En 2003-2004, dans le cadre des soirées de l'Arbre à Saint-Bernard-de-Montparnasse, Jean-Marie Martin a fait une étude du Notre Père à la lumière de saint Jean, c'est-à-dire qu'il a recherché dans l'évangile de saint Jean des éclats ou des échos du Notre Père. La première rencontre avait été une approche globale du Notre Père, avec étude des différentes versions. La deuxième rencontre a été occasion de découvrir comment le Notre Père était considéré au IIe siècle. Ce message figure en fait déjà pour l'essentiel sur le blog dans le tag Pères de l'Eglise.

 

 

Chapitre II

Le Notre Père chez Tertullien

 

Tertullien, IIe-IIIe siècle

En avant-propos, je vous propose de découvrir un petit texte de Tertullien, un Père de l'Église fin du IIe – début du IIIe siècle[1], qui s'intitule : De Oratione (Traité de la prière). C'est, pour une grande part, après une petite introduction,  un commentaire du Notre Père. Cet opuscule de douze pages est en latin, mais un latin africain car Tertullien vit dans l'actuelle Tunisie, un latin compliqué, râpeux et difficile à traduire. Ce n'est pas le latin de la belle latinité. Mais j'essaierai de gloser un certain nombre de mots de son introduction. Ensuite nous entrerons directement dans les mots du Notre Père qui font difficulté en suivant l'ordre des demandes.

J'ai choisi de lire l'introduction du Traité qui nous servira peut-être au-delà du prétexte pour lequel je l'ouvre.

En passant, cela nous donne occasion de prendre contact avec un de ces écrivains de la fin du IIe, début du IIIe siècle. Il est d'autant plus intéressant qu'il précède de beaucoup l'élaboration de la pensée chrétienne telle qu'elle s'exposera, à l'aide de concepts apparemment définitifs, aux IVe-Ve siècles pour les dogmes essentiels.

●   Les Pères de l'Église.

Le malheur est que l'on considère ces écrivains du IIe siècle, comme un peu sommaires, archaïques, par rapport au caractère décidé que prendra ensuite le discours chrétien. Je crois qu'il n'en est rien. Il se passe pour eux ce qui se passe en philosophie pour ceux qu'on appelle les pré-socratiques. Déjà, le nom qu'on leur donne les situe par rapport à autre chose qu'eux-mêmes, et traduit l'idée qu'ils précèdent l'avènement de la philosophie qui vient avec Socrate, Platon et Aristote. Or ces pré-socratiques ont une pensée très intéressante qu'il faut considérer pour elle-même.

Même chose pour les Pères de l'Église, c'est ceux-là que j'ai fréquentés le plus : ils sont intéressants pour eux-mêmes mais aussi parce qu'ils sont dans une certaine proximité avec les sources. Les problématiques, chez eux, sont souvent tâtonnantes. Mais comme ils partent de l'Évangile, revenir à eux pourrait nous faire du bien, et cela nous aiderait à chercher quel type de discours nous pourrions tenir à partir de l'Évangile, qui ne soit pas simplement le discours dogmatiquement figé une bonne fois pour toutes.

●   Qui est Tertullien ?

Ce Traité sur la prière est un discours sévère. C'est dommage, parce que Tertullien peut être très drôle. J'en dis deux mots pour vous le situer. C'est le premier qui parle latin. Auparavant on parlait grec partout, même à Rome. Lui-même est de la province d'Afrique, l'actuelle Tunisie. Il parle un latin rugueux. Il parle également grec, mais nous avons perdu ses ouvrages en grec. Si bien qu'il faut essayer de deviner quel mot grec il essaie de traduire en latin, exercice toujours très intéressant.

Par ailleurs, Tertullien est un juriste. Il faut connaître un peu le langage du droit romain pour entendre une partie de son vocabulaire. C'est surtout un controversiste, ce qui est assez courant au IIe siècle. Les trois quarts de son œuvre – qui est importante – sont contre quelque chose : contre les païens, contre les juifs, contre Marcion, contre Praxéas, contre Hermogène… Il est violent, et, en plus, assez inspiré dans l'ironie. Cela suffit pour décrire le personnage. Mais rien de tout cela n'apparaît dans le texte que nous allons lire maintenant.

 

I – Début du Traité sur la prière

 

Je vais gloser, parce que son latin est très difficile à traduire et je ne me piquerai pas de donner à chaque fois le mot absolument juste[2].

 

Christ, mosaïque de Ravennesa)  Les titres du Christ.

«Esprit de Dieu, parole (sermo) de Dieu, et sens (ratio) de Dieuratio c'est le sens de Dieu, et peut-être la réalité de Dieu. Ces deux mots (sermo et ratio) traduisent en latin le mot logos de saint Jean – et parole du sens, et sens de la parole, et esprit de l'un et de l'autre, notre Seigneur Jésus Christ»

Il va parler du Notre Père et énumère des titres de Jésus. On attendrait au moins qu'il parle du Fils. Or le titre de Fils n'apparaît pas. C'est un trait courant, tout au long du IIe siècle. Au mot de Fils, on préfère le mot de Logos, et puis d'autres mots, comme le mot de Sophia de Dieu (la Sagesse de Dieu)[3], celui de Spiritus (l'Esprit) de Dieu, des mots qui ne heurtent pas trop. Les Pères, quand ils ne sont pas dans la controverse, sont dans un désir d'apologétique. Ils s'adressent de façon fictive aux empereurs pour que leurs écrits soient lus par tout le monde, dans le but de justifier et rendre audible le discours chrétien, l'Évangile. C'est la tâche de tout missionnaire et, en même temps, c'est le risque énorme.

Pour l'instant, nous avons repéré ces trois titres du Christ :

  • sermo (parole)[4],
  • ratio (sens)
  • et spiritus (esprit).

On trouve donc le mot spiritus comme titre du Christ, et ça vous étonne peut-être ! Vous allez me dire : Le Fils serait donc appelé Esprit, mais je croyais que l'Esprit Saint était le troisième de la Trinité ! En fait, même dans l'évangile de Jean, le Père est appelé Esprit, le Fils est appelé Esprit, et l'Esprit est appelé Esprit. Autrement dit il faut nous habituer à ce que certains mots puissent désigner, selon le sens, soit l'ensemble des trois soit l'un d'eux, tandis que d'autres mots sont réservés pour dire le propre. S'installe là une différence entre ce qui est commun et ce qui est autre[5]. Cette problématique va nous conduire jusqu'au IVe siècle.

Reprenons notre sujet : "Notre Seigneur Jésus-Christ" : Nous allons retrouver ces trois mots et c'est pourquoi j'y insiste. Ils vont revenir à trois reprises, et la toute dernière sera pour dire que, ce qu'il en est de Jésus, en est aussi de la prière qu'il nous enseigne, elle comporte ces trois éléments.

b)  Nouveauté christique et nouvelle forme de prière.

« Notre Seigneur Jésus Christ – donc ainsi caractérisé – pour nous, disciples du Nouveau Testament, a déterminé une nouvelle forme de prière – le mot mis en avant ici est celui de nouveau : la nouveauté christique impliquait peut-être que nous eussions une nouvelle forme de prière (novam orationis formam). Il insiste – Il fallait en effet que dans cette matière aussi, le vin nouveau fût conditionné dans des outres neuves, et qu'une pièce neuve soit cousue à un vêtement neuf. –C'est une allusion à un passage que vous connaissez et qui se trouve en Mt 9, 17 –Du reste, tout ce qui avait été auparavant a été, ou bien supprimé, comme la circoncision, ou bien perfectionné, comme le reste de la loi, ou bien accompli, comme les prophéties, ou bien parachevé, comme la foi elle-même. – Ceci est résumé par la phrase suivante – La nouvelle grâce de Dieu– sa nouvelle donation – a renouvelé toutes choses, de charnelles qu'elles étaient, en spirituelles… »

Nous avons, dans ce passage, une opposition du charnel et du spirituel. Nous savons que c'est une opposition qui existe chez Paul où elle a un sens bien déterminé. Elle est reprise ici, pour dire précisément l'opposition de l'ancienne alliance et de la nouvelle alliance. Il n'est pas sûr que ceci soit dans l'esprit paulinien. Nous verrons, d'autre part, que ce qui se pense à travers le charnel et le spirituel est désormais autre chose que ce que disait l'Évangile, mais plutôt quelque chose comme le sensible et l'intelligible, c'est-à-dire la différence post-platonicienne qui est tout à fait courante. Nous avons là des glissements qui s'annoncent, qui vont contribuer à l'élaboration du discours à venir.

c)  Caractérisations de l'Évangile.

Je reprends : «La nouvelle grâce de Dieu… les a renouvelées en spirituelles, lorsqu'est venu l'Évangile, destructeur de toute la vieillerie ancienne, [Évangile] dans lequel Notre Seigneur Jésus Christ a été confirmé comme esprit de Dieu et parole de Dieu et sens (ratio) de Dieunous retrouvons ces trois mots. L'intéressant, c'est que maintenant, il les explique un peu, même si ses explications ne sont pas forcément claires – esprit (spiritus) par lequel il putdu verbe pouvoir –, parole par quoi il enseigna, ratio par quoi il vint. » Ceci nous pousse à penser la ratio du côté de la chose même qui est dite par la parole.

Nous avons déjà dit que le verbe "venir" était, chez Jean, un verbe aussi susceptible de dire Dieu que le verbe "demeurer". C'est une chose étonnante, parce que le trait caractéristique de ce qu'évoque Dieu, pour un Occidental, a déjà été dit par Aristote : il est immobile ; et l'éternité, comme Dieu, est immobile. Or nous disons ici que le verbe venir, verbe de mouvement, dit quelque chose de Dieu chez Jean au même titre que l'immobilité chez Aristote. Ce n'est pas ce que nous pensons spontanément. Pour nous, venir, s'il est un mouvement pour notre pensée, n'existe que dans la sphère sublunaire, mis à part le mouvement des astres qui est un mouvement pur. Le mouvement, pour notre pensée, appartient à la région de la matière, du sensible, du charnel, au sens que nous venons d'entendre ici.

Cela définit l'Évangile comme l'événement annoncé, et comme l'annonce de l'événement, les deux étant indissociables l'un de l'autre. L'Évangile est l'annonce d'un événement, mais le mot Évangiledit aussi l'événement lui-même. Or, événement a la même racine que venir.

Ceci nous aiderait à justifier la première traduction de sermo : le discours, la parole, l'annonce ;et aussi la traduction de ratio :le sens ou la réalité qui est énoncée par la parole, d'autant plus qu'il est "le sermo de la ratio" et "la ratio du sermo", d'après ce qu'a dit Tertullien au début.

d)  Caractérisations du Notre Père.

« La prière instituée par le Christ est constituée de trois chosesil va dire : de parole, d'esprit et de ratio,mais à nouveau, ces mots sont expliqués à propos de la prière. J'insiste parce que cette répartition n'est pas si évidente en dehors du paragraphe qui nous occupe. Dans d'autres œuvres de Tertullien, ces mots sermo, ratio, spiritus, sophia… n'ont pas exactement le même sens, mais il faut lire le texte dans son contexte – (elle est constituée) de parole par quoi elle est énoncéeune prière qui comporte des paroles d'esprit, en tant qu'elle peut tellementc'est le même verbe pouvoir que tout à l'heure pour il put. Ici, l'ordre est changé. Il commence par le discours, l'élément le plus visible de la prière. Mais cette prière comporte également un spiritus, c'est-à-dire une puissance, un pouvoir. Il fait allusion ici sans doute aux merveilles dont le Christ est l'auteur, à ses pouvoirs, ses miracles, au fait qu'il accomplit l'œuvre de Dieu, comme dit Jean. La prière, comme le Christ, est donc à la fois parole et pouvoir – ratio par quoi elle est reçue (ex ratione qua suscipitur). Ceci correspond au venir. La prière est probablement quelque chose de reçu en nous, une parole qui a un pouvoir de transformer. Je glose, mais c'est quelque chose de ce genre. 

e)  Jean-Baptiste et Jésus ; les fragments d'Esprit.

Baptême de Jésus dans l'Esprit Saint« Jean aussi avait enseigné à ses disciples la prière, mais, en toutes choses, Jean était précurseur du Christ jusqu'à ce que, celui-ci s'étant accru (du verbe croître), - comme le même Jean l'annonçait par avance en disant qu'il fallait que lui, le Christ, augmentât et que lui, Jean, en réalité, diminuâtnous avons là l'insertion d'une phrase de Jn 3, 31-32 ; donc : lorsque le Christ aurait pris sa dimensiontoute l'œuvre du précurseur passe, avec l'Esprit lui-même, sur le Seigneur. »

La fin est une allusion discrète dont on ne peut comprendre le sens si on ne connaît pas la littérature de l'époque, mais qui est classique. Il y a cette idée que, dans l'Ancien Testament, l'Esprit de Dieu était distribué de façon partielle, sporadique, sur les prophètes. Ces fragments d'Esprit, si l'on peut dire, se rassemblent dans le précurseur, et lors du Baptême du Christ, cela passe sur le Seigneur. Celui-ci a donc en lui la plénitude de l'Esprit, et cet Esprit il l'expirera, c'est-à-dire que l'Esprit est appelé à être diffusé sur la totalité de l'humanité. Nous avons donc, premièrement, une sorte de systole de l'Esprit – c'est le terme technique que certains auteurs du IIe siècle emploient –, une sorte  de concentration de l'Esprit dans le Christ qui est appelé à être expiré, répandu par lui, non plus seulement sur un peuple ou sur quelques prophètes, mais sur la totalité de l'humanité. Voilà un thème intéressant. Ce sont des choses quasi-courantes à certaines époques et qui disparaissent ensuite. Il ne serait pas possible aujourd'hui,  pour bien des raisons, d'entendre ce discours et c'est dommage.

► Pourquoi est-ce qu'on ne peut plus dire aujourd'hui que l'Esprit est donné à l'humanité tout entière à partir du Christ ?

J-M M : On peut le dire, mais si on le dit ça n'introduit pas dans la symbolique de la respiration (inspiration / expiration), du mouvement de contraction / expansion que la figure de diastole et systole nous donnait. Nous ne sommes pas du tout familiers de cela. Et s'il nous prenait l'envie de le dire, aussitôt on se ferait répliquer qu'on est en train d'utiliser des métaphores. Cela, c'est parce que nous n'habitons ni le mode d'être à l'histoire et au temps, ni le mode d'être au corps, qui rendent une expression de ce genre pleinement audible. Ce n'est pas de notre écoute native, et je le regrette. Si je le commémore, c'est pour cela.

f)   Choses terrestres et choses célestes.

 « C'est pourquoi nous ne savons pas par quelles paroles Jean enseigna sa prière, pour cette raison que les choses terrestres cessent devant les célestes. Donc toujours cette opposition du terrestre et du céleste. Par parenthèse, nous devrons parler de ce rapport ciel-terre parce que, dans le Notre Père, après "Notre Père", il y a "qui es aux cieux", donc une symbolique du céleste, et ensuite : "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel."Et ce qui est de la terre dit des choses terrestres– c'est un mot de Jean – et celui qui est des cieux dit ce qu'il a vu là. Comment tout ce qui appartient au Christ, et de même cet enseignement de la prière, ne serait-il pas céleste ? »

g)  Prier en secret de façon brève.

Orant, plaque du VIIIe, musée de Cluny « Considérons justement cette sagesse céleste en premiercette sagesse c'estla sophia de Dieu, un mot très important pour l'époque, puisque le christianisme naissant se donne la tâche d'être dans une sorte de compétition avec la sophia de ce monde qui n'est autre que la philosophia, donc la philosophie de l'époque – à partir du précepte de prier en secret – ce qu'il dit ici, vous pouvez le trouver en saint Matthieu, dans les versets qui précèdent l'énoncé du "Notre Père" – par quoi fut exigée la foi de l'homme, en ce qu'il accrédite que, et la vue et l'écoute du Dieu tout puissant sont présentes sous les toits et dans les lieux secrets. » C'est la foi en ce que Dieu entend et voit partout. Donc prier secrètement.

« Et il souhaitait la modestia de la foimodestia,c'est la mesure, peut-être. Ce latin est difficile à traduireen ce que, à celui seul qui peut entendre et voir, elle offre sa religio c'est-à-dire sa vertu de religion, son attitude religieuse. » Le mot religio ne signifie jamais ce que nous appelons une religion, mais c'est une vertu, de même que pietas. C'est même une vertu familiale.

 « Appartient également à la foi et à la mesure (modestia) de la foi de ne pas aller vers le Seigneur avec une armée de paroles, et cette brevitas – la prière du Christ est une prière brève – qui constitue le troisième degré de la sagesse, est cependant pleine de la substance d'une grande et bienheureuse signification (interpretationis). » Donc peu de mots mais un grand sens : interpretatio, ici, a le sens de signification. Et il ajoute : « Autant elle est restreinte en paroles, et autant elle abonde en sens (sensibus). »

h)  Le Notre Père comme abrégé de tout l'Évangile.

 « En effet, elle n'honore pas simplement l'office de la prière qui est la vénération de Dieu ou la demande de l'homme, mais elle comprend en elle presque tout le discours du Seigneur, toute la mémoire de son enseignement, de sorte que, en vérité, soit dans la prière l'abrégé (le breviarium) de tout l'Évangile. »

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Projet pour la suite des rencontres sur le Notre Père

Le Notre Père est donc le bréviaire de tout l'Évangile. Ceci pour nous dire que, dans la prière que nous allons examiner, on peut s'intéresser à la posture de prière, c'est-à-dire à l'attitude de prière, mais il faut tenir compte aussi du fait que les mots qui sont prononcés sont des enseignements, et ce n'est pas simplement un enseignement partiel mais la totalité de l'Évangile s'y trouve.

Ceci confirme pour nous l'intérêt de notre étude de cette année qui aura une double  fin :

– Nous poursuivrons, comme vous l'avez demandé, ce qu'il en est de la prière.

– Et les termes mêmes de cette prière nous donneront occasion de visiter des mots fondamentaux qui appartiennent à l'enseignement de l'Évangile : Le Père, le nom, le royaume, la volonté de Dieu, le pain, la levée du péché, la tentation, tous ces mots qui constituent le discours du "Notre Père".

Il nous faudra voir comment on pourrait dire qu'à titre de posture et de connaissance, le Notre Père configure l'être christique. Le Notre Père est une posture, c'est une posture qui donne la configuration de l'être christique, celle du Christ lui-même et celle de la christité en chacun. Ceci pose d'ailleurs la question : quel rapport y a-t-il entre le Notre Père du Christ et le Notre Père des chrétiens ? Est-ce que le Christ dit le Notre Père ? Vous pouvez dire que non puisqu'il ne peut pas dire : « Pardonnez-moi mes péchés » ? Ah bon ! Il faudrait peut-être voir en quel sens il peut dire cette prière.

Nous verrons que les demandes du Notre Père configurent l'attitude christique de l'homme. Et plus important encore sera de percevoir que ce ne sont pas deux choses différentes, mais qu'il n'y a de Notre Père authentique que de participer au Notre Père qu'est le Christ. Je ne dis pas que le Christ est le Notre Père, mais que c'est dans la prière du Notre Père que le Christ est substantiellement, c'est-à-dire qu'il est "tournure vers". Ici j'anticipe des choses que nous montrerons[6], je donne aussi des perspectives plus vastes. La chose la plus étrange et la plus intéressante, c'est que le Notre Père se dit dans la chambre porte fermée, dans le secret, mais qu'il n'y a pas de Notre Père qui ne soit le Notre Père même du Christ et de la totalité de l'humanité.

 

II – Questions sur le texte de Tertullien

 

●   La prière exaucée.

► Pourquoi avez-vous traduit le mot spiritus par pouvoir ?

J-M M : C'est Tertullien qui le fait. Je pense que qu'il est classique de dire que le Christ ne fait pas ses gestes et ses miracles par sa propre puissance d'homme, mais par l'Esprit de Dieu. Donc c'est un pouvoir d'agir, un pouvoir de faire. Et cela nous invite à penser à partir de là le pouvoir d'être exaucé, ceci à propos de la parole, de la prière.

La prière nécessairement exaucée, c'est une chose qui se trouve en saint Jean. Nous avons eu l'occasion de le voir et nous le rencontrerons à nouveau : quand la prière est authentique, elle est exaucée.

Je rappelle d'un mot la signification profonde de cela. La prière, quand elle est authentique, est d'abord un sens de ce qui se donne. Et le don (la donation) est plus particulièrement exprimé chez Jean par le pneuma (l'Esprit). Le pneuma est le nom de la région dans laquelle règne, non pas la violence, non pas le droit et le devoir, mais le don. Nous verrons cela en lisant la fin du Notre Père. Or, demander le don, c'est attester qu'on a déjà le sens du don ; et on ne peut rien demander de plus que le pneuma qui est le sens du don.

Donc, quand la prière est authentique, elle a déjà ce qu'elle demande. C'est la même chose que « Cherchez et vous trouverez » (Mt 7, 7), c'est-à-dire que ce qu'il faut trouver c'est la haute capacité de chercher. Et justement c'est ce que Pascal a repris : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé »[7]. C'est dans ce sens-là qu'il faut entendre des paroles sapientielles qui se trouvent abondamment dans les Synoptiques, et quelquefois également chez Jean (en général c'est plus compréhensible chez Jean que dans les Synoptiques).

●   Trouver d'autres mots pour parler du Père ?

► Vous venez de parler de l'Esprit comme pouvoir, et le mot de Père, est-ce qu'on ne pourrait pas le désigner par d'autres mots, par exemple par le mot source ?

J-M M : Ce mot correspond à des mots qui se trouvent chez les tout premiers théologiens : source de lumière, émanation de la lumière, source-fleuve… Là nous avons ce que nous sommes tentés de considérer comme des images. Est-ce que ça recèle une intelligibilité qui ne soit pas simplement métaphorique mais qui soit authentique, ce qu'on peut appeler un symbole plein d'intelligibilité ? Probablement.

Pour autant, si nous nous interrogeons à propos de ce mot Père, il ne s'agit pas de chercher un meilleur mot, mais il s'agit de tenter d'habiter de bonne façon ce mot essentiel.

M B[8] : Je crois que nous avons une tendance spontanée à aller vers des mots comme le mot source ou vers des mots comme principe, origine, parce qu'il y a une espèce de lourdeur dans le mot père. C'est un mot biologique, psychologique… C'est un mot qui paraît très humain et un peu altérant la sublimité divine, son côté insaisissable. Comment est-ce que ce mot peut coexister (ou cohabiter) avec ce que l'Évangile et les premiers Pères de l'Église disent du côté totalement inaccessible et insaisissable de Dieu ?

J-M M : Oui, sauf le fait précisément, à y penser bien, que le Père a quelque chose de fondamentalement inaccessible par rapport au Fils…

M B : Pour moi c'est un des enjeux majeurs qui justifie l'emploi d'un mot aussi redoutable.

J-M M : Oui, d'autant plus que le mot Père, nous l'entendons véritablement comme l'équivalent du mot Dieu, d'une certaine façon.

Le mot qui vient en premier à propos de Dieu, ce n'est pas le Fils, ce n'est pas l'Esprit, mais c'est le Père. Et peut-être même que nous confondons à peu près totalement le mot Dieu et le mot Père. Nous savons bien que Jésus est Dieu, mais, néanmoins, cela n'intervient pas, car pour nous c'est le Père qui est Dieu d'abord.

Le mot Dieu est censé convenir aux trois, donc il ne permet de les distinguer les uns des autres. Le mot "dieu" n'est pas un nom propre, et, nous avons vu qu'en un certain sens, le mot "esprit" n'est pas non plus un nom propre. Je l'ai dit mais je n'ai pas dit pourquoi. Chez Jean, en effet, nous avons : «Mais vient l'heure et c'est maintenant, que les véritables adorateurs adoreront le Père en pneuma (Esprit) et vérité, car le Père cherche de tels adorateurs. Dieu est pneuma et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en pneuma et vérité. » (Jn 4, 23-24). Les premiers auteurs chrétiens, eux, commencent à faire une distinction entre, d'une part, l'Esprit en tant que c'est un mot qui convient au Père, au Fils et à l'Esprit, et d'autre part le Spiritus Tertius, l'Esprit qui est le troisième de l'énumération. Et d'ailleurs Spiritus Tertius est l'expression qu'utilise Tertullien.

Nous avons parlé du Père comme source de lumière, et on pourrait aller jusqu'à dire la cause de l'univers, le créateur… Autrement dit ça rejoint une certaine idée de Dieu que nous avons déjà par ailleurs mais en sachant que l'Évangile ne commence pas par cela.

Savez-vous que les stoïciens contemporains de Paul et de Jean appellent Dieu le « Père de la totalité (Pater ton holon) », donc le Père de l'univers ? Alors se pose la question : quand il s'agit du Père dans le Nouveau Testament, et quand il s'agit du dieu démiurge (fabricateur) ou organisateur du monde, est-ce que c'est le même ?[9] C'est pour ça que le mot Père ne gêne pas ces premiers auteurs, ils le gardent, mais pour le Christ, ils ne l'appellent pas Fils, ils l'appellent Logos ou d'autres noms que nous avons vus[10]. C'est dû au fait que le mot Père est susceptible d'être pris dans un sens très vague de "cause des choses".

●   Dieu : Père, tout-puissant, créateur.

► Mais pourtant, dans le Credo, Dieu est dit Père et créateur.

Père, Tout-Puissant, CréateurJ-M M : Dans « Je crois en Dieu le Père tout-puissant créateur du ciel et de la terre », Dieu est caractérisée par trois choses : il est Père, il est pantokratôr (tout-puissant) et il est démiurge (créateur).

– C'est donc le Père qui est mis en premier, cette donation d'engendrement. Mais si je confesse le Père, c'est parce que je reconnais le Fils, car, s'il n'y a pas de fils sans père, il n'y a pas non plus de père sans fils. Autrement dit, comme Fils signifie Ressuscité, dans le mot de Père il y a la résurrection. Le cœur du Credo est déjà là, dans le mot même de Père, ça ne dit pas autre chose.

– Ensuite vient le mot tout-puissant dont nous ne savons pas s'il faut le mettre avec le mot Père (Père tout-puissant) ou avec le mot créateur. En fait ce n'est pas un adjectif mais c'est un substantif qui correspond au mot grec pantokratôr[11]. C'est le mot qui répond à la question dont j'ai dit souvent que c'était la question source de tout l'Évangile : « Qui règne ? » C'est-à-dire : sous la domination de quoi sommes-nous ? Sommes-nous sous la domination de la mort et du meurtre, ou bien sous la domination de quelqu'un qui a traversé la mort et qui nous introduit dans un espace de vie et d'agapê ? Voilà la question de l'Évangile. Donc ce fameux « tout-puissant » n'a pas en soi les échos que ce mot suscite à nos oreilles.

– Enfin il y a créateur. Mais c'est pareil, le mot de créateur ne demande pas à être pensé en premier comme désignant le fabricateur de l'univers. En tout cas sa position en troisième lieu ne permet pas qu'on pense Dieu à partir de la création.

Donc il y a un mélange de concepts, et la façon dont nous en mettons certains en avant (ce qui sans doute heurte beaucoup de gens) n'est pas conforme au déploiement du « Je crois en Dieu » lui-même. Et du reste, ce texte est une production des premières Églises, ce n'est pas un texte proprement biblique[12].



[1] Tertullien est né entre 150 et 160 à Carthage (actuelle Tunisie) et décédé vers 220 à Carthage.

[2] J-M Martin n'a que le texte latin devant les yeux.

[3] Pour Tertullien le Logos correspond à la Sophia de l'Ancien Testament, mais certains mettent cette Sophia de l'Ancien Testament (Pv 8) au compte de l'Esprit Saint, c'est le cas de Théophile, évêque d'Antioche. Tertullien, lui, le met donc au compte du Logos (du Fils).

[4] « Sermo dit la parole prononcée, la parole discursive. Théophile, évêque d’Antioche, vers 180 donc avant Tertullien, s'était servi d'une distinction qui venait de Platon et du stoïcisme : il y a le logos intérieur (logos endiathetos) et le logos proféré (logos prophorikos) qui est le sermo. Le logos endiathetos correspond au verbum mentale, c'est le discours interne ; et quand il est proféré il s'appelle sermo. […] Sermo est en premier la prononciation : « Fiat lux ». Et le moment où Dieu profère le “Fiat lux” est aussi le moment de la naissance du Logos (du Verbe) : « “Dieu dit : 'Fiat lux', et la lumière fut”, c'est-à-dire le Verbe » (Adversus Praxeas XII).» (J-M Martin, session sur le Prologue de Jean, Chapitre IX : Le mot logos ).

[5] Ceci est important pour parler de la Trinité en termes de relations. Voir Penser la Trinité .

[6] Ce sera abordé tout au long de l'année, plus spécialement quand il sera dit que le Fils est le Nom du Père. Cela nécessite de ne pas penser Père et Fils comme deux "personnes" en notre sens. Les penser en termes de relations le permet. Voir Penser la Trinité , surtout le 2° b) de la Première partie.

[7] « Console‑toi. Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. » (Pensée n° 8H recto).

[8] Dans ces séances qui ont lieu à Saint-Bernard de Montparnasse, Maurice Bellet, prêtre et psychanalyste, est à côté de J-M Martin, chacun parle pendant une heure.

[10] Peut-être plus originel que Logos serait l'appellation "Nom" attribuée au Christ : le Fils c'est le Nom du Père. Cela sera traité au chapitre IV.

[11] Pantokratôr est un mot qui est utilisé pour caractériser certaines icônes : le Christ Pantokratôr est un Christ en gloire, souverain maître de tout.

[12] Cf La transcription de la session Credo et joie, en particulier CREDO et joie. Chapitre 3. La structure trinitaire du Credo ; Père, tout-puissant, créateur...