Sont rassemblés ici trois interventions distinctes de Jean-Marie Martin qui ont toutes à voir avec le fait que "Jésus est assimilé à la Présence de Dieu sous la tente et au Temple, donc à l'Arche d'alliance" (à noter que le couvercle de l'Arche d'alliance se nomme le propitiatoire, c'est là le lieu de la présence de Dieu d'après Ex 25, voir texte cité au I et note 8). La deuxième intervention très courte est celle de Joseph Pierron[1] ami de J-M Martin et spécialiste d'Écritures Saintes. Il nous rappelle combien la question "Où ?" est celle qui se pose, et c'est un thème cher à J-M Martin.

Tout ce qui figure ici est extrait du double message sur les anges (le fichier docx du premier message contient l'ensemble) dont le plan est donné au début de chaque partie et en fin des fichiers téléchargeables : LES ANGES. Première partie : les anges dans la Bible et aux premiers siècles et LES ANGES. Deuxième Partie : Textes du N T et de chrétiens des 1ers siècles.

 

Jésus et l'Arche d'Alliance d'Exode 25.

Lecture de Rm 3, 25 et Jn 20, 12

 

1) L'Arche d'alliance avec les deux chérubins ; le Christ[2].

L'Arche d'Alliance est constituée ainsi : aux deux extrémités du coffre : un ange et un ange. Or c'est le lieu de la présence qui constitue Israël comme Israël. Il s'agit ici de la présence de ce qui ne se représente pas, qui est donc à certains égards une vacuité : il n'y a rien dans l'Arche, mais c'est néanmoins le lieu de la plus haute présence.

 

 

L'Arche d'Alliance, Dieu entre les chérubinsC'est Dieu qui avait indiqué à Moïse ce qu'il fallait faire : « Tu feras deux chérubins d'or, tu les feras d'or battu, aux deux extrémités du propitiatoire ; fais un chérubin à l'une des extrémités et un chérubin à l'autre extrémité; vous ferez les chérubins sortant du propitiatoire à ses deux extrémités. Les chérubins étendront les ailes par-dessus, couvrant de leurs ailes le propitiatoire, et se faisant face l'un à l'autre ; les chérubins auront la face tournée vers le propitiatoire. Tu mettras le propitiatoire sur l'arche, et tu mettras dans l'arche le témoignage que je te donnerai. C'est là que je me rencontrerai avec toi ; du haut du propitiatoire, entre les deux chérubins placés sur l'arche du témoignage, je te donnerai tous mes ordres pour les enfants d'Israël. » (Ex 25, 18-22).

 

Jésus est assimilé à la Présence de Dieu sous la tente et au Temple, donc à l'Arche d'alliance[3].

Nous avons des épisodes vétéro-testamentaires[4] où, lorsqu'on s'approche de façon impure ou violente de l'Arche, on tombe à terre, on tombe malade ou on tombe mort. Or c'est ce qu'on voit par exemple en Jn 18, 4-6 ; c'est au jardin, ils viennent prendre Jésus :

« Jésus donc sachant tout ce qui venait sur lui (il connaît le futur), sortit et leur dit : « Qui cherchez-vous ? »  5Ils lui répondirent : « Jésus le Nazôréen. » Il leur dit : « Je suis (ego eimi) » Judas aussi, celui qui le livre, lui (se tient) avec eux. 6 Comme donc il leur avait dit : "Je suis",  ils reculèrent vers l'arrière et tombèrent à terre. »

Il leur dit : “Je suis (égô éimi)[5] en s'identifiant au Nom de Dieu révélé à Moïse. Nous avons ici une théophanie, une manifestation du Nom, c'est-à-dire une manifestation de la présence de Dieu en Jésus lui-même. Ce lieu théophanique est théophanique pour Jean et pour ses lecteurs. Il n'est pas théophanique pour les gens qui s'approchent. La manifestation en est qu'ils reculent, c'est-à-dire qu'ils sont rejetés en arrière, ils tombent à terre : c'est l'aspect négatif de la théophanie à la mesure où elle est manifestation du sacré et que le sacré se manifeste par le fait qu'il repousse celui qui s'en approche indûment[6].

 

2) Jésus propitiatoire donc lieu de révélation d'après Rm 3, 25 (par J. Pierron).

arche d'alliance,menora, église Saint Roch Paris«23 Car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu;  24 et ils sont ajustés (justifiés) gratuitement par sa grâce, par le moyen de la délivrance (rédemption) qui est en Jésus-Christ  25lui que Dieu a placé [comme] propitiation... »

En Rm 3, 25 Paul dit que le Christ a été établi notre propitiation. Certains traduisent mal en mettant "instrument de propitiation"[7]. Or le propitiatoire[8] est le lieu où la révélation de Dieu se fait.

Rappelez-vous toujours que la grande question n'est pas “Qui est Dieu ? ” mais “Où est Dieu, où peut-on le rencontrer ? ”[9].

C'est donc une très belle lecture que saint Paul fait de la puissance de Dieu révélée dans l'Évangile.

 

 

3) Les deux anges au tombeau vide (Jn 20, 12).[10]

Marie Madeleine est venue au tombeau. « 12Elle constate deux anges en blanc assis, l'un du côté de la tête, et l'un du côté des pieds de l'endroit où avait été posé le corps de Jésus. » [..]

« 12Elle constate deux anges. » La présence des anges vous étonne, mais ce qu'il faut remarquer c'est que ça n'étonne pas du tout Marie-Madeleine ! Autrement dit, si nous nous étonnons, c'est que nous ne sommes pas dans le texte. Nous avons néanmoins le droit de nous étonner, mais en sachant que ce n'est pas là pour que nous nous étonnions : la volonté de l'Écriture n'est pas que nous nous étonnions, cependant nous nous étonnons, il faut donc gérer cet étonnement, mais ce n'est pas gérer un problème du texte, c'est gérer un problème de notre rapport au texte.

« Deux anges. » Leur présence n'est donc pas le problème de Marie-Madeleine. Du reste, ce n'est pas ce qu'elle cherche, bien sûr.

Ce terme d'ange n'a pratiquement pas de sens dans notre langage, sauf éventuellement pour sourire aux anges, lorsqu'un ange passe, ou à propos de l'ange gardien (ce qui est déjà plus intéressant). Les anges sont complètement déplumés ! Il n'en reste pas grand-chose et c'est dommage. Cependant, si on voulait faire l'histoire des anges, on s'apercevrait qu'il y a là un lieu de méditation de première importance. Leur fonction a été diverse au cours des siècles. Aussi ne peut-on pas parler des anges sans dire à quel contexte de pensée ils appartiennent.

les deux anges au tombeau vide

« 12Elle constate deux anges en blanc. » Pour l'instant, nous pouvons dire de ces anges-là qu'ils sont deux et qu'un de leurs traits caractéristiques est qu'ils sont blancs. Mais même cela nous ne l'entendons pas : nous n'entendons pas ce que veut dire blanc. Savez-vous que les cultures sont à ce point différentes qu'elles ne voient pas les mêmes couleurs ? Nous en avons un exemple caractéristique : « Vous dites : encore quatre mois et ce sera la moisson. Levez les yeux, regardez, les champs sont déjà blancs pour la moisson. » (Jn 4, 35). Mais les champs ne sont pas blancs, ils sont blonds ! En effet, les Grecs ne voient pas la différence entre le jaune et le blanc. Et souvent pour le jaune, c'est très étrange, il est plutôt vert que jaune : chloros est le mot qui donne chlorophylle, plutôt vert, mais aussi le chlore, plutôt jaune. Or, c'est le même mot. Il y a un décalage dans la répartition de la chaîne des couleurs suivant les langues, et ce qui intéresse les grecs, en premier, n'est pas la différence du blanc et du jaune, mais la différence du brillant et du mat. Les Grecs sont des hommes de la lumière et, blanc ou jaune, quand cela brille, ne présentent pas de différence.

Les Grecs ont-ils les yeux faits autrement que les nôtres ou ont-ils une langue constituée autrement ? C'est une question de langue. Nous ne voyons rien que dans une parole. C'est la parole qui donne de voir. Et nous allons voir que c'est le cas ici. C'est parce que Jésus dit : « Mariam », qu'elle voit ce qu'elle ne voyait pas. C'est structurel dans l'évangile de Jean et nous allons montrer les textes qui le disent explicitement.

Il faudrait prendre conscience de notre propre structure de pensée. Nous croyons que nous autres, heureusement, nous ne nous payons pas de mots et que nous constatons des faits tandis que la foi, malheureusement, n'est qu'un on-dit basé sur la parole. Or, nous sommes basés sur les structures langagières de notre culture, nous voyons à partir de ces structures. Si vous voulez, c'est la parole qui accommode l'œil. Vous n'êtes pas forcés d'acquiescer tout de suite, mais c'est une chose très importante. La différence n'est pas que les anciens vivaient dans le on-dit tandis que nous vivrions dans l'observation minutieuse des faits ou des choses. Non ! Nous sommes dans deux paroles différentes. La science elle-même ne voit que dans la parole qu'elle constitue.

 

Jésus propitiatoire de l'arche d'alliance

●   Les anges ouvrent l'espace de visibilité de Dieu.

Donc ces anges sont en blanc. Mais il faudrait dire en premier que les anges désignent le premier personnage témoin de toute théophanie (de toute manifestation de Dieu). Quand les anges apparaissent dans un texte, ça veut dire : voici une théophanie qui s'annonce. Les anges sont comme l'espace de parution de Dieu, ils ouvrent l'espace de visibilité de Dieu.

► Ils sont du côté de celui qui regarde et qui voit des anges, ou bien est-ce que sans le regard de celui qui regarde il n'y a pas d'ange ?

J-M M : En un certain sens il n'y a rien sans qui regarde. Par exemple luire est déjà dans un regard. Et là je dis quelque chose que j'ai déjà dit : il y a un moment des mots où le champ sémantique ouvert, par exemple la luminosité ou le regard, sont plus importants que la répartition de l'actif et du passif, de savoir qui luit et qui regarde.

Ce que nous faisons ici, c'est de mettre en évidence à quel point nos évidences sont susceptibles d'être questionnées si on veut entrer dans le texte.

●   Les anges sont des fragments de la parole.

D'autre part, le mot angélos a la même racine que eu-angélia, évangile. Les anges sont comme des fragments de la parole. Les anges parlent. En général ils sont très polis, ils saluent (« Je vous salue Marie »). Ici, ils vont parler à Marie-Madeleine.

Vous vous rendez bien compte que je ne fais pas, en ce moment, un traité complet d'angéologie. Je donne des traits, quelques lueurs partielles, pour inviter éventuellement à penser ce thème-là qui, pour moi, n'est pas du tout une question seconde. Je pense même qu'elle est, d'une certaine façon, pastoralement urgente. Je plaisante, mais pas tant que ça…

●   À la tête et aux pieds.

« Deux anges en blanc assis, l'un du côté de la tête, et l'un du côté des pieds. »

Une autre caractéristique de notre texte est que ces deux anges sont, l'un du côté de la tête, l'autre du côté des pieds. Nous avons mentionné déjà l'importance chez Jean et de la tête et des pieds, la signification de cette symbolique. […]

●   Les deux moments de la quête de Marie-Madeleine.

tombeau vide et arche d'alliance, William Blake, 1805Mais en outre ici, dans cette position des deux anges à la tête et aux pieds, il y a peut-être une référence à la situation des deux anges qui sont aux deux extrémités de l'Arche d'Alliance qui est le lieu de la présence et, d'une certaine manière, pleine de la présence de Dieu et vide. Ce qui signifierait que la première étape de la quête de Marie-Madeleine figure ici la quête du peuple juif. Et la deuxième étape, qui a à voir avec l'adamité en général, c'est-à-dire le gardien du jardin, aurait à voir avec la quête de l'humanité adamique tout entière. Ça va ? Il faut suivre, il faut courir !

L'Arche d'Alliance est constituée ainsi : aux deux extrémités du coffre : un ange et un ange. Or c'est le lieu de la présence qui constitue Israël comme Israël. Il s'agit ici de la présence de ce qui ne se représente pas, qui est donc à certains égards une vacuité : il n'y a rien dans l'Arche, mais c'est néanmoins le lieu de la plus haute présence[11].

► C'est comme le tombeau vide.

J-M M : C'est cela.  Mais il y a un rien qui n'est pas rien, c'est-à-dire qui a un autre sens que celui que j'employais tout à l'heure.

On peut lire l'épisode de Marie-Madeleine simplement comme les émois d'un individu, et ce n'est pas négligeable. Mais Jean écrit toujours plusieurs choses à la fois. Marie-Madeleine est une belle femme si vous voulez, mais c'est aussi l'humanité. Ce que Jean récite ici, c'est la quête de l'humanité.

 


[1] Joseph Pierron décédé en 1999 était un ami de J-M Martin (Qui est Joseph Pierron ? Présentation suivie d'un psaume et de deux prières pour Noël). Ceci est extrait de la lecture de la lettre aux Romains qu'il faisait à Saint-Merry le 14/10/1990.

[2] Le premier paragraphe est extrait du 3°, la fin vient d'une autre session.

[3] Il est même clairement identifié à l'Arche d'Alliance en Jn 20, comme le dit J-M Martin (voir le 3°)

[4] 1 Samuel 5, 2-6 ; 1 Samuel 6, 19 ; 2 Samuel 6, 6-7 etc.

[5] Cela signifie aussi "C'est moi".

[6] Par exemple en Sam 2, 6-7 : « Lorsqu'ils furent arrivés à l'aire de Nacon, Uzza étendit la main vers l'arche de Dieu et la saisit, parce que les bœufs la faisaient pencher. La colère de YHWH s'enflamma contre Uzza, et Dieu le frappa sur place à cause de sa faute. Uzza mourut là, près de l'arche de Dieu. »

[7] Traductions de Rm 3, 25 «Dieu l'a exposé, instrument de propitiation, moyennant la foi, par son propre sang» (BJ) ;«Car le projet de Dieu était que le Christ soit instrument de pardon, en son sang, par le moyen de la foi» (Bible de la liturgie) ;  «C’est lui que Dieu a destiné à servir d’expiation par son sang, par le moyen de la foi» (TOB) ; «C'est lui que Dieu a destiné, par son sang, à être, pour ceux qui croiraient, victime propitiatoire» (Bible Segond) ; «C'est lui que Dieu s'est proposé de constituer en expiation, au moyen de la foi, par son sang» (Nouvelle Bible Segond) ; «Lequel (c'est lui que) Dieu a présenté pour propitiatoire, par la foi en son sang» (Darby). Le mot hilastérion de Rm 3, 25 est le même que celui qui se trouve en He 9, 5 «Au-dessus de l'arche étaient les chérubins de la gloire, couvrant de leur ombre le propitiatoire (hilastérion)

[8]  Le propitiatoire était le couvercle d'or massif qui recouvrait l’Arche d’Alliance. C'était le lieu où Dieu communiquait avec Moïse (Ex 25, 22), et d'après le Lévitique c'était le lieu des aspersions (Lv 16, 13-15). Le mot hébreu kapporet (propitiatoire) est un dérivé du verbe kapar traduit, bien souvent à tort, par "expier", mais le sens littéral est "couvrir", ce verbe ayant toujours Dieu comme sujet. C'est l'un des mots utilisé pour dire "pardonner" dans le sens de couvrir, recouvrir, cacher la faute. C'est entre autres de ce verbe kapar (couvrir)  que vient le Yom Kippour, le jour du Grand Pardon.

[11] J-M Martin n'est pas le seul à avoir cette interprétation par l'Arche de l'Alliance, par exemple : « L'image du tombeau avec deux anges assis à chaque extrémité de l'espace vide où avait été le corps, évoque, dans le Temple, avec les chérubins de part et d'autre du siège vide de la miséricorde. Dans le Temple, Dieu siégeait en gloire dans cet espace vide ; « toi qui sièges sur les chérubins, resplendit devant Éphraïm, Benjamin et Manassé » (Ps 80, 2-3). Le tombeau vide est le nouvel espace sacré de la présence de Dieu. C'est un lieu d'absence, car le corps n'est pas là ; mais c'est aussi un lieu de présence, le trône ouvert de Dieu. » (Timothy Radcliffe,Pourquoi aller à l'église ?) Autre exemple, Louis Bouyer : « À la fin du même évangile (celui de Jean), la vision qu'a Madeleine de deux anges, l'un à la tête et l'autre aux pieds du tombeau vide où Jésus a reposé, évoque pour tout Israélite pieu le propitiatoire : ce couvercle de l'arche où, entre les deux chérubins en adoration, la Shekinah du Dieu d'Israël s'est toujours manifestée. Et c'est encore ce que confirme la première épître du même Jean, disant que Jésus est devenu, par sa mort et sa résurrection, la propitiation pour nos péchés (1 Jn 2, 2) » (Louis Bouyer, Gnosis, Cerf 1988 p.49)Par contre J-M Martin est peut-être le seul à en tirer des enseignements (les deux moments de la quête).