Cette rencontre animée par Jean-Marie Martin approfondit plusieurs découvertes faites lors des séances précédentes. A un moment la prière du Notre Père est abordée.

Fichier pdf de la 11ième rencontre, extrait du fichier complet :  La_Priere_en_st_Jean_Rencontre_11.

 

Jn 16, 26-33 récapitule la totalité

 

Le processus qui va du trouble à la prière

 

Nous allons ponctuer d'un point provisoire les lectures que nous avons faites ce trimestre[1] et j'aimerais que nous prenions un peu de temps en levant le nez au-dessus de la page, au-dessus du texte, pour échanger sur ce que nous aurions pu retenir de ces lectures.

Est-ce que nous avons appris à prier ? Réponse : non ! Cela n'était pas notre visée. C'est en priant qu'on apprend à prier ! Peut-être avons-nous appris à prier étant petit enfant, peut-être non, et ce n'est ni bien ni mal. De toute façon, se préparer à la prière dont on n'a pas usage, ou à une reprise de la prière dont on a usage, c'est se poser la question : étant donné ce qui constitue notre mode d'être aujourd'hui, est-ce que la prière est quelque chose de plausible, et comment s'installe-t-elle dans l'être-homme qui est le nôtre ? Est-ce qu'elle est nécessaire, est-ce qu'elle est impossible, invraisemblable ? Est-ce qu'éventuellement elle peut avoir une place éminente ? Ce sont autant de questions qui ont été touchées, d'une certaine manière, par la façon dont nous avons procédé jusqu'ici. Le « comment prier » n'était pas de notre recherche première.

Nous avons tenté des choses, évidemment, et nous les avons tentées dans une lecture, une lecture déterminée. Il existe des réflexions et même des thèses (des positions) sur ce qu'il en est de la prière dans l'histoire de l'humanité, dans les diverses traditions, dans les diverses religions : quel type de postures, comment cela se justifie, comment cela s'insère dans l'ensemble de la vie ? Je pense qu'il ne faut pas procéder de cette manière car je suis très soupçonneux. Même à l'intérieur de la simple tradition chrétienne, la façon dont la prière est pensée chez saint Jean et la façon dont elle est pensée chez Thomas d'Aquin n'ont rien à voir, alors a fortiori s'il s'agit de plusieurs traditions.

Donc il faut à chaque fois aller voir à la source envisagée. Et la source envisagée chez nous c'était saint Jean.

Le chemin que nous avons pris, les textes qui ont été choisis, vous ont peut-être étonnés. Au premier trimestre nous avions au fond quasi-expulsé la prière d'une compréhension qui ferait d'elle une activité qui serait de notre propre initiative, qui serait de nous. En effet nous avons dit qu'il n'y avait qu'une prière, et que la prière essentielle était le Christ lui-même. Je ne sais si cela vous a donné à penser car nous n'avons pas tellement eu l'occasion de revenir sur ce qui avait été dit.

Au second trimestre nous avons pris un chemin beaucoup plus modeste qui était de voir quelle place et quelle fonction éventuellement était attribuées à la prière, à notre prière, et aussi quel était son chemin : dans quel processus, dans quel cheminement de pensée et d'habitude, on accédait à la prière. Nous avons vu surtout certains versets de Jn 14, et puis le développement assez long de Jn 16, 16 sq à propos duquel nous avons été conduits à lire pendant une séance l'apparition de Jésus ressuscité à Marie-Madeleine (Jn 20).

Est-ce que, dans les choses dites chemin faisant, il y en a qui aient gardé quelque place dans votre mémoire ? Est-ce que certaines ont fait problème ? C'est à vous librement de préparer cette espèce de récollection de réflexions.

 

Jn 16, 26-33 récapitule la totalité

 

Versets 26-27. Nous sommes tout entiers dans le Je christique.

►  Est-ce qu'on pourrait revenir sur les versets 26-27 : « En ce jour-là vous demanderez en mon nom, et je ne vous dis pas que je prierai le Père pour vous car le Père vous aime puisque vous m'avez aimé et vous avez cru que je suis venu du Père. » Il parle de « ce jour-là », mais je croyais que le Père nous aime de toujours.

J-M M : Tu as tout à fait raison de percevoir que « ce jour-là » n'est pas de l'ordre de notre temporalité. D'autant plus que « le Père vous aime » est ici donné avec quelque chose qui pourrait apparaître comme une condition : « puisque vous m'avez aimé », mais en fait le « puisque » est à entendre comme « du fait que ». En effet c'est la même chose que Dieu nous aime et que nous aimions le Christ, c'est dit explicitement dans la première lettre de Jean.

En effet d'une part Jean dit : « Tout homme qui aime l'engendrant aime aussi celui qui est engendré de lui » (1 Jn 5, 1), c'est-à-dire que celui qui aime le Père aime ce qui est né de lui puisque c'est son propre ; et d'autre part nous savons que la formule « nous aimons » se trouve aussi à l'inverse « nous somme aimés » : « Nous aimons de ce que lui (Dieu) le premier nous a aimés. » (1 Jn 4, 19). Cette réversibilité est très importante, elle signifie qu'il n'y a pas un antécédent et un conséquent. Autrement dit ce sont deux façons de dire la même chose.

Il faut voir qu'à ce moment du texte nous sommes à un point de récapitulation qui saisit la totalité. « Vous demanderez dans mon nom », « Je ne dis pas que je prierai le Père »… Tous cela ce sont des aspects de la même réalité.

Au chapitre 14, dans « Je prierai le Père », nous avons appris que le Je christique était le grand Je, c'est-à-dire incluant que nous priions. Ici, quand il dit : « Je ne dis pas que je prierai le Père pour vous …», cela signifie que nous sommes tout entiers dans le Je christique.

Nous avons noté cette circulation comme principe, c'est-à-dire que les verbes essentiels (donner, demander…) sont des verbes corrélatifs : ils donnent une qualité d'espace qui l'emporte sur les articulations syntaxiques qui impliquent un sujet, un complément. Les sujets, les compléments directs ou indirects peuvent s'inverser, nous avons éprouvé cela dans le chapitre 17 comme principe de lecture. Même chose ici. Cela dit la qualité d'espace.

Je profite de l'occasion pour parler de la suite de notre méditation. Le Christ vient de dire de ne pas le questionner, que lui-même ne va pas prier le Père. Mais en revanche il vient de leur dire de « demander (prier) dans le nom », tout ça dans le même verset. Voilà une expression « prier dans le nom » qui est elle-même récapitulative, et que nous avons soigneusement gardée en réserve pour en faire notre étude de tout le troisième trimestre : que signifie le nom ? Je pense que presque tout l'évangile de Jean est susceptible d'être récapitulé autour de cette méditation sur le nom.

Verset 28. Le rapport constitutif ciel / terre. Plus ça monte et plus ça descend.

►  Au verset 28 le Christ dit « Je suis sorti du Père … Je vais vers le Père » est-ce qu'il est dans le « puisque » du verset 27 ?

J-M M : D'abord « Je suis venu du Père… et je vais vers le Père » est une façon d'identifier Jésus, c'est-à-dire d'identifier la prière essentielle, et il s'agit de prendre place dans cette prière essentielle puisque Jésus dit : « vous ne me questionnerez pas ». Par ailleurs occasion de dire que reconnaître Jésus, l'identifier, c'est savoir d'où il vient et où il va. C'est précisément ce qui est indiqué ici à la mesure où il est identifié comme venant du Père et allant vers le Père. Or "qu'il vienne vers nous" et "que le Père envoie", c'est la même chose, et c'est le terme qui est employé à la fin du chapitre précédent : « celui qui m'a envoyé » (Jn 15, 21).

Le venir christique a deux noms : « je viens » et « le Père m'envoie », et c'est la même chose. Par ailleurs être envoyé ne signifie surtout pas : partir d'un lieu pour aller dans un autre. Être envoyé ça signifie « être de », et ça signifie la même chose qu'être fils.

►  « Aller vers le Père » aussi ça signifie la même chose.

J-M M : Justement, et là nous arrivons à un point crucial qui consiste en ceci que plus il va vers le Père et plus il vient vers nous. Autrement dit ce qui tient le rapport du haut et du bas, le rapport du ciel et de la terre, donc de la bipolarité de toutes choses et de tout être, c'est un axe qui est figuré de diverses manières dans l'évangile de Jean : c'est la figure de l'échelle de Jacob, c'est la figure du serpent d'airain qui désigne l'exaltation sur le bois[2], c'est la figure de la croix même du Christ, la croix axiale. Seulement ce qui est dit de cette axialité, de sa circulation, donc du rapport ciel / terre, du bon rapport de la bipolarité constitutive de toute chose, c'est précisément que ça monte et que ça descend, et que ça monte du même coup que ça descend, ce n'est pas tantôt et tantôt. Autrement dit il y a là cette idée d'une extension…

►  Justement, dans ce verset j'ai entendu une respiration c'est-à-dire expir / inspir. Est-ce la même idée ?

J-M M : Oui et non. Ce qu'il faudrait penser ici c'est la simultanéité de l'expir et de l'inspir, donc l'image de la respiration n'est pas complètement bonne. Ici c'est vraiment homou (ensemble). Mais on ne va pas entrer là-dedans maintenant.

On peut s'en approcher.  Je vais vous donner une façon provisoire et pas tout à fait suffisante de penser la chose. En effet Jésus quitte sa présence prépascale, usuelle, pour aller vers le Père, ce qui désigne la mort ; or la mort désigne la même chose que sa résurrection puisque la résurrection est inscrite dans son mode de mourir, c'est-à-dire qu'il vient vers nous sous un autre mode. C'est lui-même qui le dit : « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais le paraclet ne viendra pas » (Jn 16, 7), c'est-à-dire « je ne viendrai pas dans ma dimension de pneuma vivifiant ». Dire cela c'est une préparation, ce n'est pas encore l'extrême.

Ne vous étonnez pas que ces choses-là soient très difficiles parce que nous sommes là dans le chapitre 16. Or ce chapitre récapitule des expressions qui ont été employées dans les chapitres 14 et 15 d'une façon plus élémentaire, d'une façon moins énigmatique. C'est pourquoi ce chapitre 16 se termine sur une méditation sur la différence entre l'énigme et la parole claire. Cette fin de chapitre est tout entière dans la résolution du mot énigmatique « Un peu et vous ne me constaterez plus, ce qui est à rebours un peu et vous me verrez. » C'était dit de façon plus simple au chapitre 14 : « Je m'en vais et je viens près de vous» (v. 28) mais à ce moment-là ça ne médite pas l'intime énigmatique de la chose. Le chapitre 16, de ce point de vue-là, est la pointe aiguë de la méditation. On peut ajouter aussi le chapitre 17 qui suit immédiatement et qui est la prière même. D'ailleurs la prière est en question dans toute la deuxième partie du chapitre 16.

Au chapitre 17 le Christ prie, c'est-à-dire qu'il manifeste sur le mode de la demande le don que le Père lui fait de lui-même et qu'il restitue au Père : « Père glorifie ton Fils ce qui est que le Fils te glorifie. » Donc cette prière est effectivement la pointe. Elle est annoncée à la fin du chapitre 16 par l'évocation de « Je suis venu du Père… et je vais vers le Père » (v. 28), et par ce qui est dit dans les deux derniers versets que nous n'avons pas encore lus.

Versets 32-33.

Les versets 32 et 33, qui terminent le chapitre 16, méritent que nous nous y arrêtions, bien qu'ils ne traitent pas de notre sujet : « 32Voici l'heure vient, et elle est venue, où vous serez dispersés-déchirés chacun vers son propre – le mot de skorpizeïn  est prononcé ici – et vous me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul car le Père est avec moi. »Cette phrase très importante fait le lien entre les chapitres 16 et 17. Elle est traditionnelle et reprend l'expression psalmique qui est citée par les Synoptiques : « Je frapperai le berger et les brebis seront dispersées (diaskorpisthêsontaï). » (Mc 14, 27 et parallèles). Or le mot skorpizeïn est prononcé dans notre verset 32 : « Vous serez dispersés chacun vers son propre et vous me laisserez seul (monos). Mais je ne suis pas seul…» C'est la révélation de l'être au Père du Christ tel qu'il se manifeste dans le chapitre 17. Il y a là un ensemble qui se tient très fortement.

Nous avions déjà parlé de cela en évoquant la nécessité d'entendre les mots les plus importants de Jean à chaque fois dans leur contexte. Le mot "le propre" est généralement pris en bonne part : « Vous êtes mes propres », et le mot monos (seul) est pris aussi en bonne part dans monogénês. Or, ici, nous avons la dispersion des multiples, et le propre est ce qui déchire, ce qui sépare les uns des autres, tandis que le monos est le monos de la solitude, de celui qui est laissé seul et non pas le "un" de monogénês (fils un et plein). C'est intéressant de remarquer cela au sujet du vocabulaire. Alors il faut voir qu'en fin de compte ici le monos s'appelle « n'être pas seul. »

Le chapitre se termine par la mention de la paix, mais aussi de la souffrance.

 « Je vous ai dit ces choses afin que vous ayez paix en moi. Vous avez souffrance dans le monde – le mot de souffrance (thlipsis) revient, qui était dit à propos de la femme – mais ne craignez pas, j'ai vaincu le monde.» (v. 33).

Il y a donc là un ensemble qui se tient très rigoureusement.

 

Le processus qui va du trouble à la prière

 

►  Moi ce qui a rencontré mes préoccupations, c'est ce cheminement que tu as souligné qui va du trouble à la recherche, puis à la question qui se dissout en prière. Je me suis dit que ma difficulté à trouver était liée à ce monde dans lequel on ne se laisse plus beaucoup troubler, et où on ne vit plus le manque dont il est question ici.

J-M M : Tu soulignes la notion de manque. Il faudrait étudier de bien près le manque qui suscite la question, et peut-être aussi, si on en a l'usage, la prière.

L'intérêt, dans ce processus où il y a quatre étapes, c'est que toutes les étapes sont ambiguës, jusqu'à la dernière. D'abord un trouble peut très bien ne pas susciter la moindre demande, il peut être occulté, c'est peut-être ce que tu évoques. D'autre part il y a du manque, et par rapport au manque il y a beaucoup de demandes, mais certaines demandes peuvent être sans aucune direction vers la prière.

Les étapes sont en fait des moments constitutifs.

Le manque suscite une recherche d'abord. D'ailleurs j'ai pris soin de dire que nous recherchions ici. J'avais dit aussi que nous n'étions pas dans la prière. En fait, je n'en sais rien. Je veux dire que, lorsqu'il y a prière, elle n'est pas simplement l'aboutissement terminal de quelque chose, elle est séminalement rétrospectivement dans toutes les étapes antérieures.

Donc il y a des façons de vivre le trouble et le manque, il y a des façons de questionner, d'être en recherche, dont je ne sais pas s'ils ne sont pas en fait des modes éminents de la prière. En revanche il y a peut-être des modes de prier qui ne sont pas du tout dans la prière authentique, c'est possible.

Ce point-là est très important. Quand je parle d'étapes, ce sont en un certain sens des étapes, mais ce sont aussi des moments constitutifs, déjà parce que nous voyons que ces moments-là ne s'évacuent pas nécessairement les uns les autres. En effet je peux être dans le tenant du trouble jusqu'à la fin, y compris dans la prière accomplie.

Qu'est-ce que ce trouble ?

► Est-ce que le mot trouble qui est à la base du processus peut se traduire comme étant un tremblement de l'être propre puisque que dans taraxis il y a une notion d'épouvante ? Et est-ce que ce trouble ne serait pas celui qu'on éprouve devant la mort ?

J-M M : Le trouble qui est en question dans nos chapitres c'est le trouble devant la mort de l'autre, puisque c'est le trouble des disciples devant l'absence de leur « être avec ». Or l'être-avec peut être tout à fait constitutif du "je", il ne faut pas croire que c'est autre chose que "je". Et une rupture de l'être-avec peut être une mutilation de "je".

► C'est bien le même mot taraxis que Jésus emploie devant la mort de Lazare ?

J-M M : Jésus emploie ce mot à trois reprises pour lui-même, et le quatrième emploi du mot dans l'évangile de Jean, c'est ici à propos des disciples. Ce mot taraxis (bouleversement) est employé par les Synoptiques à propos de la tempête mortelle, de la fluctuation sur les eaux, de l'absence de consistance.

Une chose que j'avais trouvée importante et plus facile à comprendre à propos de ce que nous évoquons ici, je l'ai développée à propos de ce que j'ai appelé la tonalité, c'est-à-dire la joie ou la douleur (la peine, les pleurs…). Vous vous rappelez qu'il y avait quatre sens possibles pour joie / tristesse, et que ces quatre sens étaient parallèles aux quatre sens qu'on a dans présence / absence.

Ce point est important. C'est en effet ce qui fait que la prière la plus authentique peut être dans la maintenance même de la souffrance et du trouble, et non pas simplement une étape après. Ça se justifie aussi à ce titre-là.

Pour dire les choses de façon simple, ces mots-là ne correspondent pas purement et simplement au sens psychologique spontané qu'ils ont, parce que dans le monde on est ou dans la joie ou dans la peine. Or ici il y a une peine dont la joie est l'essence cachée, et une joie dont la peine est l'essence cachée. Ne pas entendre cela psychologiquement est très important, parce que je ne suis pas en train de parler ici du sadisme ou du masochisme dans lesquels les rapports de joie et de peine sont aussi très subtils. Autrement dit, je ne parle pas de l'éprouvé en tant qu'éprouvé.

La prière authentique peut être la mort du désir.

Il y a une autre chose peut-être que nous avions indiquée lorsque nous lisions l'épisode de Marie-Madeleine. En un certain sens le processus qui va à la prière est, comme toute chose, l'accomplissement d'un désir. En effet nous sommes dans une pensée dans laquelle on n'accomplit que ce qui est séminalement présent initialement, et qui advient sous forme fructifiante. Or, et ça vaut sans doute pour beaucoup de nos prières, la prière paraît être l'expression d'un désir. Mais il se révèle que la prière authentique peut être la mort du désir. La recherche de Marie-Madeleine au tombeau est mue par le désir de trouver ce qu'elle s'attendrait à trouver, c'est-à-dire le cadavre de Jésus. Or elle ne le trouve pas, et elle ne peut pas le trouver, puisque Jésus est ressuscité.

En un certain sens, sans doute, beaucoup de nos demandes doivent légitiment passer par la mort avant de ressusciter. Il y a mort et résurrection du désir dans la prière.

Nous savons comment le désir de Marie-Madeleine est re-suscité par la parole de Jésus qui la retourne et la touche en son propre, puisque c'est son nom propre qu'elle entend, ce qui lui permet de voir ce qu'elle ne cherchait pas. Certes on ne trouve que ce qu'on cherche et on ne cherche que ce qu'on a trouvé, mais on peut ne pas savoir adéquatement ce qu'on cherche. Ainsi, la prière qui s'exprime sous forme de demandes intéressées, qui est fréquente dans le monde chrétien et dans beaucoup de lieux, peut être néanmoins quelque chose qui fait partie du processus constitutif de la prière authentique. Mais c'est à condition –le mot de condition n'est pas bon, et la condition que je vais donner risque de ne pas être entendue – à condition que le désir qui a lieu de s'exprimer soit sub-ordonné à un désir plus grand, au désir qui reste  « je ne sais ce que je désire», et je ne le saispasmême quand j'ai entendu la révélation de ce quiest à désirer et qui s'appelle « la volonté de Dieu ».

« Que ta volonté soit faite… Donne-nous notre pain essentiel. »

Vous avez la phrase de Jean qui se trouve aux tout derniers versets de sa première lettre : « Si quelqu'un prie le Père selon sa volonté (la volonté du Père) il l'exauce. » Ça paraît une espèce de tautologie ridicule, mais le sens profond n'est pas cela. Le sens profond c'est que ma prière qui s'exprime comme elle le peut, librement, néanmoins est une prière qui finalement désire le meilleur pour moi et pour nous, le meilleur de notre insu. Or la volonté de Dieu ne désigne rien d'autre que mon être séminal insu. Ce n'est pas le rapport entre ce que je veux et ce qu'un autre veut qui est en question ici. C'est le désir de moi-même plus profond que ce que j'en sais.

Voici indiqué ici, de façon un peu compliquée peut-être, quelque chose de très simple et qui devrait nous aider à dire autrement la demande du Notre Père : « Que ta volonté soit faite… Donne-nous notre pain essentiel. » C'est-à-dire que la volonté révélée de Dieu est que nous vivions et que nous ayons les vivres essentiels. Ces deux demandes sont à mettre en rapport.

En fait dans le Notre Père il y a « Père, que ton nom soit consacré » c'est-à-dire que le mot "nom" est le premier mot prononcé aussitôt après l'invocation du Père, et nous savons que le nom du Père c'est le Fils. Ensuite nous avons « que ton royaume vienne », or le royaume c'est la diffusion de la résurrection du Christ, c'est donc le Pneuma (l'Esprit). Donc là nous avons les trois et ça suffit. D'ailleurs Luc ne parle pas de la volonté de Dieu[3]. Saint Matthieu ajoute la mention sur la volonté, mais l'ajout de Matthieu n'est pas là pour conclure ce qui précède, il est là pour préparer ce qui suit c'est-à-dire « Donne-nous notre pain essentiel. » La volonté de Dieu est que nous accédions à l'espace du don, et que nous recevions le don qui est la vie, et le pain de la vie, le pain essentiel.

Même rapprochement à la fin de la rencontre avec la Samaritaine.

Et le rapprochement de ces deux versets de Matthieu (« Que ta volonté soit faite… Donne-nous notre pain essentiel. ») est d'une certaine façon l'équivalent de ce que Jésus dit à la fin du chapitre 4[4] lorsque les disciples apportent à manger à Jésus en lui disant « Rabbi, mange. » En effet il leur dit : « J'ai à manger une nourriture que vous ne savez pas. » Ce qui suscite la remarque des disciples : « quelqu'un lui a apporté à manger. » Jésus reprend : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir l'œuvre. » Autrement dit « faire la volonté » c'est ma nourriture. Ça peut paraître une expression très curieuse et même presque un peu grandiloquente. Mais pas du tout. Ça dit que ce qui tient le Christ en vie, c'est d'être l'accomplissement du vouloir secret du Père pour l'humanité, c'est son être.

Nous avons ici l'expression « accomplir l'œuvre ». Nous savons que volonté / œuvre est l'équivalent de semence / fruit[5]. Et c'est donc tout naturellement qu'intervient dans la suite du texte la thématique de la semaille et de la moisson. Il y aurait évidemment d'autres façons de l'expliquer. « Vous dites : “Encore quatre mois et vient la moisson.” » Il y a là une méditation sur le rapport semaille / moisson (semence / fruit). Donc à nouveau nous avons un ensemble qui se tient, et ces ensembles s'éclairent mutuellement.

La prière nous transperce.

Prier le Père des cieux, Berna Lopez

Par ailleurs ce que je viens de dire consonne exactement avec une prière de Paul que j'ai déjà citée : « À celui qui peut en surdébordement par rapport à ce que nous pouvons demander et penser » (Ep 3, 19). Autrement dit la portée (la vection) de la prière ne se limite pas à la dimension de notre désir ni à la dimension de notre pensée. C'est une remarque très importante parce que ça explique pourquoi nous ne savons pas de façon empirique ou expérimentale quand est-ce que nous prions. En effet la prière atteint non pas notre désir de Dieu ou notre idée de  Dieu, mais Dieu en lui-même. Notre prière est « en surdébordement par rapport au jet de notre désir ». Autrement dit le jet de la prière n'est pas à la longueur de jet de notre désir dont nous avons conscience. Et cela c'est parce que la prière vient de plus loin que de notre singularité. Elle nous traverse, elle va au-delà de nous parce qu'elle vient de plus profond que nous.

Le "plus profond que nous" c'est la prière même du Christ. Nous prenons place dans un trajet qui est le trajet du Christ. Nous sommes rassemblés par une portée, par un trajet qui est le trajet du Christ au Père. Nous sommes transpercés. La prière nous prend de plus originaire que nous ne savons, pour nous conduire au-delà de ce que nous désirons et pensons. La prière c'est se laisser introduire dans ce mouvement.

La grande page de Paul sur la prière se trouve en Rm 8 : « Nous ne savons pas prier comme il faut », ce qui ne veut pas dire « on ne nous a pas appris les bonnes formules. » Radicalement, prier dans le sens total du terme, nous ne le savons pas. Mais « le Pneuma y pourvoit » c'est-à-dire que nous sommes dans la prière de Jésus ressuscité, donc du Pneuma (de l'Esprit), et c'est cela notre rapport au Père.

Ceci ouvre à l'être-homme des perspectives et des dimensions qui ne sont pas encloses dans ce que la parole usuelle lui donne à entendre, donc dans le champ des possibilités offertes par son être-au-monde selon sa langue native et son expérience native. Ces perspectives et dimensions sont ouvertes par l'autre parole. D'où l'importance de l'identification de cette parole.

Deux précisions.

► Dans le Notre Père tu as dit que ça concernait le Père, le Fils et l'Esprit. Mais est-ce que ça nous concerne ?

J-M M : Oui, il ne faut surtout pas distinguer les premières demandes qui seraient désintéressées et puis les autres. Nous avons beaucoup d'intérêt dans les premières, et Dieu en a dans les dernières ! La différence n'est pas là.

► J'ai deux remarques à partir de ce que vous avez dit : quand je prie, je suis emporté dans un mouvement, et même éventuellement quand quelqu'un d'autre prie, et cela doit quelque part me changer ; par ailleurs est-ce la peine de demander ?

J-M M : Effectivement un autre aspect de la prière que nous n'avons pas du tout regardé et qui est très important, c'est de voir comment la prière nous configure. C'est probablement la posture fondamentale. Et elle nous configure à tous égards.

Maintenant la question ultime de la prière n'est pas « à quoi bon demander ». En effet demander signifie que je suis déjà exaucé. Autrement dit la prière, au sens essentiel, c'est être dans l'espace du don et non pas dans l'espace de la prise ou du droit. Ceci concerne ce qu'il en est de l'essentiel de l'être-homme, de l'être-christique. Ainsi j'ai dit qu'il m'était donné de demander, mais plus exactement "ce qui vient" vient en faisant sa place en moi. Or si je demande, je me prépare à recevoir ce qui vient comme don. Et aussi bien l'action de grâces (dire merci) que la demande atteste qu'il s'agit de quelque chose qui se donne. Donc le fait que je demande est déjà une donation.

Ce point-là aussi est très important. En ce sens-là la prière authentique – même si je ne sais pas d'expérience jusqu'à quel point une prière est authentique, ce n'est pas la question pour ce qui nous intéresse ici – la prière authentique est déjà exaucée du simple fait qu'elle soit prière.

On trouve ça chez saint Luc. Récemment dans la liturgie on lisait une chose étonnante à ce sujet : « Lequel d’entre vous aura un ami qui se rendra chez lui au milieu de la nuit pour lui dire… Quel père parmi vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? ou (s’il lui demande) du poisson, lui donnera–t–il un serpent au lieu d’un poisson ? Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent. (Lc 11, 5-13). Matthieu dit simplement « il vous donnera de bonnes choses », mais chez Luc c'est l'Esprit Saint. C'est d'ailleurs le sens authentique du don.

 

Lors de cette rencontre j'ai simplement, soit à partir de vos demandes, soit à partir de mon initiative, étiré un peu des conséquences ou des conclusions, ou reformulé des choses que nous avions aperçues dans notre lecture du trimestre. Et la prochaine fois nous commençons à parler du nom.

 

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[1] Vous avez ici la transcription de la onzième rencontre sur le thème de la prière, à saint-Bernard de Montparnasse le 19 mars 2003.

[2] Dans l'évangile de Jean l'échelle de Jacob se trouve à la fin du chapitre premier, l'exaltation sur le bois (sur la croix) à partir de la figure du serpent d'airain est en Jn 3, 14.

[3] Voici les deux versions du Notre-Père :

« Notre Père qui es dans les cieux, soit consacré ton nom, vienne ton royaume. Soit ta volonté comme dans le ciel, ainsi sur terre. Notre pain substantiel donne-nous ce jour. Et laisse tomber nos dettes comme nous avons laissé tomber à ceux qui nous devaient. Et ne nous introduis pas dans le périasmon (tentation, épreuve), mais tire-nous du mauvais. » (Mt 6, 9-13).

« Père, soit consacré ton nom, vienne ton royaume. Notre pain substantiel donne-nous ce jour. Et laisse tomber nos péchés car, nous aussi, nous laissons tomber à tout homme qui nous doit. Et ne nous introduis pas dans la tentation. » (Lc 11, 2-4).

[4] Le chapitre 4 est médité dans le message  La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base, qui se trouve dans le tag "saint Jean" du blog.

[5] Voir le message : Caché/dévoilé, semence/fruit, sperma/corps, volonté/œuvre... sur le blog dans le tag " structure de base".