En 2003-2004, dans le cadre des soirées de l'Arbre à Saint-Bernard-de-Montparnasse, Jean-Marie Martin a fait une étude du Notre Père à la lumière de saint Jean, c'est-à-dire qu'il a recherché dans l'évangile de saint Jean des éclats ou des échos du Notre Père. Lors de la première rencontre il avait approché globalement le Notre Père tout en faisant l'étude des différentes versions ; lors de la deuxième rencontre il avait lu un extrait du Traité sur la prière de Tertullien ; et lors de la troisième rencontre il avait commencé l'étude pas à pas des différentes invocations du Notre Père, la première étant “ Notre Père qui es aux cieux”. Voici la suite.

 

 

Chapitre IV

Soit consacré ton nom

 

 

Nous abordons aujourd'hui la deuxième invocation du "Notre Père" : « Que ton nom soit sanctifié». Nous avons déjà vu « Notre Père qui es aux cieux ». Nous apprendrons que les différentes invocations de ce texte s'expliquent mutuellement, s'appellent mutuellement. J'ai déjà dit :

  • Notre Père qui es aux cieux,
  • que ton nom soit sanctifié – le nom, c'est le Fils ;
  • que ton règne vienne – le règne, c'est la diffusion de l'Esprit.

Nous avons là une sorte de schéma[1] qui nous aiderait à répondre à ce que nous disions en début d'année : le Notre Père est la prière la plus essentielle, et néanmoins il n'y est pas question de la Trinité, de la résurrection, de l'Église… En réalité, il nous faut montrer que tout l'essentiel y est, mais dans un autre langage. En outre, ce langage n'est pas forcément plus facile que celui que nous avons vaguement conscience de connaître.

 

I – Le Nom et la consécration

 

1) "Que ton Nom soit sanctifié" : Première approche.

 

Que ton nom soit sanctifié●   Prendre acte du caractère inaudible de cette demande.

« Que ton Nom soit sanctifié » : c'est pratiquement l'énoncé le plus inaudible du Pater ! Nous avons rencontré des choses qui pouvaient faire difficulté. Ainsi « Que ta volonté soit faite » peut être difficile à entendre, et « Ne nous introduis pas dans la tentation » peut poser des problèmes : Dieu nous introduirait-il dans la tentation ? Mais là ce n'est pas simplement difficile, c'est inaudible. Or le Notre Père, c'est la prière qu'on apprend – qu'on apprenait – aux petits enfants. C’est la prière de tous les chrétiens, une prière quotidienne, et voilà qu'elle est écrite dans un langage qui fait problème. Le fait même de cette situation fait problème.

 ●   Traduire par « Soit consacré ton nom ».

C’est une phrase difficile à comprendre car composée de deux mots qui ne nous disent rien de ce qu’ils ont à dire : sanctifié et le nom.

Du "nom", nous avons déjà parlé abondamment. Malgré cela, il n’est pas sûr que nous ayons acquis, ni que j'en aie moi-même acquis la bonne perception. En outre, on peut en avoir la bonne perception, reconnaître une différence, la noter et puis, comme quelqu’un qui se regarde dans le miroir et se retourne ailleurs, oublier ce qu’on a vu.

Tous les exégètes disent que le concept de nom, tel qu'il se trouve dans notre Écriture, n’a pas d’équivalent dans notre propre organisation verbale, dans notre discours. Seulement, l’ayant dit, ils ont tendance à l’oublier. C’est une chose curieuse ! La bonne méthode serait d'habiter progressivement ce concept. Mais c’est une autre tâche, ardue.

Quant au mot "sanctifié", à mon avis, ce n'est pas la traduction la meilleure, je dirai pourquoi. Nous partirons sur la traduction : « Soit consacré ton nom ». C’est plus juste, me semble-t-il, mais si possible c'est encore plus difficile.

●   Méditer sur le sacré.

Le sacré est très précieux pour cette raison que nous ne savons absolument pas ce que c’est. Autrement dit, c’est un lieu privilégié de méditation, car ce mot ne désigne rien. Il n’a pas de place authentique dans notre culture. C’est pour cela qu'il est précieux : il nous estétranger.

Vous me direz : mais si ! Il y a sacrément riche, et puis l’amour sacré de la patrie. Même si ce n’est pas à la mode, c’est quand même une expression que nous comprenons bien. Ou encore : tu es pour moi quelque chose de sacré. Sacré, c'est précieux, c'est ce dont on s'approche avec révérence ou avec respect, avec crainte, ce à quoi on tient absolument, ce à quoi il ne faut pas toucher… Ce sont làdes usages dégradés du mot sacré.

J'ai dit qu'il n'avait pas de présence authentique dans notre culture. Vous me direz : Bien sûr que si, il a une présence chez les psychologues, les ethnologues, les sociologues, les phénoménologues du sacré. Ces disciplines existent, je peux vous en donner les titres, mais justement je pense qu'il faut éviter de les fréquenter d'abord. Il n'est pas inintéressant de voir ce que disent ces sciences, mais partir de là présuppose que, muni des ressources de ma culture occidentale, de tous les lieux où censément il y a du sacré, je suis capable d'abstraire un concept qui donne lieu à une définition, à quelque chose de décisif. Or c'est la parfaite illusion. Si nous abordons le mot de sacré dans le Nouveau Testament, il faut nous demander ce qu'il signifie à partir du Nouveau Testament. Pour peu qu'il ait sens dans une autre culture, une autre religion ou une autre spiritualité, que sais-je, alors il faut aller voir là-bas sans nous hâter d’en tirer une définition.

Sanctus grégorien noté au XIe siècle, BNF Le mot sacré traduit le plus souvent le mot grec hagios. Le trisagion est le nom du sanctus : « Hagios, hagios, hagios (saint, saint, saint) », trois fois hagios. Occasion ici de dire pourquoi je fais signe vers le mot sacré plutôt que vers le mot saint, ce qui est à rebours de ce que tout le monde fait. Le processus classique c'est d'aller du sacré au saint dans une progression qui évacuerait des attitudes primaires, venant de temps reculés, pour aborder quelque chose qui a la dignité de l'éthique : le saint. Non, c'est le contraire. Il faut considérer que le mot de saint est justement une dégradation éthique de quelque chose de plus éminent et de plus essentiel.

Dans le christianisme le terme sacré persiste dans deux ou trois mots : sacrement, sacrifice et sacerdoce, quine sont pas les plus faciles à aborder. Quand saint Thomas d'Aquin veut expliquer le mot sacrement, il indique que les sacrements sont "signes" de quelque chose d'intérieur, de spirituel. La gestuelle sacramentelle, qui exprime le sacramentum tantum[2], c'est-à-dire le sacrement au sens minimal, est le "signe" de quelque chose : c'est le signe d'une sainteté[3]. Autrement dit, le mot sacrum est déjà expliqué par le mot sanctitas : la sainteté est vouée à dire ce qu'il en est du sacrum.

On trouve cela déjà chez Tertullien, dans le premier latin chrétien, mais pas avec le même sens, parce que, de soi, le mot sanctum dit aussi bien le sacré que le mot sacrum. Seulement une spécialisation se fait ensuite, en répartissant deux sens éventuels. Et le sanctum (le saint) s'est par ailleurs développé dans le langage des vertus, c'est-à-dire dans le langage des trois grandes Éthiques d'Aristote qui sont les premières éthiques, et de l'éthique en général.

Il est très clair que, même si nous ne savons pas ce que veut dire sacré, « que ton nom soit consacré » a plus de chance d'être une bonne traduction que la forme habituelle « que ton nom soit sanctifié ». En effet, que veut dire sanctifier un nom ?[4]

 

2) Le Fils est le Nom du Père.

Jn 1 et Fiat lux, le Nom, WEIGELNous n'avons fait jusqu'ici que dire les difficultés de la question. Vous savez que notre projet ici est d'essayer d'entendre des échos du Pater dans saint Jean. Le lieu qui s'impose à nous est évidemment le début du chapitre 17 car « Levant les yeux vers le ciel, il dit : “Père… »est à rapprocher  de« Notre Père qui es aux cieux ».

C'est la prière du Christ, et même ce n'est pas tant la prière qu'il dit que la prière qu'il est : il est jet ou trajet vers le Père, tournure vers le Père. Nous nous demanderons dans quelle mesure il y a là trace de « Soit consacré ton nom ».

Puisque, par le lieu que j'indique, Jean 17, référence est faite à « Père qui es aux cieux », nous pouvons dire un mot du rapport entre le premier et le second membre du Pater : « Notre Père qui es aux cieux » et « Soit consacré ton Nom ».Or le Père, nous avons lu cela chez saint Paul en Ep 3, 14-15[5], est essentiellement celui à partir de qui toute la descendance est nommée : on a le nom du père. Le nom ici a donc une importance considérable.

●   Le Fils monogène est le Nom du Père.

Toute la descendance du Père, c'est essentiellement le Fils monogénês, le Fils Un, le Fils unique. Le Fils unique a le nom du Père. Le Père lui a donné le nom et, plus encore, le Fils unique est le nom du Père[6]. « Le Fils est le Nom » est une expression qui se trouve dans toute la littérature du IIe siècle, en particulier c'est en toutes lettres dans l'Évangile de la Vérité à trois ou quatre reprises[7]. Autrement dit, le Fils est l'audible de l'inaudible, le visible de l'invisible, l'eikôn tou aoratos (l'image de l'invisible). Il est donc aussi l'articulation de l'inarticulé. Il est le Nom.

C'est là une première approche qui se pense en référence à la première invocation du Notre Père. Ces deux invocations sont indissociables, c'est ce qui permettait de dire que la deuxième – « soit consacré ton nom »– parle du Fils : le Père, le Fils.

Dans l'épître aux Philippiens il est dit que le Père « lui a donné gracieusement (ékharisato) le Nom, le Nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2, 9). Le rapport du Père au Fils est un rapport d'une donation du tout au tout, et le Nom nomme précisément une sorte de forme de "nous" qui n'a pas son équivalent dans le "nous" de la famille humaine.

Jésus est le Nom du Père : il est ce que le Père est, le Père l'étant comme donnant et le Fils l'étant comme reçu.

●   Les enfants multiples.

Mais le mot de Fils a été commenté, chez saint Jean, dès le Prologue, comme disant simultanément le Fils Un et les enfants multiples. Ils reçoivent le nom du Père. C'est même en cela que consiste la paternité. La paternité consiste en ce que le patriarche Abraham reçoive Isaac sur ses genoux et lui dise en substance : « Tu es mon fils, je te donne mon nom, mon héritage etc. » C'est cela qui constitue l'essence de la paternité dans notre Bible.

Nous sommes donc compris dans le Fils. J'ai déjà dit cela bien des fois. Par exemple, la salutation d'ouverture : « Tu es mon fils bien-aimé », déclaration d'agapê qui ouvre l'Évangile lors du Baptême du Christ, a été entendue dès les premiers temps comme une parole de salutation adressée à l'humanité. L'Évangile s'ouvre par une salutation, une bénédiction, comme dit saint Paul (Ep 1, 3) : « Béni soit le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus-Christ qui nous a bénis en pleine bénédiction pneumatique – où donc ? – dans les lieux célestes…» C'est de cette salutation qu'il s'agit, salutation qui était "selon" la parole qui dit : « Faisons l'homme comme notre image », c'est-à-dire comme notre fils. Cette parole est entendue par le Nouveau Testament comme la semence de ce qui se manifeste en Jésus-Christ : en Jésus-Christ lui-même et en Jésus-Christ chargé de la totalité de l'humanité. Ce sont des choses que nous avons dites vingt fois. Il importe de bien les retenir.

 

3) Consécration du Nom et demande de résurrection.

●   "Glorifier le Fils" (Jn 17, 1a) et "glorifier le nom" (Jn 12, 28).

tabernacle chapelle de St Gohard, NantesSi nous lisons le début du chapitre 17, nous avons ceci : « 1Jésus, levant les yeux vers le ciel dit : “Père, l'heure est venue. Glorifie ton Fils en sorte que le Fils te glorifie…”». Ici, nous avons le Fils et non pas le Nom, nous avons glorifie et non pas consacre. Mais nous verrons que c'est exactement la même chose. Ce que veut dire consécration ne se pense qu'à partir de Résurrection.

Dans un autre lieu et dans une situation semblable, Jésus dit : « Père, glorifie ton nom » (Jn 12, 28).

« Glorifie ton nom » : chapitre 12, « glorifie ton Fils » : chapitre 17, et c'est la même chose. Cette glorification est la demande de résurrection.

Le mot de "gloire" qui a une histoire antérieure importante et signifie la présence de Dieu, est utilisé de très bonne heure pour dire la dimension, la qualité de résurrection qui est en Jésus. Elle est telle qu'elle ne peut qu'être donnée, donc telle qu'elle peut être demandée. Mais vous me direz : nous aujourd'hui on va dire : « Que ton nom soit sanctifié », c'est-à- dire demander la résurrection de Jésus, mais c'est déjà fait ! À cela, nous allons répondre dans un instant.

●   L'entre-appartenance de glorifier et de consacrer.

Je viens de prononcer les mots de donner, de glorifier, il faudrait ajouter les mots de garder – bien sûr, garder et donner ici ne s'opposent pas – de manifester, de consacrer, et vous avez là les verbes essentiels de ce chapitre 17. Rappelez-vous : le verbe donner, 17 fois dans le chapitre 17, c'est facile à retenir et c'est un chapitre court ! Les autres verbes majeurs sont : glorifier, manifester, consacrer, garder. Ces verbes ont pour caractéristique d'être récurrents à toutes les lignes mais de changer constamment de sujet et de complément. La tonalité du texte est marquée par l'emploi de ces différents verbes, tous subordonnés au verbe donner, emploi qui précède les articulations syntaxiques de sujet, complément direct et indirect. Entendre le chapitre 17 commence par entendre, d'un point de vue sémantique et avant toute articulation grammaticale, ces verbes et leur entre-appartenance. L'appartenance qui sera importante pour nous ici, c'est  l'appartenance du glorifier et du consacrer.

Ces choses sont un peu ardues, mais ce n'est pas la première fois qu'on les entend. Ou si c'est la première fois, elle est conditionnée par beaucoup d'autres fois où elles ont frappé l'oreille, sans être entendues. Il y a une sorte de préparation qui se fait ainsi et si on n'entend pas aujourd'hui, ce sera la prochaine fois.

●   Manifester le Fils comme Fils c'est manifester le Père.

Ma question était : si, progressivement, nous nous acheminons vers l'intelligence de « Soit consacré ton Nom » comme disant la demande de résurrection que Jésus adresse à son Père, on ne voit pas très bien comment nous, aujourd'hui, nous pouvons demander la résurrection de Jésus. Eh bien, c'est que la résurrection de Jésus n'est pas pleinement accomplie.

En effet, dans la prière de Jésus à son Père : « Glorifie ton Fils, ce qui est que le Fils te glorifie », nous avons une véritable théophanie dans la résurrection parce que, de manifester le Fils dans sa véritable dimension de résurrection, manifeste du même coup le Père. Si Jésus est manifesté comme Fils, cela montre le Père. « Philippe, qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9), il n'y a rien d'autre à voir. Le Père est impliqué dans la mention même de Fils. D'où le thème johannique qui revient aussi bien dans son évangile que dans sa première lettre sous la forme : « Celui qui n'a pas le Fils n'a pas le Père non plus ». (1 Jn 2, 23 et Jn 5, 23). Ça veut dire que, de toute façon, père et fils sont des mots qui s'entre-appartiennent : il n'y a pas de fils sans père, ça a une signification très banale puisqu'il faut une cause efficiente, celle d'un père engendrant, mais il n'y a pas non plus de père sans fils. Non pas que ce soit le fils qui fasse le père, mais ici nous sommes dans un autre mode de rapport entre ces concepts, dans un rapport de co-nécessité des deux concepts et non pas simplement de causalité. Il n'y a pas de fils sans père, et qui n'a pas le Fils n'a pas le Père, thème johannique.

 

II – Méditation sur le nom

Jn 17, Jn 12, et Évangile de la Vérité

 

1) Les prières de Jésus en Jn 17 et Jn 12.

Nous allons reprendre et poursuivre la lecture des premiers versets du chapitre 17.

a) La demande de résurrection en Jn 17, 1-5.

    Versets 1b-3.

«Père, l'heure est venue, glorifie ton Fils ce qui est que le Fils te glorifie, selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité – que Jésus soit l'accomplissement de la totalité de l'humanité, c'est son heure ("L'heure est venue"), et c'est son œuvre (verset 4) – 2en sorte que, à tous ceux que tu lui as donnés, il donne vie éternelle. »La vie éternelle est un autre nom de la dimension de résurrection, et cela se demande. Nous entrons dans la demande de Jésus, dans son Pater, et nous demandons que la Résurrection s'accomplisse pleinement, que le Nom, la descendance, la patria, le sperma (la semence), s'accomplisse.

« 3Et c'est ceci la vie éternelle, qu'ils te connaissent, toi, le seul Dieu vrai, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » Nous avons ici une définition de la vie éternelle, sujet qui nous a occupé pendant trois ans au cours desquels ce texte a été abondamment médité. C'est un texte sur lequel il est important de revenir à tous égards : pour son vocabulaire, parce qu'il y a la demande de résurrection qui est au centre, et parce qu'il implique que Jésus est le Fils. Or, qu'il soit le Fils ne lui arrive pas comme une donation supplémentaire. Il est le Fils. Autrement dit, être Fils n'est pas un accident.

●   Différence d'approche entre l'Occident et l'Évangile.

Dans notre langage à nous, que je sois fils de Paul est accidentel. Ce n'est pas de ma définition essentielle. Ma définition essentielle est d'être un homme, c'est-à-dire un animal raisonnable. Pour préciser, il faut dire un certain nombre d'autres choses : que je suis chevelu, pianiste, nivernais, fils de Paul etc. Ici, au contraire, le mot de fils désigne le propre, c'est-à-dire que Jésus n'est rien que de relationnel. Il n'est question de Jésus que dans son rapport au Père et simultanément dans son rapport à la totalité des frères, à la totalité de l'humanité. Jésus n'est pas quelqu'un qui, par ailleurs, a des relations avec son Père et fait quelque chose pour les hommes, il est constitutivement cette relation. C'est de la plus grande importance.

Nous avons beaucoup de mal à comprendre cela parce que toute notre pensée est articulée autour de la notion de substance (ousia) qui régit tout. L'ousia, que l'on traduit par substance, est un mot qui, dans le moment où il surgit pour ouvrir toute la métaphysique occidentale, a déjà une triple ambiguïté. C'est le même mot ousia :

  • qui désigne le sujet-substant,
  • qui dit ce qu'il est, sa nature – ce qu'on appelle l'ousia seconde,
  • et qui dit en outre ce qu'il a : d'être.

Autrement dit, l'ousia dit le sujet, la substance, l'essence et l'existence, au sens médiéval et non au sens de certaines pensées contemporaines, récentes. Cela régit notre grammaire d’occidentaux. Notre pensée est toute entière d'attribuer des caractéristiques, des définitions à un sujet. Il serait très intéressant de se demander d'où cela vient et pourquoi l'Occident est constitué ainsi.

Ce que je dis est modeste, mais les conséquences sur toute l'histoire de l'Occident sont considérables. On pourrait se demander d'où ça vient, pourquoi et comment. Il se trouve que la question du mouvement est une question première chez Aristote. Or elle induit qu'il faille trouver en premier l'identité persistante de quelque chose qui se meut, qui change : dans le changement, il faut trouver le sujet persistant. C'est hérité de cette idée qu'il faut expliquer le mouvement, et s'il faut l'expliquer c'est qu'il y a quelque chose de plus évident que le mouvement ; et ce qui est plus évident, c'est l'immobile. Nous en avons des traces chez les présocratiques…

J'arrête sur ce sujet pour dire néanmoins qu'une question pareille ne peut pas se poser dans la pensée sémitique, en tout cas pas dans la pensée hébraïque et par suite pas non plus dans nos Écritures, même si elles ne sont pas purement hébraïques. Cette question ne peut pas se poser ainsi parce que, chez Jean, nous l'avons déjà dit, le verbe "demeurer" n'a aucune priorité par rapport au verbe "venir". Le verbe venir est un verbe qui dit Dieu aussi bien que le verbe demeurer. Pour nous ce n'est pas pensable puisque Dieu, c'est essentiellement l'immobile. Pour qui n'est pas philosophe, pour l'homme de la rue, Dieu est forcément d'abord un éternel qui ne bouge pas, un immobile, un parfait, un puissant qui n'est pas mêlé de mouvement, de corporéité, de défaillances. Tout cela pose un certain nombre de questions lorsqu'on lit ce qui est dit de Dieu dans l'Ancien Testament parce que là, il bouge : il marche, il vient, déjà, il se promène même dans le jardin, il descend pour voir… Oui, mais ce sont des images… ! Pas du tout !

Distinguer le concept et l'image, distinguer ce qui est à prendre au sens propre et au sens métaphorique, c'est porter le couteau dans le vivant du texte. Car cette distinction ne régit pas le texte. C'est un regard d'Occident qui apparaît dès le IIesiècle et qui provoque toutes ces questions qui concernent le texte des Écritures. Chez saint Thomas d'Aquin par exemple, au XIIIe siècle, les expressions Dieu a un fils ou Dieu se met en colère sont-elles à prendre au sens propre ou au sens figuré ? On comprend très bien que, le chemin de l'Occident et celui de l'Écriture étant orientés différemment, l'Occident ne peut que se poser ces questions. Pour nous la question qui s'impose est beaucoup plus fondamentale, beaucoup plus originaire : qu'est-ce qui nous permettrait d'entendre une parole qui soit ajointée à notre nouvelle naissance et donc non commandée par notre appartenance à notre culture native ?

vos noms sont inscrits dans les cieuxCe n'est pas un hasard si une expression comme le nom n'a pas la même signification chez nous et dans l'Écriture. Et dans l'Écriture la notion même de nom est vouée à dire que le propre, c'est le proche : l'homme est à son propre quand il est à son proche. Autrement dit être proche n'est pas quelque chose qui s'ajoute au propre de l'homme. La relation n'est pas accidentelle, elle est constitutive. Mais en parlant ainsi, nous sommes déjà dans un langage d'Occident. Il le faut bien, mais ceci a des conséquences considérables si l'on pense que le substant qui est voué à dire toute chose substantielle, s'est cristallisé ensuite dans le sujet au sens de l’homme sujet par rapport à un objet. Et si le sujet s'est pensé comme moi, il y a une polarisation sur je qui n'est pas de notre Écriture. Nous avons étudié longuement le Je de résurrection, le double "je" dans certains textes[8], un certain nombre de choses de ce genre.

Tout cela se tient. On ne peut que faire des remarques partielles qui sont autant de petits assauts sur notre évidence. Et néanmoins il faudrait que cela nous permette de laisser venir en nous un espace d'écoute qui ne soit plus structuré par avance et construit sur le mode de ce dont nous avons nativement hérité. Je rejoins ici sur un point partiel la tâche la plus ordinaire à laquelle nous nous adonnons ici. Le mot "nom" s'y prêtait. Un travail de ce genre serait à faire également par rapport au sacré éventuellement[9].

●    Versets 4-5.

Le texte de Jn 17 poursuivait :

« 4Moi je t'ai glorifié sur terreen quoi?en accomplissant l'œuvre que tu m'as donné de faire non pas à faire mais : que tu m'as donné que je fasse. –  5Et maintenant glorifie-moi, toi, Père, de la gloire (la doxa, la présence) que j'ai eue auprès de toi avant que le monde soit ».

b)  La demande de glorification du Nom (Jn 12, 27-28).

Je vous donne aussi la référence à laquelle j'ai fait allusion, c'est en Jn 12.

« “27Maintenant, ma psychê entre en turbulence  (en trouble), et que dis-je ? Père sauve-moi de cette heure ; mais je suis venu pour cette heure – mon être est d'être accompli à cette heure. Mon heure, c'est mon œuvre – 28Père glorifie ton Nom”. Vint une voix du ciel : “Je l'ai glorifié, ce qui est que je le glorifierai” ». Qu'est-ce que c'est que cette voix ? Elle donne lieu à débat parmi ceux qui l'entendent et tentent de l'interpréter. Certains traduisent par quelque chose comme : entendre des voix. Or "entendre la voix", ce n'est pas entendre des voix".

 

2) Parenthèse : le nom et l'appel.

À propos de la voix, je rappelle ce que nous avons dit à propos du nom. Le nom est toujours corrélatif d'un autre mot féminin : le nom et la phonê (la voix), ou le nom et la klêsis (l'appel).

Phonê et klêsis disent la même chose et non pas ce que nous croyons. Ce ne sont pas deux concepts : le nom qui serait intelligible et la voix qui serait l'articulation sonore. Nous ne sommes pas dans un monde où règne la différence néo-platonicienne entre l'intelligible et le sensible. Dans nos Écritures, le Nom est un nom secret, il est la donation d'un appel (klêsis), et d'être entendu accomplit ce qu'il avait à être en tant que semence. Nous revenons sur la même structure de base.

La klêsis est un mot extrêmement important chez Paul, qui se trouve aussi dans le mot ek-klésia, entre autres.

a)   Dire, voir, séparer, appeler (Gn 1)[10].

Dieu dit Lumière soitEt pour entendre encore quelque chose de plus sur le nom, je reprends la référence que j'avais faite à la parole de Gn 1 en analysant les verbes hébreux successifs, vayyomer, vayyar, vayyavdel, vayyiqra, ce qui est médité par Jean dans son Prologue :

– vayyomer (et il dit). « Et Dieu dit : “Lumière soit”

vayyar (et il vit) : « et Dieu vitque la lumière était bonne. » ; la parole donne de voir, rien ne se voit que dans la parole.

vayyavdel (et il sépara) : « et Dieu discerna (sépara) la lumière de la ténèbre » ; voir discerne la lumière et la ténèbre, la nuit et le jour, le soir et le matin… les grandes premières articulations, tous les grands premiers deux sont là.

vayyiqra (et il appela) : « et Dieu appela la lumière " jour" et la ténèbre "nuit". Il y eut un soir, il y eut un matin, jour un. » Après discernement, la lumière s'appelle jour et la ténèbre, nuit. Appeler, ce n'est pas simplement "je m'appelle Jean-Marie", c'est appeler au sens de héler, d'invoquer. Le verbe qara signifie crier, héler, appeler, autrement dit, tout ce qui est est d'être appelé.

b)  Connaître le nom par l'appel.

Entendre l'appel, c'est cela qui est répondre. Ce n'est pas quelque chose qui s'ajoute : entendre est donné, mais c'est d'entendre qui me donne de connaître l'appel. Ce n'est pas : premièrement, j'entends des voix qui m'appellent, et deuxièmement j'y vais. C'est une analyse structurelle de ce que toute parole humaine est une réponse à un appel, mais l'appel, ici, c'est la semence, et l'écoute qui est la réponse est le fruit, l'accomplissement. Or je ne connais la semence que par le fruit, je ne connais le nom que par l'appel. L'appel accompli, c'est donc entendre.

Nous avons là le rapport séminal du nom à l'appel (klêsis) ou à la voix (phonê). Jean analyse cela de façon très précise au chapitre 6 : « 44Nul ne peut venir vers moi à moins que le Père qui m'a envoyé ne le tire (ne l'appelle) ».Il ne faut pas croire que, premièrement, je me sens tiré et, deuxièmement, je me mets en marche. Pas du tout.

Du point de vue du Père la même chose est dite comme "envoi de Jésus" et comme "appel de Jésus vers", car il va là d'où il vient.

Tout cela est de l'ampleur de la signification du nom qui n'est pas une étiquette ajoutée sur quelque chose de déjà consistant puisque le nom se révèle dans un appel. La réponse à cet appel, c'est d'être. C'est pourquoi tout être est en réponse à l'appel d'être, et c'est d'entendre la Parole, autrement dit c'est la foi, qui donne de vivre de vie éternelle.

Encore une fois la parole n'est pas un discours qui dise comment il faut faire pour vivre, qui invite ou ordonne de vivre. C'est une parole qui donne que je vive. La parole est accomplie quand j'entends et d'entendre donne que je vive. C'est ce que nous avons lu au chapitre 17 : « 2…à tous ceux que tu lui as donnés, il leur donne vie éternelle ». Donc les hommes sont donnés à Jésus. C'est le rapport des miens et des tiens que développe la suite du texte.

 

3) Le nom et la consécration en Jn 17[11].

●   Les quatre mentions du nom en Jn 17.

La mention du nom intervient aux versets 6, 11-12 et 26 :

Verset 6. « J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu m'as donnés d'entre le monde – Manifester est évidemment un des modes du donner. "Ton nom" c'est à la fois "moi-même et toi" car c'est la même théophanie qui, me manifestant comme Fils, te révèle comme Père. – Ils étaient tiens, et tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole  – le nom, ici sous la forme du logos (de la parole), ils l'ont gardé. Le garder : c'est-à-dire le recevoir, l'accueillir.

Versets 11-12. « 11Je ne suis plus dans le monde, et eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi ; Père sacré, garde-les en ton nom que tu m'as donnéCette phrase n'est pas correcte en grec et n'est pas dans tous les manuscrits. Dans le texte grec, « que tu m'as donné » pourrait concerner « tous ceux que tu m'as donnés » ou bien « le nom que tu m'as donné ». Ici c'est « le nom que tu m'as donné » : le Père donne le nom, et c'est de là qu'il est Père. Il donne le nom, il ne le garde pas. Et la restitution du nom, c'est cette circulation qui constitue le rapport de l'unité et des multiples. C'est une unité qui n'est pas inerte – pour qu'ils soient un, comme nous (selon ce que nous sommes). 12Quand j'étais avec eux, moi je les ai gardés en ton nom que tu m'as donnédans ce qui précède, je est suivi du passé. Tout ce qui est mis au passé fait allusion à ce qui a été vécu avec les disciples –  et j'ai veillé [sur eux] et aucun d'eux n'a péri sinon le fils de la perdition en sorte que soit accomplie l'Écriture…

Verset 24. « 26Je leur ai fait connaître ton nom et je le ferai connaître en sorte que l'agapê dont tu m'as aimé soit en eux et moi en eux. »

●   La consécration en Jn 17, 17-19.

Je vous signale que dans le chapitre 17 mention est faite de la consécration. Je lis rapidement les versets.

« 17Consacre-les dans la vérité – consacrer c'est oindre de pneuma ; c'est du pneuma dont il est question ici car le pneuma est toujours "le pneuma de la vérité" chez Jean, c'est-à-dire le pneuma qui est vérité – Ta parole est vérité. 18Selon que tu m'as envoyé vers le monde, moi aussi je les envoie vers le monde. 19Et pour eux je me consacre moi-mêmeJe me consacre, c'est-à-dire j'accomplis mort-résurrection puisque le sacré se pense à partir de mort-résurrection. J'accomplis ce sacré moi-même. Il lui est donné le mandat (la disposition) d'avoir à mourir pour l'humanité, et il acquiesce pleinement à ce mandat – afin qu'ils soient eux aussi consacrés dans la vérité – Il y a donc un rapport entre la résurrection de Jésus et la résurrection ou la consécration des siens. ». Nous avons ici, dans le langage de la consécration, ce qui est dit dans « Que soit consacré ton nom ».

●   Remarque d'ordre général.

C'est une première approche, un peu complexe. Il faudra entendre et fréquenter ces textes plusieurs fois. Ensuite, nous irons vers : « Que ton règne vienne », parce qu'il y a une entre-appartenance de ces trois premières articulations du Notre Père avec"Père, Fils et Esprit". C'est cela que nous allons essayer de mettre en évidence.

 

4) Le Nom du Père est le Fils (Évangile de la vérité).

À propos du Nom je vous ai parlé de l'Évangile de la vérité et vous m'avez demandé d'en lire un petit morceau[12]. C'est un texte qu'il faut situer dans le premier tiers du IIe siècle. Les résonances johanniques sont considérables à toutes les pages, et c'est donc un texte qui, rétrospectivement, est très éclairant pour la lecture de Jean. On en a une version en copte et j'ai participé à la tentative d'en faire une rétroversion grecque, car on suppose que cela a d'abord été écrit en grec, ce qui est absolument plausible.

Extrait du Folio XIX.

« Le Nom du Père est le Fils ; c'est lui qui, dans le Principe (dans l'Arkhê), a donné le Nom à celui qui est sorti de Lui, qui était lui-même et qu'Il a engendré comme Fils. – C'est le Père qui donne le Nom, ce n'est pas simplement qu'il se donne un nom, pas simplement qu'il donne un nom au Fils un, mais qu'il donne le Nom à la totalité des dispersés, comme nous l'avons vu.

Il lui a donné son Nom qui est le sien propre, – le mien c'est le tien dit Jésus au Père en Jn 17, 6 : « Ils étaient tiens, et tu me les as donnés», ceci à propos des hommes. Ici aussi c'est sous le mode de la donation : « Il lui a donné son Nom qui est le sien propre » – Lui à qui sont toutes choses qui sont auprès de Lui, le Père. – Nous sommes dans le Prologue de Jean : « Celui-ci (le Logos) était dans l'Arkhê auprès de Dieu.La totalité (panta) fut par lui » (v. 2-3) : le Logos, qui est une des dénominations du Nom, est auprès du Père – Il a le Nom. – Panta (la totalité) est un des noms du Plérôme, c'est-à-dire de la plénitude des dénominations fragmentées. Ces dénominations peuvent être considérées comme fragmentées ou comme unifiées, de la même façon que la multiplicité des hommes ne peut être considérée que de deux manières : sous la multiple déchirure ou sous la réconciliation. Il n'y a pas de pluriel insignifiant, de pluriel non qualifié. – Il a le Fils.

Ils peuvent le voir. – Il aurait mieux valu traduire : « on peut le voir » ou « il peut être vu » parce qu'en copte il n'y a pas de passif et on dit "on" ou "ils". « Il peut être vu » : quelle est cette épiphanie du Nom ?

Mais le Nom est invisible parce que seul il est le mystère de l'Invisible – c'est-à-dire ce mustêrion qui est l'Invisible, ce retenu, ce caché qui est l'Invisible – qui est destiné à parvenir aux oreilles qui sont toutes remplies de lui. – C'est-à-dire aux oreilles qui ont de quoi être toutes remplies de lui : elles sont remplies de lui et vides du Nom. C'est très difficile à traduire vous savez.

 Et en effet, le Nom du Père n'est pas énoncé, il est manifesté par le Fils. – La différence entre la parole énoncée et la parole manifestée est de la plus grande importance. C'est un nom qui ne consiste pas en voyelles et en consonnes, en mots du vocabulaire – autant de choses qui sont dites ailleurs à ce sujet –, mais qui est "destiné à". En effet le Nom du Père n'est pas énoncé, il est manifesté : il est manifesté par le Fils. Autrement dit le Nom c'est le Fils, puisque le Fils est la manifestation du Père, et que le Nom est aussi la manifestation du Père : « Père glorifie ton Fils – "ton Fils" étant la même chose que "ton Nom" d'après Jn 12, 28 – ce qui est que le Fils te glorifie (donc te manifeste) » (Jn 17, 1) et « Philippe, qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9) : le Père n'est pas autre.

C'est ainsi que le Nom est grand. – C'est ainsi qu'il prend sa dimension – Qui donc pourra prononcer un Nom pour lui, ce grand Nom, si ce n'est Lui seul à qui appartient ce Nom et les fils du Nom… – magnifique expression. Je rappelle que le Nom en question ici est évidemment pris tout à fait au sens hébraïque, ce n'est pas une dénomination extérieure.

D'une certaine façon le Nom est la dénomination intégrale de la totalité du Fils. Il faut ici que je parle de la constitution du Plérôme des dénominations, dénominations qu'on appelle aussi des Éons. Il y a une généalogie des dénominations : après le Fils monogène vient la génération du Logos (de la Parole) et ensuite vient celle de l'Anthropos (l'Homme)[13]. Là nous sommes très loin de tout anthropocentrisme. Ce qui est à penser dans la lecture de Jean, c'est de prendre au sérieux cette étrange affirmation pour nous que la parole précède l'homme, et que c'est la parole qui donne à l'homme d'être homme.

…les fils du Nom sur qui se reposait le Nom du Père, et qui se reposaient à leur tour dans son Nom ? – Le Nom repose. Le Nom est aussi un des noms du Pneuma, Pneuma qui repose sur Jésus dans la scénographie du Baptême, qui l'emplit, fait de lui la plénitude, le Plérôme : il est plein de toutes les dénominations qui sont résumées en « grâce et vérité » (Jn 1, 14), deux noms féminins, qui sont d'ailleurs mère et fille l'un par rapport à l'autre. En effet le Plérôme comporte une généalogie des noms, et en plus les noms sont couplés : le Père du Monogenês est couplé à la Grâce et le Monogenês lui-même est couplé à la Vérité.

Puisque le Père est inengendré, c'est Lui seul qui l'a engendré pour Lui-même comme Nom, avant qu'Il eût produit les Éons, – les Éons désignent précisément ces dénominations pour quoi nous n'avons aucune représentation possible, c'est-à-dire que ça ne désigne pas des entités (quoi que le mot entité soit appelé par la philosophie pour désigner un mode d'être dont on ne sait rien) ni ce que nous appelons des mots, bien sûr. Si le nom n'est pas simplement un mot, les dénominations non plus : elles ne sont pas ce que nous appelons un mot si nous entendons le mot comme de l'air frappé, de l'air sonore comme disaient les Anciens – afin que fut sur leur tête le nom du Père, le Seigneur, celui qui est le Nom authentique, ferme dans son autorité et sa puissance parfaite, parce que ce Nom n'est pas au nombre des mots – ce n'est pas sûr qu'ici on ait choisi la bonne traduction grecque[14]et ce ne sont pas des appellations qui sont son Nom, mais il est invisible. Il a donné le Nom à lui seul, étant le seul à le voir, étant seul capable de lui donner le Nom.

Car celui qui n'existe pas n'a pas de nom. Car quel nom donnera-t-on à celui qui n'existe pas ? Au contraire, celui qui existe existe avec son nom, et il est le seul qui le connaît et c'est à lui seul qu'il appartenait au Père de l'appeler. Le Fils est son Nom. Il ne l'a donc pas caché dans son œuvre (dans le secret), mais le Fils était ; à lui seul il donnait le Nom. » Comment le Fils est-il le Nom du Père ? En ce que la donation du Nom est la donation d'un avoir-à-être. C'est un appel qui tire, qui donne un chemin, qui donne un héritage. C'est comme la bénédiction paternelle : la bénédiction du patriarche donne le nom et donne l'héritage, donc donne un avoir à être.

Ce que je vous ai lu n'est que le début d'un passage sur le Nom, il y a quatre pages comme cela avec des éléments très répétitifs. Je ne sais pas si ça vous parle. Il ne faut pas prendre ce texte comme ayant autorité bien sûr – ça n'appartient pas au recueil canonique –, mais comme des indications de lectures de l'évangile de Jean qui sont dans la proximité historique, donc qui nous permettent de retrouver des structures de lecture de Jean auxquelles, peut-être, nous n'aurions pas pensé. C'est à ce titre-là que j'ouvre un ouvrage comme celui-ci.

 

5) L'invisible du Nom et l'appelable du Nom.

► Je me pose une question parce que saint Jean dit que le péché c'est de ne pas entendre,  et il est dit aussi que seul le nom de Jésus sauve[15].  Qu'en est-il alors de ceux qui n'entendent pas parler du nom de Jésus ?

J-M M : Je situe d'abord la parole de saint Jean et puis j'essaie de répondre ensuite.

Dans saint Jean, une seule chose justifie, c'est la foi, et une seule chose est l'objet du jugement, c'est de n'avoir pas la foi ; les deux choses se tiennent. Or la foi chez saint Jean commence par entendre même s'il y a d'autres façons de dire la foi. Entendre désigne ici : « être ouvert à ce qui vient », et même pour préciser, c'est être ouvert à la dimension de résurrection, ce qui veut dire ouvert à plus grand que penser ne se puisse, ou que l'expérience ne donne à voir. Comme je suis sauvé par la parole qui est une parole donnante de salut, si je n'entends pas, je ne suis pas sauf. Alors ceci peut poser plusieurs questions, mais avant de poser des questions, il faut d'abord se familiariser avec l'enjeu.

Si entendre est entendu sur le mode acousticien qui est notre façon de penser la parole, bien sûr que c'est absolument désolant : les pauvres gens qui n'ont pas eu l'occasion d'entendre parler de Jésus-Christ, ils sont condamnés. Seulement la parole ne se pense pas à partir de l'acoustique. Pour le dire autrement, nul n'est sauvé sinon dans le nom de Jésus, mais justement le Nom ne consiste pas essentiellement dans l'appelable du Nom, mais dans l'Invisible du Nom : c'est ce que nous avons entendu tout à l'heure dans notre texte : la notion de "l'invisible du Nom".

Autrement dit, l'essence de ce qui est proposé par l'Évangile ne se mesure pas intégralement à la conscience que je peux en avoir, c'est-à-dire que je confesse et mon insu et l'insu de toute chose. Cette disposition d'ouverture est un attendre, car attendre est partie intégrante d'entendre. Si je dis « J'ai entendu » c'est que je n'entends pas. Entendre c'est encore et toujours attendre. Et attendre désigne cette ouverture, et trouve son accomplissement dans attendre l'inouï, c'est-à-dire attendre "plus grand que" qui est un des noms de la résurrection ; et finalement, c'est ne pas attendre quelque chose. Voilà, c'est quelque chose comme l'attente pure, l'attente qui ne sait pas ce qu'elle attend.

Il y a des échos de cela par exemple chez Heidegger – ce ne sont pas des échos de cela mais des équivalences ou des approximations de cela – dans un dialogue qui s'intitule : « Dialogue pour servir de commentaire à la conférence Sérénité »[16]. Ceci est une information pour qui s'y intéresserait, mais pour l'instant je m'en suis tenu à la lecture du langage johannique pour essayer de situer ce qu'il en est de l'entendre, la dimension de l'entendre : l'entendre est constitutif.

Nous avons dit tout à l'heure qu'être appelé, c'est être amené à vivre. Être appelé, c'est être appelé à plus grand même que ce que j'appelle couramment vivre, à cela qui se désigne comme espace nouveau, espace de résurrection.



[1] J-M Martin n'est pas le seul à lire la Trinité dans ces trois mentions du Notre Père, dans son livre Sources Olivier Clément dit la même chose p. 58, et juste après il cite Maxime le Confesseur (VIIe siècle) : « Car le nom de Dieu le Père qui subsiste essentiellement c'est le Fils unique. Et le Règne de Dieu le Père, qui subsiste essentiellement c'est le Saint-Esprit. » (Commentaire de l'Oraison dominicale)

[2] « À propos des sacrements, saint Thomas d'Aquin a apporté une précision par rapport aux siècles antérieurs. Par exemple Hugues de saint Victor au XIIe siècle dit : « Le sacrement est élément matériel». Par exemple pour lui c'est l'eau qui est le sacrement du baptême, et en revanche, pour saint Thomas, c'est l'ablution d'eau dans un geste humain. Autrement dit le sacrement est posé dans un geste, et le mot "geste" est à prendre dans un sens vaste puisqu'il implique la parole. Ce qui fait le nœud du sacramentum tantum c'est un sujet humain qui dit des choses en faisant un geste. » (J-M Martin, Institut Catholique de Paris)

[3] « Le sacramentum tantum c'est le geste qui qui montre et qui accomplit la grâce de Dieu : il est "en relation à la sainteté " (ordo ad sanctitatem) disait saint Thomas. » (J-M Martin, Institut Catholique de Paris)

[4] J-M Martin a fait toute une session sur Le Sacré dans l'Évangile (tag SACRÉ)

[6] Par exemple Justin (IIe siècle) dit que « le Père de l'univers qui est inengendré n'a pas de nom qui lui soit imposé, car recevoir un nom suppose quelqu'un de plus ancien qui donne ce nom. Ces mots Père, Dieu, Créateur, Seigneur, Maître, ne sont pas des noms mais des qualifications tirées de ses bienfaits et de ses œuvres »  (IIe Apologie VI, 1)

[7] Voir le 4° du II. C'est repris dans un message à part : "Le Nom du Père est le Fils" dans l'Évangile de la vérité Folio XIX.

[9] Voir la session le Sacré dans l'Évangile (tag SACRÉ).

[11] Comme J-M Martin n'a pas eu le temps de vraiment lire ces passages, ces commentaires, qui viennent de sessions à Saint-Jean-de-Sixt, ont été ajoutés.

[12] Ceci vient d'une autre rencontre à Saint-Bernard de Montparnasse qui a eu lieu le 16 mars 2005. Le texte est extrait du folio XIX p. 38, la traduction est très proche de celle de Jacques Ménard, éd Letouzet et Ané 1962 (à laquelle J-M Martin a participé) p. 74 de son livre. Par aillleurs un message rpernd seulement ce qui figure ici : "Le Nom du Père est le Fils" dans l'Évangile de la vérité Folio XIX. À noter qu'un passage du folio XI de L'Évangile de la vérité qui parle du Nom a été lu lors d'une des rencontres sur la Prière (Cf La symbolique du nom et la gnose. Lecture d'un passage de l'Évangile de la vérité). 

[14] Voici la traduction de Nag Hammadi faite directement à partir du copte: « le Nom n’est pas constitué de vocables ».

[15] En dehors du nom de Jésus « il n'y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés.» (Ac 4, 12)

[16] Cf des réflexions de J-M Martin à propos de ce texte sont rassemblées dans Attente, nomination. "Pour servir de commentaire à Sérénité" de Heidegger .