinion de l'Évangile, qui, elle, n'est peut-être pas non plus ce que vous croyez, à savoir que la mort ou le handicap n'auraient rien à voir avec le péché. Non plus, mais il n'y a pas ce rapport de causalité. – 3 Jésus répondit : « Ni lui n'a péché, ni ses parents : mais c'est en vue que soient manifestées les œuvres de Dieu en lui» Autrement dit il récuse la validité de la question « qui est cause ? » La recherche de la cause, qui est ici recherche de la culpabilité, est une question dont il se détourne. On pourrait se demander pourquoi et en quel sens, mais ce n'est pas notre sujet.

«4Pour nous il faut que nous œuvrions les œuvres de celui qui m'a envoyé tant qu'il est jour (heôs hêmera estin)heôs avec l'indicatif, c'est « pendant que » – Car vient la nuit où nul ne peut œuvrer. 5Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »

 

2°) Parallélisme entre Jn 9, 3-5 et Jn 11, 4-11.

Les premiers versets du récit de la guérison de l'aveugle-né au chapitre 9 présentent un certain parallélisme avec les premiers éléments de la résurrection de Lazare au chapitre 11[2] que je donne d'abord de façon schématique, sans compter qu'en Jn 9, 5 Jésus dit « Je suis la lumière du monde » (v.5) et en Jn 11, 25 : « Je suis la résurrection et la vie », parallélisme que nous regarderons plus tard.

Jn 9, 3        non pas…  mais…                         Jn 11, 4    non pas…  mais…

                   afin que…  les œuvres…                               afin que… gloire…

    9,   4-5    tandis que…  jour                            11, 9-11   jour

                   nuit                                                                  nuit

                   Je suis la lumière                                            lumière

Afin que soient manifestées les œuvres / afin que soit glorifié le Fils.

On a d'abord :

– en Jn 9, 3 : « afin que soit glorifié le Fils de Dieu en lui (ou par lui) ».

– et en Jn 11, 4 le Christ dit que cette maladie n'est pas « une maladie qui conduit à la mort (pros thanaton) mais à la gloire de Dieu »,

C'est exactement la même structure. Il s'agit soit d'une cécité native, soit d'une maladie mortelle, qui ne sont pas « à cause de » (un péché) ou « pour » (la mort), mais qui sont au contraire « afin que soient manifestées les œuvres » ou « afin que soit glorifié le Fils de Dieu. »

Donc Jésus tourne le regard vers autre chose qui est : qu'est-ce qu'on peut en faire, c'est-à-dire vers où ça peut aller ? Il est important d'énoncer la chose sous cette forme-là parce que si on prend littéralement ces expressions telles qu'elles sonnent à notre oreille[3], ça n'est presque pas mieux que de parler en termes de causalité ou de finalité.

Le « afin que » ici est le lieu suspect, car « afin que » chez nous est l'indice d'une stratégie, c'est-à-dire d'un calcul de moyens pour arriver à des fins : la souffrance au chapitre 9 ("la gloire de Dieu" au chapitre 11) serait « l'œuvre de Dieu ». Seulement le « afin que » n'est pas un « afin que » stratégique comme toujours chez saint Jean, et d'autre part nous allons voir que « l'œuvre de Dieu » c'est l'homme accompli.

La nuit /le jour ; la nuit /la lumière.

Ensuite le deuxième moment du parallélisme :

– au chapitre 9 on a ce passage : « pour nous il faut que nous œuvrions les œuvres de celui qui m'a envoyé tant qu'il est jour. Car vient la nuit où nul ne peut œuvrer. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » (v. 4-5) ;

– et au chapitre 11 on a un passage qui, à première vue, paraît très étonnant s'il n'est pas situé en fonction de ce parallélisme : « N'y a-t-il pas 12 heures dans le jour, et si quelqu'un marche dans le jour, il n'achoppe pas car il voit la lumière de ce monde. Mais si quelqu'un marche dans la nuit, il achoppe car la lumière n'est pas en lui » (v. 9-11).

Comment se caractérise la nuit chez Jean ? La nuit on ne peut pas travailler parce qu'on n'y voit pas, on ne peut pas marcher sans trébucher, et on ne sait pas où on va.

On est tenté d'entendre : « Tant que je suis parmi vous, profitez-en car je suis la lumière. Je vais mourir, je vais disparaître, on ne me verra plus. » Mais c'est plutôt le contraire à la mesure où cette phrase-là signifie la présence de résurrection de Jésus dans le monde[4].

 

II – Jn 9, 6-7 : Jésus se met à l'œuvre

Aveugle né, manuscrit copte, Bibliothèque Nationale, Paris XIIe s

Le chapitre 9 se poursuit en ce que, après avoir dit ces paroles, Jésus se met à l'œuvre c'est-à-dire qu'il accomplit l'œuvre : « 6 Ayant dit cela, il cracha à terre et fit de la boue à partir de la salive, il lui enduit (oignit) les yeux de cette boue, 7et lui dit : « Va, lave-toi dans la piscine de Siloé » (ce qui s'interprète « envoyé »). Il alla donc, se lava, et vint voyant. »

1°) Lecture de Jn 9, 4-7 par saint Irénée.

Nous voudrions d'abord situer la guérison de l'aveugle-né. Certes saint Irénée n'est pas dans tous les cas le meilleur lecteur de Jean, nous aurons occasion de commémorer la façon dont Jean a été lu immédiatement après l'âge apostolique dans le IIe siècle, et nous verrons que la situation d'Irénée dans ce domaine est relativement ambiguë. Cependant Irénée nous donne une lecture remarquable de ce chapitre 9, et ceci dans son gros ouvrage, Adversus Haereses (Contre les hérésies) livre V. Irénée provoque à une lecture que nous appellerons une lecture à dimension cosmique ; et cette lecture paraît bien fondée sur le texte même de Jean encore qu'Irénée y introduise des préoccupations particulières à la problématique de son époque.

« Lorsqu'il eut affaire à l'aveugle-né, ce ne fut plus par une parole, mais par un acte, qu'il lui rendit la vue : il agit de la sorte non sans raison ni au hasard, mais afin de faire connaître la Main de Dieu qui, au commencement, avait modelé l'homme (Ps 119,73, Job 10,8). Et c'est pourquoi, comme les disciples lui demandaient par la faute de qui, de lui-même ou de ses parents (Jn 9,3), cet homme était né aveugle, le Seigneur déclara : Ni lui n'a péché, ni ses parents, mais c'est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. Ces « œuvres de Dieu » sont le modelage de l'homme, car c'est bien par un acte qu'il avait effectué ce modelage, selon ce que dit l'Écriture : Et Dieu prit du limon de la terre, et il modela l'homme (Gn 2,7). C'est pour cela que le Seigneur cracha à terre, fit de la boue et en enduisit les yeux de l'aveugle (Jn 9,6), montrant par là de quelle façon avait eu lieu le modelage originel et, pour ceux qui étaient capables de comprendre, manifestant la Main de Dieu[5] par laquelle l'homme avait été modelé à partir du limon.

Car ce que le Verbe Artisan avait omis de modeler dans le sein maternel, il l'accomplit au grand jour, « afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui » et que nous ne cherchions plus ni une autre Main par laquelle aurait été modelé l'homme, ni un autre Père, sachant que la Main de Dieu qui nous a modelés au commencement et nous modèle dans le sein maternel, cette même Main, dans les derniers temps, nous a recherchés quand nous étions perdus, a recouvré sa brebis perdue, l'a chargée sur ses épaules et l'a réintégrée avec allégresse dans le troupeau de la vie.

Que le Verbe de Dieu nous modèle dans le sein maternel, Jérémie l'affirme : « Avant de te modeler dans le ventre de ta mère, je t'ai connu, et avant que tu sois sorti de son sein, je t'ai sanctifié et je t'ai établi prophète pour les nations. » Paul dit pareillement : « Lorsqu'il plut à Celui qui m'avait mis à part dès le sein de ma mère, afin que je l'annonce parmi les gentils...» Ainsi donc, puisque nous sommes modelés dans le sein maternel par le Verbe, ce même Verbe remodela les yeux de l'aveugle-né : il fit ainsi apparaître au grand jour Celui qui nous modèle dans le secret, car c'était bien le Verbe lui-même qui s'était rendu visible aux hommes ; il fit en même temps connaître le modelage originel d'Adam, c'est-à-dire de quelle manière Adam avait été fait et par quelle Main il avait été modelé, et il fit voir le tout à l'aide de la partie, car le Seigneur qui remodela les yeux était Celui qui avait modelé l'homme tout entier en exécutant la volonté du Père. Et parce que, en cette chair modelée selon Adam, l'homme était tombé dans la transgression et avait besoin du bain de la régénération, le Seigneur dit à l'aveugle-né après lui avoir enduit les yeux de boue : « Va te laver à la piscine de Siloé », lui octroyant ainsi simultanément le modelage et la régénération opérée par le bain. »

De quoi s'agit-il dans ce chapitre de l'aveugle-né ? Il s'agit de l'inachèvement de l'humanité, il s'agit de la cécité native (aveugle-né) de l'homme, de l'homme qui n'est pas encore venu au jour, qui n'est pas encore venu à la lumière, à cette lumière qui est le Christ. En aucune façon nous ne lisons ce texte comme une anecdote particulière qui concerne seulement un certain aveugle. Ce qui est raconté ici a une dimension cosmique, cela dit toute la résurrection du Christ. Alors ce qu'il y a de particulier chez Irénée c'est qu'il commence à lire cette dimension comme progression d'un achèvement dans l'histoire, donc le caractère inachevé de l'homme et son achèvement par le Verbe. Cela rentre trop bien dans la problématique irénéenne pour dire que c'est tout à fait johannique.

 

2°) La dimension cosmique du texte.

a) Le Christ comme lumière.

Nous lisons : « Je suis la lumière du monde » (v.5) et ceci nous renvoie à « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (Jn 1), ce qui par parenthèse nous conforte dans le soupçon que nous avions lors de notre première approche du Prologue de Jean. Nous disions que bien sûr il ne fallait pas partir de notre conception de la lumière mais très précisément de ce qui était en cause dans tout l'évangile de Jean (y compris singulièrement dans cet épisode de l'aveugle-né) pour entendre les premiers mots, pour entendre le Prologue, pour entendre même ce mot de lumière. Et si le Christ comme lumière (c'est-à-dire comme ce qui donne aux hommes de venir au jour) s'explicite dans ce chapitre 9, le venir à la vie s'explicite dans le chapitre 11, disons provisoirement à l'occasion de la résurrection de Lazare.

b) L'œuvre de Dieu.

Le mot œuvre (ergon) est employé ici à dessein, c'est un mot qui a des reprises dans l'évangile de Jean. La variante dans le chapitre 11, c'est la gloire. Pourquoi le terme œuvre intervient-il ici ? Je note d'abord que c'est à dessein que nous avons décalqué avec lourdeur : « que nous œuvrions les œuvres de » pour marquer qu'il s'agit de la même racine dans le texte. Ne surtout pas dire « faire les œuvres » parce que le verbe faire est un verbe dont nous aurons à dire beaucoup de mal au cours de cette année ; car c'est à partir de la compréhension que nous avons aujourd'hui du verbe faire que nous pensons des choses aussi graves que la création, et c'est de ce verbe que vient aussi notre compréhension de ce qu'il en est d'être homme.

Ce terme d'œuvre se réfère à l'œuvre, ou aux œuvres du Père, c'est-à-dire que cela se réfère particulièrement au modelage de l'homme, qui est l'œuvre de Dieu, modelage commémoré en Genèse 2. Il est intéressant du reste de voir en passant que, dans ce chapitre 9, l'explication de cet inachèvement n'est pas mise sur le compte du péché de l'aveugle ou de ses parents, mais que cet inachèvement est pour la manifestation accomplie de l'œuvre comme œuvre de Dieu.

Le mot œuvre a deux sens chez saint Jean qui sont indéfectiblement liés, même si nous n'en voyons pas encore le lien au point où nous en sommes : c'est la mort / résurrection du Christ d'une part, et  l'accomplissement de l'humanité d'autre part.

On trouve peu le mot accomplir chez Jean alors qu'il est fréquent chez Paul. Jean garde le vocabulaire de la lumière : « afin que soient manifestées (phanérôthê)… » ici il s'agit de la manifestation (phanêrosis), avec la magnifique racine grecque "pha" qui donne phôs (lumière) et tous les mots en "phanie" c'est-à-dire en manifestation, en luisance. C'est une manifestation qui est à la fois le faire venir et le faire voir de la chose.

c) Les deux mains (ou puissances opératives) de Dieu.

Le modelage a été commencé par la « main » de Dieu et l'achèvement se fera par la « main » de Dieu. Or symboliquement, dans la première littérature chrétienne, le Christ est appelé « la main de Dieu ». Et parfois le Christ et l'Esprit sont appelées les deux mains de Dieu par lesquelles il œuvre.

Il est caractéristique que certaines traductions grecques de l'Ancien Testament connues pour essayer d'éviter les anthropomorphismes traduisent le mot hébreu yad (main) par le mot « dynamis » c'est-à-dire activité opératoire. C'est d'ailleurs la signification profonde de yad. Et la première littérature chrétienne gardera une certaine symbolique de la main, mais également développera toute une théologie des dynamis, c'est-à-dire des puissances opératives de Dieu.

Dans le latin de Tertullien ça deviendra les vires, les forces actives de Dieu. Et cela jouera un grand rôle dans le développement de la notion de Trinité mais nous n'en sommes pas là. Donc il s'agit des mains de Dieu qui œuvrent.

Nous avons déjà eu occasion de signaler ici que la main, qui pour nous se réfère premièrement au verbe faire, est une image qui recouvre assez bien l'idée banale de création pensée à partir du verbe faire. Or il serait intéressant, à travers les textes primitifs qui parlent des mains, ou à travers la représentation iconographique de la main dans le premier christianisme, de montrer que la main dit tout autre chose que le verbe faire. Nous voulons éviter l'interprétation hâtive de la main par le faire. Parce que d'abord l'œuvrer artistique ne se pense pas à partir de faire. Et la main est aussi ce qui garde, ce qui maintient, ce qui protège, ce qui caresse, c'est tout autre chose que le simple faire.

d) Être enduit de boue puis lavé.

C'est la main de Dieu qui avait modelé Adam – car le premier christianisme lit que c'est le Christ qui, comme main de Dieu, modèle Adam – et c'est cette même main qui reprend le modelage pour l'achever. Et il faut voir que c'est à partir de la même matière.

D'après le verset 6 cette boue en effet est constituée à la fois de salive qui rappelle l'insufflation, et de terre, conformément au récit de Gn 2. Ainsi enduit pour reprendre la première étape de la formation, l'homme doit être lavé (v.7) ; en effet, qu'est-ce que c'est que recevoir la boue qu'on est appelé à laver, sinon reconnaître, avouer sa cécité, manifester par la boue la cécité qui est la nôtre ? Parce qu'il n'y a pas de possibilité d'être rendu voyant si nous ne nous attestons pas nous-même aveugle. Enfin l'invitation à se laver est l'indication de l'initiation baptismale, laquelle conduit à l'achèvement qui est la vision de la lumière.

Alors ce dont il s'agit dans cette lecture de Jn 9, ce n'est pas ce que nous serions tentés de considérer comme une anecdote. Ce dont il s'agit, c'est de l'humanité tout entière, de son achèvement dans le Christ, ce que nous appelions tout à l'heure une lecture à dimension cosmique.

 

III – Titres de Jésus et gestes

 

1°) Les titres (lumière, vie) et les gestes.

Un autre intérêt de ce texte, c'est de marquer le rapport des intitulés ou des titres du Christ et de son œuvre. C'est le même qui est intitulé la lumière, la parole etc. et qui est montré en gestes. Or ce sont là titres et gestes du Ressuscité.

Pour ce qui est de ces titres, on pourrait continuer de voir, de façon claire, le parallèle entre ce chapitre 9 où Jésus dit « Je suis la lumière » et le chapitre 11 où il dit « Je suis la résurrection et la vie » (11, 25)

Dans le chapitre 11 de la résurrection de Lazare, la volonté du texte est également de célébrer Jésus dans sa dimension ressuscitée, de célébrer Jésus qui est résurrection et vie des hommes, comme il était dans le chapitre 9 lumière du monde ou des hommes. C'est-à-dire qu'à l'œuvre, au geste, correspond le titre : à la guérison de l'aveugle correspond « Je suis la lumière », et à la résurrection de Lazare correspond « Je suis la résurrection et la vie ».

 

2°) La diversité et la mêmeté des titres.

Ce que je voudrais faire, c'est montrer que tous les titres disent le même, car il s'ensuivrait que tous les œuvrés disent le même, et cela nous fournirait une expression diversifiée de cet œuvré qui est la Résurrection. Est-ce que nous apercevons que le mot "Résurrection", qui reste l'inconnu, le retenu de tout ce qui se dit dans le Nouveau Testament, s'entendra non pas à partir de notre idée de la mort, mais à partir de tout le vocabulaire diversifié de l'œuvré christique ?   

Nous rencontrons donc ici le terme de vie que nous avons étudié dans le discours du Pain de la vie, et que nous avons rencontré une première fois tout au début de l'évangile de Jean : « En lui était la vie », c'est-à-dire qu'il avait le trait de la « vie » que nous avions traduit alors comme « donner à vivre ».

Nous avons marqué un rapport entre les deux chapitres 9 et 11 pour dégager l'intention commune qui est de célébrer Jésus sous l'une de ces dénominations : au chapitre 9 c'est sous la dénomination de lumière et au chapitre 11 sous la dénomination de résurrection. Au chapitre 9 c'est sous la dénomination de ce qui donne à venir au monde – car c'est cela la lumière chez Jean : faire venir au monde – de même au chapitre 11 la résurrection c'est ce qui donne à vivre.

 

3°) Les « Je suis… » johanniques.

Le parallélisme entre Jean 9 et Jean 11 nous invite à penser comme disant la même chose « Je suis la lumière » et « Je suis la résurrection et la vie ». Ces deux "Je suis" que nous rencontrons à propos de l'aveugle et du ressuscité, rentrent dans la liste de nombreux "Je suis" avec attributs : « Je suis la lumière », « Je suis la vie », « Je suis la porte », « Je suis le bon berger », et "il est le Logos (la Parole)". Qu'est-ce que c'est que ce Je ? Probablement pas notre je psychologique.

Pour entendre quelque chose à ces "Je suis", il faut d'abord ne pas y introduire notre distinction du concept (ou de l'idée) et de l'image (ou de la métaphore). « Je suis la vérité » n'est pas plus conceptuellement vrai que « Je suis la porte ». Si nous entendons ces mots à partir d'où ils parlent, nous apercevons qu'il n'y a pas de différence entre "donner à entrer" (qui correspond à la porte) et "donner à venir au jour" (qui correspond à la lumière). Tous prennent sens à partir du même inexprimable que nous avons repéré comme Résurrection. Ce mot sert de repère pour ce qui constitue le centre inexprimé de la parole évangélique, mais cet inexprimé s'entend dans ces nombreux "Je suis".

Il faut éviter aussi d'introduire d'autres préconceptions dans l'intelligence de ces "Je suis". Je pense par exemple à la double expression « Lumière et vie ». Dans les catéchismes de naguère, l'expression « Je suis le chemin, la vérité et la vie » servait à articuler les trois parties de l'enseignement qui sont : le dogme pour la vérité, la morale pour la vie, et le sacramentaire pour le chemin ou le moyen. On ne peut pas rêver contresens plus absolu. La vérité n'est pas autre chose que la vie en langage johannique ; à meilleure preuve, ce mot de saint Jean au chapitre 17 : « Et c'est ceci la vie, qu'ils te connaissent ». Connaître c'est vivre. Alors comme nous avons tendance par ailleurs à utiliser la lumière comme métaphore pour la connaissance, vous voyez comment ce que nous injectons spontanément dans des expressions comme « lumière et vie » départage des aspects adéquatement distincts, et vous apercevez comment cela est hors du propos johannique.

Vous me direz : « mais qu'importe ? » Oui, ce qui importe, c'est que, si les rapports structurels entre les mots changent, ce que l'on appellerait le "contenu" du mot change aussi, c'est-à-dire que notre conception de la vérité, de la lumière, de la vie ne reste pas intacte. Ce qui laisse ouverte la question : à partir de quoi donc pouvons-nous entendre ces mots[6] ?

 

4°)  Une réflexion sur les œuvres (les erga).

Les œuvres accomplies par Jésus dans l'évangile de Jean disent la même chose que les « Je suis ».  et le chapitre 11 déploie la résurrection comme venir à la vie. Occasion pour nous de nous poser une fois encore la question : comment entendre la résurrection ? Car désormais nous apercevons que l'intégralité de l'Évangile, et cela même qui se présentait apparemment comme un récit particulier ou une anecdote, concourt à l'intelligence de cet inexprimable qu'est la résurrection.

Donc l'aveugle et Lazare sont également des traces de ce qui est en cause dans la résurrection du Christ. Dans la parole qui les dit s'entend la résurrection, et non pas à partir de notre idée de la mort. Je veux dire par là que la résurrection n'est pas le contraire de notre idée de la mort. C'est bien ce qu'évoque le mot de résurrection : contraire ou retour ; retour de la vie ou contraire de la mort. Or je dis que la résurrection n'est pas le contraire de notre idée de la mort : soit en tant qu'elle est « notre » idée, soit en tant qu'elle est idée précisément de la "mort". Il y a donc là deux raisons de refuser ce que spontanément le mot "résurrection" évoque à notre esprit où il se pense exclusivement à partir de l'idée de mort, et secondement à partir de l'idée que nous nous faisons de la mort.

Or dans l'Évangile la résurrection ne se pense pas à partir de l'idée de la mort puisque le même s'exprime à partir de la cécité, de la faim, de la soif ; donc cette multiplicité des dénominations mises en œuvre par les gestes du Christ nous fournit ce à partir de quoi le mot de résurrection s'entend, et ce n'est pas exclusivement à partir de l'idée ou l'image vague de réanimation de cadavre.

Aussi bien saint Jean dit beaucoup plus. « La vie » par exemple, gère la résurrection mais en outre, l'Évangile ou la résurrection n'est jamais à définir à partir de notre idée ni de la vie ni de la mort. Il s'entend à partir d'une parole parlant ailleurs.

Ce qui est en cause ici c'est ce que saint Jean appelle le sêmeïon, disons le "symbole". Sêmeïon se traduit habituellement par signe et en un sens, je n'aurais rien contre cette traduction si le mot de "signe" n'était pas ou n'avait pas été exagérément compromis par la lecture des siècles postérieurs. Le "signe" dans la théologie classique, est essentiellement une chose premièrement connue qui conduit à la connaissance d'autres choses, or ici c'est l'inverse. Ce ne peut être que la résurrection qui, sourdement connue, se témoigne et se reconnaît dans l'œuvre de Dieu et dans la parole de son évangéliste. Voilà la structure du symbole[7].

Nous reviendrons sur cela, mais si la résurrection doit être connue, elle ne peut être connue ni positivement ni négativement, c'est-à-dire dialectiquement, à partir de ce qu'elle dénonce, à partir de nos présupposés de la banalité. Ce n'est qu'à partir d'elle que se lit et s'entend l'Évangile et se voit la guérison de l'aveugle. Ce qui pose la question : à partir d'où parle l'Évangile ? Structure proprement johannique. Cela sans doute va tout à fait contre nos habitudes de penser, à la mesure où ce qui est premier pour nous, c'est le "fait", dans la mesure où on peut bien s'en assurer : assurons-nous bien du fait et alors ensuite on peut spéculer sur les causes. C'est ce que fait l'historien depuis la naissance de l'histoire critique.

De la même façon la christologie tend à se constituer comme la nécessité de s'assurer premièrement de la réalité du fait historique de Jésus, pour ensuite éventuellement reconstruire une théologie. Or l'Évangile ne parle pas ainsi. Ce qui est en question c'est toujours le verbe voir parce qu'un fait, ça se voit et puis ça se témoigne. Mais le voir johannique, ce n'est pas ça. Et puis de toute façon voir le ressuscité ne peut pas être un fait historique en ce sens, puisque la notion même d'histoire est le produit d'une pensée qui pense à partir de la vie mortelle.

Alors notre question, c'était bien : que peut vouloir dire l'expression "voir" chez saint Jean, et comment dit-elle autre chose que ce que, par naissance, nous sommes accordés aujourd'hui à entendre sous le mot "voir".



[1] L'essentiel de ce que vous trouvez ici vient d'un cours de J-M Martin à l'Institut Catholique de Paris en 1974-75.

[2] « 1 Était quelqu'un malade, Lazare de Béthanie […] 4 Ayant entendu Jésus dit : "Cette maladie n'est pas pour la mort, mais pour la gloire de Dieu afin que soit glorifié le Fils de Dieu par elle. […] 9 Jésus répondit : "N'y a-t-il pas douze heures dans le jour ? Si quelqu'un marche dans le jour, il ne trébuche pas parce qu'il voit la lumière de ce monde. 10 par contre si quelqu'un marche dans la nuit, il trébuche parce que la lumière n'est pas en lui. 11 Il dit cela et après il leur dit : "Lazare notre ami dort ; mais je vais le réveiller."»

[3] Il y a une façon très scandaleuse d'entendre la réponse de Jésus : « alors Dieu a besoin qu'il y ait du mal pour que sa gloire soit manifestée ? » Ainsi la réponse de Jésus serait pire que la première difficulté rencontrée !

 [4] « Le jour ici c'est la présence de Jésus : « Tant qu'il fait jour » signifie « tant que je suis présent », ce qui a deux sens, un sens qui indique la présence de Jésus tant qu'il n'a pas subi la mort, et un sens plus éminent en tant qu'il est sa présence de résurrection dans le monde. Il y a toujours ces deux aspects dans l'évangile de Jean, celui qui importe c'est le second..» (J-M Martin).

[5] Pour la Tradition, Jésus est la main droite de Dieu, la main active et visible. L’Esprit est considéré comme étant la main gauche, la main invisible et intérieure.

[6] À ce moment du cours, pour donner connaissance de lectures de ces "Je suis" dans le christianisme du début du second siècle, J-M Martin a fait lecture d'un passage des Actes apocryphes de Jean sur la Croix de lumière en indiquant les risques liés à la lecture de ce texte, puis à un passage de saint Justin tiré de son Dialogue avec Tryphon. Vous trouvez ces lectures dans Titres du Christ au IIe s. à partir de : La croix de lumière (Actes de Jean) ; un passage du Dialogue avec Tryphon de st Justin .