Les chapitres 14 à 16 de Jean forment le grand ensemble du discours d'adieu de Jésus à ses disciples. On peut dire qu'il s'agit de cet entre-deux dans lequel règne encore partiellement le meurtre, mais dans lequel on peut dire aussi que la résurrection de l'humanité est en train de s'accomplir. Dans ce passage c'est le côté meurtrier du monde (un mot à bien entendre) qui est traité dans les versets 18-25, le thème de l'envoi du Paraclet venant ensuite.

Ce commentaire rassemble plusieurs interventions de Jean-Marie Martin en session.

 

 

Jean 15, 18-27

Les difficultés rencontrées par les disciples dans le monde

 

Le chapitre 15 commence par la parabole de la Vigne (v. 1-17), et à partir du verset 18, le thème de la persécution vient progressivement. La coupure mise entre les chapitres 15 et 16 a été décidée autrefois par les éditeurs, mais il y a d'autres façons éventuelles de couper[1].

Je prends occasion de ce texte pour énoncer un principe de lecture qui se résume en ceci : ne pas aller immédiatement au racon sans s'attarder au raconter, donc au moment de l'écriture. C'est ce qui me permet souvent de contredire le proverbe chinois qui dit : « Quand le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt ». Quand le doigt montre la lune, le sage regarde le doigt en train de montrer la lune, c'est-à-dire que le geste de donation fait partie de ce qui est à voir, est ce par quoi on voit. Mais c'est une plaisanterie.

 

1°) Versets 18-25. Les disciples en but à la haine du monde.

Jésus parle à ses apôtresL'un de vous peut-il prendre la lecture des versets 18 à 25 inclus[2] ?

 

Versets 18-19. Le monde et les siens.

  • « 18Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant. 19Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est sien. Mais parce que vous n'êtes pas du monde et que moi je vous ai élus en vous sortant du monde, c'est pour cela que vous hait le monde. »

N'oublions pas, pour une phrase comme celle-là, que le monde, chez Jean, ne signifie pas ce que nous appelons le monde, mais cette situation de vie dans laquelle nous sommes et qui est régie par la mort et le meurtre, c'est-à-dire par l'avoir à mourir et par l'aspect excluant qui est constant chez nous – pour dire la même chose dans un autre vocabulaire.

Chez Jean, il y a deux régions : ce monde-ci et le monde qui vient, qui est en train de venir. Que veut dire "en train de venir" ? C'est une question que l'on pourra examiner. Mais, "ce monde-ci" prend acte du fait que ce monde est un monde excluant, meurtrier, et où chacun est promis à la mort. C'est une prise de conscience très simple, une interprétation de la situation humaine.

"Le monde qui vient" est aussi appelé l'aiôn. C'est pourquoi traduire aiôn par éternité n'est pas très bon car çane le met plus en rapport avec le fait qu'il est en train de venir. Et la situation dans laquelle nous sommes est indiquée chez Jean dans sa première lettre sous la forme : « La ténèbre – autre façon de dire "le monde du meurtre" – est en train de passer, et la lumière véridique – façon de dire "le monde qui vient" – déjà luit (elle est en train de venir). » (1 Jn 2, 8). Donc nous sommes dans cet entre-deux dans lequel règne encore partiellement le meurtre, ou dans lequel on peut dire que la résurrection de l'humanité est en train de s'accomplir. La résurrection de l'humanité peut se comprendre comme le dépassement de la mort par la vie éternelle et du meurtre par l'agapê. Autant dire que ce monde mêlé, qui est la succession de ce qui part et de ce qui vient, n'est pas à entendre d'un point de vue historique, comme si jusqu'à l'an 30 et quelque, c'était le règne de la mort, et que, désormais, à partir de l'an 30 et quelque, c'est le règne de la vie. Cette situation de ce qui est en train de partir et de ce qui est en train de venir est le signe permanent de toute existence humaine dans le cours de l'histoire. Il y a déjà de la résurrection, mais sous forme de victoire annoncée, de victoire qui n'est pas pleinement accomplie tant que l'ensemble des hommes n'est pas re-suscité.

Donc être dans le monde, c'est être affronté à la mort et au meurtre.

Dans le Prologue de l'évangile de Jean on peut parler d'une triple venue qui se décompose en deux fois deux :

  • le Christ « vient vers le monde » (v. 9), ce qui signifie qu'il vient à la mort.
  • Et simultanément, il vient au monde signifie qu'il vient vers les siens (v. 11).

Dans la venue vers les siens il y a deux phases :

  • D'abord les siens se méprennent : « les siens ne l'ont pas accueilli » (v. 11). Il vient à la méprise, il n'est pas reconnu pour ce qu'il est.
  • Puis les siens le reçoivent en tant que Ressucité (« nous avons contemplé sa gloire » v. 14), c'est-à-dire que la résurrection est déjà à l'œuvre en ceux-là qui l'ont entendu, qui l'ont reçu.[3]

On dit parfois que dans ce texte, le monde désigne les païens et que les siens désigne les juifs qui ne l'ont pas reçu. Non, ce n'est pas cela. Jamais les juifs en tant que juifs ne sont appelés "les siens" chez saint Jean. Les siens sont ceux qui sont appelés, qu'ils soient juifs ou non juifs. Je reprends les deux phases de sa venue aux siens :

– Tous, en premier, le reçoivent sur le mode de la méprise, comme le racontent les évangélistes eux-mêmes quand ils disent qu'ils ne comprirent pas alors. En effet, ils ne savent pas ce qui se passe, ils se posent des questions qui ne sont pas des questions opportunes, etc.

– Ensuite il vient vers eux de façon accomplie lorsque Jean peut dire : « nous avons contemplé sa gloire » (Jn 1, 14), c'est-à-dire : nous avons été témoins de sa résurrection. C'est cela l'expérience fondatrice du recueil de ce qui vient, de l'âge nouveau qui vient, de l'accueil, si vous préférez.

Le monde, en tant que monde, ne peut pas recevoir le Christ. Et du même coup, ceux qui sont du monde ne peuvent pas recevoir ceux qui sont du Christ, d'où la persécution. Sont-ils du monde, les disciples ? Ils ne sont pas du monde, ils sont dans le monde : « Je vous ai choisis (exelexamên) – ce verbe correspond au mot eklogê (le choix) qui est l'accomplissement de la klêsis (de l'appel). Tout homme est soumis à un appel, et entendre l'appel s'appelle "être élu", "être choisi" – en vous sortant du monde, alors vous ne étonnez pas si le monde vous hait » (d'après Jn 15, 19).

Les disciples sont dans le monde, mais ils ne sont pas du monde, parce qu'il est révélé que leur être propre est de racine antérieure au monde, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas nés de la chair et du sang. Ma véritable naissance n'est pas ma naissance au sens biologique, psychologique, culturel, ou juridique du terme. Ma véritable identité n'est pas celle de ma carte d'identité, qui dit le nom de mon père, le nom de ma mère, mon nom, le lieu et la date de ma naissance. « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et pneuma, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu (autre façon de dire l'aiôn, l'âge qui vient) » (Jn 3, 5). Autrement dit, croire, ce n'est pas ajouter quelques connaissances à ce que je sais déjà, c'est naître à une identité plus profonde, c'est-à-dire naître à la conscience de l'existence de mon insu.

► Être dans le monde et pas du monde peut se vivre en même temps ?

J-M M : Bien sûr. Les disciples sont dans le monde et pas du monde, c'est-à-dire que l'être mondain, l'être dans le monde, ne dit pas le profond de mon être. D'être à ce monde ne dit pas ma véritable identité. En effet, je suis né d'une autre semence, c'est le terme que Paul et Jean emploient, et nous sommes donc encore dans le vocabulaire de la semence et du fruit. La semence, c'est la volonté de Dieu. La volonté voulue de Dieu, c'est mon être séminal, mon être dans l'insu, qui se dévoile dans la lumière du Christ. Encore une fois, le mot monde ne signifie pas ce que nous appelons le monde. Nos résistances pour entendre cela viennent de ce que j'ai dit vingt fois : chez Jean le monde ne signifie pas le monde. Nous continuons d'entendre le monde en disant : nous sommes pourtant bien dans le monde, et nous sommes bien aussi du monde, nous en faisons partie ! Eh bien non, en tant que nous sommes christiques, nous ne faisons pas partie du monde au sens johannique.

Jean ne parle jamais du monde au sens où nous le comprenons. De toute façon, pour Jean, nous sommes nativement dans le monde puisque le monde est un monde régi par la mort et le meurtre. Mais il est vrai que nous ne l'entendons peut-être pas toujours ainsi. Dans ce que nous appelons le monde, la question "qui règne ?" ne se pose pas. Pour nous, le monde est un espace vague dans lequel il y a de tout. Mais les espaces, chez Jean, sont des espaces régis, c'est-à-dire qualifiés. Un espace est toujours un lieu qualifié.

Au fond, la question fondamentale de l'Évangile, la question non dite à laquelle il répond c'est : qui règne ? Sous quel régime sommes-nous ? Sous quel régime est notre destinée ? Empiriquement, nous sommes sous le régime de la mort. Personne ne peut le nier. Naître, c'est mourir : nous sommes sous le régime de l'avoir à mourir, de l'avoir à subir la mort, la mort entendue ici comme ce qui dénie notre liberté, notre être. Personne ne peut nier que, même le monde dont nous parlons, en un certain sens, est régi par cela. Seulement, nous n'en prenons pas conscience et nous nous contentons de voir qu'il y a aussi du bon… mais ce n'est pas la question !

Que nous soyons tirés du monde ou que nous naissions de plus originaire que notre natif, c'est la même chose. En effet, notre destinal, notre être profond, notre avoir à être, n'est pas inclus, compris, bloqué, dans notre être natif au monde.

Curieusement, tout le monde se pose la question de l'après la mort, mais personne ne se pose la question de l'avant la naissance. Où étions-nous avant la naissance ? Seuls les enfants posent cette question. Or, dans le monde du fabriqué, nous n'étions nulle part, nous n'étions pas. Dans le monde de l'accomplissement, nous étions en semence dans la volonté de Dieu, dans le désir de Dieu. Notre véritable semence, c'est le désir de Dieu. Chez les Anciens il y a un rapport très étroit entre epihtumia (le désir), et la semence au sens sexuel du terme. Naître de Dieu, être engendré de Dieu est à prendre au sens rigoureux. L'Évangile n'est pas du tout la révélation de ce qu'un dieu nous a créés. L'Évangile est révélation que nous sommes enfants de Dieu. C'est à prendre en un sens rigoureux.

 

Versets 20-21. Les persécutions.

  • « 20Rappelez-vous la parole que je vous ai dite : "Le serviteur n'est pas plus grand que son maître". S'ils m'ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront. S'ils ont gardé ma parole, la vôtre aussi, ils la garderont. »

La phrase "le disciple n'est pas au-dessus du maître" est une citation qui se trouve dans les synoptiques, mais aussi chez saint Jean au chapitre 13, donc une formule qui revient. C'est très simple. Dans cet adage il ne s'agit pas du rapport du maître (didascale) et du disciple, il s'agit du kurios, du maître des serviteurs, kurios étant pris au sens banal du terme. Donc l'adage lui-même ne s'applique pas directement au rapport maître / disciple tel que vécu par Jésus.

Le maître, ils le mettent à mort. Le disciple est lui-même persécuté car il y a incompatibilité entre ce monde et le monde qui vient. Autrement dit, le rapport de simultanéité entre ce monde-ci et le monde qui vient est un rapport de conflit : « s'ils m'ont persécuté ils vous persécuteront. Et s'ils ont gardé (ou entendu) ma parole, ils garderont aussi la vôtre. »

  • « 21Mais tout cela ils vous le feront à cause de mon nom puisqu'ils ne connaissent pas celui qui m'a envoyé. »

Connaître : voilà un mot très important également. Non seulement ils ne connaissent pas, mais ils ne peuvent pas connaître, car le monde en tant que monde ne peut pas connaître, le monde en tant que monde ne peut pas se convertir. Dans « ils vous feront tout cela à cause de mon nom », il s'agit du sens profond du mot nom, c'est-à-dire de mon être, de mon identité profonde. Le nom, c'est l'identité secrète. En ce sens-là, je ne connais pas mon nom secret, le nom que Dieu me donne, par lequel il m'appelle, donc qui est un nom dans le Nom.

« Car ils ne connaissent pas celui qui m'a envoyé. » Ici, il s'agit de caractériser un certain nombre de juifs contemporains qui persécutent les chrétiens et dont une argumentation plausible est : « Nous avons le Père mais nous ne reconnaissons pas son fils Jésus. » L'argumentation de Jean est : « Qui n'a pas le Fils n'a pas le Père » (d'après 1 Jn 2, 22), ce qui relève d'ailleurs d'une logique très profonde quoiqu'un peu formelle, parce que l'expression "père" peut avoir plusieurs sens. Seulement, si on le prend dans son sens absolument authentique, le mot de père est justifié de par l'existence du fils. Sans fils il n'y a pas de père. Dans l'ordre de la causalité, il n'y a pas de fils sans père, mais dans l'ordre de l'intelligibilité, il n'y a pas de père sans fils. Autrement dit, le fils est la révélation du père : qui n'a pas le Fils n'a pas le Père. Le rapport Père/Fils est un rapport semence/fruit, un rapport caché/manifesté. Le Fils est la manifestation de ce qu'est le Père.

Par ailleurs, ici, Jésus parle du Père comme de « celui qui m'a envoyé ». Or, l'envoi et la génération du Fils sont deux termes (engendré et envoyé) dépendants l'un de l'autre. Le Père engendre, le Père envoie. Le Fils est engendré, le Fils vient. Les deux premiers peuvent être médités intra-trinitairement, ce qui est un problème postérieur aux Écritures, les deux autres ont trait aux rapports entre Dieu et l'homme : être envoyé et venir.

 

 Versets 22-23. Le péché.

  • « 22Si je n'étais pas venu, si je ne leur avais pas adressé la parole, ils n'auraient pas de péché, mais maintenant ils n'ont plus d'excuse pour leur péché. 23Celui qui me hait, hait aussi mon Père. »

Le verbe "haïr", chez Jean, ne désigne jamais un sentiment et un sentiment éventuellement violent comme, chez nous, la haine. Chez Jean, haïr, c'est rejeter, c'est ne pas connaître, ne pas reconnaître, ne pas accueillir. Autrement dit, c'est un mot générique et non pas spécifique de telle ou telle nuance psychologique. Comme dans la phrase : « si quelqu'un ne se hait pas », il ne s'agit pas d'avoir de l'animosité violente contre soi, il s'agit de prendre distance par rapport à son je natif.

Haïr, c'est le contraire d'aimer. Ça a d'ailleurs le même sens qu'être meurtrier. Mais le mot "meurtrier", chez Jean, n'est pas nécessairement sanguinolent, il désigne toutes les exclusions, tout ce qui met à mort d'une certaine manière, alors qu'agapê dit tout ce qui rassemble. Ce sont des mots qu'il ne faut pas entendre pour leur consonance affective spécialisée. La haine johannique n'est pas autre chose que l'indifférence alors que, dans notre vocabulaire, haïr ou être indifférent, c'est apparemment deux choses très différentes. Ici, non ; tout ce qui n'est pas de l'ordre de l'agapê, de l'accueillir, est de l'ordre de la haine. Par ailleurs, dans le contexte de notre chapitre, on est dans la polémique. « 23Celui qui me hait, hait aussi mon Père » signifie : vous ne pouvez pas prétendre avoir Dieu qui est mon Père si vous ne me reconnaissez pas.

 

► « 22Si je n'étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas péché... » Quel est ce "ils" ? Ceux qui n'entendent pas ? n'est-ce pas aussi une part de chacun de nous ?

J-M M : Il faut commencer par identifier ce "ils", ici, premièrement comme désignant les persécuteurs, qui sont, en fait, pour la première communauté samaritaine (la communauté johannique sans doute), ceux qui les excluent de la synagogue, ce qui n'a lieu qu'après la mort du Christ. Les premières persécutions des chrétiens en Palestine ne sont évidemment pas des persécutions de la part des païens, mais de la part de ceux des Judéens (ou des juifs) qui ont contribué aussi au procès et à la mise à mort de Jésus. Ils agissent apparemment en toute bonne foi, pensent-ils, mais ils sont dans l'erreur, selon un raisonnement que l'on peut résumer ainsi : Ils prétendent défendre la gloire du Père, mais s'ils n'ont pas le Fils, ils n'ont pas le Père. Ceux qui vous mettent à mort pensent par là rendre un culte à Dieu, en vous persécutant. Ils vous persécutent parce que Jésus est blasphémateur en s'égalant au Père, donc ils pensent défendre le Père. Mais c'est parce qu'ils ne connaissent pas le Père. S'ils connaissaient le Père, ils connaîtraient aussi le Fils. La situation évoquée ici touche la toute première communauté chrétienne.

Cette idée qui est reprise à partir de différents chapitres est présente au verset 21 : « ils vous feront cela à cause de mon nom. » "Pâtir pour le nom", c'était une expression courante, "être persécuté pour le nom". Le "nom" c'est le nom de Jésus et c'est le nom du Père, c'est le même : Hashem est une façon juive de dire Dieu. Et Jésus indique ici que cette attitude relève d'une surdité (ils n'ont pas entendu)… Si je n'étais pas venu et je ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas de péché et maintenant, le fait que je leur ai parlé enlève toute excuse, y compris celle de la surdité. S'ils n'avaient pas vu ils n'auraient pas de péché. Maintenant ils ont vu, mais leur surdité les empêche de voir – puisque c'est l'écoute qui donne de voir – donc ils sont dans le péché essentiel qui est de ne pas entendre et de ne pas voir.

Je viens de parler des juifs persécuteurs de l'époque où Jean écrit, mais Jean écrit aussi pour la totalité de l'Église, et donc pour nous. Qu'il soit pour une part en nous, c'est tout à fait vrai, même si ce n'est pas la visée immédiate du texte. Donc il ne faut pas se contenter de cibler un ennemi.

 

Versets 24-25. "La parole écrite dans leur loi".

  • « 24Si je n'avais pas fait parmi eux des œuvres que nul autre n'a faites, ils n'auraient pas de péché. Or maintenant qu'ils ont vu, ils nous haïssent, et moi et mon Père. 25Mais pour que soit accomplie la parole écrite dans leur loi : "Ils m'ont haï sans raison (pour rien, gratuitement)". »

Le mot hébreu torah a été traduit en grec par nomos (loi) mais Le mot torah, en hébreu, ne signifie pas fondamentalement ce que signifie pour nous la loi mais plutôt enseignement, éclairement, des racines de ce genre. Quand Jésus veut parler de l'Écriture, il l'appelle Graphê, il ne l'appelle pas "la loi". Ici c'est : "dans votre loi". Or l'Évangile est tout entier en semence dans l'Ancien Testament en tant que "torah", mais beaucoup de Judéens contemporains lisent l'Ancien Testament comme une loi. Entre ces Judéens et l'Église naissante, il y a des débats considérables, des positions complexes.

L'Écriture comme Écriture contient en semence la totalité de l'Évangile mais en semence seulement, parce que Jésus est celui qui dévoile ce qui est contenu en semence dans cette Écriture qu'il accomplit. Mais en tant qu'elle est lue comme loi par ses interlocuteurs, elle est récusée, car le salut ne vient pas de l'observance des œuvres de la loi mais de l'écoute de la parole qui sauve. C'est le b.a.-ba de Paul.

 

2°)  Versets 26-27. Venue du paraclet.

Comme je vous l'ai dit la coupure mise entre les versets 15 et 16 n'est pas bonne, les deux versets que nous allons lire seraient plutôt à rattacher au chapitre suivant.

« 26Mais quand viendra le Paraclet (la parole assistante) – Le mot "paraclet" n'est pas un nom propre de l'Esprit Saint, mais un nom du Christ en tant que ressuscité, donc de l'Esprit. Que le mot de paraclet se dise également du Fils, vous l'avez dans la première lettre de Jean, au début du chapitre 2 : « Si nous péchons, nous avons un paraklêtos auprès du Père, Jésus Christ le juste (donc le bien ajusté au Père). » Cet autre paraclet est un autre mode de paraclèse, c'est le même et l'autre au sens où celui qui est oint de l'Esprit, et l'Esprit qui le oint, sont autres et sont le même.

Dans le monde grec contemporain de notre Écriture un avocat s'appelle un paraklêtos. Ce n'est pas le seul sens, mais c'est un des sens de ce mot. Parole assistante garde le sens, sans préciser la figure exclusive de l'avocat. Le mot est également traduit par "consolateur". Consolateur est une parole assistante aussi, mais pas au même sens qu'avocat. C'est pourquoi l'expression "Parole assistante" me paraît garder les deux possibilités sans en compromettre aucune. C'est un terme très usuel chez Paul qui ne connaît pas le mot Paraklêtos. Mais il connaît abondamment la paraklêsis qui est une fonction de la parole ecclésiale, la paraclèse ; et le verbe parakalô, je paraclèse, c'est-à-dire je parle de parole assistante. Au début de la deuxième épître aux Corinthiens, je crois que vous avez une quinzaine de fois le mot paraclèse en quelques versets. Il y a là un gisement.  

Le crucifié donne l'Esprit« le Paraclet que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père… » Cette phrase est très importante. « Le paraclet… le pneuma de vérité qui procède du Père » : le Fils naît du Père, alors que l'Esprit Saint (le pneuma) n'est pas un enfant, n'est pas un frère de Jésus, il procèdedu Père. Nous avons donc ici un mode d'émanation qui n'est pas le mode générationnel, qui n'est pas pensé dans la figure du générationnel.

 « …Celui-ci témoignera de moi. 27Et vous, vous témoignerez, puisque vous êtes avec moi dès l'arkhê (dès le principe). » Voici le verbe "témoigner". Ce mot renvoie peut-être à l'aspect explicitement judiciaire du contexte, puisque la persécution consiste souvent à être, à la fois rejeté de la synagogue, mais aussi porté devant les tribunaux. Et ceci n'a lieu qu'après la première Église, pas du temps des apôtres. Donc la notion de témoin prend ici un sens particulier. Mais en lui-même, il a aussi un champ sémantique considérable. Ce n'est pas le moment d'y faire allusion.

► Est-ce Jésus qui parle ici ?

J-M M : Oui, mais il n'y a pas de différence entre la parole de Jean et la parole de Jésus ici. Jésus n'a jamais prononcé ces paroles-là matériellement, c'est l'écriture johannique de la situation qui est mise dans la bouche de Jésus. Même chez les historiens latins ou grecs contemporains, et ici explicitement, c'est parole de Jésus en ce sens que c'est parole du paraklêtos. Jean reçoit le paraklêtos qui déploie la parole, qui fait remémorer la parole. C'est la parole de Jésus ressuscité dans la bouche de Jean, ce ne sont pas les "ipsissima verba" de Jésus. Ce qui intéresse les historiens dans leurs recherches, c'est ce que Jésus a bien pu vouloir dire en vérité dans son histoire. Mais ce ne sont pas ces paroles-là qui sont intéressantes. Les paroles intéressantes sont celles que dit le Paraclet. Elles constituent la lecture authentique…

Dans le chapitre 15, c'est Jésus qui parle tout au long. C'est une des mises en œuvre de ce qui est promis comme Paraclet par le texte même.



[1] Dans une autre session il a pris de Jn 15, 26 à Jn 16, 11 Cf. De Jn 15, 26 à Jn 16, 11 : La venue de l'Esprit-Paraclet et sa fonction de discernement

[2] Le texte sera lu progressivement jusqu'au verset 25 par un participant dans sa propre Bible. Ce n'est donc pas une traduction de Jean-Marie Martin (qui n'a sous les yeux que le texte en grec), c'est pourquoi c'est cité en retrait, en gras mais sans italique.

[3] Ceci est traité de façon plus longue dans la session sur le Prologue de l'évangile de Jean, au Chapitre IV : Versets 9-13 ; les trois venues.