Le titre du blog est en lui-même tout un programme : la christité. Jean-Marie Martin parle souvent de la christité en l'approchant par petites touches.. Voici ce qu'il en a dit à la fin de la session sur Credo et joie, session qui a eu lieu dans l'espace Bernadette de Nevers en 2007 (tag CREDO) . De nombreuses notes donnent un certain nombres de compléments venant d'autres interventions..D'autres messages complètent celui-ci : une intervention faite à St Bernard du Montparnasse en remplacement de Maurice Bellet absent, à partir de son livre La quatrième hypothèse (Fin du christianisme ? « Je m'en vais et je viens. »), et un extrait de la session qui avait pour thème Le nous christique (Le "nous" christique).

 

Benn, lumière

La christité

 

À la fin de la rencontre de Jésus et de la Samaritaine, il est question des semailles et de la moisson : les semailles représentent l'histoire du monde et la moisson l'eschatologie, l'accomplissement plénier des choses. L'Évangile se présente comme un dévoilement de quelque chose qui avait été tenu secret, d'une certaine façon au peuple d'Israël déjà, mais surtout à la totalité des nations. Désormais les siens sont tous les hommes. Il faut prendre acte de cette christité répandue dans l'humanité séminalement, mais ayant vocation à s'accomplir en se dévoilant. Voilà la structure de pensée, la considération qui est première lorsqu'on aborde l'Évangile au singulier.

 

Chrisma : étincelle de christité présente en tout homme.

► L'an dernier nous avions lu un passage de la première lettre de Jean : « Vous avez reçu un chrisma » et vous aviez mis ce chrisma en rapport avec ce que vous appelez la christité. Pourriez-vous revenir là-dessus ?

J-M M : Nous avons aperçu que le rapport de la semence au fruit est le rapport d'une latence à une manifestation, à un accomplissement. Le chrisma indique ce point qui est présent, au moins de façon latente, en tout homme.

Je vais vous citer une phrase des Extraits de Théodote de Clément d'Alexandrie,. C'est un carnet de ses notes de lectures et de ses réflexions. Théodote, un gnostique, vient de dire qu'il y a ce point au cœur de l'homme que l'Écriture appelle semence, sinapi, grain de sénevé (donc la plus petite des semences), il donne d'autres noms, et puis il ajoute : « Nous (ceux de la grande Église) l'appelons aussi étincelle (spinthêra). Le pneuma survient, il enflamme l'étincelle et chasse la cendre. »

« Il enflamme l'étincelle et il chasse la cendre » : cette double image peut se retenir comme support de méditation, ce double mouvement qui consiste en une confortation (une amplification) et une séparation. C'est un schéma qui est constant partout dans le premier christianisme, c'est même la symbolique première de la croix. Les premiers chrétiens disent tout le temps : « La croix conforte et sépare. » C'est un lieu judiciaire[1]. Et l'imagerie, qui n'est pas tellement attestée chez ces gnostiques occidentaux, mais qui est la meilleure, c'est l'imagerie du fromage, en ce que le fromage vient de ce que le lait se caille, prend forma (formage) et laisse écouler le petit lait. C'est à la fois une confirmation et une séparation, et c'est une image qui peut aider. J'ai parlé d'images, mais ce sont plus que des images, ce sont des symboles très profonds.

Je reviens à ce point qui est chrisma. Je propose qu’on y voie comme un équivalent de ce que j'appelle la christité[2]. Et ceci donnerait lieu à une rénovation de notre regard sur la situation de l'Évangile dans le monde.

 

Nouveau regard sur la situation de l'Évangile dans le monde.

La différence entre l'Évangile et l'Église n'existe pas pour moi, c'est-à-dire que la différence n'est pas là. Il n'y a pas de Christos sans Ekklêsia, mais le mot Ekklêsia ne dit pas ce que vous avez dans l'oreille quand vous entendez le mot Église[3]. Et néanmoins la chose du Christ (l'affaire du Christ) dans le décours de l'Occident a donné lieu à des figures successives et différentes.

Il y a une façon d'écouter l'Évangile qui s'est configurée en chrétienté, et par chrétienté il faut entendre à la fois un corpus de doctrines et une organisation institutionnelle, en même temps qu'un rapport prétendument harmonieux avec le discours et les structures institutionnelles de la cité. Voilà ce qu'on appelle la chrétienté médiévale et voilà "une" figure.

Ensuite il y a eu la phase du christianisme, c'est un mot de même racine mais il donne lieu à une figure très différente qui est déjà dans une perspective pluraliste. Ce qui vient en avant, c'est la doctrine et éventuellement l'établissement en tant que gérant la doctrine ; par exemple il y a "le platonisme" qui a donné lieu longtemps à l'école platonicienne, donc à une école, donc à une certaine structure d'enseignement etc. Ceci rentre dans les multiples "ismes".

L'Évangile s'est donc pensé et vécu d'abord en chrétienté puis il s'est pensé et continue de se penser comme christianisme. Je dis que les temps seraient venus qu'il se pensât comme christité[4], c'est-à-dire comme cette présence non comptée[5], non calculée, répandue dans les hommes, cette possibilité de bon et de bien, d'ouverture[6]. C'est cela qui est à viser. Pour l'instant ce n'est qu'un mot, mais il faut voir ce que ça suppose comme modifications, comment cela me permet de me tenir dans une continuité authentique avec la création de quelque chose de neuf. C'est moins une prolongation du christianisme sur les modalités des "ismes" que probablement cela qu'il est bon d'avoir en visée. Je ne sais pas si ceci vous dit quelque chose. Je ne le dis d'ailleurs pas de façon suffisamment développée. Mais je crois qu'il y a là quelque chose d'important comme proposition de regard.

Je résume ce que j'ai dit précédemment : on a connu le temps de la chrétienté ; on a connu le temps du christianisme et nous sommes dedans, il faut que vienne le temps de la christité. J'avais élaboré ce rapport de mots avec le rapport de jeu de mots qui permet de retenir une cohérence, quand j'ai lu bien plus tard quelque chose de presque équivalent chez le père Le Saux (ou plutôt chez son ami Raimon Panikkar)[7]. Ça fait plaisir. Voilà donc la communion des saints, celle de ceux qui ont semence de christité.

Alors on ne peut pas parler simplement du mot Église pour le sens que ce mot a dans notre oreille depuis le XVIIIe siècle, ou dans notre catéchisme… Nous avons tort de penser que l'Évangile dit ce que nous en avons entendu dans nos années de catéchisme, il y a quelque chose avant et de terriblement différent.

L'Évangile est quelque chose qui a pour essence d'être constamment neuf. Il n'y a pas de fidélité sans liberté et inversement.

► Est-ce que vous pourriez préciser un peu plus ce que vous entendez par christité ?

J-M M : Du fait de la semence christique d'où je suis né en tant qu'enfant de Dieu, j'ai une identité plus profonde et plus authentique que mon je que vous connaissez, c'est mon je christique. Et la koïnônia (la communion) de ceux en qui est éveillée la semence de christité  est autre que l'ekklêsia dans son petit sens. Il y a une communion de ceux qui reçoivent le Christ qui ne se tient pas dans les limites de l'Église au sens courant du terme.

 

Le Christ a quelque chose à voir avec tous les temps.

Christ, évangéliaire dit de Charlemagne, BNF Gallica

 

► On a parlé des cultures qui n'ont rien à voir avec l'Évangile, mais il y a aussi des cultures antérieures à l'Évangile. Quel est le rôle du Christ par rapport à cela ?

J-M M : C'est là que la question du temps christique est de première importance. En effet la détermination première de la christité n'est pas historique[8]. Voilà une chose qui est très souvent déniée, refusée pour un certain nombre de raisons, avec l'emploi du mot "histoire" qui est très vague (mot qui sert à tout, y compris à "histoire du salut"). Alors, de très bonne heure, la question s'est posée et pas nécessairement dans toute son ampleur. Et les tentatives de réponse à cette question sont venues. Elles sont insuffisantes mais intéressantes à commémorer.

C'est une des interprétations de la descente aux enfers de Jésus. Est-ce que le salut commence avec ses contemporains et pour les siècles à venir, ou est-ce que le Christ a quelque chose à voir avec ceux qui l'ont précédé ? Eh bien : il va prêcher la nouvelle de la Résurrection dans le lieu de séjour des morts, les lieux inférieurs, et il remonte avec tout ce peuple, avec en tête Adam et Êve (c'est l'icône de la Résurrection). Ce thème était une façon de répondre : le Christ a prêché à tous les siècles précédents en les visitant morts et en les remontant à la dimension de Résurrection.  On peut trouver ça très enfantin. C'est une tentative de réponse sur mode symbolique. Et jamais on n'a considéré qu'il y avait, pour les gens d'avant et pour les gens d'ailleurs, un salut autre que le salut christique. Le salut christique est pour toute l'humanité : avant, pendant pour ceux qui le reconnaissent, et aussi pour ceux qui n'en ont jamais entendu parler. Dieu veut le salut de tout homme, du premier jusqu'au dernier.

Autrement dit, il faudrait apprendre à penser la christité comme présente sur des modalités diverses, ici ou là, sur un mode ou un autre, mais partout. Car rien ne sauve que le Christ. On dit qu'il n'y a pas d'autre identité, d'autre Nom – ce qui ne veut pas dire la prononciation du mot Jésus[9] – par quoi quiconque puisse être sauf. Il faut comprendre que cette diffusion dépasse de beaucoup ce que l'on peut considérer comme le christianisme sociologique et historique. Comme nous venons de le dire, le rapport au Christ est un rapport constitutif. Il y a une semence, ou une étincelle de christité dans tout homme[10].

On verra sans doute un jour des choses étonnantes : tel ou tel qui, dans l'histoire, n'a pas connu le Christ ou même s'est opposé à la présentation qu'on lui en faisait, celui-là, pourtant, a entendu le Christ, mais pas le discours qu'on lui proposait. En revanche, il y a peut-être, malheureusement, un bon nombre de gens qui ont professé le Christ et qui n'ont pas de rapport vrai et vivant avec lui[11].

 

Discerner ?

►  Au fond, avec ce mot de christité, vous nous envoyez à une reconnaissance qui nous demande en permanence un discernement avec comme critères la bonté, l'ouverture. Mais comment ne pas être dupé parce qu'il y a en même temps la semence et l'ivraie en chacun ? Comment ne pas décider trop tôt si c'est de tel esprit ou de tel autre ? Au fond nous retrouvons ici les critères de vie, de paix, de lumière.

J-M M : Mais ces critères-là ne sont même pas suffisants, parce que les choses sont tellement imbriquées qu'une apparence de lumière peut très bien ne pas être la lumière. Aussi bien, nous avons besoin de discernement minimal pour vivre, mais nous n'avons pas à séparer l'ivraie du bon grain, donc à déterminer de façon ferme, décisive et suffisante, lequel est lequel, car cela c'est le discernement ultime, et le discernement ultime n'est pas dans la main de chacun des individus, c'est l'affaire de ce qu'on appelle le jugement dernier. Or nous savons que le jugement dernier, c'est maintenant, mais la prétention de notre part à discerner ultimement, ce n'est pas nous, ce serait même la pire des choses. Ce qui suppose d'introduire à l'acquiescement à un non-savoir définitif et ferme sur tel ou tel point particulier, et aussi d'avoir à apprendre la bonne façon de vivre avec quelque chose dont nous savons que nous n'avons pas la maîtrise.

Car c'est bien mon rôle : je n'ai pas à discerner ce qui, en vous, est le bon grain et l'ivraie. Bien sûr, j'ai à tenter d'apercevoir, de souffler sur ce qui me paraît être l'étincelle, dans la mesure où le Pneuma passe aussi par chacun de nous. Mais cela ne doit pas se faire dans une volonté de maîtrise, de comptage.

 

Compter ?

Le comptage me fait penser à une chose intéressante qui nous ramène aux brebis : les paysans, chez nous, disent qu'il ne faut pas trop compter les brebis parce que ça les fait crever. Ce qui est très fort ! Ça signifie que, avoir en vue le troupeau précisément pour la quantité, écarte du soin qui fait vivre, qui donne à vivre. Pourtant je fais un compte puisqu'il y a 99 et 1 ! Mais il faut prendre ces choses-là pour ce qu'elles signifient[12]. Et, ça peut être mal interprété. Il nous faudrait accéder à une sincérité non crispée par rapport à ces choses, qui ne soit pas néanmoins de l'indifférence, c'est toute l'ambiguïté.

 

Récupérer ?

 Ce qui m'importe beaucoup dans ce mot de christité que tu proposes, c'est que ça me permet de porter un regard sur tout ce qui déborde largement le monde chrétien, dans son combat, dans ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de mauvais (même si on ne peut pas juger) et c'est d'une urgence absolue si l'Esprit est dans toute chair. Je crois que nous en avons l'expérience.

J-M M : Des propositions de ce genre, parfois, sont suspectées d'être récupératrices : « Ce que vous faites de bon, c'est dans la christité. » Mais ça n'a rien à voir, parce que, justement, la christité ne peut pas se compter. Donc je ne peux pas la mettre au compte de la sainte église catholique. Je nomme christité ce que vous nommez comme vous voulez, c'est un repère pour moi. Mais je ne vous dis pas : « Vous êtes chrétien sans le savoir. » Il est important de le préciser. « Quand je dis : “il y a de la christité en tout homme”, je ne prétends pas le dire à quiconque serait étranger à ma foi. Je dis que ma foi me permet d'espérer qu'en tout homme il y a de la christité qui est fondamentalement séminale et qui s'éveillera un jour, à son heure. Cela ne transformera pas l'interlocuteur. De toute façon je n'ai pas à lui dire cela, ce serait de la récupération. Celui que ça transforme, c'est moi-même, c'est-à-dire mon attitude par rapport à lui. Il n'est pas celui du monde qui est étranger à ma foi. Voilà ce qui est vraiment important.  

 

L'Église n'a pas de consistance en elle-même.

L'Ekklêsia, dont le sens premier est la convocation de la totalité de l'humanité, n'est pas l'ekklêsia[13] au sens petit qui est la constitution de l'Église. Cette différence n'est pas hasardeuse. Elle est signifiante, c'est-à-dire que l'Église au sens petit n'a pas de consistance en elle-même, elle ne devrait pas être une société en plus des sociétés. Elle est essentiellement tensionnelle. Elle est le sacrement de l'Ekklêsia au sens théologique du terme sacrement, c'est-à-dire qu'elle est « ce qui doit faire voir et faire venir l'unité de l'humanité ». Qu'est-ce que je récite ici ? Le premier paragraphe de Lumen Gentium, car il y a aussi de très belles choses dans Lumen Gentium. En effet Lumen Gentium marque de façon heureuse ce caractère essentiellement tensionnel, surtout dans le premier paragraphe, mais aussi dans la façon dont est étudiée la question : « Qui est membre de l'Église ? », qui est une question classique. Or ici, pour bien marquer le caractère tensionnel de l'Église, sont notés, par rapport au Christ comme pôle, différents degrés de proximité. Ce sont, pourrait-on dire, des masses approximatives, bien qu'il ne s'agisse pas vraiment de masses, qui vont des plus proches aux plus éloignées. Il y a celui qui confesse pleinement la foi catholique et pratique la sacramentalité catholique, ensuite nos frères orthodoxes d'abord, protestants ensuite, et les juifs et les musulmans... et tous les hommes de bonne volonté.

Cela veut dire quoi ? Cela veut dire que la référence tensionnelle au pôle christique n'est pas de l'ordre du dedans ou du dehors, mais de l'ordre du plus ou moins près, plus ou moins avancé. Cela se trouve dans le chapitre 2 de Lumen Gentium. C'est néanmoins d'un intérêt limité car les raisons de la proximité sont au fond la plus grande semblance avec le catholicisme accompli. Cependant ce schéma est préférable à celui du dedans et du dehors.

►  Dans une de ses lettres saint Jean dit : « Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. » Dans le schéma de Vatican II « celui qui aime » où est-ce qu'on le met ?

J-M M : Je disais à propos de ce schéma qu'il avait un avantage et un inconvénient. Il a l'avantage d'être tensionnel et non plus "du dehors et du dedans". Mais les masses de répartition correspondent vaguement à des religions sociologiques, prises à l'extérieur. Et il peut très bien y avoir une plus grande proximité du Christ pour un de ceux qui sont catalogués "en recherche", "de bonne foi", plus que pour quelqu'un qui est du premier rang (qui serait catholique)[14]. Ce schéma comporte des risques. Celui-là est en effet à souligner.

► Toute l'histoire de l'Église est quand même très liée à l'Occident, il est difficile d'imaginer autre chose.

J-M M : Considérer l'Église comme un événement qui constitue l'histoire d'un groupe déterminé, c'est une chose loisible à l'historien, au sociologue, mais ce n'est pas le regard de la chose selon la foi. Et ça, c'est issu de l'Écriture elle-même.

Par exemple, on caractérise la culture occidentale comme culture chrétienne. L'expression "culture chrétienne" est totalement privée de sens pour le fond.  Bien sûr, un historien peut s'en servir, ça veut dire quelque chose dans sa perspective, mais ça ne signifie rien du point de vue de la foi. Car l'Évangile n'est pas une culture, l'Évangile n'est pas l'élément d'une culture. Il n'a pas à devenir une culture. Il a pour vocation d'entrer en dialogue avec toutes les cultures, et il ne le peut que parce que, précisément, il n'est pas une culture.

De tout cela il ressort que je trouve les penseurs chrétiens de ce temps très intimidés par les sciences humaines. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas tenir compte des sciences humaines. Mais ils n'ont pas, en premier, à s'effacer devant ces discours, pas plus qu'ils n'ont à être intimidés par les diverses formes de judaïsme qui existent aujourd'hui. Je ne crains pas, bien que ça puisse paraître de mauvais goût de nos jours, de critiquer le fait qu'un théologien catholique n'ait souvent pas d'autre ressource que d'emprunter à un philosophe ou à un penseur juif, alors qu'il a quelque chose de propre à dire. Ne pas être intimidé par quelque chose, cela ne veut pas dire qu'on ne le respecte pas, qu'on ne l'écoute pas avec attention, qu'on ne veuille pas entrer en dialogue avec lui. Mais pour entrer en dialogue, il faut aussi que j'aie ma parole.

 

L'Évangile va devenir étranger.

 On voit beaucoup de gens qui ont été chrétiens et qui vont voir ailleurs parce que l'Évangile ne leur parle pas. Que va-t-il rester ?

J-M M : Il me semble que nous vivons sur une lecture épuisée de l'Évangile. On croit connaître, c'est familier, et donc tout le travail serait d'examiner ce qu'il en est de nous par rapport à cela que l'on croit connaître. La chose qui me préoccupe depuis fort longtemps c'est de tenir l'Évangile pour la chose qui nous est la plus étrangère, or nous ne l'éprouvons pas ainsi.

Et si on pose la question de l'avenir de l'Évangile, il faut regarder à plus long terme. Il y a beaucoup de chrétiens, aujourd'hui, qui ont été noués et mal noués à un héritage chrétien, mais nos petits-neveux (pour ce qui me concerne) n'éprouveront plus cela. Vous savez, dans une ou deux générations l'Évangile sera tenu pour tout à fait étranger et ce sera peut-être paradoxalement une occasion très favorable pour que la parole de l'Évangile s'entende dans sa différence.

Ce n'est pas par hasard qu'un certain nombre de nos contemporains déjà se tournent vers des exotismes pour y rechercher de la sagesse ou que sais-je ? Or l'Évangile est plus exotique que n'importe quel exotisme. L'Évangile ne doit pas se confondre avec l'Occident qui l'a porté pendant des siècles, un Occident que nous avons à regarder attentivement pour ce qui constitue son essence et aussi ses étapes.

Que l'Évangile soit le plus étranger, c'est la condition pour qu'il parle à notre plus proche parce que nous sommes nativement étrangers à notre plus proche. Bien sûr nous héritons bravement d'un certain nombre d'évidences. Nous pensons dire je, mais quand nous disons je, qui donc parle ? Ces prétendues évidences.

 

Comment tenter d'entendre ce qui n'a pas été encore entendu ?

Je reviens à cette question que vous m'avez posée et qui me préoccupe beaucoup dans le champ de la lecture johannique, et que je formulerais ainsi : « Que signifie : tenter d'entendre ce qui n'a pas été encore entendu et qui est sans doute toujours l'essentiel, et pourquoi et comment l'Évangile demeure-t-il toujours quelque chose à entendre, donc toujours quelque chose de neuf ? » Pour moi c'est la question.

Parmi la fatigue qu'évoque souvent le mot de crise, de christianisme, d'Église, il y a la signification de quelque chose qui est à l'envers de la vocation de l'Évangile. Le mot nouveauté est un mot qui dit l'Évangile, mais ce n'est pas quelque chose qui jadis a été nouveau, c'est quelque chose qui a pour essence d'être constamment neuf. Mais neuf, ça signifie quoi ?

Donc j'acquiesce à vos questions sur l'Église et en même temps je suis réticent, et pas du tout pour des questions de précaution. Je n'ai aucune raison de prendre la moindre précaution, et même si j'en avais eu dans le temps où j'enseignais dans une faculté catholique, pour l'instant je n'en ai plus du tout. Donc je suis réticent parce que je le pense, parce que, dans cette armoire que possède l'Église, il y a des choses très précieuses à condition qu'on connaisse la bonne façon de les ouvrir et de les regarder.

Je pourrais même vous dire un petit secret. Ça prend la forme d'un paradoxe mais c'est l'expérience. Dans la question que nous évoquons ici, on oppose au fond implicitement quelque chose comme une fidélité à une liberté. Or ça va paraître un paradoxe mais : d'abord il n'y a pas de fidélité sans liberté, et en plus il n'y a pas de liberté sans fidélité. Parce que le mot liberté, je voudrais bien qu'on me l'explique.

Le mot liberté est un mot qui a la faveur de tout le monde, et un mot qui a la faveur de tout le monde, sachez qu'il ne signifie rien, naturellement, car il est tiré dans tous les sens. De plus il faut savoir que la fidélité n'est pas la crispation sur quelque chose.

Par ailleurs il faut bien voir que la méprise ou le malentendu se trouvent partout en abondance, dans l'Église et ailleurs (et hors de l'Église). Et on s'en offusque. Seulement c'est un trait propre à l'Évangile de ne pas prendre systématiquement la méprise et le malentendu comme négatifs, car notre mode natif d'entendre, c'est le mal-entendu, et l'entente parfaite est de la pure utopie.

Qu'est-ce que c'est qu'entendre ? Entendre c'est progressivement gérer le malentendu. Donc il ne s'agit pas de rêver d'une situation idéale. Quand je dis une phrase comme celle-là : « La liberté et la fidélité sont telles qu'elles se conditionnent mutuellement et qu'elles s'égalisent une certaine manière », bien sûr j'énonce quelque chose qui a sa plénitude non pas dans la théorie ni dans l'utopie, mais dans la christité. C'est un autre problème très important.

Nous établissons une distinction entre le concret et l'abstrait. Eh bien dans l'Évangile le Christ n'est ni l'individu concret ni l'abstrait ni la collectivité de nos individus. La position christique, nous n'avons rien pour la penser et cependant c'est le lieu crucial. Parce que ceci fait allusion à une autre chose qui est : « Que fait Jésus, à quoi sert-il ? »

Alors vous avez des ressources. Vous pouvez dire : « c'est un bel exemple » ou bien « il enseigne, c'est une bonne parole » ; mais avec ces propos vous n'avez pas du tout dit l'essentiel de l'Évangile, c'est-à-dire : à quoi correspond cette unité unifiante, cette œuvre en l'œuvre (pour prendre des expressions de Jean) ? En effet il n'est pas simplement celui qui montre ou qui dit comment faire, il est celui qui, au plus profond de chacun, constitue l'unité de l'humanité. Et pour ça vous n'avez pas de concept dans ce qui répartit : ce n'est ni le duel, ni le pluriel, ni le singulier au sens de nos grammaires. Voilà quelque chose qui n'est pas encore entendu. Et non seulement ce n'est pas encore entendu, mais nous ne sommes même pas capables de le balbutier et, précisément pour cela, c'est le lieu central. Où entend-on cela, où cette chose-là est-elle suggérée ou indiquée d'un index approximatif, puisqu'on ne peut pas faire mieux ? Nulle part. Alors on s'ingénie à répondre : « Il est venu pour… », et on explique pourquoi il est venu. Rien à voir.

C'est un exemple en passant pour indiquer comment les choses les plus essentielles de l'Évangile ne sont même pas, je ne dis pas touchées du doigt, mais visées, ou indiquées du doigt.

 

La figure du "service de garde" est-elle liée au droit romain ?

Je voulais dire autre chose à propos de ce qu'on appelle l'autorité de l'Église : vous ne voyez pas à quel point un certain nombre de choses sont inchoativement dans l'Écriture, par exemple le fait qu'il y ait un service de garde. Ce n'est pas glorieux d'être portier, ça ne nécessite pas une mitre, c'est un service de garde : le pape ce n'est rien de plus. Il a en fait pour tâche d'arbitrer ce qui surgit comme tentatives d'écoute de l'Évangile, et il ne surgit pas grand-chose depuis un certain temps d'ailleurs.

Ensuite le dogme s'institue sur le mode de propositions, ce qu'il doit à la culture dans laquelle il est énoncé. C'est la culture de l'Occident qui structure la vérité à partir de la proposition. Que ce service s'exprime dans le langage du droit, du droit romain en plus, ce n'est pas dans l'Évangile. Naturellement ce service parle le langage de la culture qu'il reçoit.

Autrement dit ce service de garde est inaliénable : il y va de la fonction pétrine (la fonction de Pierre) puisque c'est de cela qu'il s'agit, comme il y a d'autres fonctions déterminées qui sont en toutes lettres dans l'Évangile[15]. Mais qu'elle s'auto-interprète au cours des siècles à partir du droit romain ou à partir de la métaphysique d'Aristote, ça c'est contingent, c'est l'histoire et ce n'est pas inscrit pour toujours, c'est autre chose.

►  La Bible est quand même un peu liée aussi à une culture orientale.

J-M M : Je vous réponds d'un mot : oui et non. Oui en ce sens que l'arrière-fond structurel des textes qui sont écrits en grec (car le Nouveau Testament est écrit en grec) est de type sémitique, donc pas de type occidental. La langue dans laquelle le Nouveau Testament s'exprime, c'est le grec qui est fondateur de l'Occident, donc c'est déjà mâtiné. Mais cela n'est rien parce que si l'Évangile s'exprime "dans" cette langue déterminée, il ne parle pas "à partir" des ressources naturelles de cette langue. Si cela est Parole de Dieu, c'est encore plus étranger que d'être simplement culturellement étranger, c'est le plus étranger pour cette raison. Quand j'emploie le mot d'Occident, je ne l'oppose pas ici à l'Orient, ce que j'oppose au fond c'est Évangile et culture. Je dis Occident parce que c'est ma culture et que le problème se pose d'abord par rapport à cela. Mais "occidental" s'oppose ici au propre de l'Évangile qui n'est pas une culture et qui n'a pas pour vocation de se constituer en culture. Ce fut probablement l'erreur de la chrétienté, nous venons d'en parler.

 


[1] « C'est le chiffre de toutes nos destinées humaines que d'être à la fois semence de diabolos et semence de christité, inégalement bien sûr, en attendant que l'ultime discernement se fasse en tout homme de sa part ténébreuse et de sa part christique ; car c'est cela le jugement dernier qu'en tout homme sa part ténébreuse soit évacuée et sa part christique accomplie. Voilà le discernement ultime (autre façon de dire le jugement dernier). » (Retraite Signe de croix).

[2] « Dans la pensée johannique, il y a cette idée que tout homme est un fragment de la christité démembrée. La fraction du pain rejoue la fracture de l'humanité pour que cette humanité fracturée soit rassemblée et reprise en un seul pain ou un seul poisson. » (Session Jn 20-21 La Résurrection).

[3] Voir le paragraphe "L'Église n'a pas de consistance en elle-même" .

[4] J-M Martin emploie le mot "christité" à différents endroits : le plus souvent c'est au sens de "christité en chaque homme", une semence qui est différente de la semence adamique ; parfois c'est au sens de "christité plénière" et alors il s'agit du Christ. En effet, « Jean distingue le Monogénês (le fils un) et les tekna (les enfants) qui sont toujours au pluriel. C'est-à-dire qu'il y a la christité unifiante qui est le Christ et la christité unifiée qui est la totalité de l'humanité en Christ. »  (St Jean de Sixt, 2000). Et ici il propose de garder ce mot de christité pour désigner la présence de l'Évangile dans tous les lieux et tous les temps, présence qui est différente de la chrétienté et du christianisme. Ce mot de christité fait signe vers le Pneuma et la Résurrection répandue sur tous les hommes.

[5] J-M Martin parle du comptage un peu plus loin.

[6] Dans la session La Passion, J-M Martin parle de la même chose en termes de posture : « La posture n'est pas quelque chose que l'on prend à son gré, il s'agit de la posture constitutive. La christité est une humanité dans une posture constitutive. L'adamité pécheresse est une autre humanité, et une humanité dans la posture captatrice et donc mortelle, ceci pour reprendre l'opposition entre les deux Adams qui se trouve implicitement dans Philippiens 2. »

[7] Henri Le Saux (1910-1973) bénédictin qui a fondé avec J Monchanin un ashram au lieu-dit Shantivanam en Inde. Après sa rencontre avec un maître spirituel tamoul Gnanananda, il prend le nom d'Abhishiktananda. Il a écrit des livres et il a entretenu également une riche correspondance avec de nombreuses personnalités. Son ami Raimon Panikkar (1918-2010) est né à Barcelone (Espagne). Sa mère est catalane et son père est Indien. Professeur des plus prestigieuses universités à Harvard, à Mysore en Inde, à Girona en Espagne, auteur de livres traduits dans le monde entier, parlant lui-même douze langues. Il parle de "chritianie", (cf Qu'entend Raimon Panikkar par "christianie" au-delà de la chrétienté et du christianisme ?). Voici ce qu'il dit : « Ma conviction ou ma lecture propre des « signes du temps » est que la «chrétienté » est morte – même si certains continuent à rêver d'une « Europe chrétienne ». Je pense que le « christianisme » institutionnel est moribond – il n'y a qu'à considérer les églises vides : le monde s'en va ailleurs. Mais la « christianie » est florissante, aussi vivante que jamais » Voir aussi http://www.raimon-panikkar.org/francese/gloss-christianie.html .

[8] La christité plénière c'est Jésus et "Jésus" lui-même est un titre, il traduit l'hébreu : Yeshoua qui signifie "Sauveur". « Le mot Christ désigne la totalité du salut du Christ et non pas ce qu'un historien peut en apercevoir comme émergence à un certain moment, moment initiant une certaine forme de société, société sur laquelle du reste on croit des choses qui ne sont pas. » (Session à Saint-Jean de Sixt en octobre 2000).  

[9] « Cette christité peut être présente d'une façon qui, pour nous, serait considérée comme muette. Jésus dit  que « Personne ne vient au Père sinon par moi » : tout homme est donc sauvé par le Nom de Jésus, mais le Nom n'est pas l'énonciation verbale. Les Anciens distinguent très bien le visible et l'invisible du Nom. L'expression “l'invisible du Nom” se trouve en particulier très développé dans l'Évangile de la Vérité. Ceci pour éclairer une difficulté très grande sur la nécessité de professer la foi. En effet : on passe par le Nom de Jésus, mais pas le nom articulé. L'Évangile de Vérité nous dit bien qu'il ne s'agit pas du nom composé de six lettres. Six ? Jésus en grec, Iêsous, c'est six lettres, et comme il nous parle en grec, il dit “six lettres”. » (Session Connaître et aimer).

[10] « Je pense qu'il faut dire que tout homme, en tant qu’il est "voulu" de Dieu, a en lui semence (parcelle) de christité, semence (parcelle) de Pneuma. Le moment d'éveil de cette semence est certainement indécis et n'est pas mis à notre disposition, ou à notre regard certain. Le baptême est un repérage célébrant quelque chose qui est sans doute déjà éveillé. Il y a le moment absolument inerte de la semence et puis il y a l'éveil progressif. » (Retraite Signe de la croix...).

[11] Saint Augustin disait déjà : « Il y en a beaucoup qui pensent être dedans et qui sont dehors, et beaucoup qui pensent être dehors et qui sont dedans. » La dimension de l'œuvre du Christ dans le monde ne se mesure pas à ce qui en est perceptible à travers ceux qui le professent explicitement.

[12] J-M Martin fait allusion ici à l'histoire de la brebis perdue (Mt 18, 12-13 ; Lc 15, 4-7).Il a plusieurs fois cité l'interprétation qui se trouve dans L'Évangile de la vérité : « C’est bien lui le bon pasteur qui laissa derrière les quatre-vingt-dix-neuf brebis qui ne s’étaient pas égarées et est allé chercher celle qui s’était égarée. Il fut plein de joie lorsqu’il la trouva car quatre-vingt-dix-neuf est un nombre qui se compte dans la main gauche qui le détient. Mais, lorsqu’on a retrouvé le un, le nombre entier passe à la [main] droite. Ainsi en est-il de ce qui manque de l’un, c’est-à-dire de la main droite toute entière, qui attire ce qui manque et le prend [du milieu] du côté gauche pour le faire passer à la droite, et ainsi le nombre devient cent. » (L'évangile de la vérité p.31, 35-32,16, d'après la traduction de Jacques Ménard, éd. Letouzet et Ané 1962, p. 61-62).

[13] Remarque d'écriture : l'Ekklêsia (avec un E majuscule) désigne la totalité de l'humanité convoquée dont saint Paul parle, par exemple en tant que corps du Christ ou qu'épouse du Christ ; l'ekklêsia (avec un e minuscule) désigne ici l'Église visible constituée en société. Une des difficultés c'est que pour désigner l'Église constituée on met un É majuscule puisque le mot église avec un é minuscule désigne un bâtiment. Ici J-M Martin utilise le mot Église dans le petit sens de ekklêsia, mais parfois, pour éviter un mot grec, il l'utilise dans un sens plus large que l'Église catholique que nous connaissons, et dans d'autres endroits ou d'autres cahiers, il l'utilise dans le grand sens d'Ekklêsia (par exemple quand il traduit un passage de saint Paul). À noter que le mot Église a le sens d'Église catholique dans Lumen Gentium.

[14] « La question qui se pose aujourd'hui c'est : est-ce que les hommes non-christiques de proclamation, et qui sont d'une autre appartenance sociologique, peuvent être sauvés précisément par la source de leur religion ? La réponse est oui et non : non parce que le Christ dit « Je suis le chemin » donc tout ce qui sauve est christique ; oui si au cœur d'une autre tradition spirituelle se trouve "le même" que le christique. Mais faites bien attention « le même que le christique » ce n'est pas « le pareil » ; autrement dit je ne veux pas dire qu'il y aura salut parce qu'il y a des affirmations partiellement semblables, pas du tout. Est-ce qu'au point sourciel les altérités perceptibles d'une source religieuse à une autre source religieuse sont suffisamment "mêmes" pour se parler entre elles, c'est-à-dire pour qu'il puisse y avoir dialogue de sources ? C'est donc la question de savoir comment, au plus profond de chacune des sources, il y a la résonance du même dans un discours ou des structures institutionnelles qui ne sont pas pareilles. » (Saint-Jean-de-Sixt 2000).