Pour clore la retraite sur "Le signe de la croix, signe de la foi" qui a eu lieu à Nevers, J-M Martin médite le mystère christique à partir des récits de la Passion et de la Crucifixion chez saint Jean. Par plusieurs références il montre d'abord que saint Jean médite la Passion  comme intronisation royale de Jésus, ensuite qu'il récite la crucifixion (Jn 19, 28-37) comme lieu de la Résurrection et de la diffusion du pneuma (de l'Esprit). Une dernière partie reprend l'unité de Mort / Résurrection / diffusion de l'Esprit, à partir de ce que dit saint Jean à la fin de sa première lettre.

 

 

La Passion comme intronisation royale

Résurrection et Pentecôte à la Croix

Jn 19, 28-37 et 1 Jn 5, 5-10

 

 

Notre méditation du signe qu'est la croix culmine dans la scène même de la crucifixion. Elle se trouve en saint Jean au chapitre 19, particulièrement les versets 28 à 37.

Cependant, dans un premier temps je vais situer cet épisode dans l'ensemble de la Passion de Jésus. Nous prendrons ensuite l'étude de ces versets dans un deuxième temps, et enfin nous aborderons une relecture que saint Jean lui-même fait de certains éléments de cet épisode, au chapitre 5 de sa première lettre.

 

I ­– La Passion comme intronisation royale

 

La Passion du Christ est comme un genre littéraire commun qui a une certaine autonomie et qui se retrouve dans les quatre évangiles. Bien sûr ce genre commun aux quatre est cependant traité dans une visée différente, ou un souci différent, par chacun des évangélistes. Cela se manifeste par le choix préférentiel de tel ou tel épisode qui est présent dans l'un, pas dans l'autre, et surtout par la visée, par ce qui porte l'ensemble du texte.

Pour dire les choses immédiatement de façon paradoxale, le récit de la Passion en saint Jean est en fait le récit de l'intronisation royale du Christ, c'est-à-dire qu'il y a méprise, on se méprend sur ce qui se passe. Il y a ce qu'on voit ou croit voir, et ce qu'il en est.

1/ La vie donnée (Jn 10, 18-19).

En faisant cela Jean est conforme à ce qu'il a indiqué dans les deux petits versets qui se trouvent au chapitre 10, auxquels nous avons fait allusion à plusieurs reprises : « Ma vie, personne ne la prend, je la donne. J'ai reçu du Père le pouvoir de la donner et de la recevoir. » (v. 18-19).

C'est dans le moment même de l'humiliation que se célèbre la gloire. C'est dans le moment même de la mort que triomphe la vie et que se manifeste la royauté du roi Messie.

2/ La parole parle en dépit de sa mise à mort (Jn 11, 49-50).

Sur cette multiple méprise il y a longtemps aussi que saint Jean nous a prévenus : à la fin du chapitre 11, un mot de Caïphe montre que, dans le moment où on veut faire taire Jésus (donc la Parole), c'est le moment où ça parle car sans le savoir Caïphe témoigne.

Nous lisons au chapitre 11, à la fin de l'épisode de la résurrection de Lazare, un conciliabule entre les grands prêtres pour savoir ce qu'il faudrait faire de Jésus qui devient de plus en plus gênant : « 49Or l'un d'entre eux, Caïphe, étant grand prêtre de cette année-là, dit : ‘‘Vous ne savez rien, 50ne calculez-vous pas qu'il vous est bon qu'un seul homme meure pour tout le peuple et que toute la nation ne périsse pas’’. » Sacrifier un innocent pour éviter le désordre de la nation, c'est un calcul politique sordide, c'est une parole d'une grande banalité politique. Seulement saint Jean ne l'entend pas comme cela. Bien sûr c'est ce que veut dire Caïphe, mais ça dit autre chose. En fait, il ne sait pas ce qu'il dit. Jean poursuit : « 51Il dit cela non pas de lui-même, mais étant grand prêtre de cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour le peuple, 52mais non pour le peuple seulement, mais en sorte que les enfants de Dieu dispersés (ta dieskorpisména : les déchirés) il les rassemble (synagagê) pour être un. » C'est tout le mystère christique.

3/ Le double sens du mot de Pilate sur la royauté de Jésus (Jn 18, 37).

Nous allons retrouver la même chose au cours du récit de la Passion : Pilate ne sait pas ce qu'il dit. Nous sommes au chapitre 18.

« 37Pilate lui dit : ‘‘N'est-ce pas que tu es roi ?’’  » Nous sommes ici dans une question fondamentale de l'Évangile, la question : « Que dites-vous que je suis ? ». Pierre lui-même avait témoigné de bonne heure : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », c'est en Matthieu 16, verset 16 ; et Jésus lui avait bien fait comprendre que ce n'est pas lui qui parlait et que cela lui était donné de par la révélation du Père. Donc c'est le double sens de la parole.

Dans le cas présent : « Jésus répondit : ‘‘C'est toi qui dis que je suis roi’’ » c'est lui qui prononce la parole ‘‘Tu es roi’’, peut-être que tu l'as entendu dire par d'autres mais tu le dis. Et il y a un grand développement sur la royauté christique : il n'est pas roi au sens banal du terme, mais il est fondamentalement roi en ce sens qu'il apporte l'espace de vérité.

4/ La royauté de Jésus sur la croix d'après Pilate (Jn 19, 19-22).

Le crucifié roi, Rhénanie, Xe sEt ça se poursuit au chapitre 19 : « 19Pilate écrivit aussi un intitulé qu'il plaça sur la croix. Il y était écrit : Jésus le Nazôréen, le roi des Judéens. »  Mais on lui fait remarquer : « 21N'écris pas : ‘‘le roi des Judéens’’,  mais que ‘‘celui-là a dit : Je suis le roi des Judéens’’. » Mais « 22Pilate répondit : ‘‘Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit’’. » C'est écrit, ça se lit.

Là aussi, Pilate n'est pas maître du sens ultime de sa parole. Cela précède la figure de "celui qui règne à partir du bois".

5/ "Il règne à partir du bois" (Ps 95, 10)[1].

La croix n'a jamais été représentée dans les tous premiers siècles comme instrument de supplice. Elle est toujours prise comme instrument de gloire : « Il règne à partir de la croix », cette expression étant référée à la mention « il régna à partir du bois » lue par les premiers chrétiens dans le verset 10 du psaume 95[2], car xylon (le bois), sêmeion (le signe), stauros (la croix comme pieu) ce sont des termes qui préfigurent la croix, ils sont pris à des textes de l'Ancien Testament qui sont mis ensemble dans ce qu'on appelle des testimonia[3].

Vous avez un exemple à propos du serpent d'airain, le serpent élevé entre ciel et terre : c'est pris au livre des Nombres et c'est rapporté par Jean au chapitre 3, ce sera développé largement par les Pères de l'Église. Ce symbole est un symbole d'exaltation. Mais il n'est pas dit dans l'Écriture que ce symbole est en bois. Or souvent dans les testimonia on parle de bois, parce que xylon, c'est le bois et cela désigne aussi la croix, et que par ailleurs stauros quiest la croix comme pieu, c’est le bois.

 

II – Résurrection et pentecôte à la croix

 

1°) Jn 19, 28-37

Nous en venons maintenant à notre texte proprement dit.

« 28Après cela, Jésus, sachant que maintenant tout est achevé (accompli), afin que soit achevée l'Écriture, dit : ‘‘J'ai soif’’. » Par parenthèse, cette parole-là, nous l'avons déjà entendue dans le récit de la Samaritaine au chapitre 4 où Jésus lui dit : « Donne-moi à boire », le rapport est fait explicitement par saint Jean. On m'a demandé parfois : le texte ne dit pas si finalement elle lui a donné à boire. Mais si, c'est dit, car il a soif de quoi ? De la Samaritaine, c'est-à-dire de l'humanité. Et effectivement la Samaritaine, le confessant comme sauveur du monde, se donne à sa suite. Ce qui me permet de dire cela, ce sont beaucoup de choses : l'heure qui est présentée comme l'heure de la Passion (la sixième heure) ; au début du récit la fatigue, car il faut entendre la grande fatigue de Dieu ; et puis surtout ce qui n'est pas dit explicitement du boire est dit explicitement du manger, car lorsque les disciples lui apportent à manger et disent « Rabbi, mange », Jésus dit : « 32J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. […].34Ma nourriture est que je fasse la volonté de celui qui m'a envoyé et que j'achève son œuvre. »[4]

Il est en train d'accomplir l'œuvre ici, c'est cela qui le nourrit, et c'est de cela qu'il avait faim, et c'est de cela qu'il avait soif.

 Puis on lui donne du vinaigre. « 30Quand il eut pris du vinaigre, Jésus dit : C'est achevé (accompli) ; et inclinant la tête, il livra le pneuma. » Les synoptiques disent : « Il rendit l'âme » ce qui est la façon banale de dire mourir. De façon fort intentionnelle, il y a ici en grec[5] le verbe donner avec un préfixe, donc livrer, délivrer à : livrer le pneuma (l'Esprit). Nous allons voir en effet que le moment de la croix, non content d'être le moment de la Résurrection, est aussi le moment de la Pentecôte, c'est-à-dire ce point à partir duquel flue sur l'humanité l'Esprit christique.

il sortit sang et eau, Berna Lopez

«  31Les Judéens, puisque c'était la Préparation, pour que ne demeurent pas sur la croix les corps pendant le shabbat – car c'était un grand jour que ce shabbat-là demandèrent à Pilate de leur briser les jambes et de les enlever (les corps). 32Les soldats vinrent donc; ils brisèrent les jambes du premier, puis de l'autre qui avait été crucifié en même temps que lui (Jésus). 33Venant vers Jésus, comme ils virent qu'il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes. 34Mais un des soldats, de sa lance, lui ouvrit le côté. Et sortit aussitôt sang et eau.  » Ici “sang et eau”, les deux mots sont liés sans article. Nous avons ici la mention des trois flux qui symbolisent l'Esprit : le pneuma (le souffle), l'eau et le sang. Il y a donc là, à l'intérieur même de la crucifixion, une Pentecôte.

Il y a même une petite Pentecôte chez Jean le soir du premier jour de la semaine, c'est la rencontre avec les Onze (après la rencontre matinale avec Marie Madeleine) : «Il insuffla et leur dit : “Recevez le Souffle Sacré (l'Esprit Saint). » (Jn 20, 22).

« 35Celui qui a vu a témoigné, et vrai est son témoignage. Et celui-ci sait qu'il dit vrai en sorte que vous aussi vous croyiez. » Voilà une insistance qui serait déplacée s'il ne s'agissait pas de manifester le point essentiel de ce qui est question. On témoigne de la Résurrection qui est en même temps le point de diffusion du Pneuma. C'est l'objet du témoignage, on témoigne de cela que Jésus est mort et ressuscité.

 « 36Ces choses arrivèrent, afin que l'Écriture s'accomplît : Ils ne lui briseront pas l'os.  37 Et une autre Écriture dit encore : Ils regarderont vers celui qu'ils ont transpercé. » "Ne pas briser l'os" est la recommandation qui est faite pour la préparation de l'agneau pascal (Ex 12, 46). Autrement dit toute la mystique de la Pâque est introduite dans cet épisode. Vous avez des recettes de préparation de l'agneau pascal qui précisent ce point[6].

Je rappelle que l'os, dans la symbolique biblique, c'est une façon de dire l'être lui-même en tant qu'il est persistant et durable, parce qu'il dure le plus longtemps dans le processus de corruption.

La thématique de l'agneau pascal nous introduit ici dans un langage – il n'est pas développé dans le contexte mais simplement rappelé – qui est une lecture sacrificielle de la crucifixion. Nous savons que c'est un des multiples langages qui sont mis en œuvre, qui appartiennent au tissu, à la texture même de notre Écriture, comme un autre langage, le langage de la victoire par exemple. Il y est fait allusion souvent dans la première lettre de Jean sous la mention du sang. Et nous en avons un témoignage initial et très étonnant dans les premières pages de l'évangile de Jean, c'est le mot que nous redisons si souvent et qui est peu parlant à nos oreilles : « Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29), ce mot qui est le témoignage du Baptiste[7].

Donc cette première citation « Ils ne lui briseront pas l'os » a pour but de relier au mystère pascal la crucifixion.

Et enfin l'autre citation est en Zacharie : « Ils regarderont celui qu'ils ont transfixé ». C'est ce qu'on appelle communément la transfixion. Ceci rappelle autre chose : regarder le signe pour être sauf, nous avons vu cela dans l'épisode du serpent d'airain (Jean 3)[8].

Donc nous avons ici un certain nombre de répondances qui peut-être ne sautent pas aux yeux à première vue, mais qui sont dignes d'être remarquées.

 

2°) Confirmation par 1 Jean 5, 5-10

En troisième lieu comme je l'ai annoncé, nous allons essayer d'éclairer le mystère des fluides qui représentent trois des quatre éléments traditionnels (air, eau, feu, terre), parce que le souffle c'est traditionnellement l'air, l'eau c'est l'eau, et le sang est dit chez les anciens dans la typologie du feu (si l'on peut dire). Nous allons donc maintenant examiner cela dans le chapitre 5 de la première lettre de Jean[9].

Je lis rapidement, mais il faudra qu'on y regarde de très près ensuite.

a) Lecture.

« 5Qui est celui qui vainc le mondevoyez, je disais qu'il y avait la thématique de la victoire : c’est un autre mode d’expression symbolique, de même que le langage sacrificiel ; c’est le langage mythique d'un combat où nous sommes victorieux, qui est le combat contre la mort. On le trouve aussi chez saint Paul : « Ô mort, où est ta victoire ? » (1 Cor 15, 55). C'est constant – sinon le croyant que Jésus est le Fils de Dieu. » Fils de Dieu signifie ressuscité : « Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts. » (Rm 1, 4).

« 6 Il est celui qui vient par eau et sangnous avions la même expression « sang et eau » dans le récit de la transfixion – Jésus Christos (Jésus oint) ; non pas dans l'eau seulement mais aussi dans l'eau et dans le sang. Et le pneuma est celui qui témoigne, puisque le Pneuma est la Vérité. 7Car trois sont les témoignants : 8Le pneuma et l'eau et le sang, et les trois sont un (vers un). » Ce n'est pas moi qui inventais quand je mettais en évidence ces trois fluides, c'est repris explicitement par Jean lui-même.

« 9Si nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand. C'est ceci le témoignage de Dieu, [c’est celui] qu’il a témoigné au sujet de son Fils. – Le témoignage de Dieu : cette diffusion de pneuma, eau et sang.– 10Celui qui croit au Fils de Dieu a le témoignage en lui. Celui qui ne croit pas à Dieu le fait menteur, puisqu'il ne croit pas au témoignage que Dieu a témoigné au sujet de son Fils. »

Je vous signale que nous trouvions déjà le même ternaire dans l'épisode du Baptême, qui comme chacun sait, est la première mise en scène de la Résurrection.

En effet la Résurrection n'est jamais un épisode comme tel, il n'y a pas de récit de Résurrection, il y a que des récits d’apparitions du Ressuscité. Donc la Résurrection se récite dans d'autres épisodes : dans la crucifixion chez Jean comme nous sommes en train de le voir, mais déjà dans la scénographie du Baptême, ce qui est attesté encore par l'expression « Tu es mon Fils ». C'est en effet la célébration de la Résurrection à cause de l'expression "Fils de Dieu" d'après ce que dit Paul à Antioche de Pisidie : « Dieu a pleinement accompli sa promesse pour nous ses enfants quand il a ressuscité Jésus comme il est écrit dans le psaume 2 : “Tu es mon fils, moi aujourd'hui (dans l'aujourd'hui de Dieu) je t'engendre» (Ac 13, 33).

Quand on parle du témoignage que le Père a rendu au Fils, on peut faire allusion aussi bien au témoignage verbal de « Tu es mon Fils » lors du Baptême qu'à ce beau témoignage que le Père a rendu au Fils en le ressuscitant d'entre les morts, car c'est la même chose.

b) Le ternaire eau, sang, pneuma.

Donc il nous faut voir cela en détail.

« 6 Il est Celui qui vient par eau et sang » : ici nous avons un hendiadys.

1/ Les hendiadys.

Un hendiadys, mot de la rhétorique occidentale, c'est l'emploi de deux mots pour dire une seule chose – ici : de cette eau-là qui est sang ; sang et eau c'est la même chose. Ce qui caractérise l'hendiadys généralement c'est que, si c'est employé avec préposition, il n'y a qu'une préposition pour les deux mots et il n'y a pas l'emploi de l'article.

Vous avez des hendiadys très nombreux chez Jean « plein de grâce et vérité » ; « adorer en Pneuma et vérité » : Pneuma et vérité, c'est la même chose. Il est très intéressant de méditer comment la véritable unité se témoigne par deux. La véritable unité n'est pas la solitude, mais l'union de deux choses qui disent le même à un micron près.

Le mot de micron, je le prends à l'évangile de Jean : « Un micron et vous ne me constaterez plus, un micron à rebours et vous me verrez » (Jn 16, 16) : c'est-à-dire que son absence (car « Il vous est bon que je m'en aille ») est l'autre face d'une présence neuve et d'un autre type, à un micron près. Invitation à méditer sur le un et deux. C'est le plus élémentaire des calculs mais c'est aussi le plus haut mystère, le rapport de l'un et du deux.

Donc nous avons ici dans un premier temps cet hendiadys. Ce qui ne nous étonnera pas parce qu'il y a un rapport entre l'énumération ternaire et l'unité. L'unité est l'accomplissement de ce rapport parce que l'unité est déjà secrètement en semence dans le deux. La véritable unité, c'est la bonne façon d'être deux ou trois. Nous avons déjà dit cela à propos du galet qui est une autre façon de penser l'unité. En effet on apprendra qu'ils sont trois pour être un : « les trois sont pour être un (oi treis eis to en eisin) ». Pour l'instant les deux (eau et sang) sont d'une certaine façon un dans la mesure où nous avons un hendiadys.

2/ L'hendiadys "eau et pneuma" en Jn 3, 5.

Un hendiadys important se trouve dans la réponse de Jésus à Nicodème. C'est l'expression « naître d'eau et esprit ». Ce n'est pas du tout notre idée du baptême où l'eau visible symbolise l'esprit invisible. Eau et esprit ici sont deux noms du même. Je le sais par  saint Jean, chapitre 7, verset 37. Il n'y a pas de séance où je n'aie cité ce passage tellement c'est important pour la compréhension de l'écriture johannique.

C'est le dernier jour de la fête de Soukkot, le grand jour de la fête. Jésus est debout dans le temple et il crie – voilà une solennité prodigieuse –  « Si quelqu'un a soif qu'il vienne à moi et boive. Celui qui croit en moi, des ruisseaux d'eau couleront de son sein ». Jean fait ensuite l'exégèse : « Il parlait du Pneuma ». Quand Jésus dit “eau” dans certaines circonstances (il y a eau et eau nous l'avons vu) il parle du Pneuma. Donc la phrase : « si quelqu'un ne naît pas d`eau et pneuma, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu » (Jn 3, 5), doit se traduire « si quelqu'un ne naît pas de cette eau-là qui est le Pneuma… » ; car naître d'eau et de Pneuma, c'est la même chose qu'entrer dans l'espace de Dieu », c'est entrer dans le royaume de Dieu, l'espace qualifié, l'espace régi de Dieu. Cette phrase à Nicodème est prodigieuse. Quand on pense qu'une phrase comme celle-là a pu être comprise : si le petit enfant n'est pas baptisé avant qu'il ne meure, il ira en enfer ou… ! Rien à voir ! Premièrement il ne s'agit pas du baptême, il s'agit de la foi ; mais toute foi est baptismale, nous avons dit cela, donc le mot baptême n'est pas insensé. Cependant ce n'est pas à partir de notre idée du baptême qu'il faut entendre cette phrase, c'est le baptême qu'il faut entendre à partir de cette phrase, donc c'est l'inverse. Nous injectons constamment nos prétendues connaissances postérieures qui nous empêchent d'entendre de façon originelle la parole.

3/ La nécessité de deux ou trois témoins.

Il faut d'abord réintroduire une autre caractéristique de l'évangile de Jean, c'est que toute vérité se tient dans le témoignage de deux ou trois. Cette phrase qui est reprise également par Paul mais en passant, est structurelle chez saint Jean. C'est une phrase du Deutéronome, qui règle la façon de conduire les procès : on ne peut pas se contenter du témoignage d'un seul, il faut un témoignage de deux ou trois pour qu'il y ait présence de la vérité (cf Dt 17,6 ; 19,15).

La vérité se tient entre le témoignage de deux, c'est très important pour étudier la notion de vérité chez saint Jean. D’une simple procédure pratique qu'on comprend très bien, saint Jean fait le principe même de l'intelligence du mot de vérité.

4/ Les trois témoins en 1 Jn 5

Revenons à notre texte. Je ne sais pas si vous avez fait attention, j'ai traduit au verset 6 :

– « Celui qui vient par eau et sang » où nous avons un hendiadys (donc une seule chose),

– ensuite : « non pas dans l'eau seulement mais aussi dans le sang » où nous n'avons plus d'hendiadys puisqu'il y a deux fois la préposition "dans", et en plus à chaque fois il y a l'article. Donc ici nous avons l'accentuation du deux qui était dans le un précédent. Nous prenons cette direction parce que nous allons vers l'idée de témoignage, et qu'il faut deux témoins.

Or Jean ajoute aussitôt : « et le pneuma est celui qui témoigne ». Ceci amène l'idée de témoignage et ajoute un troisième élément qui est le pneuma. Nous savons par ailleurs que le pneuma est éminemment le témoignant puisque le pneuma est la vérité[10].

« Parce que trois sont les témoignants – nous voici au trois – le pneuma et l'eau et le sang, mais les trois sont vers un (ou pour un) » (v.8).

 

sur la croix Jésus envoie l'Esprit3°) L'unité de mort / résurrection / diffusion de l'Esprit.

Peut-être que cela tout de suite ne parle pas beaucoup mais c'est un excellent exercice pour apprendre à lire saint Jean en étant très attentif aux articulations de sa pensée. Si le bénéfice de cette lecture n'est pas immédiat pour vous quant au contenu, cela présente néanmoins une approche pour quelqu'un qui veut apprendre à lire l'écriture de Jean.

En revanche, pour conclure, je vais reconduire à ce qui était le point de départ, à savoir que Jean ne considère jamais à part les éléments qui structurent l'être christique : la mort, la Résurrection, la diffusion du Pneuma. Il est clair que saint Jean ne les considère jamais comme des épisodes isolés mais les médite toujours dans leur cohérence intime.

Je faisais allusion tout à l'heure à ce que j'appelle la petite Pentecôte du dimanche soir, à la fin du chapitre 20 : le Christ paraît ressuscité avec les stigmates de la Passion et insuffle les apôtres : mort / Résurrection, diffusion de l'Esprit. À chaque fois la totalité du mystère est présente à Jean quand il médite l'un ou l'autre de ces éléments.

Dire que Jésus est mort, ce n'est rien du tout. Tous les hommes meurent un jour. Ce qui est important, c'est de célébrer qu'il n'est pas mort d'une mort quelconque. Il est mort d'une mort qui est semence de Résurrection, qui est la Résurrection non manifestée comme telle, mais présente.

Il faut donc être toujours en quête de l'unité d'une pensée, et toujours tourné vers ce qui en constitue le point focal, le point central. Ainsi, la Mort et la Résurrection du Christ ne sont pas pour Jean deux épisodes distincts, pas plus que la diffusion de l’Esprit (du pneuma) ; Jean les pense toujours ensemble. Ils peuvent nous apparaître comme des éléments qui composent, mais ils sont indissociables les uns des autres. Donc il faut essayer de reconstituer autour de cela une pensée unifiée, et non pas une pensée dispersée dans les multiples problématiques qu'on a suscitées autour, ou bien, si on fréquente ces problématiques, il faut les reconduire à leur point initial, à leur point d'unité. Amen.

 


[1] Cette partie a été traitée auparavant, elle est mise ici pour compléter.

[2] En Ps 95, 10 au lieu de “le seigneur a régné”", on lit : “le Seigneur a régné du haut du bois”. Pour Justin (Dial. LXXIII, 1) cette expression est si traditionnelle qu'elle semble être le texte authentique, et comme il connaît les Septantes où le passage ne se trouve pas, il affirme que les Juifs ont supprimé le passage. Ceci montre que pour lui le texte d'Écriture est encore vivant : ce qui le précise n'est pas étranger à l'Écriture mais en est son développement normal. (Résumé fait à partir de J Daniélou dans Études d'exégèse judéo-chrétienne (Les Testimonia), Beauchesne 1966.

Les premiers chrétiens puisent dans les Testimonia des éléments commentant la Passion du Christ. Ainsi Tertullien parle de textes qui sont à la source de la Passion. Après avoir mentionné Is 65, 2 ; Ps 21, 17 ; Ps 68, 22, il continue : « David – il est censé être l'auteur des psaumes – n'a pas souffert ces choses, en sorte qu'elles paraissent ne pas pouvoir être dites de lui justement mais du Christ qui a été crucifié. Les mains et les pieds ne sont percés que chez celui qui a été suspendu au bois (Dt 21, 23). C'est pourquoi David lui-même disait que le Seigneur règnerait du haut du bois (Ps 95, 10). » Il rapproche aussi l'arbre du Paradis de l'arbre de la croix où la vie du Christ a été suspendue sans être crue par des Juifs (en se référant à Dt 28, 66).

[3] Il existe des testimonia sur le bois, sur la pierre, sur l'eau…

[5] Le verbe grec est paradidômi : livrer (para est le préfixe, didômi est le verbe donner).

[6] J-M Martin aime souvent citer le livre La cuisine du sacrifice de Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant.

[8] Cf   Jn 3, 12-18. Jugement et salut La symbolique de la croix chez Jean . Cette méditation vient d'une autre session.

[10] Le pneuma est la vérité – cf  "adorer en pneuma et vérité" (Jn 4, 23) et "le pneuma de la vérité" (Jn 14, 17) – donc le pneuma est le témoignant puisque la vérité se tient entre le témoignage de deux.