Après la mort de Jésus, le dernier épisode est composé de deux moments : la transfixion et l'ensevelissement. L'ensevelissement est accompli par deux personnages : Joseph et Nicodème. Nicodème apporte deux parfums, myrrhe et aloès, ce qui est allusion à un psaume royal. Ce continuel dédoublement des épisodes, cette répartition par deux, se trouve tout au long du récit. Par ailleurs la mention de l'ensevelissement invite à mettre ce texte en rapport avec le geste de Marie qui répand le parfum sur Jésus, alors que Jésus dit qu'elle a gardé le parfum pour "le jour de mon ensevelissement". Belle énigme !

Et voici avec ce chapitre VII la fin de la transcription de la session que Jean-Marie Martin a animé sur la Passion.

 

 

Chapitre VII

Jn 19, 38-42 et Jn 12, 1-7

L'ensevelissement

 

Jésus mis au tombeau par Nicodème, évangéliaire d'Egbert, 10e s

Le dernier moment correspond à ce qui suit la mort de Jésus. Après le verset 30 nous avons deux épisodes, celui de la transfixion, et du verset 38 à la fin, l'épisode de l'ensevelissement. Nous allons le lire rapidement. Comme souvent, ce texte nous renvoie à un autre texte de Jean que nous verrons en détail ensuite.

 « 38Après ces choses, Joseph d'Arimathie sollicite Pilate (c'était un disciple de Jésus, en secret pourtant par crainte des Juifs) pour enlever le corps de Jésus. Et Pilate autorise. 39Vient aussi Nicodème (celui qui était venu à lui, de nuit, au début). Il porte un mélange de myrrhe et aloès, environ cent livres. 40Ils prennent donc le corps de Jésus, ils le lient de linges avec les aromates, comme c'est la coutume pour ensevelir. 41Au lieu où il a été mis en croix, il y avait un jardin, et dans le jardin un sépulcre neuf dans lequel personne jamais n'a été mis. 42Là donc, à cause de la Préparation chez les Juifs, comme le sépulcre est proche, ils mettent Jésus. » (Traduction de sœur Jeanne d'Arc)

                                                                          .

 

I – L'ensevelissement (Jn 19, 38-42)

 

     ●   Verset 38 : la levée du corps de Jésus.

« 38Après cela, Joseph d'Arimathie, qui était disciple de Jésus en secret, à cause de la crainte des Judéens…» Il y a deux personnages qui posent question : Joseph d'Arimathie, mais aussi Nicodème.

 Joseph intervient pour la première fois dans le texte. Il est caractérisé comme un disciple cryptique, un disciple caché, non pas caché parce qu'il aurait une intimité particulière de l'ordre du secret, mais caché par peur des Juifs. Le thème de ceux qui sont disciples en secret par peur des Juifs est un thème récurrent chez Jean. On le trouve en plusieurs lieux : par exemple au chapitre 20, cette peur est attribuée aux disciples eux-mêmes lorsqu'au soir du premier jour a lieu cette deuxième Pentecôte johannique qui est l'apparition de Jésus auprès des Dix réunis : « portes fermées à cause de la crainte des Juifs. Vient Jésus, il se tient et dit “Paix” et il insuffle le pneuma ». Or le pneuma a déjà été insufflé à l'expiration : « Il livra le pneuma » : autre occasion de voir que, pour Jean, la totalité du mystère christique se dit à chaque épisode. Cette peur des Juifs caractérise aussi une certaine catégorie de gens, pas simplement les contemporains de Jésus, mais des gens de la première communauté chrétienne ; donc le rapport de cette première communauté johannique avec des sympathisants (comme on dit aujourd'hui) qui ne se déclarent pas.

«demanda à Pilate qu'il lève le corps de Jésus. Et Pilate acquiesça. Il vint donc et leva son corps. » On a deux fois le verbe "lever", et par ailleurs nous avons rencontré à plusieurs reprises l'expression “poser” qui est traduite très bien par “déposer” puisque c'est ainsi que nous disons, seulement je signale que le verbe johannique est le verbe le plus basique : poser. Poser et lever, nous disons déposer et enlever.

     ●   Parenthèse : l'épisode de Marie-Madeleine (Jn 20).

Or nous avons déjà fait cette remarque que je rappelle ici : ces verbes, qui désignent ici des gestes de soins, des gestes pieux, des gestes de respect du corps, donc qui sont pris en bonne part, pourront avoir également un sens négatif dans ce qui va suivre, dans le moment de la résurrection, spécialement à l'occasion de l'épisode de Marie-Madeleine.

Elle vient chercher un corps (sôma), un cadavre, le corps enseveli. Et les questions qu'elle pose le sont dans les deux termes de poser et lever : « Dis-moi où l'as-tu posé que je l'enlève » (Jn 20, 15). Dans tout cela elle se méprend, elle ne peut en aucune façon reconnaître Jésus parce qu'il n'est pas dans la ligne de ce qu'elle cherche : elle cherche un corps mort, un corps manipulable, un corps dont on dispose, qu'on pose et qu'on lève parce qu'elle pense le cadavre. Il faut que les yeux lui soient ouverts par une parole – nous l'avons dit : ce qui est premier, c'est la parole, la parole donne de voir – pour qu'elle puisse reconnaître en dehors du champ de ce qu'elle cherche. Autrement dit l'être au corps d'autrui passe par la parole et ici, la parole, c'est son nom propre : « Mariam ». Et aussitôt elle dit : « Rabbouni », la reconnaissance mutuelle se fait. Elle identifie Jésus dans sa dimension de rabbi ressuscité pour autant qu'elle a été elle-même ré-identifiée par la parole qui s'adressait à elle. Cela n'a pas lieu qu'une fois dans l'évangile de Jean, on le trouve à propos de la Samaritaine et dans d'autres lieux, donc c'est une constante, c'est attesté. Désormais, devant Marie-Madeleine, il y a un corps qui se donne par la parole, qui se présente, et non pas un corps qu'on manipule, qu'on manie, qu'on pose et qu'on dépose.[1]

Et ceci est d'une importance fondamentale pour faire soupçonner que ce qui est critiqué là, c'est notre mode natif d'être à autrui qui est toujours plus ou moins manipulateur, qui prend, qui pose quand on a besoin. Cela permet de découvrir que la véritable relation à autrui, à l'homme par excellence qui est le Ressuscité, mais aussi à tout homme, la véritable relation est d'autre sorte que ce qui est indiqué par les verbes poser et lever. La véritable relation suppose d'entendre la parole qui donne de se reconnaître mutuellement. C'est la parole qui instaure et institue le bon rapport au corps, et non pas la prise. Si bien qu'on peut prendre aussi, mais à condition que ce soit donné (« Prenez »), que la parole donne de prendre.

Donc le propre de l'homme est justement quelque chose qui ne se manipule pas, ni avec violence ni peut-être simplement dans le contexte du soin sans égard, de même que c'est quelque chose qui ne se vend pas. Or nous avons vu que le propre de Judas, c'est de vendre. Ce n'est pas directement chez saint Jean, c'est dans les Synoptiques (Jésus est vendu pour 30 pièces d'argent), mais chez Jean ça l'est dans la réflexion faite à Marie de Béthanie : « Ce parfum aurait pu être vendu trois cent deniers » (Jn 12, 5). Il y a un rapport entre ces choses.

Alors “lever” dans la bouche de Joseph d'Arimathie a une position ambiguë comme la première position de Marie-Madeleine. L'ambiguïté vient de ce que la résurrection n'est pas encore manifestée. C'est positif en ce sens que Joseph d'Arimathie puis Nicodème prennent soin du corps de Jésus. De même Marie-Madeleine se soucie et pose la bonne question « Où ? », mais c'est négatif du fait de l'emploi, dans la même question, des verbes “poser” et “lever” (« Où l'as-tu posé que je puisse le lever ? »). L'intérêt de ceci est de montrer quelle est la volonté du texte qui insiste sur le mode d'être au corps, donc le mode d'être à autrui. Il y a là une indication majeure, fondamentale, de l'enseignement évangélique.

     ●   Verset 39. La venue de Nicodème.

«  39Vint aussi Nicodème, celui qui était venu auprès de lui nuitamment auparavant, portant un mélange de myrrhe et d'aloès, d'environ cent livres. » Nicodème apporte deux parfums, myrrhe et aloès, ce qui est du reste allusion à un psaume royal, le psaume 45 (44) : «  ton Dieu t'a oint d'une huile de joie […] 9Tes vêtements ne sont que myrrhe, aloès et cannelle ». C'est un disciple secret qui accompagne Joseph d'Arimathie mais il est caractérisé aussi à la façon johannique, c'est-à-dire par référence à un épisode antérieur : c'est celui qui est venu rencontrer Jésus de nuit. Nous avons remarqué que, lorsque survient un nom, il est souvent accompagné d'une caractérisation. Chaque fois qu'il s'agit de Judas, c'est toujours « celui qui livre ». Je fais encore une parenthèse ici, par souci de mémoire. L'évangile de Jean demande à être tenu un peu tout entier dans la mémoire pour entendre chaque épisode. Et constamment il est soucieux de faire rappel, de rappeler.

Le récit de l'ensevelissement est à mettre en rapport avec le chapitre 12 de Jean où il est déjà question de Judas. « 4Judas Iscariote, un de ses disciples, celui qui devait le livrer, dit : “ 5Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu trois cent deniers et donné aux pauvres ?” »Il ouvre un débat sur la signification, l'opportunité ou l'inopportunité de cette dépense.

Les disciples secrets dont il est question à plusieurs reprises dans l'évangile de Jean, et qui sont secrets par peur, sont plutôt critiqués par Jean, mais néanmoins jamais de façon totalement définitive. Ici, d'une certaine façon, il y a comme une sorte de réhabilitation qui se fait, en particulier de Nicodème, car vous savez que les épisodes johanniques se terminent généralement par, ou la confession de Jésus, ou au contraire le refus total. L'épisode de Nicodème se terminait dans les sables. Il doit y avoir des sympathisants du type de Nicodème[2] parmi les Juifs à côté des premières communautés chrétiennes. Donc tout se passe comme si, à propos d'eux, Jean ne voulait pas décider d'avance s'ils deviennent des disciples ouverts, ou au contraire s'ils refusent. Il ne veut pas décider de la situation de ces gens qui sont probablement à la périphérie des premières communautés johanniques. L'intérêt est de nous faire lire l'épisode à deux niveaux, pas simplement au niveau de ce qui s'est éventuellement passé avec Jésus, mais également comme la relecture de ce qui s'est passé avec Jésus par rapport à ce qui se passe dans la première communauté johannique.

     ●   Verset 40 : les soins du corps.

« 40Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent de linges avec des aromates, selon l'usage des Judéens pour ensevelir (entaphiazeïn). » Certaines traductions disent : « Ils prirent le corps de Jésus et l'enveloppèrent de bandelettes » (v. 40) : “enveloppèrent” n'est pas bon car c'est le verbe “lier”. Je sais bien qu'envelopper sonne mieux à notre oreille, mais ça ne nous permet pas de voir le rapport qu'il y a entre lier et délier : Jésus est emmené lié devant ses juges (Jn 18, 12), le même verbe lier était employé pour Lazare « lié de bandelettes » (Jn 11). Et ici : « Ils le lièrent de linge ». Les “linges”, c'est le terme qu'on retrouve au chapitre 20 lorsque Pierre voit « le soudarion (le suaire) qui était sur sa tête (de Jésus), non pas gisant avec les linges, mais roulé à part en un seul lieu » (Jn 20, 7), donc le soudarion d'un côté et les  linges de l'autre. Jésus est lié ici parce que, dans cet ensevelissement, il n'y a pas d'accomplissement plein, donc c'est le sens négatif du verbe lier qui se poursuit. D'un côté c'est un soin – un acte de soin qui peut être un acte bon – et pourtant ici c'est un acte qui poursuit la ligature, la non-liberté du corps. Par exemple, à propos de Lazare au chapitre 11 on a « Déliez-le et laissez-le aller » (Jn 11, 44).

Nous avons ici une suite de signes, d'indications, qu'il faut regarder de près. Pour travailler il vaut mieux garder le mot le plus proche du mot grec, surtout quand il est repris, répété à plusieurs lieux.

Par ailleurs nous gardons en réserve le mot “ensevelir” que nous retrouverons dans l'épisode du chapitre 12 où nous entrerons en deuxième partie.

     ●   Versets 41-42 : le tombeau neuf dans le jardin.

«  41Il y avait, dans le lieu où il fut crucifié, un jardin, et dans le jardin un tombeau neuf, dans lequel personne n'avait encore été posé. » Le récit de la Passion commençait pas un jardin et se termine par un jardin. D'une manière générale, le jardin évoque l'Éden : l'homme a été posé dans un jardin pour qu'il le garde et l'œuvre. Adam, au sens de Gn 2-3, est l'homme voué à la garde et à l'œuvre du jardin.

Le Golgotha n'est pas présenté comme un jardin au départ. C'est à propos du tombeau tout proche que le mot de jardin est prononcé. Probablement quelque chose d'une symbolique aurait été possible, comme par exemple de penser que l'arbre de la croix est l'arbre au milieu du jardin, c'est-à-dire l'arbre de la Genèse. Mais pour moi ce n'est pas suffisamment attesté dans le texte. Je ne dis pas que c'est faux et ce sera légitimement développé à partir d'autres choses dans la littérature chrétienne des premiers siècles, mais rien ne permet ici fermement de faire ce rapprochement.

D'autre part il y a le mot de tombeau (v. 41). Il y a plusieurs façons de dire tombeau : taphos qui correspond au verbe ensevelir (thaptô, etaphên), et mnêméion, mot qui est employé ici et qui est de la racine du mot mémoire : c'est un mémorial. Ce mot est employé 10 fois entre le verset 19, 41 et le verset 20, 11.

Quelqu'un a posé la question de savoir s'il y a un rapport entre le tombeau neuf où on a posé le corps et “la naissance virginale de Jésus”. J'ai d'abord dit que ce serait audacieux de prétendre que c'est dans le texte. Cependant ce n'est pas en soi une réflexion insignifiante. Il y va de la maternité, c'est-à-dire de la terre mère. Il y a une symbolique de la terre, de la terre vierge qui est le lieu des naissances et des morts. Et c'est attesté explicitement chez les Pères de l'Église (pas dans notre texte) : ils font ce rapprochement, la virginité et la nouveauté de part et d'autre, la terre étant comme mère le lieu des naissances et aussi des ensevelissements. C'est une très vieille tradition, ré-assumée sans doute du côté de la figure de la mère par excellence. L'épisode de la mère, nous l'avons vu aux versets 25 à 28, et Marie n'est pas nommée par son nom mais par son titre de mère. Elle est la mère du disciple, donc la mère de l'écoute puisque Jean est le disciple par excellence. Que soient soupçonnables positivement un certain nombre de rapports de ce genre, ce n'est pas totalement exclu. Cependant nous n'affirmons pas que c'est clairement de la volonté même de ce texte. On peut le méditer mais n'entendons pas cela d'emblée avec certitude. La nouveauté est un mot propre retenu dans notre Nouveau Testament pour dire la résurrection. La résurrection c'est la nouveauté, c'est ce qui vient.

« 42Là donc, à cause de la Préparation des Judéens, puisque le tombeau était proche, ils posèrent Jésus ». Le mot qui fait inclusion, pas avec l'ensemble mais avec ce dernier moment, c'est la mention de la Préparation de la Pâque. Ici aussi il y a deux sens : c'est la préparation de la Pâque pour les Juifs mais c'est aussi la préparation de la Pâque nouvelle. Le mot Préparation (parascève) étant au v 31, l'inclusion porte sur ce dernier ensemble, après la mort de Jésus.

     ●   Arrêt sur image.

Après la mort de Jésus, le dernier épisode est composé de deux moments : la transfixion et l'ensevelissement. L'ensevelissement est accompli par deux personnages : Joseph et Nicodème. Nicodème apporte deux parfums, myrrhe et aloès, ce qui est allusion à un psaume royal. Ce continuel dédoublement des épisodes, cette répartition par deux, il y a longtemps que nous l'avons remarqué, c'est tout au long du récit. On s'étonnait qu'à propos de la crucifixion de Jésus, qui est un moment important, il n'ait rien d'autre à dire que « il fut crucifié entre deux, un ici, un là, et lui au milieu ». Et déjà là il y avait le double épisode : les soldats récupèrent les vêtements, mais il y a deux parts : ce qui peut se diviser en quatre et la tunique une, donc le rapport du multiple et de l'un.

 

II – Le geste de Marie pour l'ensevelissement (Jn 12, 1-7)

 

Je disais que notre texte nous invite à revenir au début du chapitre 12. Il se trouve que j'ai eu deux occasions de méditer le début du chapitre 12, une fois à Saint-Jacut et une fois à l'Arbresle. À l'Arbresle nous avions intitulé cela : « Odeur et mémoire ».

      ●  Versets 1-3 : le parfum répandu.

« 1Donc Jésus, six jours avant la Pâque, vint à Béthanie où était Lazare qu'il avait ressuscité des morts. 2Ils lui firent donc là un repas, et Marthe est au service – et Lazare était un de des convives avec lui. 3Alors Mariamc'est l'autre sœur, donc Marie de Béthanieprenant une mesure (une livre)[3] de parfum d'un nard authentique – authentique c'est pistikês, de pistis, le mot qui signifie foi. On comprend très bien : authentique évoque ce qui est fiable, peut-être aussi pour Jean précieux (de grand prix) oignit les pieds de Jésus et essuyait de ses cheveux ses pieds.

La  maison fut remplie de l'odeur du parfum ». Voilà une toute petite phrase johannique comme on pourrait en trouver une douzaine. Elles contiennent en elles la totalité de l'Évangile : la maison, emplir (verbe du pneuma)… Chez Luc à la Pentecôte : « L'Esprit emplit la demeure où ils étaient assis » (Ac 2, 2). Ici il s'agit de la maison, mais nous avons lu « L'Esprit du seigneur emplit l'orbe des terres » (Sg 1, 7 – Introït de la Pentecôte) et puis Étienne « empli de force et d'Esprit » (Ac 6, 5). On pense l'Esprit à partir de la résurrection, c'est « L'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts » (Rm 8,11) ou : « Jésus déterminé Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts dans un pneuma de consécration » (Rm 1, 4) et aussi : « Il n'y avait pas encore de pneuma répandu sur l'humanité car Jésus n'avait pas encore été glorifié. » (Jn 7, 37).

      ●  Versets 4-6 : Vendre ou donner ?

« 4Judas Iscariote, un de ses disciples, celui qui devait le livrernous avons un exemple de ces épithètes quasi homériques qui sont répétées à chaque fois pour caractériser quelqu'unil dit : “ 5Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu trois cent deniers et donné aux pauvres ?” » Il ouvre un débat sur la signification, l'opportunité ou l'inopportunité de cette dépense. Les commentateurs sont en mesure de dire que ça représente une quantité énorme, mais il faut prendre en compte que chez Jean les chiffres ne sont jamais des quantités mais des qualités. Ce passage est à mettre en rapport avec l'ensevelissement. Nous reconnaissons ici Judas caractérisé chez Jean, comme il va le dire plus loin, comme celui qui porte la bourse, parce qu'il a à voir avec ce qui s'achète et ce qui se vend. En cela il résume un trait de certains disciples, car les disciples, nous les voyons acheter au chapitre 4 de la Samaritaine : Jésus est seul parce que « ses disciples sont allés acheter des nourritures (des provisions) ».

     ●   Le don distingué du droit et du devoir.

Surtout nous avons mis en évidence la parole entre guillemets "tentatrice", c'est-à-dire la parole provocatrice dans le bon sens du terme, de Jésus à Philippe en Jn 6 lors de la multiplication des pains : « Où achèterons-nous des pains pour tant de monde ? » et Jean ajoute : « Il savait ce qu'il allait faire, mais il dit cela pour le tenter » c'est-à-dire lui faire révéler ce qu'il a au cœur. Ce que nous avons au cœur, c'est que du pain, ça s'achète. Or le chapitre 6 est destiné tout entier à dire que le pain, ça se donne. C'est précisé au beau milieu du chapitre : « Le pain que je donnerai, c'est moi-même pour la vie du monde. » Le pain, c'est ce qui entretient la vie. L'entretien de la vie dans le grand sens du terme, c'est la donation que le Christ fait de lui-même. « Le pain que je donnerai », c'est la révélation du don comme caractérisant l'espace de l'Évangile qui est constamment contre-distingué du domaine du droit et du devoir, c'est-à-dire de la dette et du salaire, mais aussi contre-distingué du domaine de la violence. Nous opposons fortement et légitimement la violence et le droit (ce que nous appelons la justice) comme deux régions totalement différentes. Pour l'Évangile, il y a une secrète connivence entre “le droit et le devoir” et “la violence” qui constituent le monde dans lequel nous sommes, et se distinguent de l'espace nouveau qui est l'espace du don gratuit.

Cela culmine chez Paul, par exemple, dans le salut obtenu par donation gratuite, qu'il appelle charis (la grâce), et non par le mérite ou le gain. Le fait de gagner ne justifie pas. Il s'agit ici de l'ultime de la vie, de l'essentiel de la vie qu'il appelle toujours zoê. Cette région est la région du don. Il s'agit du rapport à Dieu qui n'est pas un rapport de marchandage, pas plus qu'un rapport de forces, mais il s'agit du même coup du rapport aux hommes, le rapport ultime aux hommes.

Quand nous entendons cela, nous pouvons penser qu'il s'agit de quelque chose de très utopique et très loin. Voilà une question qui n'est pas du tout à éluder, à savoir que prêcher les droits et les devoirs, fussent-ils les droits naturels des gens, et les devoirs quels qu'ils soient, ça n'est pas encore l'Évangile. Et parce que c'est difficile à admettre, c'est toujours l'indice que nous ne comprenons pas très bien ce que cela veut dire. Et parce que c'est difficile, c'est l'indice de quelque chose de très précieux. Quand nous sommes tout à fait satisfaits de la lecture du texte tel qu'il vient, nous n'apprenons rien, c'est l'indice que nous ne sommes pas véritablement au texte. C'est là où sa crisse, où il y a une difficulté, que se cache l'essentiel. Donc première chose : détecter ce lieu-là, surtout si on aperçoit que c'est une constante chez Paul, chez Jean et dans les Synoptiques.

Demandez à un syndicaliste ce qu'il pense du patron pour lequel une heure de travail ou onze heures de travail, c'est le même salaire « parce que, dit ce patron, ça me plaît de lui donner autant ». C'est le comble de ce que nous réfutons légitimement, bien sûr, comme injuste, et relevant de l'arbitraire. Et cependant, c'est le cœur de l'Évangile. Le cœur, c'est ce qu'il y a de plus fragile, de plus précieux, donc de plus susceptible d'être perverti, d'être mal entendu. Il ne faut pas que la crainte de mal entendre soit un prétexte pour ne pas aller y voir. Ce n'est pas parce que la parole que je dis est risquée, périlleuse et qu'elle peut être facilement pervertie, ce n'est pas une raison pour ne pas aller la voir de près, parce que c'est justement la parole essentielle.

     ●   Verset 6 : Le mot de Judas.

Nous ne sommes pas encore à notre propos, nous allons y venir.

Nous reconnaissons en passant que Judas a, d'un coup d'œil, estimé le prix de ce parfum qui est de 300 deniers. Judas voit très bien. Il sait, lui qui vend et qui achète l'homme : il le vend 30 pièces d'argent (Mt 26, 15). Le “30 pièces d'argent” ne se trouve pas chez Jean, il transparaît sous les 300 deniers. Nous savons que dans la symbolique des chiffres, 3, 30, 300, 3000 procèdent radicalement de la même qualité, parce que ces chiffres ne sont pas des quantités chez Jean mais des qualités. 300 n'est que l'extension de ce que veut dire 30. Ceci est constant, même dans l'Ancien Testament.

Jean commente le mot de Judas : « 6Il dit cela non pas parce qu'il avait souci des pauvres, mais parce que étant voleur et portant la bourse, il prenait ce qu'on y jetait. »

Nous sommes encore sans rapport immédiat – sinon sous la figure de Judas qui a une très grande importance dans le débat – avec ce qui fait la différence, l'opposition, Jésus / Judas. Mais la parole de Jésus sera plus décisive.

       ●  Verset 7 : le jour de l'ensevelissement.

« 7Jésus dit alors : “Laisse-là (tranquille) – ce “laisser” qui n'est pas l'abandon, mais qui est le laisser être, laisser faire ; cette phrase est très difficile à traduire parce qu'elle est apparemment incorrecte – afin que, pour le jour de mon ensevelissement elle l'a gardé”. » Mais ça ne nous étonne pas : le mot “afin que” est à éliminer étant donné que, nous l'avons dit bien des fois, “afin que” n'est pas final chez Jean, “parce que” n'est pas causal, “si” n'est pas conditionnel. Je ne reviens pas sur ce point vous l'avez suffisamment en mémoire. Je fais un petit récapitulatif de choses que nous avons dites.

Laissons provisoirement tomber la difficulté du texte : il y a une solution, c'est de dire qu'il faut le supprimer. Un certain nombre de manuscrits ne se privent pas de le faire, mais rien n'est moins assuré parce que les manuscrits les plus authentiques le portent. Ce qui est important, c'est que Jésus met un rapport entre le geste de Marie et son ensevelissement (entaphiasmos), c'est pour cela que je l'ai relevé : « 40Ils prirent le corps de Jésus et le lièrent de linges avec des aromates, selon l'usage des Judéens d'ensevelir (entaphiazeïn). » C'est un mot de même racine.

La phrase ici est curieuse et décisive. C'est vraiment très étrange que Jésus se permette de dire le sens du geste qui a été accompli. On aurait demandé à Marie pourquoi elle a fait ça, elle n'aurait pas répondu « ensevelissement ». Autrement dit, Jésus relit un geste en mettant dans ce geste un sens que la conscience de celui qui le pose n'épuise pas, un geste qui est plus grand que l'idée ou la volonté de celui qui l'accomplit et dont la racine ou la semence – pour garder notre métaphore usuelle – est seule susceptible d'être dans la lecture que le Christ fait de Marie.

       ●  La connaissance de Jésus au cœur.

Là aussi, si on prend Jésus comme un homme quelconque et Marie comme une femme quelconque, et que quelqu'un prétende savoir mieux qu'elle ce qu'elle fait, c'est tout à fait aberrant. Mais Jésus, justement, ne lit pas les gestes, il lit le cœur et même le cœur insu. C'est le propre de Jésus, et c'est un thème constant. Il court depuis la première annonce qui se trouve à la fin du chapitre 2 : « Beaucoup crurent en lui, mais Jésus, lui, ne croyait pas en eux – donc il ne se confiait pas à eux, c'est le même verbe – parce qu'il les connaissait tous et qu'il n'avait pas besoin que quelqu'un témoigne au sujet de l'homme, car lui savait ce qu'il y a dans l'homme. » Donc Jésus est toujours en dialogue, non pas avec l'apparence de ce qui se dit, mais avec le cœur, avec éventuellement le non-dit et le non-su de ce qui se gestue ou s'accomplit. Ceci est souvent mal accepté par ceux qui travaillent le texte : ça a l'air de dire que… est-ce que la volonté de Jean est de marquer cette espèce de supériorité qui lui permet de… Pas du tout ! D'être au cœur, de savoir d'avance l'événement, la personne, c'est ce qui atteste la liberté de Jésus en tout ce en quoi il entre ; et tout le conflit dans lequel il va entrer, il y entre librement parce qu'il sait d'avance, c'est l'attestation de sa liberté. Nous l'avons vu dans notre texte puisqu'il s'avance de lui-même en posant la question « Qui cherchez-vous ? ». Ensuite on le lie, on l'attache, on le mène, on le porte, on le manipule ; seulement il s'est donné à être lié, le sachant, donc librement. « Entrant librement dans sa Passion », c'est le mot qu'on emploie dans la deuxième prière eucharistique. Je l'aime beaucoup, elle est la plus archaïque, la plus ancienne, elle date du deuxième siècle pour l'essentiel. Elle est censément en usage dans l'Église d'Hippolyte de Rome (c'est peut-être le pseudo-Hippolyte).

       ●  Quelle est l'heure de l'ensevelissement ?

Or une autre petite difficulté se présente. « Elle a gardé ce parfum pour le jour de mon ensevelissement » : et justement pas ! La phrase est quand même bizarre, non ? Il est déjà enseveli. C'est le jour de son ensevelissement ! « Pour ce jour ». L'heure de Jésus, c'est toujours l'heure de sa mort et de sa résurrection. La mort se dit dans différentes dénominations : le trouble de la séparation de l'ami (la mort de Lazare) ; l'être sous le regard accusateur ; l'être flagellé ; l'être crucifié ; l'être expiré ; l'être enseveli… sont des dénominations de la mort, c'est-à-dire des dénominations du pâtir christique. Nous, nous considérons cela comme une sorte de prophétie de l'ensevelissement à venir, mais Jésus le vit maintenant, c'est son heure. L'heure, c'est tout cela.

 “Mon heure” veut dire ma saison. L'heure, c'est la saison d'épanouissement, la saison du fruit, de la fructification. Tout homme est semence et il a son heure, son fruit. Et “mon heure” correspond à mon œuvre. « Accomplir l'œuvre », c'est cela qui le tient en vie, c'est son être. « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre. »

Je rappelle que c'est la structure de base de notre Écriture, la volonté signifiant le moment caché et séminal de ce qui apparaît et est manifesté comme œuvre ou comme fruit. Le rapport du secret et du dévoilé s'oppose à notre rapport habituel du projeté et du fait. On n'accomplit que ce qui est déjà sur mode inaccompli, on ne fait que ce qui n'est pas.

Je fais une récapitulation de beaucoup de choses que nous avons eu l'occasion de commémorer.

       ●  Lire Jean à partir de Jean.

Hier pour commenter la transfixion nous avions été conduits à aller voir dans la première lettre de Jean le triple écoulement de pneuma, de sang et d'eau. Aujourd'hui, pour ce dernier petit texte, vous avons été amenés à voir quelques versets du chapitre 12. C'est la confirmation de ce qu'il nous faut toujours lire Jean à partir de Jean, c'est-à-dire recueillir pour la lecture d'un texte les échos signifiants : savoir détecter où ils se trouvent, les recueillir, et lorsque nous les avons, les deux textes s'éclairent l'un l'autre. J'ai éclairé le texte de Nicodème par le texte de Marie. J'ai déjà étudié naguère ce texte de Marie mais je n'ai pas pensé à l'éclairer par le texte de l'ensevelissement, il aurait été bienvenu que je le fasse.

 

III – Partage final

 

Les paragraphes qui suivent sont constitués par des éléments du partage qui a eu lieu en fin de session, éléments retenus en fonction des réponses de Jean-Marie Martin. De ce fait, ils ne s'enchaînent pas au niveau des idées.

      ●   À propos de l'énigme.

Voici une phrase qui n'est pas de moi. Elle se trouve dans l'évangile de Philippe, c'est une phrase énigmatique, faite pour qu'on cherche : « On pense ordinairement que Jésus est d'abord mort puis qu'il est ressuscité ensuite, mais en vérité, Jésus est d'abord ressuscité et puis il est mort ensuite. » Cela a un sens. Alors il faut essayer de l'élucider. Mais encore une fois, ce n'est pas parole d'évangile, c'est un évangile non canonique qui appartient à la première littérature chrétienne. Je vous livre ça.

Je me rappelle qu'une fois, en dernière séance, j'avais livré une énigme, j'aime bien les énigmes. C'était de moi : on pense communément que c'est le vase qui contient l'eau, mais c'est l'eau qui contient le vase. Il y a un type de parole qui est telle que prétendre résoudre l'énigme avant l'heure et avant qu'elle ait été endurée, c'est obstruer la capacité d'entendre. Car la réponse ne tient pas dans une parole, mais dans la capacité de la susciter ou de l'entendre éventuellement.

       ●   La grâce et la liberté ; l'être sous le regard.

Il faut essayer de penser une altérité autre que celle qui nous est imposée nativement. On a touché ça à plusieurs reprises. On bute toujours sur la prétendue question de la prédestination et vous y êtes revenus encore. Et quand je parle de la gratuité dans un rapport d'opposition à la liberté (entendue en notre sens) et au mérite, c'est cette question qui est derrière. Tant qu'on bute là-dessus, on n'entend pas l'Évangile. Il faut voir en quoi cette question est déficiente, ce qui ouvre la possibilité d'avoir avec Dieu un rapport autre, c'est très important.

Aussi bien à propos de l'être sous le regard : sous quel regard sommes-nous quand nous disons Dieu ? Où avons-nous pris ce regard ? Parce que le regard sur moi, c'est l'autre. Nous sommes sous le regard parce que le je est constitué par un tu, autrement dit c'est d'entendre tu qui me donne de dire je. Donc cela me met toujours en posture d'avoir éventuellement à fuir ou à me cacher. « Dieux, que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! / Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, / suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière ?[4] » C'est la belle scène de l'aveu de Phèdre à Œnone. Elle vient, elle est en plein soleil, et elle ne peut le supporter parce qu'il révèle sa culpabilité pour ce qu'elle a osé penser ou désirer. Et en plus le soleil, pour la “Fille de Minos”, le soleil, c'est le soleil judiciaire. Minos est le juge des enfers, elle est de la famille des juges – des juges c'est-à-dire du regard sévère.

      ●   Ascension et Pentecôte.

Aller qui est venir, monter qui est descendre : ce sont des verbes d'allure. Il faut toujours repérer les verbes chez Jean. Aller, venir, monter, descendre, entrer, sortir, marcher, courir…

L'allure initiale est ouverte par l'évocation de l'échelle de Jacob – les anges montant et descendant sur le Fils de l'Homme – qui est le lien entre ciel et terre, lieu de symbolique fondamentale. Cela nous amène à ne pas considérer l'Ascension comme étant une simple absence alors que c'est sur le mode de l'absence. Néanmoins c'est le lieu même de la présence sur un autre mode. C'est le lieu de la descente pentecostale. Nous avons dit que nous trouvions l'élément pentecostal à la croix, au soir même de la Résurrection alors que la Pentecôte, comme son nom l'indique, c'est cinquante jours c'est-à-dire que Luc la célèbre en référence à Shavouot, c'est-à-dire la fête des semaines, ce que nous appelons la Pentecôte.

Avant d'être des épisodes distincts il y a une unité des choses qui constituent le secret christique et que Jean ne considère jamais indépendamment l'une de l'autre. Toujours il y a la nécessité de mémoriser l'aspect de Passion quand on célèbre la Résurrection, nécessité de garder en mémoire la Résurrection quand on veut lire la Passion.

La véritable absence du Christ trouble énormément la première communauté chrétienne. Il ne s'agit pas de substituer une présence rêvée, figurée pour colmater l'authentique absence, mais déceler que l'absence du corps à un certain point de vue est la condition même de la présence à un niveau plus intime et plus répandu que la simple convivialité locale jadis de Jésus avec ses disciples : « Il vous est bon que je m'en aille. Si je ne m'en vais, le pneuma ne viendra pas (ma dimension ressuscitée ne s'accomplira pas)». La seconde présence évacue la première. Ça n'est pas une tentative de colmater la première absence. Le Christ est effectivement absent dans le mode sur lequel il était présent à ses disciples et il ne sera plus jamais présent sur ce mode. Seulement cette absence peut être tournée de sens, c'est-à-dire pas simplement vécue comme une absence totale, mais être la condition d'une présence autre, la condition de la présence selon laquelle il serait toujours avec nous, ce qui est la signification de la résurrection.

Il y a un deuil authentique à faire, pour les disciples, mais la résurrection n'est pas là pour colmater, elle est là pour les ouvrir à une dimension de présence qui est autre. C'est le même et c'est une altérité, c'est pour cela qu'il dit : « Je vous enverrai un autre paraclet. » L'autre c'est le même avec un micron de distance.

      ●   Être ressuscité et être Fils de Dieu.

En un certain sens, dans le Baptême de Jésus est célébré tout le mystère pascal (mort et résurrection). La résurrection, c'est le beau témoignage que le Père rend à Jésus en le ressuscitant d'entre les morts. Le Baptême, c'est le témoignage du Père qui dit : « Tu es mon fils bien-aimé », proclamation qui s'adresse simultanémentà Jésus singulièrement et à toute l'humanité en lui…

Or ce qu'il faut bien entendre, c'est que être Fils de Dieu et être ressuscité dit la même chose dans l'Évangile. Il y a plusieurs textes que j'ai déjà cités, j'en redonne un : « Ce Jésus que vous avez mis à mort – dit Paul parlant à Antioche de Pisidie – Dieu l'a ressuscité le troisième jour selon ce qui est écrit dans le psaume 2 : “Tu es mon Fils, aujourd'hui je t'engendre”. » (Ac 13, 33). L'engendrement du Fils, c'est la résurrection, c'est ce qui ouvre la dimension nouvelle de vie qui est désignée par la résurrection.

C'est d'ailleurs la parole qui d'emblée me dit sous le regard de quoi je suis. Nous naissons infiniment soupçonneux sur le regard ultime qui se porte sur nous-même et nous sommes souvent induits à le penser plutôt courroucé, méchant, inquisiteur, alors que la déclaration initiale, c'est la déclaration que nous n'arrivons jamais à entendre parce que ce serait trop beau, on n'ose pas y croire. La déclaration qui dit sous le regard de quoi nous sommes c'est « Tu es mon fils bien-aimé (mon fils que j'aime) ».

 

Conclusion

 

Je pense que beaucoup ont trouvé ce qu'ils ne venaient pas chercher. Ce vers quoi effectivement on va, on en a une idée, mais ce n'est pas nécessairement ce qui se passe, ce qui s'accomplit, ce qui se réalise. Ça peut être vécu comme la découverte d'un espace encore plus grand, d'un espace de questions encore plus grandes. Ça peut s'accompagner aussi de la déception de n'avoir pas rapidement la réponse à ce qu'on demandait, à ce qu'on voulait, c'est un fait. Lorsqu'il faut un détour pour qu'une réponse soit audible, la réponse immédiate serait mortifère, elle serait négative, pour dire simplement.

Qu'est-ce que j'essayais, moi, de vous donner ? Vous savez, je ne suis pas programmatique, j'ai essayé de vous faire participer à ce que je cherchais, à ce qui me paraissait important, en essayant de deviner ce qui pouvait l'être aussi un peu pour vous. C'est très modeste comme réponse à une question très vaste, mais c'est ce que je peux dire là tout de suite.

Souvent les choses qui ne sont pas trop construites d'avance, qui s'ajustent un peu au fur et à mesure de la façon dont la session se déroule, m'apportent à moi beaucoup. Ce que je sais, finalement, c'est le résultat de mes lectures des évangiles gnostiques, mais beaucoup plus d'avoir marché, d'avoir cherché dans les pages de l'évangile avec d'autres. Vous êtes de ces autres pour cette session-ci, certains depuis longtemps et dans d'autres lieux, et je tenais sincèrement à vous en remercier.

 


[2] Nicodème est un personnage qui a eu une postérité dans la littérature. J'aurai l'occasion d'en parler bientôt chez les bretons à cause du Graal, le Graal qui a à voir avec le coup de lance, qui est le calice (entre autres sens) qui recueille le sang du Christ. La signification de Nicodème fait partie d'un moment de christianisation d'un thème celtique antérieur. Et c'est très débattu en Bretagne en ce moment, parce qu'il y a tout un mouvement de re-paganisation celtique. (J-M Martin).

[3] Le nard d'une livre. 1, 10, 100, 1000 sont des amplifications du 1. Le "cent livres" du verset 39 est l'accomplissement de ce qui est préfiguré dans la livre une de Marie de Béthanie. (J-M Martin, Symbolique des chiffres en Jn 6, 1-13 et autres textes. Accomplir et abolir.).

[4] Jean Racine : Phèdre, acte 1, scène 3.