Lorsqu'il a fait ses études à l’Université Grégorienne de Rome, J-M Martin a suivi les cours du Père jésuite Antonio Orbe (1917-2003)[1].   C'est lui qui l'a initié à la lecture des gnostiques. Par la suite J-M Martin a participé à un séminaire sur l'un des textes trouvés en copte à Nag-Hammadi, l'Évangile de Vérité. Comme il le dit lui-même[2], « c'était un séminaire dans lequel étaient Puech, Hadot, Tresmontant. Le projet était de faire une rétroversion hypothétique en grec du texte copte c'est pourquoi il y avait dans le groupe des coptisants, des spécialistes du grec, des connaisseurs de la Gnose, etc. En effet il faut une équipe pour traduire cela. Il est probable en effet que le texte avait d'abord été écrit en grec, et ensuite traduit en copte puisque l'Égypte a reçu, à un certain moment, beaucoup de ces textes et les a traduits. Le texte copte a été publié dans la grande édition de Puech, et, dans la petite édition de son assistant, Jacques Ménard, chez Letouzey et Ané en 1962, il y a le texte grec qui est l'essai de restitution à partir du texte copte, mais il y a également une traduction française. »

Au début du cycle de 5 conférences données au Forum 104 sur le thème "Maître et disciple" en 2010-2011 J-M Martin a commenté un passage, c'est ce qui est transcrit ici. Le début de l'Évangile de la vérité contient des commentaires faits ailleurs.

 

Introduction de L'évangile de la vérité

Jésus, les sages et les enfants

 

Je vais vous présenter un texte du IIe siècle qui nous fera une sorte d'enluminure avant de commencer le texte de Jean la prochaine fois.

Il est tiré d'un ouvrage trouvé à Nag Hammadi qui est la traduction en copte d'un texte originel probablement en grec. Le livre[3] auquel appartient ce texte est une sorte de rétroversion en grec. Il s'appelle “Évangile de la vérité”. Il est ainsi nommé parce que, dans le monde hébraïque, on donne pour titre les premiers mots de la première phrase.

 

Evangile de vérité, MénardDébut de l'Évangile de la vérité 

(Folio VIII p.16, 31-38, Ménard p. 31) [4]

 

« L'Évangile (c'est-à-dire la Belle Annonce) de la Vérité – le mot de vérité a son importance lorsqu'il s'agit de la connaissance – l'Évangile de la Vérité est joie pour ceux qui reçoivent la donation gracieuse (la grâce) du Père de la Vérité, qui consiste en ce qu'ils Le connaissent – là nous avons le verbe connaître : gnôsin auton – qu'ils Le connaissent dans la dynamis (la puissance) du Logos (de la Parole) venu de la Plénitude (du Plérôme) de Celui qui est dans la Pensée et l'Intelligence du Père, Celui qui est appelé Sauveur, puisque c'est le nom de l'œuvre (qui est de sauver), l'œuvre qu'il œuvre pour le salut de ceux qui ignoraient (a-gnô-ountôn) le Père. – Ensuite le texte est lacunaire mais aussitôt après, il reprend – L'Évangile est manifestation de l'espérance, découverte pour ceux qui Le cherchent. »

Voilà le début de ce très beau texte valentinien.Je pense que vous apercevez la densité, la précision de tous les mots qui sont employés ici, et que vous avez un vague soupçon du fait qu'ils ne correspondent pas exactement à la signification usée que très souvent ces mots-là ont chez nous.

Les Valentiniens appartiennent à une fraction du christianisme initial du IIe siècle, qui est gnostique et qui dérivera au cours du IIe siècle, si bien que ces textes-là ne seront plus retenus dans les évangiles. Ils sont pourtant très révélateurs des structures de l'évangile de Jean en particulier et, à ce titre-là, très intéressants à consulter.

 

Jésus, les sages et les enfants.

(Folio X p.19, 17-34, Ménard p. 37)

 

« Il entra dans une école et il dit la parole comme un maître. Alors vinrent près de lui les sages soi-disant pour l'éprouver. Mais lui les réfuta comme étant dans le vide (kenon). Eux le haïrent parce qu'ils n'étaient pas authentiquement (ou véritablement) sages. Après tous ceux-là s'avancèrent aussi des enfants qui ont la Connaissance (Gnôsis) du Père. Ayant été confortés, ils apprirent les aspects du visage (ou de la face) du Père ils connurent et ils furent connus, ils furent glorifiés et ils glorifièrent. Ayant été confortés ils apprirent les aspects du visage (ou de la face) du Père. »

 

« Il entra dans une école et il dit la parole (logos) comme un maître (didascalos). Alors vinrent près de lui les sages soi-disant – les prétendus sages, ceux qui se pensent sages – pour l'éprouver. Mais lui les réfuta comme étant dans le vide (kenon) – c'est tout le thème de de la sagesse (la sophia) de ceux qui disent savoir et qui en fait sont dans le vide. Les trois expressions qui sont souvent reprises, par Paul notamment, pour désigner la sophia du monde (la philosophie, la sagesse, donc la connaissance ultime) sont : être ténèbre et non pas lumière ; vide et non pas plénitude (vide au sens négatif du terme et non au sens positif que lui donne parfois le Nouveau Testament) ; et folie alors que ça se prétend sagesse (insensé, le contraire de la prétendue sagesse). – Eux le haïrent parce qu'ils n'étaient pas authentiquement (ou véritablement) sages.

Après tous ceux-là s'avancèrent aussi des enfants (ta paidia) qui ont la Connaissance (Gnôsis) du Père. Ayant été confortés, ils apprirent (emathon) – le verbe apprendre qui donne le mathêtês (l'appreneur) dont nous parlions tout à l'heure, donc ils deviennent disciples – ils apprirent les aspects du visage (ou de la face) du Père – nous allons expliquer tous ces mots-là – ils connurent et ils furent connus, ils furent glorifiés et ils glorifièrent. »

Que nous dit ce texte ? Eh bien que ce qui vient, vient dans le monde comme une parole : le didascalion (l'école), c'est le monde. Le but de cette lecture est de nous familiariser avec la structure d'écriture de Jean.

Récits et paraboles.

Prenons un exemple au chapitre 9 de Jean : « Jésus vit un homme aveugle de naissance », il va le guérir, et pourtant ce n'est pas un récit de thaumaturgie. D'entrée Jean entend que l'homme naît aveugle, aveugle par rapport aux choses essentielles. Nous naissons inajustés, désajustés du rapport à l'essentiel, sourds et aveugles, et ici c'est “aveugles”.

Cependant nous avons chez Jean quelque chose qui ressemble à un récit (la guérison d'un aveugle), et ici (dans l'Évangile de la vérité) nous avons quelque chose qui pourrait être une sorte de parabole, mais c'est la même chose. C'est-à-dire que les récits sont traités comme des paraboles et les paraboles disent la vérité de la chose. Ceci est très important pour apprendre à lire saint Jean.

 Comportement de Jésus par rapport à ceux qui le questionnent.

Dans notre texte, il y a des rappels de Jésus (du Jésus des 4 évangiles canoniques) : l'enfant Jésus au temple qui enseigne devant les docteurs et qui a toutes les réponses (chez Luc) ; et il y a l'écho de nombreuses situations dans lesquelles on s'approche de Jésus pour le questionner, c'est-à-dire pour le prendre au piège, pour le sur-prendre (dans les Synoptiques et chez Jean).

Il est intéressant de voir comment Jésus se comporte par rapport à tous ceux qui le questionnent : est-ce qu'il répond, est-ce qu'il ne répond pas ? Pourquoi et comment répond-il quand il répond ? Ceci peut être dit dans la factualité, comme dans les Synoptiques.

Chez Jean il y a la même factualité mais elle est saisie dans quelque chose de plus vaste qui ne concerne pas simplement un fait singulier. En effet Jean lit la grandeur de ce qu'il en est du Christ à l'intérieur de sa moindre gestuelle : il lit le grand dans le petit. Le grand est dans le petit comme le fruit est dans la semence en mode non déployé, non révélé. Rappelez-vous le deux que nous avons étudié l'an dernier, le rapport semence / fruit qui est une structure de base de notre Écriture[5].

Le thème des enfants.

Le thème des petits, des enfants, est un thème du reste ambigu parce que les enfants sont loués en général dans l'évangile, mais par exemple saint Paul peut dire : « Quand j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant ; lorsque je suis devenu un homme, j'ai évacué les choses de l'enfant. » (1 Cor 13, 11). Vous avez un exemple de textes qui ont l'air de se contredire. Il y a lieu parce que la glorification de l'enfance n'est pas à tout crin la glorification du gamin, l'enfance a un autre sens, et du même coup l'enfance peut être récusée comme étant un moment simplement initial du processus, un processus qui demande à venir à maturité, à l'état adulte.

« Je vous écris petits-enfants […] ; je vous écris pères […] ; je vous écris jeunes gens » (1 Jn 2, 14) : ce sont les trois caractéristiques de toute foi qui sont indiquées par Jean dans sa première lettre lorsqu'il s'adresse à ses correspondants.

« Ayant été confortés » : les enfants ne restent pas enfants du reste, ils sont enfants mais ils sont confortés, ils prennent consistance. Ils avaient besoin d'être confortés, donc l'enfance en soi ne dit pas nécessairement tout, même à l'intérieur de ce texte-là.

Les aspects de la face du Père.

« Ils apprirent les aspects du visage (ou de la face) du Père » : quelle magnifique expression !

J'ai dit il n'y a pas longtemps que les noms du Christ (« Je suis la lumière », (« Je suis la vie »…) sont des aspects de ce qu'il est, car il est le visage du Père.

Le Christ est le visage du Père, on trouve cela au chapitre 14, quand Philippe dit « Montre-nous le Père » et que Jésus répond : « 9Philippe, depuis tout ce temps je suis avec vous et tu ne m'as pas connu ? Qui me voit, voit le Père ». Il est le visible du Père, le visible ou le visage du Père. Et ce visage du Père se déploie en aspects.

Les verbes de réception chez saint Jean : entendre, voir, toucher.

Ce qui est ici dans le langage du voir présuppose que cela soit dans le langage du dire, car c'est le dire qui donne à voir et qui donne de voir. Ici j'anticipe sur un texte qui ouvre la première lettre de Jean : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché au sujet du Logos de la vie […] et nous avons vu et nous témoignons et nous vous l'annonçons ....  » (1 Jn 1, 1-2).

En quoi consiste la parole ? La parole est essentiellement une annonce et un témoignage, c'est-à-dire une attestation. Ça ne correspond pas exactement à l'usage que nous faisons aujourd'hui du mot de témoignage. Mais ces différents verbes disent la réception, ce sont des verbes du recevoir : entendre, voir, toucher, ce sont des modalités du recevoir fondamental de ce qui vient. Chacun de ces verbes en lui-même dit le recevoir. Seulement ils sont dits dans un certain ordre.

 L'Évangile nous advient par “entendre”, mais que veut dire entendre ? Est-ce que entendre se borne à entendre les sons, ou au sens banal du terme à entendre des voix (comme Jeanne d'Arc), ou est-ce autre chose ? Qu'est-ce que entendre chez Jean ?

Est-ce entendre qui donne de voir ? En effet même à un niveau purement psychologique, on pourrait déjà dire que nous ne voyons rien que dans l'écoute ; en effet voir c'est discerner. Je vais citer le mot de Heidegger qui me plaît bien : « Une vache même française n'a jamais vu passer un train » – pourquoi “même française” ? Parce que l'expression française – “les vaches qui regardent passer les trains” – n'existe pas en allemand.  Parce que pour voir passer un train, il faut savoir ce que c'est qu'un train. Je peux essayer de dire dans un autre langage, mais qui ne sera pas meilleur, qu'elle a la perception d'un mouvement qui n'est, parce que lointain, pas inquiétant mais paisible, qui n'est pas un mouvement qui menace. Mais même faisant cela j'humanise encore ce que peut voir une vache. Il faut savoir, et cela je le sais par la parole, jamais par l'œil.

La parole me donne de voir, et voir ouvre la perspective. En effet voir est un sens de la distance, et c'est un très gros sens parce que la distance est la condition de la proximité. On peut même dire que l'éloignement est l'essence de la proximité, ou disons – car ça peut paraître compliqué – que la distance est la condition de l'approche. D'abord la distance empêche la confusion, la fusion, et permet l'altérité : le voir me laisse dans la distance, et même exige de la distance, car si quelque chose est trop près de mon œil, je ne le vois pas ; d'où toute la question de la bonne distance. Et la notion de distance est très importante dans un Évangile qui est fondé essentiellement sur la proximité, c'est-à-dire sur ce que nous appelons le prochain, le proche.

Notre rapport à autrui est de tenter qu'il soit prochain, non trop loin pour être indifférent, ni trop près pour être dans la promiscuité insoutenable, mais dans la bonne distance. Ainsi en est-il de Dieu : nous avons vocation d'avoir Dieu pour notre plus proche prochain. Dieu a une unité avec nous qui n'est pas unité de fusion, de confusion, mais unité de proximité. Et la possibilité, ouverte par la distance, de devenir proximité se manifeste par le troisième sens qui est celui du toucher, car le toucher est dans la proximité : je vois à distance, je ne touche qu'à proximité.

Il y a un ordre dans ces verbes sensoriels qui est très médité par Jean, et on pourrait même montrer que cet ordre articule un récit. L'articulation du récit de l'apparition de Jésus ressuscité à Marie-Madeleine est construit sur cette distinction. Elle ne voit pas, elle cherche sans voir, elle constate des anges, ce qui est tout à fait normal et ne fait pas problème, elle constate un homme qui est là debout et elle ne le voit pas (ce n'est pas le verbe voir). Jésus lui dit « Mariam » c'est-à-dire la renvoie à son propre, à son nom propre – Jésus n'est identifiable que pour autant que je suis ré-identifié intérieurement – et elle peut dire « J'ai vu le Seigneur ». D'avoir entendu, elle peut dire « J'ai vu le Seigneur», c'est-à-dire Jésus dans sa dimension de résurrection. Mais Jésus lui dit : « Ne me touche pas ». Ah : entendre, voir toucher ! Ici le toucher est négatif : « Ne me touche pas – c'est-à-dire ne me touche pas encore – car je ne suis pas encore monté vers le Père – c'est-à-dire je ne suis pas pleinement ressuscité, il manque quelque chose – mais va vers mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, mon Dieu qui est votre Dieu. » (Jn 20,17). Tant que les frères n'ont pas entendu en eux la parole de résurrection, et accompli en eux la résurrection, la résurrection du Christ n'est pas pleinement accomplie, ce n'est pas l'heure du toucher qui ici a une signification d'eschatologie, c'est-à-dire de plénitude accomplie. Le thème du toucher sera repris d'ailleurs d'une autre façon dans l'épisode de Thomas, dans le même chapitre. C'est une façon différente parce que justement on est dans le jour octave (huit jours après) et le jour octave, par rapport au jour un, c'est l'accomplissement eschatologique, et il est donné à Thomas de toucher : « Porte ton doigt ici […], porte ta main… » (Jn 20, 27). La figure de Thomas est plus complexe que cela, il y a d'autres choses qui interviennent, mais on ne peut pas tout dire en même temps.

 

Ceci c'était pour vous donner une première idée de ce que comporte une écriture qu'il ne faut surtout pas apprivoiser trop vite, qu'il faut tenir à distance : il faut attendre pour entendre.



 [1] Le Père Orbe a enseigné à la Grégorienne pendant 40 ans, de 1949 à 1992, il était spécialiste notamment de la théologie patristique des tout premiers siècles. On vient d'éditer en français une partie de son œuvre : Introduction à la théologie des IIe et IIIe siècles (2 tomes).

[2] Voir le message : Qui est Jean-Marie Martin ?

[3] Le livre est de Jacques Ménard, éd Letouzet et Ané, Paris 1962, le texte se trouve en grec et en français

[4] Selon la pagination du codex Jung, “L'Évangile de la vérité” va de la page 16 n° 31 à la page 43 n° 23.

[5] Voir le message Caché/dévoilé, semence/fruit, sperma/corps, volonté/œuvre.... dans le tag "structures de base".