Sur ce blog dédié à Jean-Marie Martin existe une rubrique   où figurent des textes  de Raimon Panikkar, François Cheng, Shigeto Oshida... le présent message y figure maintenant.

En effet moi-même j'ai découvert Jean Sulivan dans les années 1970 quand j'étais étudiante, et au fil des années je me suis laissée transformer par nombre de ses paroles. Je pense qu'un des fruits de cela est ce que je fais actuellement autour de J-M Martin (transcriptions de sessions et messages de ce blog que j'ai créé avec l'accord de J-M Martin). Par ailleurs Jean Lavoué et Joseph Thomas, amis de J-M Martin, sont très engagés dans tout ce qui se passe autour de Jean Sulivan (livres, interventions aux colloques…), sans compter que Jean Sulivan a écrit la préface d'un livre de Maurice Bellet avec qui J-M Martin a fait de nombreuses interventions communes.

J'ai essayé de choisir des textes qui font écho à ce que dit J-M Martin : lire l'Évangile c'est naître ; parole et corps ne sont pas disjoints ; l'Évangile ne parle pas en termes conceptuels mais ce n'est pas d'une rigueur moindre que la rigueur occidentale ; les dogmes répondent aux questions d'une époque, mais aujourd'hui ils sont un obstacle pour accéder à la Parole ; la langue ne transmet pas seulement un discours mais une structure de pensée qui parle même quand on essaye d'actualiser le contenu ; pour accéder à la Parole il faut se dépouiller de son "savoir"… J-M Martin parle de cela en particulier dans les articles Les eaux usées de l'Occident et Parole et corps, et les messages des tags christité et dogmes et Évangile mais c'est dans toute sa manière de lire saint Jean et saint Paul.

J'ai dû faire des choix pour réaliser ce message… Vous trouverez d'autres choses sur internet[1].

                                                                    Christiane Marmèche

Jean-sulivan_PLAN

Présentation puis "courtes phrases" de Jean Sulivan
I – L’Exode de Sulivan : une parole d’intériorité pour aujourd’hui.
(Extraits d'une communication de Jean Lavoué en 2010)
II – Extraits de livres de Jean Sulivan
      1) Bloc-Notes (Éd SOS, 1986, p. 14-15)
        « Savez-vous qu'il y a des aubes ? » ; Soyez « disponibles »
      2) Parole du passant p. 31-32. « S'orienter vers ce lieu qui n'est pas un lieu »
      3) Petite littérature individuelle, fin du livre
      4) Les hommes du souterrain, postface de Ligne de crête, DDB, p.199-220 :
          Communication de type idéologique et communication de type évangélique.
          Il est temps que la foi ne soit plus liée nécessairement au mode de pensée conceptuel.
      5) Préface de J Sulivan au livre Le Dieu pervers de Maurice Bellet (Paris, Cerf, 1987)
III – La flûte de Jean Sulivan, film de Patrick Chagnard
   (Le sacrement de l'instant, "Question de" n° 80, Paris, Albin Michel, 1990, p. 13-20)
     Introduction de Patrice Chagnard (extraits).
     Scénario du film
     Questions à Patrice Chagnard (extraits).

 

 Jean SULIVAN

 

Présentation.

Jean Sulivan (1913-1980), pseudonyme de Joseph Lemarchand, fut prêtre, journaliste, écrivain et poète, passionné de cinéma et de littérature. Il écrivit de nombreux romans ou essais : Mais il y a la mer, Consolation de la nuit, Les mots à la gorge, Joie errante, Petite littérature individuelle, Le plus petit abîme, Bonheur des rebelles, L'Exode, La traversée des illusions…

Joseph Thomas Prier 15 jours avec J Sulivan

« Sulivan est un homme de fidélité et de coupures. Sa vie connait quelques-uns des changements radicaux qui sont autant d'occasions d'une nouvelle naissance. La familiarité des mystiques le conduit sur les chemins des renversements ; le thème de la mutation, de la sortie et plus encore de la naissance reviennent sous sa plume. Il naît sans doute en Bretagne mais aussi dans  la lumière de l'Italie où il voyage sur les traces de Nietzsche ou encore en Inde sur les pas d'Henri Le Saux. En fait, les voyages entrepris sont des voyages intérieurs. Il aura accompagné son ami Henri Le Saux dans un dialogue avec l'âme indienne dont on n'a sans doute pas encore mesuré la portée[2]. Même si le travail d'écriture le fixe durablement à son bureau, Sulivan aime non seulement les marches solitaires en montagne mais aussi les voyages, les explorations, la Grèce, l'Inde, l'Afrique, la vie trépidante des villes américaines… Sulivan n'est pas un dogmatique et son style est volontairement délié et déstructuré par endroits. Il est inutile de chercher dans son œuvre quelque théorie nouvelle ou un point de vue inédit sur tel dogme. Mais son écriture vive est comme il le dit : écrite avec le sang. Il témoigne ainsi de l'indépassable expérience intérieure. » (Joseph Thomas)[3]

Jean Sulivan, L'Exode, DDB"Sulivan, c'est une respiration, un rythme qui ne vous lâche pas... il voudrait vous entraîner mais pas ailleurs que là où un désir profond vous entraîne déjà » (Joseph Thomas)[4]

« Si Sulivan a une postérité, c’est parce que tout en se situant sur les marges de l’Église, il a pu s’exprimer librement et vivre de sa plume. Aujourd’hui, son œuvre est reconnue dans sa marginalité même. Mais il aurait pu être cassé. Il a eu la chance d’avoir un archevêque qui lui disait : “Je ne comprends pas bien ce que vous faites, mais je crois que vous faites bien. Allez de l’avant.” » (Jean-Pierre Bagot)[5]

 

Courtes phrases de Jean Sulivan :

« Si l’écrivain chrétien de ce temps est un homme de rupture, c’est en réalité pour retrouver une sagesse et un souffle, c’est-à-dire l’esprit qui ressuscite les mots.»[6]

« La vérité qui n'est plus réchauffée dans une conscience d'homme est une vérité trahie. Le seul livre vivant est celui qui allume des charbons ardents au cœur. »

 « Parfois, j'ai passé pour écrire des livres négatifs, destructeurs...  Quelques-uns se sont aperçus que je chante. Beaucoup ne savent pas que l'Espérance ne vient qu'à la fin de l'espoir. Ils ne savent pas reconnaître dans la colère une forme de la joie. » (Le plus petit abîme)

« J'ai appris à vivre presque serein dans le buisson d'épines des questions.
Je n'ai pas appris. Cela m'est tombé dessus.
Salut.»

« Sulivan, on m’appelle. Je est un autre, connu de Dieu seul, et encore ! On devrait avoir un nom de baptême secret pour exprimer la véracité délicate de la conscience par-dessous la tromperie grossière du monde ».

« Entre toi et moi il y a un espace nu. J’écris dans cet espace. »

 

  « Il est une patrie, la part inconnue de toi, d'où jaillit toute liberté. Chaque homme naît vieux, emmailloté de mots. Il faut une vie entière pour rajeunir et les ressusciter de leur tombeau. Porte en toi-même des rivages, une forêt, ta sauvageté intacte, ton internelle parole, plus forte que tous les conditionnements, plan, plan, rataplan. »

« Sors, quitte ta maison, ta race, quitte-toi pour te trouver. Quand un homme s’est trouvé, quand il a saisi son importance et son in-importance, il devient libre, insolent et amical, il crée, il invente son passé même et chante de sa propre voix l’alléluia torrentiel de la vie surabondante à travers bonheur et  malheur. »

Jean Sulivan, le pommier« L'Évangile, livre-parole, plonge dans l'Ouvert de l'instant. Il est le livre insurgé. Le lire c'est naître ailleurs. »

« Portez en vous un désert pour une vraie rencontre. »

« Prier c'est avouer quoi ? Que l'on a faim. »

« Si le pommier ne fleurit pas en vous, il n’y a pas de printemps. »

 

 

I – L’Exode de Sulivan : une parole d’intériorité pour aujourd’hui

Par Jean LAVOUÉ.

Jean Sulivan, colloque de Ploermel 2010Extraits de la communication faite dans le cadre d’un colloque à Ploërmel en Bretagne, les 24 et 25 avril 2010, pour célébrer les trente ans de la mort de l’ami Jean Sulivan[7]

 

Rares sont les prêtres, rares sont les chrétiens à s’être aventurés aussi loin que Jean Sulivan dans l’espace inédit qu’ouvrirent, entre l’Église catholique et le monde, les vingt années qui s’écoulèrent entre l’annonce du Concile Vatican II par le Pape Jean XXIII en 1959 et la mort de l’écrivain au début de l’année 80. Son œuvre en témoigne : une vingtaine d’ouvrages de totale liberté, entièrement écrits au cours de cette période si singulière pour l’Église catholique, période de crise par excellence, de discernement, qui la conduisit à décider, à choisir son destin d’institution pour les décennies suivantes… J’aime quand Sulivan parle du printemps : c’est un jour en marchant dans la rue de Sèvres encombrée d’automobiles, en compagnie d’un journaliste protestant venu à sa rencontre pour une interview : «vers la fin de l’hiver, dans les pays de glaces et de neiges, les congères masquent encore les chemins. Il faut attendre. Et pourtant, des craquelures apparaissent, des semences germent, le printemps approche. Sous les congères immenses, la vie sourd. » Contemporain de ce printemps-là dont il sent partout les signes, à fleur de terre, c’est de cette vie à naître dont témoigne d’un bout à l’autre l’œuvre de Sulivan. De plein pied avec ce brasillement que font la vie et la mort quand elles se rencontrent : l’instant évangélique par excellence ! (…)

Jean Lavoué, La voie nue de l'intériorité« Le prodigue, je le suis, vous l’êtes, écrit-il dans Ligne de crête : c’est l’homme en fuite sous le vent de la parole qui se fait mal et revient quand il n’y a plus que la maison. Et si vous ne l’êtes pas, avez-vous donc eu peur ? Ou les murs qui cernaient la demeure étaient-ils trop hauts ? Ne vous glorifiez point de n’être jamais partis. Vous n’êtes jamais revenus. Comment serez-vous guéris si vous n’êtes pas blessés ? »[8]  (…)

En décembre 1979, quelques semaines avant sa mort, il écrivait dans la postface au livre de Gabrielle Baron, Mémoire vivante, consacré à Marcel Jousse : « Tant que Vatican II et les Conciles à venir ne feront que replâtrer la doctrine, le christianisme restera figé dans une formulation morte qui fait barrage pour l’Orient, l’Afrique et qui, sans nier bien entendu son prodigieux apport, a contribué à produire l’athéisme en Occident »[9].

Dieu est partout à naître : dès qu’un homme, une femme entendent au-dedans d’eux l’appel, se mettent debout, s’avancent vers leur propre vérité. Sans besoin de catéchisme, de morale, de prêchi-prêcha… Le  chemin de chacun se fait en marchant ! Au bout de la singularité, l’éveil, l’universelle communion. Si tu veux posséder l’héritage de tes pères, tu dois le conquérir…

Jean Lavoué, Jean Sulivan je vous écrisC’est un mouvement que j’indique. Tout est dans le texte : celui d’une vie, d’une œuvre. Pas le goût de reprendre ici la biographie. Tant de choses s’expliqueraient aussi de cette façon, sans doute ! Et l’on croirait comprendre. J’ai cru le faire un temps…[10] Je pourrai ainsi vous parler à nouveau de la mort de son père lors de la grande guerre, du remariage de sa mère, de l’arrachement à son village qu’il porte partout en lui comme un ferment, de la religion de son enfance, du milieu culturel qu’il fréquenta plus que de raison à Rennes dans les années cinquante, de la littérature, de son sacerdoce… Toutes choses qu’il lui faudra quitter pour les vivre de l’intérieur, autrement… Je pourrai encore vous dire son Exode de la cage des mots pour la vibration d’un Évangile sensible, dont on entend le chant de la première à la dernière ligne de son œuvre : l’unique livre qu’il mit vingt ans à nous livrer dans l’urgence d’un souffle à libérer dans l’instant même. Ou encore son écriture au marteau contre la pensée et le concept gréco-romains, et son orientation définitive du côté de l’errance sémitique que l’œuvre de Marcel Jousse lui confirma comme une ultime bénédiction. Son détour par l’Orient, l’Inde, la pensée C’han et taoïste… la non-dualité. Jésus comme un maître oriental, de plein pied dans la chair du monde, saisissant l’invisible dans le sensible, guettant partout des traces de l’absolu… (…)

J-M Martin Saint-JacutJe connais un prêtre qui lit et relit l’Évangile de Jean, l’Évangile dans une main, l’œuvre de Martin Heidegger dans l’autre[11]. C’est ainsi qu’il accède au Poème, qu’il déblaie vingt siècles de métaphysique grecque nous ayant rendu inaudible la parole. C’est ainsi peut-être qu’il faudrait aussi relire l’œuvre de Sulivan, l’Évangile dans une main, l’œuvre de Nietzsche dans l’autre. À moins que ce ne soit l’Évangile, le livre de Sulivan en main, car il n’y a qu’un seul livre qu’il nous invite à prendre et à manger. Ceci est mon corps… (…)

Rappelez-vous la petite musique familière : « Impossible de germer sans mourir. Mais n’attendez pas l’agonie pour être illuminés. Marchez dans les forêts pacifiques. Laissez le presque rien pousser en vous, prendre la place. Souriez à ce qui naît. Bondissez sur l’instant. Le bonheur n’est pas dans le bonheur. Il est dans l’incessante marche. Allons, sortez, vivez tant que vous êtes vivants, faites quelque chose, un coup de folie, ou mieux, qui sait, si vous venez de dîner, faites tranquillement la vaisselle »[12]. (…)

Jean Sulivan, Le plus petit abîme

Nul doute que c’est au cours de son voyage en Inde, auprès d’Abhis[13], dans la perte de tous les repères culturels, des habitudes mentales, des discours rodés sur Dieu, que Jean Sulivan éprouva le plus intensément dans sa chair la force de cette grande voie mystique et silencieuse qui traverse l’Évangile : cette voie de l’intériorité qui lui était redonnée dans cette terre des origines, en dehors de toute dualité, dans l’instant-même. Cette voie qui est celle de Paul, de Jean l’Évangéliste, de Maître Eckhart et de Jean de la Croix, tout comme elle est celle du Vedanta dans laquelle Le Saux avait plongé, du Zen ou du Tao. Sans cesse il en invoquera par la suite le Poème dans son œuvre. Comme une prière ne cessant en lui de se prier.

 

II – Extraits de livres de Jean Sulivan

 

 

1) Bloc-Notes (Éd SOS, 1986, p. 14-15)

 

Jean Sulivan, Bloc notes« Savez-vous qu'il y a des aubes ? »

Savez-vous qu'il y a des aubes ?  Avez-vous jamais vu la lumière d'aube dans une forêt, l'aube sur la mer ? Vous êtes seuls, vous pouvez revenir à l'essentiel, vous interrogez sur les buts de votre vie, sur l'existence de dingue que voulez croire indispensable de mener. C'est le premier matin du monde. Il y a une parole pour vous qui vous parle au-dedans ; savez-vous ce que c'est une plage encore humide, lisse à l'aube ? Ne pouvez-vous vous payer cette originalité ? N'en parler à personne, nous nous retrouverions trop nombreux…

Soyez « disponibles »

On nous a mis dans la tête que le but de la vie, c’est de réussir en occupant des fonctions, en gagnant beaucoup d’argent, en acquérant du prestige. Ce n’est pas vrai : le but de la vie, c’est de rajeunir. Chaque homme naît vieux, emmaillotté dans des mots, des préjugés qu’on lui inculque. Devenir jeune, c’est se libérer des entraves de la peur, ne plus céder aux pesanteurs sociales, devenir joyeux, même avec ses cicatrices. La vie éternelle est faite pour être inaugurée ici. L'Évangile est invitation à quitter les conventions, c'est l'appel au réveil. 

Le plus grand service que nous puissions rendre à la société, ce n’est pas de réussir, d’acquérir la considération, c’est de devenir libres et joyeux. C'est cette joie dont les tristes sociétés contemporaines ont besoin par-dessus tout. Des techniciens, des ambitieux, des malins, il y en aura toujours ; mais les hommes dépris des ordinaires avidités, des vanités, capables d'humour, ne courent pas les rues. Ce sont eux, cependant, qui peuvent rendre la ville plus respirable.

Est-ce que je zozote en vous parlant mer, oiseaux, forêts, ruisseaux ?... Bien sûr, ni la mer ni rien ne peuvent vous apporter quoi que ce soit, si vous n'êtes vides, c'est-à-dire disponibles. Je vous invite à la nudité spirituelle. Les arbres, les bêtes, toute la nature en qui vous êtes immergés vous rappellent que vous n’êtes qu’un passant sans demeure éternelle ici. Que rien donc ne doit être pris au tragique, que l’essentiel est de sur-vivre, c’est-à-dire de faire exister ce qui est immortel en vous.

J'ai l'air de faire la morale. Mais non, je parle d'hygiène et d'hygiène mentale surtout. Je m'intéresse toujours à la ville, mine de rien. L'homme de ce temps a besoin d'hygiène mentale, de se désencombrer d'informations inutiles, de télés, etc. pour retrouver sa vie intérieure. Finalement je m'aperçois que je vous parle de charité : car j'aimerais tant que vous sortiez du sous-développement spirituel (même quand vous priez, même quand vous allez à l'église) et que vous compreniez que la vie spirituelle commence dans le corps, avec vos pas, avec les yeux, tous les gestes de la vie.

 

 

Jean Sulivan, Parole du passant

2) Parole du passant p. 31-32.

« S'orienter vers ce lieu qui n'est pas un lieu »

Vous est-il arrivé de faire cette expérience ? Vous étiez solidement amarrés dans vos habitudes, vos plaisirs et vos idées sur toutes choses. La tempête s'est levée qui a dévasté votre jardin clos… Alors peut-être, après un temps de stupeur, vous avez su, du plus profond de vous, que rien ne vous est dû, ni santé, ni biens, ni amour, ni réussite et que vous êtes un passant sur la terre, tel un chien que son maître a attaché au pied d'un arbre, dans une forêt, pour le perdre. Et peut-être, du fond de la déréliction, l'action de grâces est-elle montée incompréhensiblement pour la lumière, pour l'amour qui demeure même quand l'amour semble mort, une prière sans paroles, liée à une force nouvelle.

Non, n'allez pas imaginer, non plus, que je cherche à dénigrer vos plaisirs, vos possessions et les concepts patiemment tissés par toute une culture pour justifier un mode de pensée et de vie, ou que je tente de magnifier le misérabilisme, l'échec, l'impuissance ou le malheur, je ne sais quel stoïcisme, le vide ou le « pur amour ». La Chimère se tient aussi dans les productions de la vie intérieure, vous le savez aussi. Inutile de se monter le bourrichon.

J'essaie seulement de vous orienter vers ce lieu qui n'est pas un lieu, qui vous est inconnu comme à moi, qui fait peur, mais sans lequel nous ne saurions vivre, nous autres, n'est-ce pas, qui entendons parfois l'Évangile se parler en nous.

 

 

3) Petite littérature individuelle (fin du livre).

 

Jean Sulivan, Petite littérature individuelleJe ne sais ce qui demeurera du contenu de la foi chrétienne : mais je sais une chose, c'est que la seule expérience de Dieu qu'ont beaucoup d'hommes de ce temps est celle de son absence. Or le christianisme ne peut finalement être saisi qu'à travers la connaissance qu'un être humain a de lui-même. Est-ce donc qu'il refuse toute vérité hors de lui ? Non point, mais il sait que la vérité doit toujours traverser conscience d'homme libre pour devenir chaleureuse et communicable, tout comme il sait que l'Église, ses dogmes, ses institutions, le Vatican, ses musées, ses cardinaux, évêques n'existent que pour la liberté spirituelle des personnes.

À vrai dire, l’une des erreurs capitales de l’institution chrétienne est d’avoir oublié une chose, j’ose le redire ici une fois encore : elle a livré un contenu en oubliant qu’un message spirituel est indissociable de sa forme. Elle a imprégné des cerveaux sans atteindre le cœur de l’existence ; ou bien elle a cru qu’une rhétorique pouvait se substituer au paradoxe et au «poème». C’est pourquoi elle n’a réussi à créer ni style de vie ni sagesse… À son exemple ses fidèles se sont installés dans des forteresses d’idées, parfaitement démunis hors des murailles, avec une foi sans épaisseur. Nul ne peut donner la foi. Dieu seul la donne. Mais un regard, une imagination, une sensibilité à l’envers de la vie, une intrépidité, une manière d’être au monde : c’est l’humus dans lequel peut s’enraciner une foi. Tout cela se communique à travers des signes.

C’est ici qu’intervient l’écrivain qui sait spontanément que l’idée n’est rien en cet ordre sans un ton, une respiration. Mieux qu’un autre, dans l’expérience même de l’écriture il peut manifester que le christianisme est d’abord paradoxe, déchirure et paix, mais aussi sagesse immanente à l’existence. L’essentiel du Tao et du Zen, qui a marqué un peuple et vers lesquels beaucoup d’hommes se tournent pour chercher une sagesse, existe dans l’Évangile : c’est une source négligée depuis des siècles. Pour faire vite, par manque de confiance dans la puissance d’accueil des hommes et par crainte du risque, on a cru pouvoir séparer la pensée du souffle et de la vibration ; ou bien l’on a pensé qu’il suffisait de répéter les mots … Si l’écrivain chrétien de ce temps est un homme de rupture, c’est en réalité pour retrouver une sagesse et un souffle, c’est-à-dire l’esprit qui ressuscite les mots.

 

4) Les hommes du souterrain, postface de Ligne de crête.

     (Les deux sous-titres ont été ajoutés)

 

Jean Sulivan, Ligne de crête et Hommes du souterrainDieu non plénitude abstraite, non essence posée là, mais né, à naître (à souffrir, à aimer) de la chair, du souffle, des gestes.

De la chair irrémédiablement creuse monte un souffle, un cri, voilà l’universel concret, ce qui est commun à toutes les ethnologies, voilà notre anthropologie à nous autres qui n’avons ni concepts ni structures pour expliquer et réduire. Il faut être sourd pour ne pas entendre l’appel immémorial qui se dit à travers les ressassements et les différences

Dans l’être il n’y a que perfection et puissance. Dans la vie : précarité et fragilité. L’Ancien  Testament, du moins dans son mouvement, aussi bien que le Nouveau ne sont compréhensibles que dans l’expérience vitale.

Que Respirer, vivre, ce n’est pas pomper de l’air, le rejeter selon une opération mécanique : c’est être en état d’amour avec, exister avec. Et de même adhérer au mystère ce n’est pas affirmer, croire, c’est entrer dans l’univers où la mort n’a plus de pouvoir, c’est-à-dire dans le non-intelligible de l’affectif, s’y trouver bien : voilà l’universel concret.

Que Dieu n'a pas réponse aux questions. Faire de lui un répondeur c'est le transformer en ordinateur. Mieux vaut le nier. Là où vous êtes, il est, quand vous vous libérez et que vous apportez la libération.

Dieu inconditionnellement du côté des pauvres et des torturés, tout ce que les hommes et les nations rejettent et écrasent afin de mener à bien leurs projets, en réussissant à convaincre les petits que s'ils veulent accéder à l'image du bonheur que véhiculent incessamment les médias qui sont en leur pouvoir, ils doivent se soumettre à leurs idées, à leurs lois,  à leurs religions et il n'y en n'a pas d'autres.

Dieu contre les rassasiés, les riches, les pauvres déjà riches de tout ce qu'ils convoitent, avec le riche qui découvre le mensonge et l'inanité de toute richesse….

Dieu en connivence avec l’affectivité, fragile, passible, amoureux, Dieu sensible au cœur. Je ne sais comment cela peut se faire. (…)

 

Communication de type idéologique et communication de type évangélique.

Il y a deux manières de communiquer une pensée, un message, une foi : la communication de type idéologique et la communication de type évangélique. Bien entendu les choses ne sont pas séparées à ce point, mais il est nécessaire de distinguer pour comprendre.

Qu'est-ce que la transmission de type idéologique ? Elle est pour ainsi dire fonctionnelle. Elle part des idées et principes, c'est-à-dire des affirmations pour dire : Mettez-vous bien cela dans la tête et appliquez-vous à vivre et à penser en conformité afin de transmettre à votre tour. Elle consiste donc à partir de l'abstrait pour aboutir à la vie et à l'action. C'est ce qu'on appelle conscientiser : mais entre conscientiser et conditionner il n'y a pas nécessairement de différence. Dans cet ordre la suggestion est première : l'appel à l'imitation, à la volonté. Cette technique peut aller non seulement avec la plus grande sincérité, mais elle investit souvent des prodiges d'habileté, une connaissance concrète de la psychologie sociale, un dévouement.

Mais il y a un vice qui est celui-ci : on ne rejoint jamais les idées abstraites, quel que soit l'effort. La nature de l'abstrait c'est d'être irréalisable : d'où le sentiment d'échec et de culpabilité plus ou moins consciente qui peut conduire soit à la surcompensation activiste, aux crispations fanatiques, soit au découragement.

Prenons un exemple délibérément grossi, de type théologique : Vous croyez à l'Incarnation, à la Rédemption, à la Résurrection, au tombeau vide, donc vous devez penser et vivre, agir de telle et telle manière. Il y a dans cette démarche si naturelle un poison subtilement mortel. Car tout se passe comme s'il s'agissait d'un savoir, d'une conviction (comme on l'a dit, dans convaincu il y a vaincu). D'où chez beaucoup un sérieux, un enfermement dans des formules, une tension qui traduisent un malaise, une peur qui sont l'envers d'une volonté de puissance. Car savoir va avec pouvoir. De là cette tristesse que l'on peut percevoir parmi des hommes et des femmes qui cependant parlent de foi, espérance et amour et dont toute la vie semble donnée.

Qu'est-ce que la transmission de type évangélique ? Elle est concrète, vitale. Elle ne part pas d'idées ni d'affirmations ni d'un savoir mais d'une parole liée à la Parole. Il s'agit d'une assimilation quasi biologique qui dans une sorte de transsubstantiation devient énergie et chaleur. La conversion se fait en dedans, une sorte de désappropriation qui va avec la nudité. La foi devient alors spontanément libération : elle est liée davantage au regard, à la respiration, aux gestes. Elle n'a même plus l'idée de parler d'Incarnation, de Rédemption, de Résurrection. Jésus-Christ mort et ressuscité l'habite. Il ne s'agit plus de fidélité à des vérités à croire mais de fidélité à une personne vivante dont la Parole se parle en vous. (…)

 

Il est temps que la foi ne soit plus liée officiellement et nécessairement à un mode de pensée conceptuel.

Les abstractions ne sont pas crédibles ou ne le sont que par suggestion, illusion. Elles tiennent lieu de présence. Il est radicalement «impossible» d'extraire de la Parole vive une idéologie dans laquelle s'enclore après l'avoir objectivée et d'où l'on juge autrui en se séparant. (…)

– Vous répudiez Aristote, Platon, Thomas d'Aquin et la postérité ?

– La question n'est pas de savoir si la dimension chrétienne a été réellement exprimée dans un langage philosophique et théologique : je le crois. Les théologiens n'ont pas toujours tort dans leur ordre. Ils disposent de toutes sortes de notions, par exemple l'analogie, pour démontrer que la théologie classique échappe à la chosification idolâtrique et donc à l'enfermement. Ils ont raison à l'intérieur de leur représentation, pour les spécialistes… Nous n'avons pas assez de savoir nous autres, n'avons pas assez pratiqué la gymnastique, et de surcroît nous nous moquons bien d'avoir raison, nous donnons raison au plaisir de vivre.

Je vous en conjure, comprenez ceci : les définitions, explications, pensées englobantes dès là qu'elles quittent le cercle magique où travaillent les spécialistes en y trouvant du plaisir et pourquoi pas ? ne peuvent être ressenties, consciemment ou non, même quand elles justifient la liberté et l'amour, que comme violence, je veux le redire, conduire à des impératifs catégoriques intériorisés (les pires) ou non, à la culpabilité, et finalement à la désaffection ou au rejet, tandis que d'autres se gargarisent. C'est ainsi que la doctrine a contribué à fabriquer des races d'incroyants et d'athées d'une part ; d'autre part des croyants incertains, séparés. Elle a aussi fabriqué autre chose dont nous goûtons les fruits dérisoires : ces absurdes conflits entre chrétiens, intellectuels, parfois sanglants qui sont la négation de la communauté chrétienne.

– C'est toute une culture que vous refusez.

– Je l'aime. Elle m'habite. Elle m'aide à y voir plus clair. Elle secrète de quoi la mettre en question. Comment renier quoi que ce soit, ne pas se sentir solidaire ? Mais si le concept et l'idéologie sont admirablement aptes à promouvoir le progrès scientifique et technique, l'analyse philosophique et politique, il est inapte à exprimer le secret qui est au cœur de l'expérience chrétienne.

– Ainsi des siècles de pensée chrétienne sont effacés.

– Quelle prétention ! Les siècles chrétiens furent ce qu'ils furent. D'une richesse inouïe dans leurs contradictions mêmes. J'aurais honte en insistant. L'Église fut une prodigieuse éducatrice et contribua à définir l'espace humain et à mettre en marche l'histoire. Ses ennemis se sont éclairés à sa lumière, non sans caricaturer, il est vrai, sa volonté de puissance. Mais si le langage gréco-latin fut une chance pour empêcher le Message de se diluer et pour favoriser sa diffusion, le temps est venu que le moyen s'est transformé en obstacle. Figée en idéologie, même mise au goût de l'époque, jamais la foi chrétienne n'atteindra en profondeur l'Afrique ni l'Asie ni même les hommes d'Occident jusqu'à leurs racines. Il contribuera à servir de support culturel et de cadre à des catégories d'hommes qui justifieront par lui leur ordre, leurs opinions, à l'abri desquelles ils mèneront leurs affaires, il contribuera à entretenir le terrifiant dualisme.

(…)

Tant que l'Église n'aura pas réalisé dans une expérience (et ce n'est pas une question de vocabulaire mais une attitude dans n'importe quel type d'expression) qu'il y a un langage qui rend tout discours religieux folklorique, pur produit de tribu, radicalement inapte à être entendu par l'étranger, et ce d'autant plus que ce langage a du succès à l'intérieur de la tribu, elle ne parlera pas l'Évangile dans toute sa dimension.

Bien comprendre qu'il ne s'agit pas de balancer quoi que ce soit au nom de je ne sais quelle révolution culturelle, mais d'œuvrer pour que la foi ne soit plus liée officiellement et nécessairement à un mode de pensée qui sépare dans le temps même qu'il parle d'universalité. Qu'on cesse de confondre le mystère chrétien avec son expression abstraite dans un système  faussement logique.

Comment passer de l'affirmation d'une universalité abstraite qui n'a de sens qu'en langage occidental à la patiente et difficile recherche d'une universalité concrète ? Telle est la question.

C'est précisément parce que de lui-même le langage gréco-latin refoule le sensible et l'individuel qu'il est si efficace et permet la domination : c'est pour cette raison qu'il est nécessaire non pas que le christianisme rompt avec lui, mais prenne ses distances.

En 451, au concile de Chalcédoine, quand on a choisi d'exprimer Dieu dans la catégorie gréco-latine de l'être, c'était se condamner à ne le concevoir que comme plénitude et justifier ou du moins privilégier la voie d'extériorité et de puissance.

Pour parler de Jésus (comme d'ailleurs de Hillel ou de Mahomet, ainsi que disait Marcel Jousse) il faut un langage moins mental, plus terrien et plus simple qui dit réellement que Dieu a partie lié avec nous et non qu'il faut être fidèle à des idées. La fidélité à des notions n'a aucun sens en langage biblique : seulement l'adhésion à des personnes. Et n'allez pas trop vite croire comprendre. Car si l'enseignement traditionnel le dit et le répète : le langage qui véhicule cet enseignement dit autre chose. Tant que Dieu n'échappera pas à la plénitude abstraite de l'être et ne sera rendu à la fragilité il n'y aura pas de fin à la domination, à la révolte ou à la fausse obéissance.

L'idéologie va de pair avec la puissance.

L'Évangile est humilité.

 

La Civilisation gréco-latine, dit Jousse dans La parole, le parlant et le souffle[14] est une mince pellicule par-dessus le fond gallo-galiléen. L'Évangile qui est parole, mouvement et pratique n'a toute sa chance que lorsqu'un homme dépris de la toute-puissance des idées et idéologies religieuses nécrosées, s'enracine dans le fond commun anthropologique aussi bien celte que chinois, slave, que palestinien ou sémite, c'est-à-dire que dans l'universel concret, à travers l'expérience individuelle. La parole ne se dit que dans une parole vivante, terrienne d'humilité biologique.

 

Laissez-moi ressasser, je vous prie. Depuis des siècles que les catéchismes répètent les mêmes abstractions, pourquoi craindrais-je d'insister ?

Malgré les apparences et toutes les justifications possibles, dans l'ordre spirituel, le moule conceptuel à mécanique dominante n'est pas universel. Seuls les concepts à l'état effervescent, sans cesse recréés peuvent introduire à l'intelligence intraduisible, comme dit Lévi-Strauss, à propos d'autres choses. Mais parler de subjectivisme, croire qu'il s'agit d'opposer l'évanescent et le flou au réel et au précis, c'est simplement refuser de passer d'une théorie culturelle de la connaissance à l'autre. Ni la subjectivité ni l'objectivité ne fondent mais le couple objectivité-subjectivité.

La vivante vérité qui est au cœur de l'Évangile et de la foi ne se tient pas, vous dis-je, dans les abstractions réifiées que nous fabriquons pour nous donner stabilité et importance en subordonnant la vie individuelle aux valeurs civilisatrices : elle est liée au sensible et finalement en quelque sorte au plaisir. C'est un plaisir qui n'est pas dans la seule dépendance de la vie biologique, comme l'a cru Freud et les diverses races de ses dévots. Elle est au cœur du mystère de l'affectivité. Oui, Dieu sensible au cœur. »

 

5) Préface de Jean Sulivan au livre Le Dieu pervers de Maurice Bellet.

Maurice Bellet, Le Dieu perversSeule la foi peut dire la foi. Seul l'amour peut parler de l'amour. C'est vrai. Mais la qualité est tout. Si, au lieu de tant chercher à produire des mots, des idées et des sentiments dans un brouillard de croyances, les Églises avaient visé la rigueur dans l'adhésion intime, moins servi à la complaisance primaire, elles eussent créé un nouvel espace pour la foi. Seuls la foi et l'amour vécus dans la transparence (une certaine transparence) suscitent la foi et l'amour en les rendant plausibles ou crédibles.

La logique de la foi chrétienne est d'être sans cesse alertée contre ce qu'il y a de factice ou de faux dans les adhésions de ses fidèles. Sinon elle se fait de faux ennemis contre lesquels elle s'épuise au lieu d'orienter toute sa puissance spirituelle vers ses vrais ennemis. C'est de l'intérieur de la foi qu'il eût fallu répondre à Nietzsche et à Freud.

"Aller à l'incroyant!" Quelle impudence. Analyser ses pensées, trouver les failles et les arguments! Évangéliser notre propre incroyance, réduire l'écart entre d'une part les idées, les mots de la foi, de l'amour, et d'autre part le corps réel de notre vie: voilà ce qui importe d'abord.

 

Tout se passe comme si on nous avait fait une âme standard dans la cage du corps des mots qui ne dispenserait du relais intérieur et singulier, sans que nous puissions nous apercevoir, portés que nous sommes par un milieu, acagnardés dans des mentalités, justifiés par l'enseignement, de l'artificialité de notre manière d'être et de parler. C'est pourquoi le ton, malgré la sincérité, n'est pas trop juste. Trop de peurs refoulées, de crispations, dans l'affirmation tranquille comme dans l'exaltation, qui retiennent, séparent en parlant de communion ; trop de fraternités irrespirables. Un volontarisme masqué par le mot grâce, une surcompensation au malheur intime. Si bien que foi et amour, au lieu d'être croissance vitale, écoute, irradiation spontanée, ne semblent viser qu'à dompter par la douceur ou par la violence ceux sur qui on a pouvoir, et apparaissent comme une fabrication à la fois sincère et menteuse. Les fruits en sont la passivité, l'indifférence ou la révolte qui conduit à un nouvel enfermement.

En cherchant moins la transformation intérieure des individus, parce qu'on veut penser qu'elle va de soi, que la quantité des fidèles que l'on veut retenir ou gagner, on ne tend qu'à les courber sous un projet, des pensées toutes faites, des réflexes appris, sans craindre de les arracher à eux-mêmes. D'où une telle absence des croyants. Paralysés par tant d'échafaudages psychosociologiques ils ne sont plus qu'une doublure de l'homme de foi, qui détient une vérité pour les autres.

 

Qui est trop convaincu est suspect. Quelque chose de tout autre se dit à travers les affirmations. Sa langue est fripée. Une vérité transmise dans une langue morte est pire que l'erreur. Car l'erreur peut réveiller.

Entre la parole qui est appel et celui qui l'écoute et la transmet, il est nécessaire qu'il y ait connivence. Si elle est sans racines au-desans, ou bien elle laisse indifférent ou bien elle soumet ceux qui ne la reçoivent à cause de son prestige ou de sa puissance. Jamais elle ne peut sans dommage être accueillie comme pure injonction du dehors. Elle s'inscrit en quelqu'un qui est sur le chemin. Elle s'ouvre un passage en blessant, en guérissant, elle pousse comme une graine, devient révélation de ce qui est déjà là. Sinon elle ne fait qu'occulter un malheur qui ne cesse de se dire à travers les mots de l'amour et de la joie même.

Toute vérité qui ne traverse pas le sensible et ne respire pas avec nous dans notre précarité de créature, renforce la carapace. Que le symbole cesse de jouer qui dit l'accord de la foi, l'amour et de la vie : les mots qui ne sont plus que des signes perdent leur charge poétique, c'est-à-dire d'action, qui branche sur l'invisible. Les mots tiennent alors la place de l'absolu. Quand les disciples veulent faire de Jésus une idole, il monte à Jérusalem. Le langage chrétien qui oublie de passer sur la croix et la dérision de l'expérience singulière, ne ressuscite pas...

 

III – La flûte de Jean Sulivan, un film de Patrick Chagnard

 

Jean Sulivan, Le sacrement de l'instant

La flûte de Jean Sulivan est un film de Patrick Chagnard qui a été diffusé par TF1 le 18 février 1968, dont le scénario a été publié dans Le sacrement de l'instant ("Question de" n° 80, Paris, Albin Michel, 1990, p. 13-20) avec une introduction et des questions après le film.

 

Introduction de Patrice CHAGNARD avant une projection du film en 1989.

J'avais 20 ans lorsque j'ai réalisé La flûte de Jean Sulivan. (…)

Je venais d'un milieu très catholique et le cinéma me passionnait depuis toujours. Pour moi, c'était la transgression, c'était la vie. Dans ma famille, on ne parlait pas de la vie, mais des idées ou de la morale. J'allais donc au cinéma pour découvrir ce qu'était la vie et longtemps j'ai cru que le cinéma c'était la vie et réciproquement, avant de découvrir qu'il n'en était qu'une image. (...)

À l'époque je fis un petit film pour "Le Jour du Seigneur", l'émission catholique diffusée sur TF1, et je me souviens que Sulivan, dans un de ses livres, venait d'écorcher les Révérends Pères de la télévision et leur messe du dimanche matin. Il reçut alors une lettre du Père Dagonnet, le responsable de l'émission qui disait : « Je vous prends au mot. Vous nous avez écorchés : quitte ou double ! Nous vous invitons à intervenir dans notre émission ! » (…)

Je réussis à convaincre Sulivan de faire le film en l'assurant que ça ne ressemblerait pas à une émission du "Jour du Seigneur" mais à un film, quoi que sans grands moyens. Un film, pour Sulivan, cela signifiait mettre en œuvre une écriture, et c'est sur cette idée que reposait notre contrat. (…)

Nous avons fait ce film et notre amitié s'est développée. Souvent, au cours des longues soirées que nous passions ensemble, nous parlions du mensonge. Sulivan avait la passion de la vérité et de ce fait connaissait le mensonge mieux que quiconque. Il appelait le mensonge "la petite vérité". La grande vérité pour lui, c'était le grand mensonge. Dans ses relations avec les gens, il cherchait "la petite vérité", celle que l'on cache, celle qui révèle le mieux notre petite faiblesse. Sulivan n'était capable d'amitié que lorsqu'il l'avait trouvée ; c'était le prix à payer !

En ce qui me concerne, à l'époque où je rencontrai Sulivan, j'étais en situation de rupture avec l'Église. Un jour, il me dit : « L'Église, c'est l'humanité en marche. » Et là, grâce à lui, je retrouvais mon Église, celle à laquelle j'appartenais vraiment, celle aux côtés de qui j'aurais voulu me battre. Je me rappelle aussi cet autre jour où il me donna ce qui est pour moi la plus belle définition de la foi : « La foi, me dit-il, c'est le courage d'exister. » Ces paroles sont revenues, bien entendu, à des moments difficiles d'existence…

 

Scénario de La flûte de Jean Sulivan

 

(Jean Sulivan apparaît sous un pont de Paris)

 

J'ai l'impression d'être soumis à un interrogatoire par quelqu'un de l'Inquisition, par un Révérend Père chargé de la censure, non ? Allez, continuez, continuez ! Oui, ici on ne s'ennuie pas : il y a les bateaux qui passent, l'eau qui coule, enfin ça a un petit air improvisé, ce n'est pas trop solennel, on peut y aller…

 

Carton :   

La flûte de Jean Sulivan

Nuit étoilée, Van Gogh,C'est l'histoire d'une tortue, la 'tartaruga' en italien. La tartaruga una séra décide de s'en aller faire un tour dans la nuit. Le crapaud qui la voit lui dit : « Quelle imprudence de sortir à une heure pareille ! » Mais la tartaruga, la tortue continue et, dit l'histoire, la tartaruga fa un passo un po più longo que l'altro, elle fait un pas un peu plus long que l'autre et elle tombe sur le dos, et le crapaud dit : « je te l'avais bien dit, c'est une imprudence et tu vas y laisser la vie. » Et la tortue répond « Lo so biene. Je le sais bien, pour la première fois, vedo le stélle, je vois les étoiles. »

 

Carton :

Pourquoi écrivez-vous ?

Jean Sulivan : Pour passer le temps. Il faut bien s'occuper.

 

Carton :

Pourquoi écrivez-vous ?

J S : J'ai le sentiment d'écrire pour que tout ne soit pas perdu. Si vous voulez, je vois que les jours, les années passent. Tout ça se dégrade, se défait, c'est comme du sable qui vous coule entre les doigts. Vous vous retournez et puis vous vous apercevez qu'il n'y a plus rien. Prenons un exemple : vous retournez, cinq ans après y avoir vécu avec des amis, dans un village des Alpes ou en Suisse –  Grindelwald ou Sils-Maria, peu importe – et là, tout d'un coup, vous vous arrêtez parce que vous vous voyez, cinq ans plus tôt, disant telle chose à quelqu'un, ou regardant tel spectacle. Alors, se communique à vous une espèce de frémissement, de vertige, vous avez le sentiment que tout cela n'est plus rien, que tout cela est fini, mort, et vous vous dites : il en sera de même pour ce qui est à venir.

Patrice Chagnard : C'est la tentation du désespoir.

J S : Ce n'est pas un désespoir. Je crois, contrairement à des écolos qui sont, disons athée, je crois que cette expérience du vide, du désert ou du néant peut se transmuer en joie.

P C : Cela s'est passé un soir, à Delphes.

J S : Oui. Il y a une page dans mon livre sur Delphes que j'ai encore en mémoire. Une nuit, je m'étais caché du garde et de son chien pour entrer dans le Téménos. Je me trouvais parmi les colonnes. Il y avait un silence total, la lumière comptait les colonnes du temple. On pouvait voir le Trésor des Athéniens, puis les Phédriades, une masse sombre qui avait l'air toute proche parce que la nuit, les montagnes ont l'air d'engraisser, de se rapprocher, on les toucherait de la main. Alors, j'eus le sentiment d'être moi-même mort avec tous les gens qui étaient passé par là, Platon, Aristote, les guerriers, les gens du stade, tous ces gens venus là par millions et probablement par milliards pour prier, regarder ou prendre des photographies comme on le fait aujourd'hui. J'avais l'impression que le cataclysme était arrivé, que la bombe atomique était tombée, qu'il n'y avait plus personne sur la terre. Alors je sentis que quelque chose, quelque part, se pensait, mais impossible de dire si cela se passait en moi ou non.

P C : C'est vous qui pensiez quand même.

J S : C'était moi qui pensais, mais j'avais le sentiment que ça se déroulait hors de moi. C'était impersonnel. La pensée du monde, la pensée de la fragilité du monde !

 

Voix off de Sulivan :

Avez-vous la moindre idée de ce que je veux dire ? Sentez-vous la mort battre sous vos côtes, le temps qui défait pour refaire, l'alléluia torrentiel de ce qui va et vient, les visages, les regards qui dérivent, le monde donné, repris à chaque seconde ?

J S : Je crois qu'il y a écriture lorsqu'en effet on passe à un autre plan, qui peut être un plan musical, architectural, lorsqu'on éprouve le besoin de s'exprimer et, en s'exprimant, de changer aussi le monde autour de soi parce qu'on n'écrit pas pour rien, comme ça, dans le vide. On écrit pour respirer, parce qu'il y a quelque chose qui ne va pas, qui ne va pas autour de vous. On manque d'air, on se dit : il faut élargir un peu les cloisons, il faut communiquer quelque chose. Si on n'a pas d'amis, on les invente ou bien on va les chercher, on essaie de les peindre ou de les faire parler parce qu'à travers eux on va rencontrer d'autres amis. Mais on n'écrit pas pour faire du bien. On n'est pas responsable d'exister. On écrit comme on est. Alors on peut aider les gens, on peut aussi quelquefois leur faire du mal. Souvent, pour faire du bien, il faut commencer par faire du mal. Disons que le bien commence par faire mal. Au fond, je n'ai peut-être pas un sens moral très développé. J'ai un sens plus évangélique que moral.

 

Carton :

Du vice et de la vertu

J S : Oui, c'est un tableau qui se trouve dans une église espagnole. On y voit une balance avec ses deux plateaux ; sur le premier, les vices sont énumérés ; sur le second, ce sont les vertus. On aperçoit également, en haut et à droite, une chouette sous laquelle on peut lire le mot eguale, égal. Je ne dis pas que le tableau soit très beau esthétiquement. Il ne s'agit pas de cela. Seulement, à le voir, on se dit : vraiment, mettre ça dans une église ! Et effectivement, pour une conception intellectualiste des choses, c'est un peu scandaleux. En fait, il s'agit là d'une perception mystique de la réalité. C'est l'idée qu'un homme est sauvé, au sens le plus large du mot, par l'attitude qu'il a dans le péché ou dans le bien, dans le vice ou dans la vertu. S'il s'installe dans la vertu, s'il en est propriétaire, il est perdu, irrémédiablement.

P C : Vous ne croyez pas que l'on découvre beaucoup plus de choses dans le mal, dans le péché lui-même ?

J S : Je crois qu'il ne faut pas le savoir, et l'on ne peut guère faire d'hypothèse : c'est très dangereux de combiner ça avant coup. Ça ne peut pas être prévu. Celui qui se dit : « Bon, très bien, je pèche, je vais découvrir dans le mal un tas de choses ; d'ailleurs la miséricorde de Dieu est infinie… », Alors là c'est foutu parce que c'est ce qu'on appelle le péché contre l'esprit. Finalement, c'est organiser soi-même son propre développement en fonction d'idées, d'idées personnelles, sans tenir compte des valeurs en elles-mêmes. Je crois qu'il y a des gens qui sont honnêtes dans le mal et des gens qui sont honnêtes dans le bien. Je veux dire qu'il y a des gens qui se livrent au mal et qui sont broyés par lui : quelque chose peut en sortir. Mais il y a les gens qui entrent dans le mal avec prudence et en calculant le moyen de s'en sortir : là, c'est fichu, ceux-là sont irrémédiablement condamnés. De même qu'il y a des gens qui entrent dans la vertu, qui s'y livrent et qui sont aussi broyés par elle, qui paient le prix. Et puis il y a ceux qui y entrent de biais, en calculant comment se heurter le moins possible…

P C : Les gens ne sont-ils pas tous les mêmes ?

J S : Tout le monde bien entendu, tous, tous, nous sommes pleins de prudence, pleins de calculs. C'est ça qui nous condamne et pas autre chose. Ce n'est pas la matérialité de la vie, ou plutôt si, la matérialité de la vie, les actes, tout cela est très grave, très grave socialement, à cause de l'exemple etc… D'ailleurs il y a les flics pour éviter que ça ne soit trop apparent. Et puis il y a toute la conscience des braves gens qui ne veulent pas voir ça parce qu'ils en ont peur, et ils en ont peur parce qu'ils le désirent finalement, vous comprenez ; mais ils 'se croient', ils montent soudain sur un piédestal en s'opposant à ce qu'ils appellent le mal (un certain nombre de spectacles et le reste).

P C : Mais qu'est-ce qui nous sauve ? Qu'est-ce qui nous sort de là ?

J S : La naïveté, la vérité, l'authenticité, l'absence de calcul.

P C : On ne s'en sort pas tout seul.

J S : On ne s'en sort pas tout seul, on ne peut pas s'en sortir tout seul.

P C : Comment s'en sort-on ?

J S : On a peur d'employer certains mots, voilà. Vous voyez, moi je bute toujours. Je ne sais pas quelles sont vos convictions à vous, si vous êtes chrétien, si vous ne l'êtes pas, je n'en sais absolument rien, mais j'ai peur de certains mots comme le mot 'grâce' qui est un peu tarte à la crème. Ce qui est certain, c'est qu'on ne s'en sort pas tout seul. On se sent conduit, on se sent inspiré un peu comme un artiste ne peut écrire que s'il y a ce petit quelque chose qui passe. Je crois que dans la vie, dans la vie spirituelle, dans la vie intérieure, dans la vie chrétienne, il y a cette inspiration aussi qui fait qu'on passe à travers un tas de difficultés sans même les apercevoir. Il y a une sorte d'instinct supérieur. En fait, je me sens d'une médiocrité terrible. J'ai honte d'écrire ce que j'écris. Je me dis : je suis un menteur, forcément. Dans l'Écriture d'ailleurs, il y a un verset de Psaume qui est terrible mais qui exprime la vérité des choses : omnis homo mendax, tout homme est menteur. L'écrivain, lui, est consubstantiellement menteur. Seulement, écrire c'est tenter de faire reculer le mensonge, c'est essayer de conquérir sa vérité et de rencontrer la vérité d'autrui. Si ce n'est pas ça, alors ça ne sert à rien. J'ai envie de dire : « Ne me croyez pas ! Je ne suis pas si brillant que ça ! » Je me souviens des sermons enthousiastes que je faisais autrefois. J'ai pris peu à peu conscience que j'étais un comédien. Alors, je me suis tu pour parler autrement, à voix basse, pour parler des êtres et des choses sans les nommer. Ce que je souhaite, ce que j'espère, c'est qu'en écrivant, il y ait des gens qui reconnaissent ce qui m'anime. Je ne voudrais pas l'expliquer moi-même. Est-ce que vous comprenez ce que j'essaie de dire ?

P C : Tout à fait.

 

Voix off de Sulivan :

Le prophète envoyé pour dire que Dieu va sévir rencontre sur la route un homme de bien qui lui dit : « Laisse tomber. D'ailleurs, Dieu m'a dit de te dire : “Viens avec moi manger et boire.” » Le prophète content suit l'homme, ils mangent et boivent, mais le repas terminé, l'homme dit : « Parce que tu as été infidèle à ta mission, tu périras. » Sur le chemin du retour un lion se jette sur le prophète, l'arrache de son âne et le tue. L'âne et le lion en plein désert veillent son cadavre. Nos routes, ami, sont encombrées des cadavres d'hommes sages et honorés qui portent leur âme au dehors comme une décoration, morts avant d'être morts, toujours prompts à savoir ce qu'il faut dire, ne pas dire. Même si un ange descend du ciel pour signifier que l'Évangile a changé d'avis, il faut continuer la route, croire à la parole qui a été dite à la face du monde et ne peut être démentie à jamais.

J S : Je crois que l'écrivain qui n'est pas seulement un raconteur d'histoires – encore que les raconteurs d'histoires, s'ils font bien leur métier, on peut leur tirer son chapeau – l'écrivain qui n'est pas un raconteur d'histoires met nécessairement le monde en question. S'il écrit, c'est pour essayer de remplacer les vérités de la publicité, les vérités officielles, les vérités grossières de la vie quotidienne par la vérité intime de l'âme. Je crois que ce qu'il veut communiquer, c'est une expérience intérieure. Il écrit pour respirer mieux, pour transformer le monde de toute façon, et quelquefois il le fait dans un engagement politique, dans un engagement social. Il peut le faire à une plus grande profondeur en essayant d'atteindre la vérité des êtres, la vérité plus intime des êtres. Pour le prêtre, c'est la même chose. Le prêtre met en question le monde, il le met au nom de l'Évangile, parce que le prêtre n'est pas un sorcier, n'est pas un homme de cérémonie. Nous avons l'habitude de le voir en chape, en procession, mais ça, c'est sociologique. La vérité du prêtre, c'est tout autre chose. Le prêtre met le monde en question au nom de la vérité de l'Évangile. Par conséquent, il y a une certaine coïncidence entre le prêtre et l'écrivain.

 

Voix off de Sulivan :

Tu n'es qu'un manieur de mots, un illusionniste, Sulivan. La ferveur, l'extase, l'illumination du réel, le pressentiment de l'unité, tout ce que tu recherches. Tu laisses la nuit, l'impuissance, la solitude, la mémoire sans souvenir, l'esprit sans image aux grands aventuriers. Savoir te suffit, faire tenir ensemble des mots, comme d'autres font des barrages.

J S : Dans une ville, au restaurant, j'éprouve souvent la pitié et comprend très bien la philosophie de Schopenhauer. Je vois les gens vivre, s'aimer, manger, couler, dériver dans la rue et tout cela provoque chez moi une certaine émotion, une certaine angoisse. Je ne me sépare pas, je suis avec, mais j'ai le sentiment d'avoir un sens…

P C : … qu'ils n'ont pas ?

J S : Je ne sais pas, peut-être l'ont-ils… Oui, les uns l'ont, les autres ne l'ont pas. Quant à moi, j'ai une perception métaphysique de la réalité. Je crois voir où tout cela conduit et je voudrais, j'éprouve le besoin de leur révéler quelque chose. Je voudrais leur communiquer quelque chose, mais je ne peux pas aller les prendre par le bras pour leur dire, pour leur expliquer. Je ne suis pas un saint, malheureusement, je ne suis qu'un écrivain. Si j'étais un saint, je n'écrirais pas, vous comprenez. L'écrivain n'écrit que parce que justement il n'est pas capable de vivre ce qu'il écrit. S'il vivait, il n'écrirait pas… Finalement, si j'écris, c'est tout de même pour communiquer le sens, le sens ultime. Parce que si je me sens aussi médiocre que tout le monde, je pense à Dostoïevski, je ne sais pas pourquoi, je dérive avec tout le monde mais j'ai cette petite musique, la flûte dont je vous parlais tout à l'heure, c'est cela qui me donne le sens, qui me donne de la joie finalement, et qui fait que je ne m'apitoie pas sur la condition humaine, ne désespère pas, continue à marcher en me disant : ça va bien, nous allons quelque part.

 

Carton :

Nous allons quelque part…

J S : Pour écrire, il faut entendre une musique, il faut entendre peut-être la flûte ; il faut qu'il y ait un rythme qui s'éveille en vous, qui vous invite à mettre des mots les uns derrière les autres, à faire des phrases sans trop savoir où vous allez, à faire confiance. Écrire, c'est faire confiance. Bien entendu on est dans la nuit, parce qu'en réalité faire confiance, c'est souvent aussi pendant longtemps croire que personne ne va comprendre ce que vous dites, que vous êtes seul. Mais en général, quand un livre sort, il y a toujours des gens pour le 'reconnaître'.

Ce qui pour moi, dans l'écriture, est le plus profond, je voudrais l'exprimer comme ceci : ce ne sont pas les vérités abstraites qui permettent aux hommes de se rencontrer. Les vérités abstraites permettent à des hommes de s'ajuster, de faire des compromis, de limer leurs différences. Je crois que ce qui permet à des hommes de se rencontrer, c'est ce qu'il y a de plus intime et de plus personnel. Autrement dit, c'est ce qu'il y a de plus intime et de plus personnel qui est le plus universel quand on réussit par le moyen du langage à exprimer cette intimité et cette vérité des profondeurs. Ainsi, il y a deux façons de rencontrer les gens : par le dehors, par des ajustements, par des formules toutes faites, par les moyens sociaux ; et puis, il y en a une autre qui est de descendre dans sa vérité la plus secrète : alors, tout le monde se sentira concerné, tout le monde.

 

 Carton :

De l'espoir

J S : Le contraire du désespoir, ce n'est pas l'espoir, parce que l'espoir est toujours fragile. Tout cela se décompose. Le contraire du désespoir, c'est l'espérance ! Le remède à la peur, c'est l'espérance.

 

Carton : 

De la lumière

J S : C'est que la lumière on ne la voit pas. On voit les objets qui sont éclairés par la lumière.

 

Carton :

De l'espérance

J S : C'est une flûte… Voulez-vous que je vous raconte une histoire ? Cela se passait une nuit du côté du boulevard Pasteur. Une nuit de tristesse, disons de dégoût, de lassitude parce qu'en dehors de quelques amis, personne ne comprend rien à ce que vous écrivez. Cette nuit-là, je n'arrivais pas à dormir, j'entendais des cris, des bruits de voitures, de télévisions. Et puis, tout à coup, quelque chose s'est passé. J'ai entendu un bruit sourd. J'ai cru d'abord que c'était le bruit de mon cœur, et cela m'a fait peur parce que personne même entendre cette mécanique, mais ce n'était pas ça, pas ça du tout. J'imaginai alors une batterie ou une contrebasse quand, tout d'un coup, semblant naître de ce bruit sourd, j'ai entendu une flûte, le chant d'une flûte qui s'est élevé soudainement. Elle était légère elle était aérienne, elle donnait une joie, c'était peut-être Bach qui parlait, c'était peut-être la 'Flûte enchantée', je n'en sais rien. Et puis, je me suis endormi – un sommeil haché menu ! – et quand je me réveillai, je croyais encore entendre la flûte, mais il n'était pas sûr qu'elle continuait à jouer. Est-ce que la flûte était dans ma tête ? D'où sortait-elle ? Je n'en sais rien. Cela n'avait pas d'importance… L'espérance, voyez-vous, c'est un peu ça. C'est très peu de choses, c'est ce chant de flûte qui anime tout le reste, tout le brouhaha, c'est ce chant qui semble sortir du cœur du monde, du battement du cœur de tous les hommes, d'une ville. Ce n'est rien du tout, oui, presque rien, c'est facile à supprimer, l'espérance.

 

Questions à Patrice Chagnard

Patrice Chagnard, vous n'aviez pas vu votre film depuis vingt ans. Quelle impression cette projection vous laisse-t-elle ?

Je mesure d'abord à quel point les propos de Sulivan sont familiers, à quel point je connais tout cela par cœur. Rencontrer Sulivan fut pour moi un éveil extraordinaire. Les grandes questions de ma vie étaient tout simplement les grandes questions de la sienne. Qu'est-ce que l'art par rapport à la vérité ? Quelle doit être la position de l'artiste par rapport à la foi ? À tout ceci, Sulivan apportait de vraies réponses. Au fond il croyait à une mission particulière de l'artiste, lequel devait selon lui se tenir dans une position que je qualifierai d'écart nécessaire. Il revendiquait cette place en même temps qu'il était fasciné par son au-delà, qui est la plongée dans la vie mystique. Il se tenait au bord de cet abîme, au bord du vide, y résistait avec ces mots. Je trouve cela très beau. Je crois que tous les créateurs qui ont affronté dans leur vie, dans leur travail, cette nécessité d'être confronté avec quelque chose de plus grand que soi ne peuvent qu'être sensibles à la position forcément paradoxe de Sulivan. J'ajouterai qu'en revoyant ce film, il m'est apparu que Sulivan avait tout mis en jeu dans l'écriture, absolument tout. Je dirai même que ce n'est qu'en tant qu'écrivain qu'il fut vraiment prêtre !

Vous avez choisi, pour servir de cadre à votre entretien avec Sulivan, une berge de Paris. Pourquoi ?

Nous avions essayé, après en avoir parlé, plusieurs endroits parisiens qu'appréciait Sulivan. Celui-là m'a plus. Nous avions très peu de moyens et donc très peu de temps. Il fallait que tout soit bouclé en une seule journée. Cette berge, il la connaissait bien, il s'y promenait régulièrement. La présence du fleuve est très importante également. La berge, c'est la rue sans être la rue. Il est un passant. C'est un homme de la rue. Les grands moments que je partageais avec lui avaient précisément pour cadre une rue, ou une berge comme celle-ci. Il avait besoin d'être dans la rue, de se mêler à la foule, de sentir le monde, cette espèce de fraternité qu'il vivait pour lui-même, en solitaire…

 

[2] Jean Sulivan en parle dans Le plus petit abîme Gallimard 1965.

[3] Extrait de la biographie de Jean Sulivan, http://www.dessourcesetdeslivres.fr/archives/bio_thomas.htm

[4] Préface de son livre L'incessante marche de Jean Sulivan, Éditions Mine de Rien 2003

[6] C'est la fin du texte du II 3°.

[8] Jean Sulivan, Ligne de crête, Paris, DDB, 1978, p. 157

[9] Gabrielle Baron, Mémoire vivante, Le Centurion, 1981, p. 303

[10] Jean Lavoué, Jean Sulivan, je vous écris, Paris, DDB, 2000

[11] Il s'agit de Jean-Marie Martin. Jean Lavoué le cite explicitement dans un livre : Portrait de J-M Martin dans "L'Évangile en liberté" de Jean Lavoué .

[12] Dernières lignes de Matinales, Gallimard, 1976.

[13] Abishiktananda est le nom d'Henri le Saux. Voir Le plus petit abîme.

[14] Gallimard, Voies ouvertes 1978, dans la collection dirigée par Jean Sulivan.