La notion de Dieu créateur est première dans l'esprit de beaucoup de chrétiens alors qu'elle ne l'est pas dans le Nouveau Testament. Le rapport du Père et du Fils sont eux aussi envisagé à partir de la réponse que le Concile de Nicée a donné à la question d'Arius, mais cette question n'est plus notre question. Comment revenir à l'Évangile ?

C'est cela que J-M Martin a abordé de façon marginale lors de la session sur Connaître aimer (lecture de la première lettre de Jean) dont la transcription est sur le blog. Comme cela n'était pas le thème de la session, il l'a fait assez rapidement, aussi des notes ont été ajoutées, la plupart venant d'autres de ses interventions. Pour compléter ces réflexions on pourra aussi voir les messages suivants :

Pour lire, télécharger, imprimer c'est ici en fichier pdf : relation_Pere_Fils.

 

Un tournant dans la façon de considérer

les rapports du Père et du Fils

 

Il y a un changement considérable dans la façon de considérer les rapports du Père et du Fils entre le IIe et le IVe siècle.

 

●    Tertullien dans le Contre Hermogène.

Tertullien, fin du IIe, dit : « Il n'était pas Père avant qu'il y eut un Fils ». Il dit cela pour répondre à une objection d'Hermogène.

Hermogène n'était probablement pas gnostique, il était une sorte de platonicien chrétien, à la façon dont on lit Platon dans ces siècles-là[1]. Il y a une grande différence entre le Platon authentique et les multiples platonismes de l'histoire, celui d'Hermogène en est un. Hermogène était un dualiste.

D'après Hermogène, il y avait deux principes égaux qui étaient Dieu et la matière (la matière mauvaise). Et son raisonnement était celui-ci : Dieu ne serait pas de toujours Seigneur s'il n'avait pas une servante – le rapport maître-serviteur –. Or Dieu est de toujours Seigneur, donc il y a de toujours une matière servante. Ceci correspond au raisonnement : il n'y a pas de fils sans père, bien sûr, mais en un autre sens, il n'y a pas de père sans fils car si quelqu'un n'a pas de fils, il n'est pas père. Et Tertullien, curieusement, utilise ce raisonnement pour réfuter ce que dit Hermogène, en disant : pas du tout, il y eut un temps où Dieu n'était pas Père (n'avait pas de Fils)[2], et donc il y eut un temps où Dieu n'était pas Seigneur parce qu'il n'y avait pas de matière[3]. Mais la proposition : « Il y eut un temps où Dieu n'était pas Père », est absolument à récuser[4].

La sainte Trinité●    La réponse du concile de Nicée à la question d'Arius.

Ces questions-là donnent lieu dans les siècles suivants à bien des recherches, des tentatives, des approximations. La question : « il y eut un temps où Il n'était pas… », fut posée au concile de Nicée : y a-t-il un temps où le Christ n'était pas ? Et la réponse du concile de Nicée est : Non, Dieu est de toujours Père, le Fils est de toujours.

Le Credo que nous récitons est celui de Nicée-Contantinople : le Fils est « lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu – c'est-à-dire Dieu au sens propre du terme et pas au sens vague –  engendré non pas créé, de même nature – c'est-à-dire de même substance (homo-ousios) – que le Père…».

En effet la question d'Arius[5] qui a occasionné le concile de Nicée, était : est-ce que le Fils et le Père sont de même nature ? Est-ce que le Père est incréé et le Fils créé ex nihilo ?

Cette question surgit à ce moment-là parce que la notion de création ex-nihilo n'existait pas auparavant[6].  Elle ne pouvait être posée qu'à ce moment-là.

Et cette question d'Arius n'est pas la nôtre :

  • Nous, aujourd'hui, nous nous demandons : « Est-ce que le Christ est Dieu ? », ce qui veut dire : est-ce Dieu ou simplement un homme ?
  • La question d'Arius a un autre sens qui est : le Logos est-il Dieu ou est-il une première grande créature qui s'est incarnée ?[7] Voyez la différence.

 

● Articuler la pensée sur créé-incréé n'est pas l'articuler sur mort-résurrection.

La distinction du créé et de l'incréé[8] est ce qui va régir désormais la pensée théologique. Celle-ci va s'articuler sur création/incarnation, alors que ce n'est pas du tout la question du Nouveau Testament. La question du Nouveau Testament, c'est Mort et Résurrection. Et cela ne veut pas dire que le mot de création n'a pas de sens. Mais ça veut dire qu'il faut lire la signification de la Création à partir de la lumière de la Résurrection[9]. Nous, nous pensons qu'il y a un monde constitué, et puis qu'un beau jour arrive un événement dans ce monde, c'est tout autre chose que de poser la Création dans la Résurrection ou la Résurrection dans la Création.

Les articulations de la pensée sont des choses premières parce qu'elles régissent même la sémantique. C'est-à-dire que les articulations régissent les tenants, régissent la teneur.  Cela veut dire aussi que deux mots déterminent le sens réciproque de l'un par rapport à l'autre dès qu'il y a une articulation.

 

Nous sommes un petit peu sortis de notre texte, mais notre lecture est faite pour ça aussi, pour qu'elle nous éclaire en passant, ou, en tout cas, si elle n'éclaire pas, qu'elle nous trouble au moins, parce que le trouble est le premier moment de la lumière, à condition qu'on passe par la zêtêsis (la recherche), la question et la demande.



[1] Le IIe siècle lit surtout le Timée de Platon. Le Timée raconte la formation du monde : le Démiurge met en ordre les matières premières pour en faire un cosmos, un monde ordonné. Cette pensée n'a rien à voir avec l'idée créatrice même dans l'Ancien Testament. C'est cependant ce à partir de quoi la théologie commence à penser. Et la création prendra une place première et répartitrice pour l'ensemble de la pensée alors que le mot même de création se trouve à peine dans le Nouveau Testament, et quand il s'y trouve, il ne désigne pas ce que nous appelons la création. Chez Paul, par exemple, la création (ou la créature) signifie l'humanité – la différence qui est faite entre l'humanité et les enfants de Dieu, différence provisoire, du reste. Dieu, pour nous aujourd'hui, est souvent considéré comme un démiurge, c'est “celui qui a fait tout ça”.

[2] Il faudrait se demander ce que signifie au IIe siècle ce moment avant le temps où le Fils n'était pas. La question de la temporalité est très délicate

[3] Voici le passage de Tertullien sur la question : Parce que Dieu est père, Dieu est aussi juge; mais il ne s'ensuit pas qu'il ait toujours été père, ni qu'il ait toujours été juge, parce qu'il a toujours été Dieu. En effet, il n'a pu être père avant d'avoir un fils, ni juge avant qu'il y eût des offenses. Or, il y a eu un temps où il n'existait ni offense pour faire de Dieu un juge, ni fils pour faire de lui un père. De même, il n'a pas été Seigneur avant le domaine qui le constituât Seigneur; mais comme il devait être Seigneur un jour, ainsi qu'il est devenu père par un fils, ainsi qu'il est devenu juge par une offense, il est devenu Seigneur par les êtres qu'il avait créés pour le servir. (http://www.tertullian.org/french/g3_03_adversus_hermogenem.htm).

[4] C'est dans l'opuscule de Tertullien que la notion de création telle qu'elle nous advient apparaît en clair pour la première fois. Et comme toute idée qui apparaît, elle laisse subsister inconsciemment le mode de pensée antérieur si bien que cet opuscule est construit sur une contradiction flagrante, et néanmoins sa fécondité est telle que ce qui va devenir dominant, c'est la question créé / incréé.

[5] Arius était prêtre d'Alexandrie. Sa réponse à la question posée est : « le Fils a été créé ex nihilo, il est inférieur au Père...» ce qui a été condamné par le Concile de Nicée. L'Arianisme s'est diffusé dans tout l'empire et même après la condamnation de Nicée. À la même question le Concile de Nicée répond “le Fils est de même nature que le Père”. Si la question est posée, cette réponse est juste, mais ce n'est peut-être pas la bonne question. Voir Du bon usage des dogmes.

[6] Ainsi Justin, première moitié du IIe siècle, dit “la terre était invisible et déserte, la ténèbre était sur la face de l'abîme, et l'Esprit de Dieu voguait sur les eaux ”, tout cela c'est la hulè (la matière) désordonnée qui précède le Fiat Lux qui met tout en ordre, qui fait du chaos un cosmos. De plus, pour Justin la mise en ordre dont il s'agit concerne l'homme : « Est-ce que l'esprit de l'homme verra jamais Dieu s'il n'est pas formé en cosmos (kekosumênos) – c'est-à-dire s'il n'est pas ordonné – par l'Esprit Saint ? » (Dialogue avec Tryphon 4,1). Voir La christo-théologie de saint Justin.

[7] Plus précisément la question posée est : “ Est-ce que le Logos (le Verbe) est l'union de Dieu lui-même à une humanité, ou est-ce qu'il est l'union d'une grande première créature spirituelle à l'humanité ? ” De toute façon il y a incarnation, et la problématique est : est-ce que celui qui s'incarne est véritablement Dieu ou est-ce qu'il est une première grande créature ?

[8] La question “est-ce que le Verbe est créé ou incréé” ne fait pas problème chez saint Jean – il n'y a qu'à lire le premier verset de saint Jean – et elle ne fait pas problème au IIe siècle.  Tout au long du IIe siècle, les théologiens les plus orthodoxes citent la phrase de la Sagesse qui est auprès de Dieu avant la constitution du monde : “Dieu m'a créée, archê (principe) de ses voies vers ses œuvres…” (Pv 8, 22, version de la Septante). Or ils la mettent au compte du Logos (du Verbe) ou au compte de l'Esprit Saint et ça ne fait de problème à personne.