En 2003-2004, dans le cadre des soirées de l'Arbre à Saint-Bernard-de-Montparnasse, Jean-Marie Martin a fait une étude du Notre Père à la lumière de saint Jean, c'est-à-dire qu'il a recherché dans l'évangile de saint Jean des éclats ou des échos du Notre Père. Lors de la première rencontre il avait approché globalement le Notre Père tout en faisant l'étude des différentes versions, lors de la deuxième rencontre il avait lu un extrait du Traité sur la prière de Tertullien, et lors de la troisième rencontre il avait commencé l'étude pas à pas des différentes invocations du Notre Père, la première étant “ Notre Père qui es aux cieux”. Voici la demande "Vienne ton règne". J-M Martin commence par montrer comment divers mots s'imprègnent les uns les autres.

 

 

Chapitre V

Vienne ton règne

 

 

Nous sommes dans l'écoute du Notre Père et nous arrivons à la troisième invocation[1] « Vienne ton règne ». Toutes les parties – on pourrait même dire : tous les mots – se tiennent. Il y a de subtiles attenances[2] entre les mots du Notre Père et ils puisent sens de cela. Ils puisent sens, comme toute parole, du non-dit d'où émerge la parole. Ce non-dit, quand il s'agit de l'Évangile, est toujours la résurrection qui est l'expérience fondatrice et qui, avant d'être un dire, est une expérience. On pourrait objecter que Jésus est ressuscité est une chose qui se proclame. Oui, mais comme on ne sait pas ce que cela veut dire, c'est encore un profond silence, mais c'est de la fécondité de ce silence que les mots tirent leur sens. Et de par leur simple proximité, ils s'imprègnent mutuellement de sens, si bien qu'on ne peut pas tirer des mots, comme Père, ciel ou nom, comme soit sanctifié ou royaume, pour les entendre à partir des différents lieux dans lesquels ils ont cours dans notre langage. Il importe ici de les entendre en tant qu'ils sont tous voués à dire, à signifier, un indicible fondamental.

 

I – Imprégnation mutuelle des mots essentiels

 

●   Première intrication entre Père, Fils et pneuma.

Nous avons déjà étudié largement le mot de Père dont nous disions qu'il ne faut surtout pas l'entendre psychologiquement. Seulement ce n'est qu'une indication négative du champ dans lequel ce mot ne s'entend pas. Positivement, que dire ? Père a rapport à fils, un rapport complexe, à la mesure où il n'y a pas de fils causativement sans père, mais il n'y a pas de père dialectiquement sans fils. Donc, dans le mot de Père, le mot de Fils est indiqué : Fils signifie d'emblée le Fils Un.

Mais Fils Un n'a sens que comme unité unifiante de la totalité des enfants de Dieu dispersés. Il en est la sunagogê (le rassemblement). C'est pourquoi nous pouvons dire non seulement "Père" comme il est dit en Luc, mais « Notre Père". Au terme de l'expérience de résurrection de Marie-Madeleine, Jésus lui dit : « Je ne suis pas encore monté dans la proximité du Père – pourtant la montée vers le Père est une des significations de la résurrection – Va vers mes frères et dis-leur : je vais vers mon Père qui est votre Père, mon Dieu qui est votre Dieu. » (D'après Jn 20, 17).

Le mot de Père, par ailleurs, a toujours une connotation de maison : la maison du Père. « Dans la maison du Père, il y a beaucoup de demeures » (Jn 14, 2). Donc c'est le lieu de fréquentation des multiples, de la totalité de l'humanité. Nous reviendrons[3] sur ce texte tout à l'heure, à propos du royaume et cela à plusieurs titres, car maison et royaume sont deux dénominations du lieu. Et "le lieu", qui est un des noms de Dieu dans le judaïsme contemporain de Jésus, n'est pas un lieu parmi les lieux. Nous l'avons vu à propos de la Samaritaine, quand elle demande quel est le lieu (topos) où il faut se prosterner : est-ce ici, est-ce à Jérusalem ? Ni ici, ni là, il faut se prosterner dans le pneuma qui est la vérité.

Le pneuma est voué ici à indiquer l'espace de résurrection, le déploiement de la résurrection. Le pneuma est toujours le pneuma de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts. Il faut que nous gardions bien cela présent à l'esprit, parce que le mot "esprit" ou spirituel donne lieu à beaucoup de significations plus ou moins vagues.

Je me prépare à vous dire que la troisième invocation du Notre Père parle de l'Esprit. Vous vous rappelez :

  • en premier est nommé le Père ;
  • en deuxième le Nom, et le Nom c'est le Fils ;
  • en troisième le royaume, et nous dirons que le royaume c'est le pneuma.

Nous avons donc : Père, Fils, Esprit.

●   Nouveau cheminement.

Mais il y a d'autres aspects, d'autres intrications de ce texte. En effet, nous avons dit que Père avait à voir avec ce qui donne lieu. Le Père donne lieu, le Père donne le nom, et le nom désigne ainsi précisément l'unité de la descendance. C'est ce que nous lisions chez saint Paul, en Ep 3 : « 14Je fléchis les genoux devant le Père, d'où toute patria – c'est-à-dire toute descendance – reçoit son nom, au ciel et sur terre ». Le nom est éminemment l'identité, ce qui dit le plus propre en disant le plus proche. Le nom propre dit le plus propre du Père, du Fils, de l'Esprit, de chacun des hommes. Mais le propre de chacun n'est pas d'être enclos en son propre. Le propre de l'homme est d'être proche, d'être ouvert à. D'où l'importance du nom.

Nous avons eu l'occasion de mettre en parallèle les deux expressions qui se trouvent chez Jeanau chapitre 12 : « Père glorifie ton nom " et au chapitre 17 : « Père glorifie ton Fils ». Elles disent la même chose. Nous sommes ici dans une demande qui n'est pas d'abord notre demande singulière mais la demande même du Christ, la demande de résurrection : glorifie.

Nous avons déjà vu que le mot que l'on traduit par "sanctifie" n'a pas beaucoup de sens à nos oreilles. Une traduction plus dure serait préférable, comme« consacre ton nom".

Consacrer est un des noms de la résurrection. Le lieu qui indique cela, c'est par exemple, chez Paul, l'incipit de l'épître aux Romains où Paul dit, en parlant du Christ : « Lui qui est déterminé Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts, dans un pneuma de consécration ». Fils signifie ressuscité, ressuscité signifie consacré, et consacré signifie être empli de pneuma, empli de l'Esprit de Dieu. C'est la signification du mot Christos : il signifie oint, enduit, enduit de pneuma, enduit de l'Esprit de résurrection.

Nous trouvons ici des dénominations de Jésus comme celle de Fils, de Christos, de Seigneur ou Roi. Roi, nous y arrivons : « Que ton règne vienne ». Il faut penser que Christos, c'est le Roi oint. Ces mots n'ont pas cette signification dans notre langage usuel et il faut donc essayer de les réentendre à partir d'où ils parlent. 

Vienne ton règne, WeigelNous nous acheminons vers l'intelligence de : "Vienne ton règne (ton royaume) ». Tout le monde sait que le verbe régner est une des dénominations essentielles de Jésus. Et peut-être que l’une des questions les plus fondamentales de l'Évangile est la question « qui règne ? » plutôt que la question sur la création : « qui a fabriqué le monde ? ». C'est la question : sous le régime (le règne) de quoi sommes-nous ? Réponse : nous sommes nativement sous le régime de la mort, de l'avoir à mourir. La résurrection du Christ est une traversée de la mort, qu'il n'accomplit pas pour lui seul mais pour la totalité de l'humanité. 

Que veut dire traversée de la mort, que veut dire résurrection ? Nous restons, pour l'instant, dans des indications dont nous apercevons qu’elles sont tout à fait essentielles. En même temps, il ne faut pas nous hâter de mettre la main sur ces mots-là, ou de prétendre les circonscrire ou en détenir le sens. Il y a là une prodigieuse ouverture, une prodigieuse invitation, une invitation à fréquenter l'insu de Dieu qui a rapport avec l'insu de nous-mêmes : nous ne nous savons pas, Dieu merci ! Notre avoir-à-être ne se mesure pas à l'idée que nous avons de notre être. C'est pourquoi nous restons à entendre la parole qui nous le dit, mais cet entendre-là est toujours attendre, et non pas posséder.

« Le pneuma tu ne sais – insu – d'où il vient ni où il va. Tu entends sa voix » (Jn 3). Nous avons ici le rapport du nom et de la voix, de la voix entendue au sens de l'appel. Il y a un être appelé à, qui est précisément mon nom secret que je ne connais pas, et par rapport à cela je demeure ouvert ; ouvert précisément sans savoir à quoi je suis ouvert. Les mots de Père, de ciel, sont des mots voués à dire ce sur quoi on ne met pas la main, ce qui se montre comme à attendre, et dont le Fils est la manifestation.

●   Déploiements des mots pneuma, Fils et Père.

« Que ton nom soit consacré »: la consécration dit la résurrection. La résurrection n'est pas accomplie. Elle est accomplie en plénitude lorsque la totalité de l'humanité re-suscite. Et recevoir cette vie, c'est la recevoir du souffle (du pneuma).

Le pneuma n'est que la résurrection répandue. Répandre est un des verbes du pneuma[4]. Il a cette signification fluide parce qu'il a rapport au souffle, au liquide et au feu, comme on le lit dans de vieux dictionnaires rabbiniques. Il est en plénitude sur le Christ : au Baptême, qui est la célébration de la résurrection, il descend en plénitude et demeure. Par la résurrection, il se verse  – verser (enkhéeïn), autre verbe du pneuma – et emplit l'espace. C'est cela, le royaume.

Avec le royaume, nous entrons dans un autre rapport ouvert par la question “Qui règne ?”: le souffle de vie est plus fort que le règne de la mort. Nous sommes donc dans la question : « Qui règne ? » Le pneuma a ici la même fonction que l'espace. Le royaume est le déploiement du roi.

Le mot grec basiléia esttraduit parfois par règne et parfois par royaume. C'est une des prédications fondamentales de Jésus pré-pascal : dans les évangiles synoptiques, Jésus annonce la présence du royaume, il dit les paraboles du royaume. Ce mot basiléia, tantôt traduit par règne, tantôt par royaume, présente à ce titre un intérêt très grand car il garde ces deux significations, de même que le mot hébreu correspondant, malkout. Chez nous le règne a plutôt une signification temporelle : le règne de Louis XIV désigne la fonction active de celui qui règne sur un temps et sur un lieu. Le royaume a plutôt la signification de ce sur quoi on règne. Or, ces deux choses ne sont pas dissociables. En effet, le règne régnant, c'est le Pneuma et le royaume régi, c'est l'Ekklêsia, c'est-à-dire l'humanité convoquée – klêsis : appel, convocation – et non ce que nous appelons l’Église au sens spécifique du terme[5].

Or ces deux termes, Ekklêsia et pneuma, se situent dans le même ensemble. C'est la même chose considérée du point de vue actif et du point de vue réceptif[6].

Par exemple, vous avez chez Paul, au chapitre 4 des Éphésiens, une énumération : Il y a « 4un seul corps et un seul pneuma (…) 5un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême –pneuma et corps (Ekklêsia) sont des mots qui vont ensemble, de même que vont ensemble Seigneur (Christos), baptême et foi –6un seul Dieu et Père…» C'est l'une des rares énumérations trinitaires qui se trouve de façon explicite chez Paul.

Donc, vous voyez les multiples résonances, les multiples attenances qui font que ces mots déploient, chacun à leur façon, quelque chose qui ne dit pas tout à fait la même chose quel'autre mais qui n'est pensable sans le rapport à l'autre mot. Ce n'est pas une fonction de type syntaxique strict puisque ce n'est pas une fonction qui serait marquée comme telle, ce n'est pas articulé par de la causalité ou de la finalité, mais c'est la proximité. La proximité est la chose la plus essentielle quand il s'agit de l'Évangile. Mais c'est une notion qui, chez nous, est seconde, "accidentelle" pour prendre le langage de la philosophie. Les individus sont d'abord des substances, puis ils peuvent être près ou loin : c'est accidentel. Or j'ai dit que l'être-proche était constitutif de l'être-homme. L'éloignement est l'essence de la proximité, sinon la proximité serait l'identité plate. Mais la proximité est le bon éloignement. Elle retient en soi et la distance et la présence. Car la présence est une distance, une bonne distance. Loin et près ne sont pas purement et simplement des contraires.

Cette proximité prend sa dimension dans la question fondamentale de l’évangile de Jean qui est la question « Où ?» alors que la question fondamentale de l'Occident c'est la question « Qu'est-ce que ? » Il ne faut surtout pas penser que la question « Où ? » est purement circonstancielle ! Elle est vouée à être plus essentielle que ce que nous appelons le substantiel. D'où l'importance de ce que j'appelais "le lieu", soit à partir de la maison du Père, soit à partir du thème du royaume. Et  finalement, la richesse de cepoint de vue culmine dans le fait que l'être-à-autrui n'est pas être-à-autrui : l'être-à-autrui est être-au-prochain. Prochain, c’est proche. Le mot de prochain (plêsion) a cette signification spatiale, symbolique bien sûr, mais essentielle, constitutive de l'Évangile.

●   Le pourquoi du parcours effectué jusqu'ici.

Vous vous rendez compte que j'ai enfilé les mots les uns à côté des autres et ceci dans des allers et retours, dans des rappels constant. Comment voulez-vous que s'organise un discours qui soit purement et simplement logique, qui ait des prémices et des conséquences ? Ça n'est pas l'ordre de ce discours. J'ai fait un parcours au cours duquel j'ai essayé de susciter les résonances ou les présuppositions, ce qui est avant le son ou qui résulte du son de ces différents mots pour marquer qu'ils ne s'entendent qu'ensemble, que chacun d'eux, pris isolément, peut donner lieu à de multiples méprises, être situé dans un champ autre que celui dans lequel il a sens ici.

Ce n'est du reste absolument pas propre à l'Évangile. J'ai coutume de dire que, lorsque deux mots ont plus d'une raison d'être à côté l'un de l'autre, il y a poème. La logique stricte, de même que la mathématique élémentaire, est fondée sur : il faut et il suffit. C'est le vœu du terme univoque qu'il ait sa signification bien close en lui-même, car ainsi, le sens est sûr. La dissertation requiert cela, mais c'est la mort de la pensée. Je ne nie pas que cela puisse avoir sa fonction, son utilité, son lieu d'être quelque part. Mais ce n'est pas l'essence de la parole ou de la pensée. Or le poème sauvegarde cela, et c'est ce qui est éminemment mis en œuvre dans le discours évangélique et singulièrement dans le discours johannique.

Telle était notre tentative de mettre le troisième terme du Notre Père dans un rapport de consonance avec les précédents et nous continuerons ainsi jusqu'à la fin du Notre Père. Tout a sa libre et belle nécessité dans ce texte.

 

II – Royaume, pneuma, vérité

 

1) Demeurer dans la maison du Père (Jn 8, 31-35).

La maison du Père, détail icône du lavement des piedsJ’ai employé le mot de libre et j'en profite pour rappeler quelque chose de tout à fait essentiel à propos du Père et de la maison : la maison du Père a comme qualité d'espace d'être le lieu de la liberté. C'est l'opposition entre l'esclave et le fils. Le fils, c'est le libre. Que la maison du père soit le lieu de la liberté, des adolescents ne vous diraient sûrement pas cela ! Mais justement ce n'est pas à entendre au sens psychologique, cela se tire de l'opposition du fils et de l'esclave. Ceci est capital.

Le Fils est libre de quoi ? Libre de l'avoir-à-mourir ou libre du péché, ce qui est la même chose. C'est un aspect décisif, essentiel, et par chance, c'est affirmé en toutes lettres et par Paul au chapitre 8 des Romains et par Jean au chapitre 8 de son évangile, c'est un hasard.

Voici le développement, en Jn 8 : « 31Si vous demeurez dans ma paroledemeurer a simultanément le sens temporel de persister et spatial d'habiter. La parole est quelque chose que l'on habite, c’est même le lieu proprement humain, le lieu (topos). Il faudrait développer ce point essentiel vous êtes véritablement mes disciples – nous rencontrons au verset suivant le mot de vérité d'une façon qui va aussi vous étonner – 32et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libèrera» – cette parole dans laquelle on demeure est unlieu de liberté. Et les Judéens répliquent qu'ils n'ont pas besoin d'être libérés, qu'ils sont nés libres, qu'ils sont fils d'Abraham : ils ont un nom, un père, une descendance libre, ce qui est un déni d'avoir à être libéré. Mais Jésus leur dit que tout homme estesclave du péché, a besoin d'être libéré du péché, de l'avoir à mourir lié au fait implicite d'être meurtrier c'est-à-dire excluant.

Le texte ajoute : « 35L'esclave ne demeure pas dans la maison toujours, le fils demeure toujours».[7]

Vous comprenez que le père a à voir avec le nom, avec le fils, avec la maison, cela qui touche aux articulations premières de la pensée et demanderait à être constamment remédité.

 

2) Proximité des mots pneuma, royaume et vérité.

L'Esprit SaintRevenons au royaume, au roi. Je vous donne un repère qui n'est pas une règle absolue car il n'est ni exhaustif ni exclusif d'autre chose, mais c'est une bonne indication pratique : en saint Jean, trois mots disent rigoureusement la même chose, bien qu'ils soient pour nous tout à fait écartés les uns des autres, ce sont les mots pneuma, royaume et vérité. Chez nous, le souffle (pneuma) est une affaire qui concerne le pneumologue, le royaume concerne par exemple le droit constitutionnel, la vérité concerne le métaphysicien ou éventuellement le mathématicien. Or on peut montrer avec rigueur que ces trois mots-là se prennent explicitement les uns pour les autres dans l’évangile de Jean.

J'en ai esquissé l'intelligibilité quand j'ai dit que le pneuma était ce qui ouvrait l'espace habitable qui s'appelle aussi le royaume, et si j'ajoute que la vérité, chez Jean, désigne aussi l'ouverture d’un espace, un espace d'avènement : a-lêthéia (vérité) signifie sortie hors de l'oubli, donc advenue à la présence. Bien sûr, ce n'est pas là notre usage courant du mot de vérité. Déjà, nous nous trompons quand nous parlons d'une vérité : il faudrait dire non pas "la vérité" mais "une proposition vraie", employer l'adjectif. Chez nous la vérité c'est ce qui fait qu'une proposition est vraie, entre autres choses. Mais chez saint Jean ce n'est pas premièrement et d'abord cela, c'est ce qui ouvre un espace d'intelligibilité. En être conscient est la condition pour entendre un bon nombre d'expressions qui se trouvent chez saint Jean.

Par ailleurs, la demande précédente, « Que ton nom soit consacré », est en lien avec le Pneuma (l'Esprit saint), qui est un Pneuma de consécration, un Pneuma sacré, consacré ou consacrant. Donc il y a une affinité entre le Pneuma et l'idée de consécration par l'intermédiaire de l'idée d'onction. Cela concerne aussi le sens du mot vérité car, chez les Anciens, pour être dans la vérité il faut que notre intellect (notre cœur) soit enduit de vérité.

 J'ai collationné soigneusement, chez Jean, toutes les émergences du mot de vérité, celles du mot pneuma. Ici, il ne s'agit pas de faire un compte exhaustif de ces termes, mais plutôt de suggérer des intelligibilités de ces textes qui ne sont pas spontanément données à notre oreille préformée par notre mode d'entendre et de dire.

a) Quelques textes johanniques à propos du pneuma.

●   Pneuma et vérité (Jn 4, 24).

Par exemple prenons la question que j'évoquais tout à l'heure, question que la Samaritaine pose à Jésus. C'est une question : où faut-il se prosterner, où se tourner ? Quel est le topos, quel est mon lieu référentiel ? Où faut-il adorer ? Nos pères – les Samaritains – ont adoré sur cette montagne : la montagne de Garizim, près du lieu où ils sont en dialogue. Vous – parce qu'elle le prend pour un Judéen – vous dites qu'il faut adorer à Jérusalem. La réponse de Jésus est décisive : « L'heure vient et c'est maintenant, où les véritables prosternateurs se prosterneront devant Dieu en esprit et vérité – c'est-à-dire dans le pneuma qui est vérité. » (Jn 4, 24). Nous avons ici un des exemples nombreux chez Jean de ce que techniquement on appelle hendiadys, c'est-à-dire deux mots pour dire la même chose. Le pneuma est vérité, donc ici pneuma et vérité sont désignés comme des qualités de topos, de lieux, et de lieux qui ne sont pas de notre géographie.

●   Grâce et vérité, deux mots pour dire le pneuma (Jn 1, 14).

Au fameux verset 14 du chapitre 1 nous avons : « 14Et le Verbe fut chair, il a habité parmi nous. Nous avons contemplé sa gloire, gloire comme du Monogénês (Fils Un) d'auprès du Père, plein de grâce et vérité ». Le Fils Un est plein, empli : emplir est le verbe du pneuma. Grâce et vérité sont deux mots pour dire le pneuma. De plus, chacun dit la même chose que l'autre, à un micron près : plein de grâce et vérité, plein de cette donation qui est ouverture. Grâce se dit kharis en grec, et kharizesthai, donner, c'est le nom du pneuma.

●   Pneuma et royaume (Jn 3, 5).

Prenons, au chapitre 3, le dialogue nocturne avec Nicodème : « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et de pneuma – c'est un hendiadys, il faut comprendre : de cette eau qui est le pneuma, le pneuma de résurrection. Donc si quelqu'un ne vient pas à nouveau au monde, ne naît pas à partir de l'Esprit de résurrection – il n'entre pas dans le royaume (le règne) de Dieu ». Et comme nous savons que« si…ne pas… » n'est pas conditionnel et conséquent chezJean[8], cela signifie que naître, venir au monde de plus originaire que la naissance chronologiquement première, venir au monde de plus loin, à partir de l'Esprit de résurrection, naître ainsi c'est être introduit dans le royaume. Entendre c'est naître, chez Jean.

La parole d'Évangile n'est pas une parole qui informe et s'ajoute à ce que nous savons déjà, en remplissant la case préparée pour des choses qui sont de l'ordre de la religion, à côté d'autres qui sont de l'ordre de la philosophie, de l'économie etc. Entendre la parole d’Évangile, c'est venir au monde à nouveau. Entendre, c'est naître. Et naître à partir du pneuma de résurrection, c'est entrer dans le royaume. Pneuma et royaume sont ici identifiés. On n'en finirait pas d'énoncer ces choses-là.

●   Pneuma et vérité (Jn 17, 17 et 1 Jn 5).

Par exemple, au chapitre 17 nous avons l'expression : « Consacre-les dans la vérité » que nous avons rapprochée de « Que ton nom soit consacré ». Consécration a à voir avec la résurrection mais consécration a aussi à voir avec le pneuma et on attendrait : consacre-les dans le pneuma, puisque c'est l'Esprit qui oint, qui consacre. Or ici, c'est le mot vérité. Donc ces mots sont pris l'un pour l'autre. Du reste, dans sa première lettre, au chapitre 5, saint Jean dit explicitement : « et le pneuma est la vérité ». Il justifie la lecture hendiadyque que nous faisions de ce mot-là.

Il y a bien d'autres lieux, mais je ne cite que ceux qui me viennent à l'esprit.

b) La royauté chez saint Jean[9].

 

Christ roi, Hans Memling, 1480●   Occurrences du mot "royaume".

Le mot basiléia (royauté, royaume, règne) a une importance diverse dans les synoptiques et chez Jean. La prédication du royaume se trouve dans les synoptiques : Jésus annonce le "royaume de Dieu" (chez saint Marc et Saint Luc) ou le "royaume des cieux" (chez saint Mathieu). N'oubliez pas que c'est le même mot que dans le Notre Père : « Que ton règne vienne ». En hébreu c'est le mot malkout (royaume, règne), un mot important chez les cabalistes et déjà dans le Talmud.

Le mot grec basiléia se trouve chez Jean mais assez rarement. Pourquoi ? Précisément parce que tout ce que les synoptiques disent du royaume, Jean le nomme à partir de la vérité. Voilà une sorte de confirmation ou d'explication. Le mot "royaume" se trouve cependant au chapitre 3 : « naître de cette eau-là qui est le pneuma, c'est entrer dans le royaume » et surtout il se trouve au chapitre 19. Je ne pense pas qu'il y ait d'autres usages du mot royaume chez saint Jean.

●   Occurrences du mot "roi".

Le mot roi se trouve lui-même dans plusieurs textes :

  • on le trouve au chapitre 1, dans la bouche de Nathanaël : «Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es roi d'Israël» (v. 49).
  • on le trouve au chapitre 6 : « Jésus donc, sachant qu'ils allaient venir et le saisir pour le faire roi, se retira de nouveau vers la montagne, lui seul. » (v. 15).
  • on le trouve au chapitre 12 dans l'épisode des Rameaux : "roi d'Israël". On peut le citer : « 13Ils criaient : “Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d'Israël”. – vous trouvez un élément qui est ressaisi dans le Sanctus de la liturgie.
  • et on le trouve abondamment dans chapitres 18-19.

Entrée royale à Jérusalem, icôneDans le chapitre 12 tout est traité à la façon de Jean où il s'agit de quelque chose qui se dit en dépit peut-être de ceux qui le disent. En effet la raison pour laquelle Jésus est acclamé par une foule (qui sera du reste changeante) est ambiguë puisqu'il est peut-être acclamé simplement parce qu'on attend de lui qu'il soit le roi qui sauvera politiquement Israël. Seulement, chez Jean, si les mots sont prononcés dans ce sens, ils le sont simultanément dans un sens profond à l'insu de ceux qui les prononcent. Vous avez l'exemple fameux de Caïphe à la fin du chapitre 11, et nous verrons celui de Pilate au chapitre 19 à propos de l'intitulé « Jésus roi des Judéens ». – 14Trouvant un ânon, Jésus s'assit dessus selon qu'il est écrit : 15Ne crains pas, fille de Sion : voici ton roi qui vient, assis sur le petit d'une ânesse. » C'est une citation du prophète Zacharie : l'ânesse est un animal symbolique du messie.

 

3) La royauté de Jésus dévoilée (Jn 18,28 - 19,22).

C'est surtout dans le dialogue avec Pilate que le thème de la royauté intervient. Il n'est pas intervenu avec Caïphe, mais il intervient avec Pilate, d'abord au chapitre 18 puis au chapitre 19.

a)  Royaume et vérité (Jn 18, 33-39).

Le développement du chapitre 18 porte sur la royauté christique : Jésus n'est pas roi au sens usuel du terme, mais il est roi en ce sens qu'il apporte l'espace de vérité.

Jésus roi« 33Pilate entra donc à nouveau dans le prétoire,  il appela Jésus et lui dit : «  Toi, tu es le roi des Judéens ? » 34Jésus répondit : « Dis-tu cela de toi-même ou  d'autres te l'ont-ils dit à mon sujet ?  35Pilate répondit : « Est-ce que moi je suis judéen ? Ta nation et les grands prêtres t'ont livré à moi. Qu'as-tu fait ? » 36Jésus répondit : « Mon royaume (mon règne) n'est pas de ce monde. – De même que les mots fils et père ne sont pas à entendre psychologiquement, roi et royaume ne sont pas à entendre juridiquement ou politiquement – Si mon royaume était de ce monde,  mes serviteurs se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Judéens - maintenant mon royaume n'est pas d'ici»

L'écriture johannique, à la suite d'une pensée juive, distingue deux mondes : ce monde-ci (en hébreu olam hazeh) et le monde ou le royaume qui vient (olam habah). C'est une structure de base qu'on trouve par exemple dans le grand commentaire de la Genèse qu'est Bereshit Rabba[10]. Et d'après l'Évangile ce monde-ci est un monde régi par la mort et par le meurtre : nous sommes dans la dépendance de l'avoir à mourir et donc du principe (ou du prince) de la mort qui est "le prince de ce monde" ; et la venue du "monde qui vient" est annoncée. « Mon royaume n'est pas de ce monde » n'est donc pas à entendre comme s'il y avait un monde et un arrière-monde, mais cela se réfère à deux modes opposés d'être au monde.

37Pilate lui dit donc : « N'est-ce pas que tu es roi ? » Jésus répondit : « C'est toi qui dis que je suis roi. Moi – [voilà en quel sens je le dis] – je suis né pour cela et je suis venu dans le monde pour cela : en sorte que je témoigne de la vérité. Quiconque est de la vérité entend ma voix. »

38Pilate lui dit : « Qu'est-ce que la vérité ? »– Là encore il y a deux sens possibles : à première lecture Pilate s'interroge : « Je suis devant un débat dans un rapport de forces, qu'est-ce que la vérité ? » ; et néanmoins cette parole peut aussi avoir pour but, dans la volonté même de Jean, d'aider à questionner sur l'identité de la vérité, puisque Jésus dit « Je suis la vérité » (Jn 14, 6). Ce n'est pas de l'intention consciente de Pilate, mais nous savons que personne ne sait ce qu'il dit, ni Pilate, ni les autres.

Ayant dit ceci,  de nouveau il sortit vers les Judéens et leur dit : « Moi, je ne trouve en lui aucune cause 39Mais il est d'usage pour vous, que je vous libère quelqu'un pendant la Pâque. Voulez-vous donc que je vous libère le roi des Judéens ? » 40Ils crièrent donc à nouveau en disant : « Non, pas lui, mais Barabbas ! »  Or Barabbas était un brigand.

b) L'intronisation royale de Jésus (Jn 19, 1-16).

Christ roi, couronne d'épines« 1Alors donc Pilate prit Jésus et le fouetta. 2Puis les soldats tressant une couronne avec des épines la posèrent sur sa tête et ils le revêtirent d'un manteau de pourpre. 3Et ils venaient vers lui et disaient : « Salut, ô roi des Judéens ! » et ils lui donnaient des coups.

4Pilate sortit de nouveau dehors et leur dit : « Voici, je vous l'amène au dehors, pour que vous connaissiez que je ne trouve aucune cause en lui. » 5Jésus sortit donc dehors portant la couronne d'épines et le manteau de pourpre. Et il leur dit : « Voici l'homme ! » – cette phrase dit en un sens « voici l'individu en question », mais plus profondément « voici ce qu'il en est de l'homme ». Jean sait que le dérisoire se trouve être le lieu même de la vérité, la faiblesse le lieu même de la force et de la royauté, car au mot “Voici l'homme” fait pendant “Voici votre roi” (v. 14). L'avoir-à-être de l'homme, c'est d'être roi. En effet, Dieu fit l'homme afin qu'il règne, qu'il soit seigneur de la terre[11]. Donc ici tout est inversé. Cette inversion est méditée surtout par Paul : la faiblesse apparente est la force véritable, la pauvreté est la richesse. C'est cette inversion très évangélique qui se trouve ici.

Jésus accomplit ici le destin de l'humanité, et qu'il soit seigneur ne me fait pas esclave mais me fait participer à la seigneurie, étant entendu que l'essence de la seigneurie est ce que nous appelons l'esclavage[12].

 6Quand donc ils le virent, les grands prêtres et les serviteurs (les gardes) crièrent en disant : « Crucifie, crucifie. » Pilate leur dit : « Prenez-le vous-même et crucifiez-le. Car moi je ne trouve pas en lui aucune cause. » 7Les Judéens lui répondirent : « Nous avons, nous, une loi et selon la loi, il doit mourir car il s'est fait lui-même Fils de Dieu. »Avec "Fils de Dieu" on semble passer à un autre motif, mais du point de vue de Jean, "Fils de Dieu" dit la même chose que "roi". Le roi est nommé fils de Dieu, et le peuple aussi puisqu'il n'y a pas de différence entre le roi et la collectivité. Par exemple David est le berger, il est le roi, et il est appelé fils de Dieu.

8Quand donc Pilate entendit cette parole il eut encore plus peur, 9et il entra de nouveau dans le prétoire et dit à Jésus : « D'où es-tu ? »  Jésus ne lui donna pas de réponse. 10Pilate lui dit alors : « Tu ne me parles pas ? Ne sais-tu pas que j'ai pouvoir de te libérer et j'ai pouvoir de te crucifier ? » 11Jésus lui répondit : « Tu n'aurais aucun pouvoir envers moi, s'il ne t'était donné d'en haut – ce n'est pas à prendre au sens de l'origine du pouvoir civil. Ce qui est donné d'en haut à Pilate c'est la tâche d'accomplir l'œuvre de la crucifixion – C'est pourquoi celui qui m'a livré à toi a un plus grand péché. – on peut comprendre cette phrase en considérant que Judas est dans la figure de Caïn – 12Dès lors Pilate cherchait à le libérer. Mais les Judéens criaient en disant : « Si tu le libères, tu n'es pas ami de César car quiconque se fait roi est adversaire de César. »

13Pilate entendant ces paroles conduisit Jésus dehors et l'assit sur une estrade au lieu dit Lithostrotos, en hébreu Gabbatha. 14C'était la veille de la Pâque, environ la sixième heure, il dit aux Judéens : « Voici votre roi. » 15Eux criaient : « Enlève-le, enlève-le, crucifie-le. » Pilate leur dit : « Je crucifierais votre roi ? » Les grands prêtres répondirent : « Nous n'avons de roi que César ! » 16Alors donc il leur livra pour qu'il soit crucifié. »

Ce qui vient en avant dans ce passage, c'est la question du pouvoir dans la figure du roi. Seulement le mot "roi" peut être entendu à la juive, à la romaine ou à la christique. Jean relate le débat entre les pouvoirs à la romaine et à la juive, mais son véritable souci est de promouvoir le titre biblique de Roi Messie relu sous l'angle de la critique de la royauté. Cette question ne concerne ni les Judéens ni les Romain, mais c'est la question qui, à travers le débat entre Judéens et Romains, se révèle à une lecture croyante.

L'intronisation de Jésus a lieu dans l'intronisation dérisoire : on le déguise en roi de comédie qui est un roi à la romaine (couronne, manteau de pourpre) et on mime des respects devant ce roi. D'une certaine manière la forme silencieuse de cette gestuelle est un moment majeur de l'intronisation royale effective de Jésus, à la lecture, non pas des Juifs, mais de Jean et du lecteur croyant.

c) Il règne à partir de la croix  (Jn 19, 19-22).

Christ roi, croix avec INRIL'enjeu véritable, c'est que personne ne sait ce qu'il fait ou ce qu'il dit. Seul Jean sait ce qui ce qui se passe et ce qui se dit. Cela correspond à la parole de Jésus : « Ils ne savent pas ce qu'ils font » (Lc 23, 34). Cette parole n'est pas chez Jean mais il la met en œuvre. C'est aussi ce qui se passe à propos de l'intitulé.

 « 19Pilate écrivit aussi un intitulé qu'il plaça sur la croix. Il y était écrit : Jésus le Nazôréen, le roi des Judéens. 20Alors beaucoup parmi les Judéens prirent connaissance de cet intitulé puisqueproche de la ville était le lieu où Jésus avait été crucifié, et c'était écrit en hébreu, en latin et en grec. 21Les grands-prêtres des Judéens dirent donc à Pilate : « N'écris pas : “le roi des Judéens”,  mais que lui a dit : “Je suis le roi des Judéens”. 22Pilate répondit : “Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit.” » C'est écrit, ça se lit. Pilate n'est pas maître du sens ultime de sa parole. Donc ici encore la parole dit ce qu'elle avait à dire en dépit de ce qui a été pensé. Cette parole proclame et annonce l'universelle royauté du Christ (c'est-à-dire sa résurrection) comme intitulé même de la croix.

Tout se passe pour moi comme si Jean commente regnavit a ligno  (il régna du haut du bois), expression que les premiers chrétiens lisent dans le verset 10 du psaume 95[13]. En effet les mots xulon (le bois), sêmeion (le signe), stauros (la croix comme pieu) préfigurent la croix, ils sont pris aux testimonia, ces recueils de textes de l'Ancien Testament qui sont rassemblés sur un thème donné[14].

d) Comment entendre le mot vérité en Jn 18, 37 ?

Reprenons le verset 37 : « Pilate lui dit : « N'est-ce pas que tu es roi ? » Jésus répondit : « C'est toi qui dis que je suis roi. Je suis né pour cela et je suis venu dans le monde pour cela : en sorte que je témoigne de la vérité.»

La vérité chez Jean est un des noms du royaume, un des noms du pneuma, de l'esprit de vérité. La vérité désigne l'ouverture, la venue d'un espace qui est adverse par rapport à l'espace de vie dans lequel nous sommes, l'espace de falsification. Le pseudos, qu'on traduit par le menteur, dit une falsification qui inclut le mensonge mais aussi d'autres modes de falsification. Or la caractéristique du prince de ce monde est d'être homicide par principe (ap'arkhês), voir Jn 8 ; mais c'est aussi d'être le falsificateur, le prince du mensonge.

Le mot de vérité – dont je n'entreprends pas l'étude systématique ici – il faut le penser par rapport à deux choses :

  • d'une part c'est l'équivalent de la chose-même en tant qu'elle se montre ;
  • et d'autre part c'est ce qui est en opposition à la falsification.

Vous vous rappelez que nous disions cela à propos de père et fils : fils se dit par rapport à père, mais fils se dit en certains lieux par opposition à esclave[15]. C'est exactement le même mouvement.

On peut donc penser la vérité en opposition à la falsification, mais aussi par rapport à la venue de ce qui vient, à la manifestation ou au dévoilement de ce qui est tenu en secret. Ce venir est du reste la même chose que le rapport du père et du fils puisque le fils est la manifestation de ce qui est séminalement dans le père. C'est la même structure fondamentale.

●   À propos de la donation de l'écoute.

Le mot vérité est donc appelé pour traduire le sens authentique du mot royaume. « Quiconque est de la vérité entend ma voix » (fin du verset 37). Ici, nous retrouvons ce principe fondamental que l'on entend à partir d'où l'on est. C'est très important pour ce qui est de la parole et de l'annonce.

L'annonce ne fait rien par elle-même chez autrui. Elle ne transporte pas des vérités à quelqu'un. L'annonce, si elle est entendue, révèle que quelqu'un avait en lui à entendre, que c'était en lui et que c'était son heure d'entendre. Son heure, qui est accomplissement de l'être, au sens johannique du terme : "mon heure". Notre parole ne fait rien, en tout cas ne crée rien, n'apporte rien. Elle est l'occasion de ce qu'un avoir-à-être insu vient à se reconnaître ou non. En effet la parole que nous prononçons n'est pas la parole essentielle. La parole essentielle est la donation effective de l'écoute : Dieu donne l'écoute, Dieu donne d'entendre.

Un des thèmes fondamentaux sur lesquels nous aurons à revenir touche à cela. Saint Paul dit, dans la deuxième épître aux Corinthiens : « Ce n'est pas nous-mêmes que nous proclamons » (2 Cor 4, 5). Il n’est même pas exact de dire que nous annonçons notre foi. Moi, je n'annonce pas ma foi, j'annonce la foi de Jésus-Christ.

Nous avons un usage du mot témoignage qui n'est pas le témoignage johannique car, chez saint Jean, celui qui témoigne de soi-même est un menteur, c’est donc un emploi du mot très différent de notre usage. Donc nous ne nous annonçons pas nous-mêmes, nous ne sommes pas l'objet de l'annonce et nous ne sommes pas non plus la parole qui annonce : nous sommes des serviteurs inutiles[16].

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●   En guise de conclusion de séance.

Je n'ai fait ici que reprendre des choses déjà dites pour en montrer une nouvelle cohérence et aller un peu plus loin en précisant quelques choses sur le royaume et sur la demande du "Notre Père" : « Vienne ton règne ». Il serait bon d'y revenir par mode de dialogue parce qu'il y a beaucoup de choses accumulées un peu rapidement et difficiles à entendre pour la première fois, même s'il y a assez longtemps que pour un certain nombre d'entre vous ces choses ont été esquissées.

Habiter, demeurer dans la parole, ce n'est pas entendre une fois des informations sur quelque chose, c'est laisser que se constitue un espace d'être, un espace d'écoute qui soit une demeure, qui soit déjà, de quelque manière, le royaume en train de venir en nous.

 

●   Pour préparer la suite : la structure du Notre Père.

Vous auriez peut-être pensé que la demande : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », selon la traduction classique, devrait se rattacher aux précédentes, et que « Donne-nous notre pain » nous introduirait dans une deuxième partie du Notre Père. Je ne le crois pas.

Nous avons vu qu'il y a une unité fondamentale dans les trois premières invocations puisque nous avons montré que c'était un énoncé trinitaire.

La parole suivante : « Que ta volonté soit faite", n'appartient au Notre Père qu'en Matthieu, elle n'est pas en Luc. Comme il est peu probable que Luc ait coupé dans le Notre Père, nous avons plutôt ici un commentaire proprement matthéen, d'autant plus que la mention du rapport ciel-terre est caractéristique de l'écriture de Matthieu. On pourrait, d’une certaine manière, relier cette phrase aux trois premières invocations, mais elle a aussi une autre fonction qui est d'ouvrir à « Donne nous notre pain ». J'essaierai d'en montrer le bien-fondé, de voir quel sens elle reçoit de venir après ce qui précède et quel sens elle reçoit du fait d'ouvrir aux demandes subséquentes.



[1] Les deux précédentes : “Notre Père qui es aux cieux” ; “Que ton nom soit sanctifié”.

[3] J-M Martin n'a pas eu le temps d'y revenir. Sur ce texte voir la session Jn 14-16 Absence-Présence : ch I, 3° c) de Chapitre I. Jn 14, 1-16 : Présence quadriforme ; Premiers dialogues Jésus - disciples 

[6] Que l'Église (au grand sens du mot) et l'Esprit Saint se situent dans le même ensemble, cela se dit classiquement en théologie. Par exemple dans le Credo il est question du Père, du Fils et de l'Esprit, et ensuite de l'Église, mais en fait l'Église n'est pas un quatrième terme, elle fait partie du Saint Esprit. « “ Je crois à la sainte Église catholique” : évitons un contresens, nous n'avons pas affaire à un quatrième article  Il n'y a pas quatre personnes dans la Trinité » (Alphonse Maillot, Le Credo ou symbole des apôtres, 1997)

[7] Ce texte a été commenté plus longuement au chapitre précédent  (II 1° du Chapitre III. Notre Père qui es aux cieux…), et aussi dans   Jean 8, 31-36 : Être disciple (ou fils) et être libre.

[9] Ce que J-M Martin a dit a dit le 4 février sur Jn 18-19 a été complété par des extraits d'autres interventions. Les chapitres 18 et 19 ont aussi été lus dans la session sur la Passion (tag JEAN 18-19-PASSION)

[10] C'est par exemple quelque chose qu'on lit dans Genesis Rabba, au chapitre premier, numéro 10 page 42 de l'édition Verdier. Voir "Ce monde-ci" / "le monde qui vient" : espace régi par mort et meurtre / espace régi par vie et agapê..

[11] Pa exemple en Gn 1,28 : « Dieu leur dit “Croissez et multipliez-vous, emplissez la terre et dominez-la, commandez aux poissons de la mer, aux volatiles des cieux, à toutes les bestioles, à toute la terre et à tous les reptiles rampant sur la terre.” »

[12] « Il s'est vidé prenant la morphê (la forme) de serviteur (d'esclave)» (Ph 2, 7),  « donc l'image de Dieu et l'image du serviteur c'est la même.Nous avons vu que morphê dit l'image plénière et il est dit ici que “l'homme à l'image de Dieu” a pris “la morphê de serviteur”, ce qui peut poser problème. Il faut voir que “prendre la morphê de serviteur” ne signifie pas “devenir un homme adamique pécheur qui serait un serviteur,” en fait il est “Le” serviteur. » (Ph 2, 6-11 : Vide et plénitude, kénose et exaltation )

[13] En Ps 95, 10 au lieu de “le seigneur a régné”", on lit : “le Seigneur a régné du haut du bois”. Pour Justin (Dial. LXXIII, 1) cette expression est si traditionnelle qu'elle semble être le texte authentique, et comme il connaît les Septantes où le passage ne se trouve pas, il affirme que les Juifs ont supprimé le passage. Ceci montre que pour lui le texte d'Écriture est encore vivant : ce qui le précise n'est pas étranger à l'Écriture mais en est son développement normal. (Résumé fait à partir de J Daniélou dans Études d'exégèse judéo-chrétienne (Les Testimonia), Beauchesne 1966.

Les premiers chrétiens puisent dans les testimonia des éléments commentant la Passion du Christ. Ainsi Tertullien parle de textes qui sont à la source de la Passion. Après avoir mentionné Is 65, 2 ; Ps 21, 17 ; Ps 68, 22, il continue : « David – il est censé être l'auteur des psaumes – n'a pas souffert ces choses, en sorte qu'elles paraissent ne pas pouvoir être dites de lui justement mais du Christ qui a été crucifié. Les mains et les pieds ne sont percés que chez celui qui a été suspendu au bois (Dt 21, 23). C'est pourquoi David lui-même disait que le Seigneur règnerait du haut du bois (Ps 95, 10). » Il rapproche aussi l'arbre du Paradis de l'arbre de la croix où la vie du Christ a été suspendue sans être crue par des Juifs (en se référant à Dt 28, 66).

[14] Il existe des testimonia sur le bois, sur la pierre, sur l'eau…

[15] Cf la lecture de Jn 8, 35 au II 1°.