J-M Martin se réfère souvent à ce texte, l'incipit de la première lettre de saint Jean, où l'expérience de résurrection se dit avec une succession de verbes de sensorialité dont il retient les trois suivants : entendre, voir,  toucher. En effet on retrouve  dans d'autres passages de saint Jean d'autres énumérations ternaires où se trouvent les deux premiers verbes dans le même ordre, le troisième verbe n'étant pas toujours le même. Par ailleurs une lecture attentive du texte permet d'y repérer des titres de Jésus et bien d'autres choses.

  • Pour lire, télécharger, imprimer, c'est ici en fichier pdf :  1_Jn_1_1_4.

 

 

1 Jean 1, 1- 4

L'expérience de résurrection

Toucher le Ressuscité, Berna Lopez

 

« 1Ce qui était dès l’arkhè, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, et que nos mains ont touché au sujet du Logos de la Vie -- 2et la Vie s'est manifestée, et nous avons vu, et nous témoignons et vous annonçons la Vie éonique qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous. --  3Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons à vous aussi, afin que vous aussi ayez koinonia avec nous. Et notre koinonia est avec le Père et avec son Fils Jésus le Christos. 4Et nous vous écrivons ces choses en sorte que notre joie soit pleinement accomplie. »

 

Les données essentielles de l'Évangile sont dans cette première épître de Jean[1]. Le mot évangile s'y trouve prononcé dès le verset 2 sous la forme : « Nous vous annonçons (apangellomen) » ; le verbe angellein (annoncer) a la même racine que evangelion, évangile, et ensuite il y aura : « Et c'est ceci l'annonce (angelia) » au verset 5.

Et au verset 2 nous avons aussi : « nous témoignons (marturoumen) ». Annonce et témoignage, au sens johannique du terme, sont deux noms de la Parole. L'Évangile est la Belle Annonce de ce qui vient. Venir est un mot majeur qui dans notre texte est dit sous la forme “se manifester” : « la vie éonique… s’est manifestée (ephanerôthê) ». Dans le prologue de l'évangile de Jean, c'est “venir” qui est repris plusieurs fois : il est venu vers le monde ; il est venu vers les siens qui ne le reçoivent pas, et vers les siens qui le reçoivent. Il vient. À ce venir correspond un recevoir, d'où tous les verbes d'accueil.

 

I – Première entrée dans l'espace du texte

 

1°) Les verbes de la sensorialité de résurrection

« 1 Ce qui était dès l’arkhê, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché au sujet du Logos de la Vie…  »

Ça vient : c'est l'Évangile ; ça se reçoit : c'est la foi.

Dans le vocabulaire fondamental, le recueil s'appelle la foi. Les verbes qui sont ici, comme entendre, voir, contempler, toucher, disent tous la foi. Ils disent la même réalité. Le verbe le plus basique qui, lui, se trouve dans le prologue de Jean, c'est le verbe recevoir (lambaneïn). Donc nous avons une structure fondamentale simple : ça vient, ça se reçoit. Ça vient : c'est l'Évangile ; ça se reçoit : c'est la foi. Seulement, pour dire cette réception il y a différents verbes, et différents verbes notamment de la connaissance.

L'ordre des verbes de réception : entendre, voir, contempler, toucher.

Vous avez remarqué que les verbes ici sont tous des verbes de la sensorialité : entendre, voir de nos yeux, contempler, tâter (ou palper, toucher). Tous disent la même chose, la foi. Cependant, s'il y en a plusieurs, il y a aussi un ordre dans lequel ils sont posés et cet ordre a une signification.

– Ce qui vient en premier, c'est entendre. Pour saint Paul, la foi est ek akoês, la foi vient par l'entendre, la foi est acoustique. Tout est dans l'entendre. Tout est dans la parole. Aussi le nom de ce qui vient ici est appelé Logos (Parole), le Logos de la Vie. Donc nous aurons d'emblée une connaissance qui n'est pas une connaissance de l'ordre de l'autosuffisance de la mathêsis[2], mais une connaissance qui reste dans la relation d'écoute.

–  Conformément à ce que nous avons dit également sur la parole, la parole donne de voir[3]. La parole essentielle est voici : vois ici. Elle donne de voir : « ce que nous avons vu de nos yeux… ». Donc il y a un ordre entre ces verbes bien que tous disent la foi. Et voir est une sensorialité de la distance.

– Le voir s'accomplit lui-même dans la proximité : la distance est la condition de l'approche, la condition de la proximité. La proximité n'est pas la fusion ou la confusion, la proximité est l'approche, fût-elle intime, c'est pourquoi le troisième verbe qui dit l'accomplissement de cet ensemble est le toucher.

Ce qui est en question c'est l'expérience de résurrection.

À propos de ces verbes, une remarque importante : ce qui est en question ici, c'est entendre, voir et toucher ce qui est Arkhê, ce qui est Logos, et ce qui est Logos de Vie. La vie chez saint Jean désigne toujours la vie éonique – on peut traduire vie éternelle, à condition de ne pas penser que l'éternité c'est plus tard – autrement dit c'est la résurrection. Ce qui est en question ici, c'est moins ce que nous appelons l'incarnation que l'expérience de résurrection. Or nos sens grossiers, nos sens usuels, ne sont pas adaptés à la perception de la résurrection. Il s'agit donc – du point de vue de la connaissance, c'est très important – d'une sensorialité spirituelle, d'une sensorialité autre. Le mot de sensorialité subtile ne serait peut-être même pas suffisant.

Corps psychique et corps pneumatique.

La différence entre la sensorialité dont il est question ici et notre sensorialité grossière, c'est la différence entre ce qui est de l'ordre du pneuma et de l'ordre de la psychê. On confond beaucoup aujourd'hui spirituel, psychê et pneuma. Que veut dire exactement pneuma ? C'est un mot qui n'est pas prononcé ici, qui le sera dans la suite. Seulement, déjà pour notre langage, il faut bien voir que nous avons affaire, non pas à la différence qui est la nôtre entre le corps et l'âme, mais à une différence entre le corps psychique et le corps pneumatique (le corps spirituel, le corps de résurrection). Donc il s'agit d'une sensorialité de résurrection.

Peut-être que je vous lance là dans une direction qui n'avait pas été perçue. C'est à nouveau problématique la première fois qu'on entend ça. Tous ces verbes ne disent pas autre chose que la foi qui est le recueil de la résurrection. Ce qui vient, c'est le Ressuscité, et la foi n'est rien d'autre que le recueil de la résurrection. Sans la résurrection, comme dit Paul, la foi est vide, il n'y a rien dedans ; si je dis la résurrection, elle a toute sa plénitude. Nous sommes dans les articulations de la première écriture chrétienne, et nous ne sommes pas très habitués à cela dans notre langage.

Autres énumérations ternaires dans l'évangile de Jean.

Ce que je dis ici n'est pas hasardeux. Je ne peux pas le montrer dans le détail : il faut chercher dans tout l'évangile de Jean les lieux de sensorialité. Vous trouveriez du reste les cinq sens. Ils ne sont jamais connumérés comme cinq. La connumération des cinq sens appartient à la pensée des anciens d'Occident, c'est une pensée traditionnelle. La structuration johannique est toujours une structuration en trois dans lesquels entendre est toujours le premier, et entendre ici n'est donc pas simplement acoustique extérieure. Il y a une analogie qui me plaît assez chez Heidegger : nous pensons que nous entendons parce que nous avons des oreilles, or nous avons des oreilles parce que nous entendons[4]. Voilà qui invite à comprendre le verbe “entendre” d'une façon beaucoup plus originelle et fondamentale. Ceci pourrait demander aussi de longues méditations. Et ce n'est qu'une analogie parce que, dans cette perspective, Heidegger ne considère pas la foi, il considère une volonté de reprendre la pensée de l'homme de façon plus radicale dans une phénoménologie plus exigeante que la psychologie classique.

L'énumération est toujours ternaire – j'y reviens – et c'est toujours entendre qui vient en premier, entendre qui donne de voir. Ceci est très important parce qu'on voit des signes, mais on ne voit des signes que parce qu'on a entendu ce qu'ils montrent. C'est la foi qui fait voir le signe comme signe. Le signe n'est pas une preuve qui conduit à la foi. Les signes ne prouvent rien. Les signes déploient la signification de la foi quand elle est déjà là, – voilà un thème important chez saint Jean – ce ne sont pas des preuves selon l'interprétation qu'en fera ensuite l'apologétique classique[5].

Donc entendre vient en premier, entendre donne de voir, et ensuite il y a un troisième terme qui est toujours un terme de la proximité. Ici c'est toucher. Dans le chapitre 6 de l'évangile vous avez la même énumération ternaire. C'est le chapitre du Pain de la Vie et, naturellement, le premier terme c'est entendre, le deuxième terme c'est voir, le troisième terme c'est manger qui est vraiment un terme de la proximité où apparaît le goût. Dans ce même chapitre il y en a aussi un autre qui est “venir auprès” : entendre qui donne de voir et donne ensuite de venir auprès. La proximité. Je n'invente rien, ce sont des structures johanniques qui sont répétitives, donc qui sont attestées comme telles. Je ne me permets pas de broder autour, il faut que ce soit largement attesté par un nombre valable de textes.

 À propos du toucher, vous pourriez avoir un problème. Le grand exemple, c'est Marie-Madeleine qui fait l'expérience de Résurrection, donc du Ressuscité. Elle ne voit rien, parce qu'on ne voit qu'à la mesure de ce qu'on cherche, et elle cherche un cadavre. Il n'y a pas de cadavre à voir, donc elle ne voit pas, elle ne reconnaît pas Jésus parce que ce n'est pas ce qu'elle cherche. Qu'est-ce qui lui ouvre les yeux ? La parole qui lui dit son propre : « Mariam ». Autrement dit, pour ré-identifier Jésus, il faut que nous nous entendions ré-identifiés nous-même dans notre propre. Et cependant, il lui est dit : « Ne me touche pas ». Donc c'est bien entendre qui donne de voir, mais nous avons « Ne me touche pas ». Il faut comprendre : « Ne me touche pas encore » parce que la Résurrection n'est pas pleinement accomplie tant que tous les frères ne sont pas ressuscités : « Ne me touche pas mais va dire à mes frères : "Je vais vers mon Père qui est désormais votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu" »[6]. Vous avez cette structure qui est reprise ici. Autrement dit le toucher est ultimement eschatologique. C'est pourquoi il sera traité à la fin du même chapitre à propos de Thomas, dans l'épisode survenant le jour octave qui désigne l'eschaton par rapport au commencement. Il est donné à Thomas de toucher. Voilà quelques exemples sur la structure porteuse du texte, les conditions de bonne écoute.

 

2°) Les dénominations du Christ.

Dans notre texte Jésus a trois noms principaux : Arkhê qui est un des premiers noms du Christ, Logos et Vie. Nous parlerons du nom de Vie demain.

1. « Il est Arkhê» (Col 1, 18) comme le dit saint Paul, et c'est le premier mot de la Genèse est médité ici : « Au commencement (en arkhê) Dieu fit ciel et terre ». La Genèse est à l'arrière-plan toujours de ces choses-là. Et nous verrons même que la Genèse est à l'arrière-plan dans la reprise même qui en est faite dans le Prologue de Jean à propos de la scénographie du Baptême de Jésus. Il y a beaucoup de points de notre texte qui nous paraissent étranges et des plus disparates. Ils s'expliquent si on sait ce que Jean a comme imaginal à l'arrière-plan de ce qu'il dit.

Arkhê est un des premiers noms de Jésus. Arkhê est le même que le Fils, que le Fils un. Il est Fils en tant que tourné vers le Père, ce qui est dit dans notre texte au verset 2, et il est Arkhê en tant que “principe porteur” de la totalité de ce qui vient après lui. Arkhê ne désigne pas le début, parce qu'après le début, ce n'est plus le début, mais après l'arkhê, c'est encore l'arkhê. Il est Fils par rapport au Père, il est porteur par rapport à tout le reste.

2. Le terme qui vient après Arkhê, c'est le terme de Logos. En effet nous sommes dans une pensée où la parole précède l'homme. Ce sont surtout les Valentiniens qui ont médité cela. Vous avez une mise en place par les Valentiniens des dénominations de Jésus, je vous en dirai quelque chose, c'est très sérieux[7].

Pour les Valentiniens, la dénomination qui suit Logos c'est Anthropos (l'Homme) qui n'est pas noté ici. L'homme n'est pas quelqu'un qui fabrique de la parole d'abord, l'homme est le lieu-tenant de la parole, le recueil de la parole. Il entre dans l'espace de parole. Devenir homme, c'est du reste entrer dans l'espace de parole. Cela qui est profondément johannique a été, même d'un point de vue philosophique, déjà pensé d'une certaine façon par Heidegger, dans le dernier Heidegger, en ce que la parole précède l'homme.

3. Il est Logos de la Vie. Nous avons dit que Arkhê et Fils, c'est le même ; Logos et Vie c'est le même aussi ; Anthropos (l'Homme) qui n'est pas noté ici, et Ekklêsia (ou Koinônia, l'humanité rassemblée, v. 3), c'est le même. Vous avez ces articulations implicites ici.

 

3°) Lecture commentée des versets 1 à 4.

« 1 Ce qui était dès l’Arkhê, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché au sujet du Logos de la Viele verset 2 est une parenthèse 2et la Vie s'est manifestée, – l'espace de résurrection s'est manifesté –  et nous avons vu, et nous témoignons et vous annonçons la Vie éonique qui était auprès du Père – comme Fils - et qui s’est manifestée à nous – comme Arkhê. 3Ce que nous avons vu et entendu, – ici on prend le mouvement inverse, parce que ce que nous avons vu va redevenir parole pour être annoncé – nous vous l'annonçons à vous aussi, afin que vous aussi ayez koinônia avec nous – nous qui annonçons, vous à qui on annonce. Autrement dit l'expérience de Résurrection est un “nous”, est une expérience multiple (de multiples témoins sont énumérés par Paul, entre autres), elle est multiple parce qu'elle est pour les multiples, parce qu'elle est une annonce, une vue qui est faite pour être transmise. Afin que vous aussi ayez koinônia avec nous”, donc j'ai communion avec celui qui m'annonce, mais pas seulement avec celui qui m'annonce, j'ai communion avec ce qui est annoncé –. Notre koinônia est avec le Père et avec son Fils Jésus le Christos. » Pourquoi le Christos ici ? Ceci annonce les choses qui vont être dites sur le pneuma, car Christos signifie oint, oint de pneuma. Ce que veut dire le pneuma, nous le verrons.

« 4Et nous vous écrivons ces choses en sorte que notre joie soit pleinement accomplie. » Le texte dit “notre”. Des scribes ont dû penser que c'était plus généreux de dire “votre joie” car certains manuscrits portent “votre joie” et donc certaines de nos traductions. Il faut toujours se méfier de ce qui paraîtrait plus généreux. Ici c'est au contraire l'amplification du “nous” : dès l'instant que vous avez entendu, le nous inclut le vous, c'est un “nous” plus grand.

La joie est un thème eschatologique. Eschatologique signifie toujours : qui a trait à la résurrection ou aux dernières choses, c'est la même perspective. Pour Jean la résurrection nous introduit dans l'eschaton. « Je le ressusciterai dans le dernier jour » (Jn 6) signifie : « Je commence à le ressusciter dans ce dernier jour dans lequel nous sommes. » Sous ce futur grec, il faut entendre l'hébreu sous-jacent qui est dans la pensée de Jean. Or en hébreu il n'y a pas de temps pour les verbes, mais deux modes : accompli et inaccompli (achevé et inachevé). Donc « Je commence à le ressusciter ». Le septième jour est le jour de toute l'histoire du monde. Les six jours sont les jours de la déposition des semences du monde, le septième jour cette déposition de semences cesse, mais commence la croissance du monde. Ce point est développé en Jn 5.

 

II – Deuxième entrée dans l'espace du texte

 

Nous vous proposons une deuxième entrée dans l'espace du texte de Jean. Nous avons entendu quelque peu déjà et nous avons encore à entendre, car l'Évangile n'est jamais une affaire entendue. Nous avons entendu et nous avons à entendre : c'est le magnifique verbe “avoir” qui est le meilleur lien entre le passé : “nous avons entendu”, le présent : “nous avons” et le futur : “nous avons à entendre”. Le verbe avoir est le plus bel auxiliaire du verbe être. Ne vous laissez pas aller au bavardage qui oppose être et avoir. Je n'en finirais pas si je voulais faire un développement sur ce verbe. Il a des ressources extraordinaires dans notre langue, elles ne se trouvent pas dans allemand, par exemple, qui dit “je suis été” et non pas “j'ai été”.

 

1°) Méditation sur le verset 1.

Nous lisions ceci : « 1Ce qui était dès l'Arkhê ». Nous n'avons pas déployé le mot arkhê, nous avons simplement dit à son sujet qu'il était une des dénominations du Christ.

Les « Je suis » du Christ.

Le Christ a de nombreuses dénominations qui, par exemple, pourraient être recensées par les multiples « Je suis » qui se trouvent dans l'évangile de Jean. Nous allons rencontrer le terme de vie, le terme de vérité… Jésus dit « Je suis la Vie », « Je suis la Vérité », « Je suis la Lumière », « Je suis le Pain », « Je suis la Porte », « Je suis le Berger ». Ce “Je” christique est hautement mystérieux, il n'est en aucun cas l'équivalent simple de notre “je” usuel. Personne ne peut dire « Je suis la Lumière » ; à la rigueur on peut dire « je suis lumineux », ce serait déjà un peu prétentieux mais, « Je suis la Lumière », qu'est-ce que c'est ? Si vous rencontrez dans la rue quelqu'un qui vous dit « Je suis la Lumière », méfiez-vous. Alors qu'est-ce que c'est que ce Je ?  

Les Plérôme des dénominations.

« 1Ce qui était à partir de Arkhê ». Arkhê est donc, nous l'avons dit, la même chose que le Fils, c'est-à-dire que le Christ est toujours tourné vers le Père ; c'est ce qui est dit dans les débuts de l'évangile de Jean : « Dans l'Arkhê était le Verbe, et le Verbe était vers Dieu (soit auprès de Dieu, soit tourné vers Dieu) ». Nous verrons également ces prépositions.[8]

La liste de ces dénominations n'est du reste pas une liste exhaustive : Arkhê, Vie, Lumière, sont des dénominations. Elles désignent le même mais sous un aspect différent. Donc il y a une multitude d'aspects fragmentaires, de dénominations fragmentaires du Christ. C'est une fragmentation du Nom indicible.

Le nom chez les sémites ne désigne pas une appellation extérieure mais l'identité profonde de l'être, son intimité profonde, le plus propre de l'être, le nom propre. Et ici le Nom propre, qui est en son fond imprononçable, se déploie en appellations diverses. Mais les appellations diverses ne sont entendues que si elles sont entendues dans la visée de l'indicible. Vous avez la mystique du démembrement du Nom qui se trouve dans le monde juif. C'est cette procédure qui est mise en œuvre dans l'usage que Jean fait des termes Vérité, Vie… : « Je suis la Vie… » En cela Arkhê est l'unité principielle de cette multiplicité, et cette multiplicité, quand elle est rassemblée, constitue la Plénitude, le Plérôme[9].  

« Nous avons contemplé sa gloire, gloire comme du Fils un, plein de grâce et vérité » (Jn 1, 14) : Grâce et Vérité sont deux dénominations féminines, qui sont du reste dans un rapport générationnel puisque la Grâce est mère de la Vérité.

Cette plénitude s'ouvre à la mystique du Plérôme, la mystique du plein. Du reste chacune des dénominations est fragmentaire, mais si elle est menée au bout d'elle-même, elle est égalisée à toutes les autres.

Le rapport semence-fruit : le déploiement peut être un démembrement.

J'ai dit démembrement, néanmoins il faudrait dire auparavant que le démembrement est précédé et suivi par un déploiement. On fait bien la différence entre déployer et démembrer ? Se déployer, c'est sortir de son silence pour se dire, c'est sortir de son absence pour une présence, c'est sortir de son état séminal pour accéder à son état floral, à son état de fruit.

Le rapport semence-fruit est un rapport absolument fondamental, il précède tous les autres dans la pensée de nos évangiles[10]. Ce n'est pas le rapport du rien au créé, c'est le rapport de la semence à la fructification. Ceux qui entendent ça pour la première fois n'en mesurent pas du tout l'importance. C'est une tout autre structure de pensée que la nôtre. Il faut avoir en tête les multiples paraboles végétales, les multiples paraboles en particulier de la semence et du fruit ; l'expression « porter beaucoup de fruits » vient fréquemment dans le texte de Jean. C'est également la structure fondamentale de la pensée de Paul : c'est la façon symbolique de dire le rapport du mustêrion, du retenu, du secret, du gardé, à la donation, à la manifestation, à la venue au jour.

Prenons l'exemple de la fleur. La fleur se déploie, mais au bout d'un temps, ce déploiement devient un démembrement : elle se défait. Par rapport au Nom de Dieu, nous y avons accès d'abord dans le démembrement radical de ses noms, de son dicible. Le Père est semence, le Père désigne la semence, et le fruit c'est le Fils, c'est Jésus, c'est-à-dire qu'il est « le visible de l'invisible ». Comme dit Paul « Il est l'icône de l'invisible » (Col 1, 15). « Philippe, qui me voit, voit le Père », il n'y a rien d'autre à voir (Jn 14, 9). Le champ du visible, pour ce qui concerne Dieu, est tout occupé par le visage du Fils, comme dit Paul : le visage (prosôpon) du Fils (2 Co 4, 6).

Si vous entendez cela pour la première fois, tenez-le en réserve comme une chose qui sera nécessairement mal entendue, mais ce malentendu premier est nécessaire pour qu'un jour ça s'entende. Si vous n'entendez pas du tout, ne vous crispez pas, c'est parce que ce n'est pas l'heure pour vous d'entendre cela.

Donc l'Arkhê est cette dénomination qui dit l'unité de la totalité ou de la plénitude. La totalité chez Jean désigne d'abord la totalité des dénominations. « Tout fut par lui » (Jn 1, 3) : ce n'est pas la création, ce n'est pas la fabrication du monde. Le tout (pan), ta panta (la totalité), c'est le plein, le Plérôme et d'abord le Plérôme des dénominations.

Le terme de plénitude demanderait lui aussi à être médité car il est en rapport avec la vacuité, avec le vide. Or le vide et le plein, bien avant d'être des contraires, sont des termes qui s'appartiennent mutuellement, indissociablement. Il n'y a pas des mystiques du plein en Occident et des mystiques du vide en Orient : il n'y a pas de plein sans vide et pas de vide sans  plein, même s'ils sont par exemple simplement sur le mode de l'alternance, de la belle alternance. Le jour et la nuit peuvent être pris pour des contraires, ils peuvent être pris aussi pour des alternants : la belle alternance du jour et de la nuit. Et le magnifique exemple de l'alternance du vide et du plein, c'est la respiration. Vous ne pouvez être empli, c'est-à-dire recevoir, que pour autant que vous ne prétendez pas déjà être plein, que pour autant que vous vous videz. Ne vous occupez pas de savoir comment vient le don, occupez-vous simplement de vous vider, le don se fera de lui-même si vous êtes vide. La respiration. Ceci pourrait être développé et illustré à toutes les pages, ça suinte, mais on ne le voit pas. Ça ressort de tout dans l'Évangile. Je mets le doigt sur ce point.

Donc « 1Ce qui était en arkhê », et arkhê est à nouveau lui-même semence par rapport à la totalité qui est le fruit. Donc ce qui est en garde, en retenue, en bel absentement, « ce que nous avons entendu », cela se donne, se manifeste : « 2Et la vie… a été manifestée », vous trouvez ça tout de suite dans le texte. Cela se donne premièrement puisque c'est de l'essence même du don, cela se donne dans la parole : « ce que nous avons entendu ».

L'espace de parole précède l'espace au sens usuel du terme. La parole ouvre l'espace au sens usuel, l'espace de la distance qui est l'espace du voir et de la marche. Il y a le trajet, le jet de l'œil, le jet du regard, le trajet de la marche. Quand il est dit « Jésus, levant les yeux au ciel, dit : Père” » (Jn 17, 1), il accomplit ce trajet du regard qui précède sa montée vers le Père, sa marche, et c'est ce qui s'appelle sa prière : «  Levant les yeux au ciel, il dit Père” », comme nous disons « Notre Père qui es aux cieux ». L'accomplissement de ce trajet est l'avènement d'une proximité jusqu'à la parfaite intimité du toucher : « ce que nos mains ont touché ».

L'espace de résurrection.

Dans tout ceci nous sommes dans le Logos, le Logos qui est Vie, le Logos de la Vie. Logos et Vie font couple, et ce sont deux dénominations qui, en premier, désignent cet espace des noms divins qui est espace de résurrection, la Vie désignant la résurrection. La résurrection n'est jamais entendue ici comme une petite réalité factuelle de réanimation quelconque. La résurrection dit une qualité d'être, une qualité d'espace – c'est la même chose –, qui est de toujours en Jésus, mais qui est d'abord secrète, non manifestée, séminalement présente en lui, et qui se manifeste, qui vient à fruit dans ce que nous appelons couramment la résurrection.

Quand Paul dit : « Déterminé Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts » (Rm 1, 4), ça ne veut pas dire qu'il commence à être Fils de Dieu à partir de la résurrection, mais qu'il se manifeste comme Fils de Dieu : sa filiation divine, qui est secrètement tenue au cœur de son humanité, se manifeste. Son mode de vivre l'humanité contient déjà la résurrection en lui, mais cette résurrection se déploie, se donne à voir dans la résurrection proprement dite au sens usuel du terme.

 

2°) Versets 2-4.

« 2 Et la Vie s'est manifestée, et nous avons vu, et nous témoignons et nous vous annonçons (évangélisons) la Vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous. 3Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons à vous aussi, en sorte que vous aussi ayez koinônia avec nous. » Cette annonce accomplit la koinônia, la proximité. Il y a ici une unité qui s'accomplit de celui qui annonce à ceux à qui on l'annonce, mais pas seulement. Il y a la communauté de celui qui annonce et de celui à qui c'est annoncé, et il y a la proximité de ce qui est annoncé : le Père et le Fils : « Et notre koinônia est avec le Père et avec son Fils Jésus Christos » Le Christos c'est Jésus oint du pneuma.Le pneuma, il en sera question plus loin au cours de cette épître. Il peut désigner fragmentairement une partie du Plérôme, de la plénitude, il peut désigner “l'Esprit troisième” (comme dit Tertullien) quand nous disons : « Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ». Cet Esprit d'onction, il en sera question. Il en était question déjà chez Paul dans l'incipit aux Romains lorsqu'il dit la phrase que je citais tout à l'heure, mais c'est dans la suite : « Déterminé Fils de Dieu de par la résurrection des morts dans un pneuma de consécration. » (Rm 1, 4).

Vous voyez se préfigurer ici ce qu'on appellera ensuite la Trinité. Elle a des traces dans l'Écriture puisqu'il y a des énumérations ternaires importantes et significatives, mais la pensée de la Trinité devrait être d'abord la pensée d'une double dualité, la dualité Père-Fils et la dualité Christos-Pneuma. Ça ne fait que trois parce que Christos et Fils c'est le même[11]. Et dans la théologie classique on passe aussi par le quatre : les quatre relations, pour arriver aux trois personnes. On appelle ça des personnes, ce qui est très mauvais. Dire des dénominations, ce n'est pas suffisant non plus. Seulement, ce qu'on appelle la Trinité demanderait à être repensé, non pas en se servant de concepts étrangers, mais à partir des ressources mêmes de l'Écriture.

 «  4Et nous vous écrivons ces choses en sorte que notre joie soit pleinement accomplie. » Le verbe accomplir, c'est le même verbe que emplir en grec. Du reste nous disons indifféremment “remplir sa tâche” ou “accomplir sa tâche”. Donc tout ce que nous avons dit au sujet du plein se dit dans l'accomplissement également. Il ne faut pas dire « la plénitude des temps » mais « l'accomplissement des saisons ». Et le terme d'accomplir est un terme majeur qui accompagne le dévoilement, le dévoilement accomplissant. Ce qui est en secret vient au jour, c'est-à-dire s'accomplit et du même coup se dévoile, se donne à voir. Nous revenons à la structure de semence et fruit à laquelle je faisais allusion tout à l'heure.

Bien sûr vous ne mesurez pas pour l'instant l'importance d'une remarque de ce genre. Je donne un petit indice : nous vivons dans une structure de pensée qui va du prévu au réalisé. Le poids de réalité est seulement dans le fruit, le prévu n'est que prévu. La pensée biblique est une pensée qui va de la semence au fruit : le fruit est déjà dans la semence. La grande différence est qu'on ne peut faire que ce qui n'est pas encore fait, mais on ne peut accomplir que ce qui est déjà séminalement. Autre chose, nous disons : nous ne pouvons pas être et avoir été, alors que dans cette perspective on ne peut être que pour autant qu'on a déjà été.

Je donne beaucoup de points de repères pour quelque chose qui est immense. Chacun des éléments de ce que je viens d'énoncer, pris pour lui-même, demanderait une session. Je les rassemble ici. J'ai bien conscience de ne faire que du repérage pour l'instant, vous le prenez pour tel. 



[1] Jean-Marie Martin est en session à Saint-Jean de Sixt en septembre-octobre 2009 sur le thème Connaître et aimer. Où il a lu entièrement la première épître de Jean. La première partie vient du premier jour et la deuxième partie vient du deuxième jour.

[2] Le mot mathêsis est remarquable. Manthaneïn signifie être enseigné de telle façon que je puisse à mon tour vérifier et prendre (comprendre) ce qui m'est enseigné. Cela devient l'idéal de la pensée occidentale.

[8] Tous les petits mots sont importants : les prépositions ; les pronoms personnels (nous venons de les citer); les adverbes, adverbes de lieu. Il y a d'ailleurs une sorte de dépendance très étroite entre les adverbes de lieu et les pronoms personnels – ceci dans plusieurs langues et notamment dans la nôtre, dans le latin, dans le grec. C'est vrai aussi pour les démonstratifs : je, ici et ceci, sont de même origine, de même source ; ils disent l'intimité. Tu, ceci, iste en latin, c'est entre les deux, c'est une certaine proximité, ou un voisinage. Il, le, là-bas, c'est ille : en français, l'article et le pronom personnel complément ont la même racine que le lointain, là-bas.

[9] Voir la note 7.