Après une présentation qui donne en particulier les passages de Gn 1-2 concernant la "création" des deux Adam en traduction proche de l'hébreu, ce message reprend des réflexions de Jean-Marie Martin faites à divers endroits.

I – La naissance de Jésus lors du Fiat lux (Gn 1)
II – Approche de Gn 1, 26 à partir de Ph 2, 6-7
III – Les deux Adam en 1 Cor 15, 20-23 et 45-49
IV – Adam "type" du Christ en Rm 5, 12-14

 

Les deux Adam (Christ de Gn 1 / Adam de Gn 2-3)

Relecture de Gn 1, 26 (Image et semblance)

 

Présentation du dossier par Christiane Marmèche.

En Genèse on a un double récit de création. Voici une traduction assez littérale de l'hébreu, le mot adam pouvant se traduire par "homme", "humain"… En vue des explications de J-M Martin, j'ai indiqué la traduction de trois mots dans le grec de la Septante :

 Genèse 1 «  1En-tête Dieu créa le ciel et la terre 2… un vent (grec. pneuma) de Dieu tournoyait sur les eaux… 3Dieu dit : “Fiat lux (lumière soit)” et fut lumière…  26Et Dieu dit : “Faisons adam à notre image, selon notre ressemblance, pour qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre et sur toutes les bestioles qui fourmillent sur la terre.” 27Dieu créa l'adam à son image : il le créa à l'image de Dieu ; mâle et femelle il les créa.

Genèse 2 « 7YHWH Dieu façonna l'adam, poussière de l'adama (argile, glaise), il insuffla en ses narines une haleine (grec. pnoê) de vie : et c'est l'adam, une âme (grec. psychê) vivante ! »

Christ, un et plein de l'humanitéEn Gn 1 et Gn 2 on a un double récit de création. Pour saint Paul et saint Jean et les premiers auteurs chrétiens "l'homme à l'image" de Gn 1, c'est le Christ ; par exemple Tertullien : « Dieu dit : "Fiat lux", aussitôt le Christ paraît. » Et pour saint Paul et saint Jean « Faisons l'homme à notre image et selon notre ressemblance » signifie : Faisons le Christ ressuscité et la totalité de l'humanité en lui.

Par ailleurs, dans les textes lus ici aux II, III et IV (Ph 2, 1Cor 15 et Rm 5), saint Paul distingue l'Adam de Gn 1 et l'Adam de Gn 3. On se trompe si on en interprète ce qu'il dit en termes de "nature" car dans la Bible l'être est dit en termes de "posture". Si bien qu'il y a deux postures :

  • la posture de l'Adam de Gn 1 qui est l'homme à l'image c'est-à-dire le Christ ressuscité ;
  • la posture préhensive d'Adam de Gn 3 qui saisit le fruit, c'est-à-dire l'égalité à Dieu : « Le jour où vous en mangerez, vous serez comme des dieux (ou égaux à Dieu). »

Pour faire court J-M Martin parle souvent de "posture christique" et de "posture adamique", dans ce cas le mot "adamique" se réfère à Gn 3.

En Éphésiens 5 « Faisons l'Adam comme notre image et ressemblanceMâle et femelle il les fit » est lu par saint Paul comme concernant le Christ et l'humanité convoquée (Ekklêsia), le Christ étant l'unité de cette humanité convoquée. Là encore il faut prendre conscience que les mots "image" et "ressemblance" de Gn 1, 26 ont changé de sens au cours de l'histoire, c'est la lecture de Ph 2, 6-11 qui nous y oblige. J-M Martin y parle de masculin et féminin sans développer cette symbolique. C'est quelque chose qu'il a développé dans son article Masculin féminin chez saint Paul (Thèmes d'une symbolique).

En Rm 5 c'est toute la question du rapport du Christ et des hommes qui est traitée. Comme le dit J-M Martin : « Comment expliquer que Jésus meure et que ça fasse quelque chose pour nous ? Quel est le rapport de cette multiplicité et de cette unité ? Voilà la question qui n'est jamais posée en ce sens-là. Bien sûr à la question « À quoi sert le Christ ? » on répond : « Il a mérité, il s'est offert en sacrifice » ! Tu parles, ce n'est pas cela. La compréhension du rapport entre le Christ et les hommes met en question le b-a-ba de notre façon de comprendre ce que c'est qu'un homme. »  « "Mourir pour quelqu'un" n'a pas de sens selon notre façon de penser, et pour que cela ait un sens, il faut que se découvre une sorte de circulation entre nous que nous ne soupçonnons même pas et que le Christ est là pour nous dévoiler. C'est cela premièrement qui a été fortement perçu par saint Paul dès l'origine, c'est même cela qui lui a révélé par contrecoup une sorte de circulation sournoise concernant la complicité dont l'humanité spontanément héritait dans le péché d'Adam (c'est de là qu'est venu plus tard la notion de péché originel, mais secondairement). La complicité en Adam n'a été perçue qu'à la lumière de cette unité insoupçonnée de l'humanité qui se révèle dans la Résurrection du Christ. » 

 

I – La naissance de Jésus lors du Fiat lux (Gn 1)[1]

 

1) La question de la naissance virginale de Jésus dans le Credo.

J'en viens aux actions du Christ qui sont commémorées dans le Credo[2].

Vierge, icône du signe« A été conçu du Saint Esprit, est né de la vierge Marie » : donc c'est sa naissance, la conception par le Saint Esprit. Le Saint Esprit est en question dans la troisième partie du Credo, mais il est là déjà, c'est le même Esprit.

Il faut savoir qu'il n'est pas question, dans l'ensemble de l'Évangile, de la naissance de Jésus et de sa conception, sinon en Luc et en Matthieu. Paul, ça ne l'intéresse pas du tout, il n'en parle pas, pour lui ce qui est premier, ce qui éclaire la totalité, ce qu'il faut pointer comme étant le cœur, le foyer, c'est la mort-résurrection du Christ. Noël est d'ailleurs une fête tardive dans l'histoire des fêtes chrétiennes[3].

Donc intervient ici toute la question de la naissance virginale. Elle vous gêne ?

Je vais vous dire une chose. De savoir si Marie était vierge, ça se décrit comme une question de curiosité fort indiscrète. C'est par ailleurs une question invérifiable – Allez donc voir ! – et c'est par-dessus toute une question (posée en ce sens-là) inintéressante. Seulement ce n'est pas de cela qu'il s'agit !

Il s'agit de savoir à quel titre Jésus est Fils. Or il est Fils au titre de la Résurrection, et la célébration de la virginité de Marie est une première façon, dans certaines Églises, de célébrer la Résurrection même. Quand je dis qu'il est Fils de Dieu de par la résurrection, ça ne veut pas dire qu'il ne l'était pas avant, surtout pas ! Jésus a de toujours en lui la dimension de résurrection. Seulement elle est tenue cachée (c'est saint Hilaire qui développe cet aspect-là, justement) et elle est manifestée lors de la résurrection. C'est cette dimension d'humanité nouvelle qui prend chair, mais qui est déjà en lui… qui prend chair de la vierge Marie, mais par là il continue à être né du Père par le Saint Esprit. Autrement dit Jésus ici est celui qui est né lors du « Fiat lux (Lumière soit) ». Les premiers Pères de l'Église disent : « Dieu dit "Lumière soit", aussitôt le Christ paraît ». C'est-à-dire que le « Fiat lux » est la même chose que « Faisons l'homme à notre image ». Et "à notre image" signifie "comme notre fils".

Si vous superposez  « Dans l'arkhê Dieu fit ciel et terre » (Gn 1, 1) et
        « Faisons l'homme à notre image…. Mâle et femelle il les fit » (Gn 1, 26-27),
       vous avez toute la structure de base de la pensée de Paul.

Autrement dit, ce qui est présent en Jésus de toujours, c'est "l'homme à l'image" et non pas "l'homme modelé". L'Écriture ne connaît pas la notion de nature humaine.

Prenons l'exemple de Philon d'Alexandrie – juif contemporain de Jésus – qui a beaucoup commenté en grec l'Ancien Testament. Il commente aussi la Genèse et parle de « Faisons l'homme à notre image » du chapitre 1, mais quand il arrive au chapitre 2 où l'homme est modelé par Dieu, il dit : « Celui-ci c'est un autre »[4].

En 1 Cor 15 Paul dit lui aussi qu'il y a deux Adam, un Adam pneumatique et un Adam psychique[5]. Or "celui qui vient", c'est Adam pneumatique (celui de Gn 1), même s'il vient sur mode caché, sous le vêtement d'un homme parmi les hommes. Il est l'homme essentiel. Il révèle une posture d'homme qui n'est pas de la semence d'Adam de Gn 2 duquel nous sommes tous nés. Voilà ce que cela signifie.

Cette signification-là est de toute première importance puisque c'est l'apparition de l'homme nouveau. Il est homme nouveau de par la résurrection, mais la résurrection n'est pas quelque chose qui lui arrive tout d'un coup, la résurrection est inscrite dans son mode même de vivre et dans sa naissance. Telle est la signification profonde de la naissance virginale, et en ce sens-là la question qu'elle pose n'est pas du tout insignifiante, ce n'est pas une question de curiosité déplacée.

Tant qu'on reste dans la problématique anecdotique, ça ne m'intéresse pas, c'est insignifiant. Il s'agit de célébrer la dimension de résurrection, donc l'accomplissement de l'homme à l'image, car pour les Pères de l'Église « Faisons l'homme à notre image » signifie « Faisons le Christ ressuscité » : c'est lui, l'homme qui est véritablement l'image de Dieu[6].

Et quand Voltaire dit : « Dieu dit : “Faisons l'homme à notre image”, l'homme le lui a bien rendu », il se trompe parce que ce n'est pas un homme quelconque, l'homme de la rue qui est à l'image, c'est le Christ dans sa dimension de résurrection, et l'humanité nouvelle en lui. Et il se trompe tout en ayant raison quand il dit que « l'homme le lui a bien rendu » parce qu'effectivement l'homme ressuscité Jésus rend à Dieu parfaitement l'image qu'il a reçue de lui, il est vraiment à l'image du Père. Voyez, c'est un joli débat avec Voltaire dans l'esprit voltairien, c'est aussi ironique qu'il peut l'être.

Enfin, le thème de la naissance virginale entre dans une méditation sur la vie qui est  proprement judaïque dans son essence. Qu'est-ce qui se passe dans l'Ancien Testament ? Non pas la naissance virginale mais la naissance à partir des stériles. La plupart des grandes matriarches sont stériles, à chaque fois la même histoire se rejoue. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que la vie n'est pas comme l'ordinaire pourrait le laisser croire, quelque chose qui est à la disposition de notre libre gesticulation, mais que la vie essentielle est toujours quelque chose de donné. La naissance à partir de la stérilité manifeste la donation plus originelle pour ce qui concerne la vie essentielle. Et la naissance virginale entre encore plus fortement dans cette thématique. Si on me dit que ce qui apparaît en Jésus Christ est une figure d'homme inédite, inouïe, qui ressaisit la totalité de l'humanité dans quelque chose de neuf, pour moi la naissance virginale a une très grande importance.

Voilà comment on peut comprendre cette expression. Là nous sommes dans la reprise de la tradition de Luc, ce n'est pas un thème johannique. C'est un thème de méditation du mystère qui appartient à un certain nombre d'Églises. Personne n'est allé vérifier la virginité de Marie ! Seulement si je prends au sérieux cette signification-là qui est symbolique, c'est elle qui "atteste" que c'est vrai même corporellement. Je ne dis pas que c'est une simple image, je dis que ça "atteste". De même, que la Résurrection ait un sens spirituel pour la totalité de l'humanité, c'est cela qui rend plausible qu'il y eût une résurrection de Jésus. Autrement, qu'est-ce que j'ai à faire d'une anecdote de résurrection d'un homme jadis ! Si c'est insignifiant, c'est une curiosité tout aussi déplacée, insignifiante, qui consiste à faire collection de monstres ou de choses bizarres. Il faut bien situer cela.

Et ce que je dis en prenant la grande dimension de ces choses-là ne diminue pas leur vérité d'événements, au contraire. C'est ce qui ouvre un champ de possibilités de sens à ce qui est récusé sous prétexte que c'est réputé impossible. Autrement dit je tiens autant à l'un qu'à l'autre. C'est la Résurrection qui est déjà célébrée ici, c'est le cœur du Credo qui est déjà en question dans « est né de la vierge Marie ».

 

2) Le titre de "Fils de l'homme" référé à Gn 1.

●  Le nom propre et les titres de Jésus.

En Occident aujourd'hui nous voulons un sujet, et avoir des titres qui soient susceptibles de lui être attribués. Qui est le sujet de tous ces titres ? Est-ce Dieu ? Est-ce Jésus ? Comment entendez-vous le mot de Jésus ? Très curieusement l'habitude s'est prise de très bonne heure de réserver le nom de Jésus au Verbe en tant précisément qu'incarné c'est-à-dire en tant qu'homme dans l'histoire. Or Jésus (Yeshoua) signifie Sauveur, c'est aussi un titre éternel. 

Nous considérons en général que c'est un préexistant qui vient et qui prend une nouvelle identité lorsqu'il s'incarne. Or ce n'est pas du tout la structure essentielle. Ce qui est très important en revanche c'est de distinguer – et ça se fait dès le début du christianisme – le nom propre (ta onoma) et les appellations (prosrêsis) à savoir les dénominations, les titres, les attributs. Jésus est le nom propre de tout le Christ, Dieu et homme.

Par exemple au début de l'épître aux Romains Paul se présente comme « 1serviteur du Christ Jésus… (qui est) 3issu de la descendance de David selon la chair, 4et déterminé Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts dans un pneuma de consécration. » : l'expression “issu de la descendance de David selon la chair” ne signifie pas que l'humanité du Christ est issue de David, car « selon la chair » chez Paul signifie « à vue humaine », c'est-à-dire dans une détermination qui ne l'identifie pas à partir d'où il doit être identifié[7]. En d'autres passages de saint Paul "fils de David" peut être pris comme un titre, mais pas ici, et quand il est pris comme un titre, c'est "au titre de la résurrection" car tous les véritables titres du Christ sont "au titre de la résurrection". En effet il est « déterminé Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts » : c'est par la résurrection d'entre les morts que se détermine la signification de Fils de Dieu, de Christos, de Kurios (Seigneur), de Fils de l'homme.

Fils de l'homme, il vient, Berna Lopez●  Le titre de Fils de l'homme : Adam de Gn 1.

"Fils de l'homme" ne signifie pas "incarné", et s'il fallait distinguer la divinité et l'humanité de Jésus de cette façon-là, Fils de l'homme dirait plutôt la divinité de Jésus.

"Fils de l'homme" signifie : manifestation de l'homme primordial, car fils signifie "manifestation de ce qui est en secret dans le père". Et pour "Fils de l'homme", l'homme en question c'est l'homme de Gn 1, car pour la première littérature chrétienne comme pour un bon nombre de témoins du judaïsme, Adam de Gn 1 n'est pas Adam de Gn 2 et encore moins Adam de Gn 3.

●  Les deux Adam.

Adam de Gn 1 c'est « Faisons l'adam[8] comme notre image (comme notre visible) » c'est-à-dire « Faisons le Christ ressuscité. » Le Christ est en cela Fils de l'homme essentiel[9].

Ceci se trouve chez Philon d'Alexandrie, un juif qui vivait un siècle avant J-C, et ça se trouve chez Paul dans la considération sur les deux Adam : le Christ est le "second Adam dans l'apparition", mais justement il est le "premier Adam", celui de Gn 1.

Et quand saint Paul dit que « le Christ est Adam pneumatique (spirituel) » (d'après 1 Cor 15, 45-46) il pense à Adam de « Faisons l'homme à notre image » qui est une délibération et qui est la position du Christ en semence. Alors que l'autre Adam, celui de Gn 2 est boueux, terrestre, il est psukikos et non pas pneumatikos.

●  La lecture que l'Occident a faite aux premiers siècles.

Nous, en général, nous faisons une autre lecture : il y a d'abord Adam, et puis ça ne marche pas, donc Dieu va corriger, et puis il va envoyer son Fils pour que ce soit mieux. Mais rien ne se passe comme ça dans nos Écritures.

Le sens vrai, authentique du mot homme, est d'être une dénomination de Dieu, déjà. Or ce n'est pas en ce sens que l'Occident a questionné l'Évangile. Il n'est jamais entré dans cette perspective, même pas au second siècle. En effet l'une des premières questions a été de savoir non pas si Jésus était Dieu, mais si Jésus était véritablement homme, c'est-à-dire s'il n'était pas un semblant d'homme comme l'affirmaient certains. Cette hérésie, le docétisme, a été récusée en affirmant que Jésus était véritablement un homme.

 Seulement, quand on dit que Jésus est véritablement un homme, on dit quelque chose de juste, de correct par rapport à la question posée, mais on n'est pas dans la question de l'Évangile. Car l'Évangile n'a pas du tout pour but de nous dire que Jésus est un homme comme nous. Il est justement l'homme que nous ne sommes pas, c'est-à-dire l'homme vrai.  Tout le problème est dû au fait que chez nous, depuis Aristote, la vérité dit l'adéquation entre une proposition et la réalité.

Plus tard, la question se posera de savoir s'il était Dieu, mais pas avant la fin du IIIe, début du IVe siècle. On lit dans le Prologue de Jean : « Dans l'arkhê était le logos et le logos était tourné vers Dieu et le logos était Dieu ». Cela ne fait de difficulté à personne ! Et pourquoi tout d'un coup, au IVe siècle, se pose-t-on la question : le Logos est-il Dieu ? Quelque chose s'est passé entre-temps pour que la question devienne nécessaire dans le développement de la pensée occidentale chrétienne.

Il s'est passé que toute la pensée est désormais régie par l'opposition de l'incréé et du créé, chose qui n'est pas du tout régnante dans le Nouveau Testament. La question est donc : ce Logos est-il incréé – mais il ne peut pas y avoir deux incréés – ou bien est-il la première grande créature qui s'est incarnée dans l'homme Jésus ? C'est Arius, contre qui le concile de Nicée a procédé pour dire qu'il est véritablement Dieu.

●   Dans "mâle et femelle" de Gn 1, 26 Paul lit "Christ et humanité".

Et  « Faisons Adam comme notre image… Mâle et femelle il les fit », c'est-à-dire Christ et Ekklêsia, là c'est le thème paulinien : le Christ est époux et l'Ekklêsia est épouse, à savoir l'Ekklêsia comme humanité convoquée séminalement, et le Christ comme unité de cette humanité convoquée.[10]

Ce n'est pas évident, mais tout le discours de Paul est pendu à cela.

 

II – Approche de Gn 1, 26 à partir de Ph 2, 6-7[11]

 

« Lequel, existant en forme de Dieu, n'a point regardé comme une proie à arracher d'être égal avec Dieu, mais s'est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes; et ayant paru comme un simple homme » (TOB)

1) Proposition de traduction pour l'étude.

« 6Lui [le Christ] qui, existant en forme de Dieu a jugé non prenable d'être égal à Dieu 7Mais il s'est vidé prenant la forme de l'esclave (du serviteur), devenu en ressemblance d'homme ; et pour la figure trouvé comme [s'il était] un homme.» (Ph 2)

Relevons d'abord deux problèmes de traduction :

– Forme de Dieu ou nature divine ?

Vous savez qu'il y avait des traductions autrefois qui disaient : « Lui qui existait dans la nature divine », et ce n'est pas si ancien. C'est un contresens évident puisque le concept de nature n'existe pas dans le Nouveau Testament, pas plus que le concept de personne par exemple, ce qui pose des questions pour la notion de Trinité mais des questions intéressantes. Ce n'est pas négatif ce que je dis. Nous allons voir comment entendre le mot "forme de Dieu".

– « Comme s'il était un homme » ?

Dans la traduction que j'ai donnée, nous avons pu avoir l'oreille alertée de façon inquiète, car le texte avait l'air de dire qu'il était « comme s'il était un homme ». Le mot “en similitude”, homoiôma, est employé chez Paul d'une façon qui marque plutôt une différence, pas la parfaite semblance. Il faut connaître le vocabulaire de Paul pour cela.  En traduisant : « Il a été trouvé comme un homme » c'est-à-dire « comme s'il était un homme », je me suis permis de faire une traduction qui fasse problème. Et ça fait problème. Je laisse maintenant cette question en suspens, peu de temps, parce que sa solution sera très heureuse et nous obligera à lire le texte autrement que nous ne le faisons spontanément.

 

2) Référence de Ph 2, 6-11 à l'Ancien Testament.

Les différents termes et expressions qui composent ce texte – il y a peut-être à la base un hymne connu dans l'Église avant l'écriture de Paul – sont tous et toutes puisés à un lieu de l'Écriture, ou bien ont leur répondance dans un autre lieu de l'Écriture.

a) Le Nouveau Testament en tant que référé à l'Ancien Testament.

Par ailleurs nous savons que tout texte du Nouveau Testament est implicitement ou explicitement référencé à l'Écriture (la Graphê), ce que nous appelons l'Ancien Testament. Détecter la référence porteuse, la référence sous-jacente, est de première importance pour bien entrer dans un texte. Nous verrons à quel point c'est constitutif de l'Évangile.

L'Évangile ne dit rien d'autre que Jésus est mort et ressuscité, ou s'il dit quelque chose d'autre, ça n'a de sens qu'à partir de ce foyer de sens. Or Jésus est mort et ressuscité “selon les Écritures”, car l'Écriture est témoignante de cela. Un témoignage n'est pas ce que nous appelons aujourd'hui une preuve, c'est autre chose.

“Jésus est mort et ressuscité” est donc témoigné par l'Écriture, mais en même temps par les témoins de la résurrection. […]

b) L'écriture de saint Paul référée aux deux Adam.

Quelle Écriture est à l'arrière-plan de Philippiens 2 ? Ce qui est à l'arrière-plan de notre texte, c'est une adamologie, c'est-à-dire une référence à Adam. C'est fréquent chez Paul. Il y a chez lui une adamologie très développée, très subtile, vous allez en trouver dans 1 Cor 15. Cette adamologie fait une différence fondamentale entre Adam de Gn 1 et Adam de Gn 2 et 3. C'est classique chez Paul.

Et cela se rencontre de façon tout à fait explicite chez un juif contemporain de Jésus, mais un juif hellénisé, Philon d'Alexandrie, qui a produit des commentaires magnifiques de l'Ancien Testament. C'est intéressant de voir ce qu'il garde d'une tradition qui serait plus palestinienne, et ce qu'il apporte. C'est même légèrement antérieur à nos écritures du Nouveau Testament. Or quand il arrive au chapitre 2 de Genèse et qu'il fait mention de Adam, il dit que celui-ci est “un autre”, ce qui suppose qu'il y ait deux Adam[12].

●   Les deux Adam en 1 Cor 15.

Or les deux Adam vous les trouvez en 1 Cor 15 : regardez bien comment ils sont caractérisés l'un et l'autre. L'un est céleste et l'autre terrestre, il est même boueux c'est-à-dire formé de la boue, de la poussière de la terre (versets 46-49).

Le premier Adam, pour Paul, c'est Adam terrestre qui est celui de Gn 2-3, et le deuxième Adam, c'est le Christ qui est pourtant celui de Gn 1, ce qui est normal ; c'est-à-dire que le terrestre est premier dans l'ordre d'apparition, mais l'Adam second est premier dans l'ordre de l'être, il est second dans l'ordre de l'apparition seulement. C'est un principe fondamental de la temporalité chez saint Paul mais surtout chez saint Jean où le Baptiste dit : « Celui-ci (le Christ) vient après moi parce qu'avant moi il était » (Jn 1, 15). Le plus archaïque est tenu en réserve et devient le second dans l'apparition, ce qui correspond à nos deux naissances dans notre vie à nous : nous avons une naissance d'une adamité terrestre première, et il faut naître d'en haut mais ça veut dire naître de plus originaire, c'est-à-dire que notre identité la plus fondamentale et la plus essentielle n'apparaît pas lors de notre naissance au sens banal du terme.

c) Morphê (forme) et "comme un homme": références à Gn 1-3.

●   Le mot morphê (v. 6) référé à l'image.

Ce qui dans le texte nous permet de faire cette référence à Adam, c'est le vocabulaire.

En effet, il est dit « 6Lui qui, existant en morphê (forme) de Dieu », or le mot morphê a la même signification que le mot eikôn (image) employé pour désigner l'homme fait à l'image de Dieu. Mais le mot "image" ne doit pas s'entendre au sens qu'il a chez nous, car dans notre sens usuel le mot image est une reproduction dégradée, inférieure par rapport au modèle. Le mot image ici dit au contraire la manifestation plénière de ce qui était en secret : c'est venir à visibilité. Nous sommes dans une pensée qui n'est pas la pensée du faire mais la pensée de l'accomplir. On ne fait que ce qui n'est pas, on n'accomplit que ce qui est déjà sur mode inaccompli, c'est-à-dire sur mode séminal, en semence. […]

●   Image et ressemblance en Gn 1.

Le mot eikôn (ou morphê) qui traduit l'hébreu tselem dit l'image plénière, l'image pleinement accomplie, la venue à visibilité. Il est l'image de l'invisible c'est-à-dire le visible de l'invisible, la venue à visibilité de l'invisible qui reste invisible à d'autres égards : « eikôn tou theou tou aoratou (image du Dieu invisible) » (Col 1, 15).

Il y a image (tselem) mais aussi ressemblance (demût en hébreu)[13]. Or :

  • Chez les Pères de l'Église l'image sera entendue rapidement au sens platonicien, c'est-à-dire au sens dégradé comme nous le faisons aujourd'hui, et la similitude sera l'accomplissement plénier[14].
  • Dans l'hébreu c'est le contraire, c'est-à-dire que le demût est plutôt une ombre apparente ou quelque chose de semblable.

Ceci marque l'importance dès le IIe siècle du langage philosophique occidental sur la lecture de l'Écriture ancienne, et même du Nouveau Testament.

Et "ressemblance" est le mot que nous avons rencontré à propos de « comme un homme ».

●   « Comme un homme » (v. 7) référé à la ressemblance.

Vous allez voir que « comme un homme » qui nous choquait tout à l'heure, a une signification approximative qu'il ne faut pas effacer du texte parce que le mot "homme" ne signifie pas ce que nous, nous appelons la nature humaine. Bien sûr qu'il a pleinement une nature humaine si on parle le langage de la nature. Seulement le mot de nature est un mot totalement ignoré du Nouveau Testament. Dans les quelques endroits où il se rencontre, il n'a pas du tout la signification de ce que signifie la notion de nature humaine[15].

●   Les deux Adam : deux types d'homme.

Ce qui est comparé ici ce n'est pas Dieu et la nature humaine ; mais c'est[16] :

  • l'homme à l'image (l'homme pleinement accompli en tout cas séminalement) qui est le Christ,
  • et l'humanité adamique pécheresse.

Le Christ a une semblance d'humanité pécheresse puisqu'« il n'a pas connu le péché » (2Cor 5,21). Ceci est un point très important, ça nous permet de bien conserver le texte avec la signification dégradée du mot "ressemblance" ici, et aussi l'emploi du “comme” : « comme s'il était un homme » c'est-à-dire comme un homme adamique pécheur.

Donc ici il faut entendre : « Pour la figure, trouvé comme un homme adamique pécheur ».

 

3) Lecture commentée de Ph 2, 6-7.

Je vais donc lire autrement même les premiers versets.

●   Verset 6. Mains aux doigts crochus ou mains ouvertes

« 6Lui [le Christ] qui, existant en forme de Dieu n'a pas jugé prenable (harpagmon) l'égalité à Dieu », c'est-à-dire que l'homme qui est image plénière de Dieu, qui est le visible de l'invisible, ne se comporte pas comme Adam de Gn 2-3 car le mot harpagmon correspondant au geste de saisir – Harpagon vient de là –, ce sont les doigts crochus.

Eve prend le fruit, Lucas Cranach le JeuneOr ce qui caractérise Adam de Gn 2-3, c'est le geste de prendre le fruit selon la parole du serpent : « Le jour où vous en mangerez […] vous serez comme des dieux (ou égaux à Dieu) » (Gn 3, 5). Autrement dit, pour le Christ, le rapport à la divinité n'est pas un rapport de préhension mais un rapport de mains ouvertes, c'est-à-dire d'évacuation, car c'est la condition pour qu'il y ait donation. Or l'essence de l'Évangile, c'est la révélation de la donation gratuite, grand thème paulinien par ailleurs, qui se traduit dans d'autres lieux par le fait que le salut est par donation gratuite et non pas par mérite (pas par observance de la Loi). C'est le cœur de la pensée paulinienne.

Autrement dit, vous voyez que pour Paul tout l'Évangile est selon la Torah, mais tout l'Évangile est contre la Torah entendue comme Loi (comme nomos) : il est selon la Torah comme Écriture (Graphê) ; et il est contre la Loi entendue au sens où le salut serait obtenu par mérite, par observance de la loi. Ceci résume la pensée paulinienne.

●   Verset 7a. Parce qu'il est image de Dieu il se vide.

« 7Mais il s'est vidé… »On est tenté de traduire la suite par « Bien qu'il soit image de Dieu, néanmoins il s'est évacué », mais pas du tout, il n'y a ni “bien que”, ni “parce que”. Il faudrait plutôt entendre implicitement “parce que” : c'est parce que précisément il est image de Dieu qu'il se vide puisque le vide appartient à la donation. Si je suis plein de moi, je ne peux recevoir. C'est la respiration dont nous parlions tout à l'heure. Il y a un texte approchant dans l'épître aux Hébreux où il y a kaiper (bien que) (« Bien qu'étant Fils, il a appris de ce qu'il a souffert, l'obéissance. » Héb 5, 8), mais c'est une autre lecture. Ici en Ph 2, ce n'est pas “bien que”.

●   Verset 7b. L'image de Dieu et l'image du serviteur c'est la même.

On a donc : « 7Mais lui-même s'est vidé (dépouillé, ekenôsen) prenant la morphê de serviteur ici c'est le même Adam de Gn 1 qui a la morphê de serviteur : le serviteur est “selon l'image”, alors que l'anthropos (l'homme) adamique de Gn 2 n'en a que la semblance – et quant à son aspect, trouvé comme un homme. »

« Il s'est vidé prenant la morphê de serviteur»,donc l'image de Dieu et l'image du serviteur c'est la même.Nous avons vu que morphê dit l'image plénière et il est dit ici que “l'homme à l'image de Dieu” a pris “la morphê de serviteur”, ce qui peut poser problème. Il faut voir que “prendre la morphê de serviteur” ne signifie pas “devenir un homme adamique pécheur qui serait un serviteur,” en fait il est “Le” serviteur. En effet, l'homme à l'image de Gn 1,pour autant qu'il n'est pas asservi à la prise, est assujetti à la vérité du divin, il est “asservi au don”. Et ici le mot asservi a besoin d'être raturé puisqu'il est celui du langage humain et n'est donc pas apte à dire ce qui est en question, seulement nous sommes obligés de l'utiliser car nous n'en avons pas d'autre.

« Quant à son aspect, trouvé comme un homme. » Ici la méprise, car il y en a une, est du côté de celui qui regarde : il est trouvé comme un homme pour la figure, ce n'est pas l'identité de son comportement, mais le mode sur lequel il est trouvé. Il est trouvé dans une certaine méprise, c'est-à-dire qu'on se méprend à son sujet. Ceci est le deuxième moment de l'évacuation de l'image de Dieu. Le premier moment, c'est la condition même pour être dans l'espace de donation, l'espace du don. Mais ici cette évacuation, c'est “venir vers”, c'est venir à la méprise. Voilà un thème surtout johannique, on le trouve ici si on prend bien soin de le considérer, il faut le souligner, contre la tradition.

[…]

4) Retour sur "image et ressemblance" de Gn 1, 26.

► Je n'ai pas compris la différence entre image et ressemblance. Le serviteur est selon l'image alors que l'homme adamique n'a que la semblance.

J-M M : Le mot "image" est ici le mot fort : on est engendré à l'image de son père. Cela, en doctrine trinitaire, signifie que ce que le Père est en semence, le Fils l'est en visibilité, puisque la semence ne se voit pas. Ceci correspond à la phrase johannique : « Philippe lui dit : “ Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit”. Alors Jésus lui dit : “Tout ce temps je suis avec vous et tu ne m'as pas connu, Philippe ? Celui qui m'a vu a vu le Père” » (Jn 14, 8-9). Il n'y a rien d'autre à voir. C'est une sorte d'identité.

●   Parenthèse sur la Trinité.

La Trinité n'est pas le problème immédiat de notre session, cependant il faut arrêter de penser trois petits bonshommes qui sont comme des sœurs siamoises, ou je ne sais pas… Dans la Trinité il y a du même et de l'autre, c'est très important. Par ailleurs chez nous paternité et filiation sont générationnelles, donc sont décalées dans le temps, or Père et Fils sont simultanés (si on peut parler de simultanéité éternelle). Cependant les premières relations sont exprimées dans le langage des relations humaines :

  • la paternité (Père / Fils)
  • et la conjugalité (Christos / Pneuma) car pneuma se dit rouah en hébreu, mot féminin.

Mais ça ne fait pas quatre car Fils et Christos c'est le même. Cela est entendu dans les premiers siècles. Nous avons affaire ici à d'énormes symboles dans un langage qui aura du mal à se joindre au type d'exigences propres à la culture occidentale.[17]

[…]

●   Image et ressemblance en Gn 1, 26.

Vous m'avez posé la question: pourquoi est-il question de la semblance dans "l'homme à l'image", puisque c'est du même qu'il est dit « Dieu dit : “Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance” ». Ceci est lié à la différence qui est indiquée après : « Mâle et femelle il les fit. » C'est-à-dire que :

  • la masculinité a pour tâche de dire l'accomplissement plénier,
  • et la féminité une carence (mais par exemple en Gn 1 la féminité c'est toute l'humanité, donc hommes et femmes).

Vous voyez bien l'ampleur d'une phrase comme celle-là.

Christ humanitéSaint Jean cite la parole du Christ : « Moïse a écrit de moi. » (Jn 5, 46). En effet « Dans l'arkhê était le Logos » ; or le Christ est le Logos, et Moïse a écrit de lui quand, au début de la Genèse, il dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre semblance », c'est-à-dire : « Il le fit mâle – c'est-à-dire pleinement accompli – et femelle – c'est-à-dire l'humanité tout entière mais non accomplie encore. » 

Et c'est pourquoi ces textes de Genèse sont repris par Paul dans la symbolique nuptiale : le Christ est époux de l'Ekklêsia, c'est-à-dire de l'humanité convoquée. Le mot Ekklêsia signifie l'humanité convoquée et ne désigne pas ce que nous appelons aujourd'hui l'Église. L'Ekklêsia est la convocation de toute l'humanité : klêsis signifie appel, vocation. Dieu donne un nom, donc un être, à la totalité de l'humanité, ceci dans « Faisons l'homme à notre image », et ceci c'est sous la forme d'une délibération (“Faisons” est au pluriel), donc c'est la déposition des semences.

Au fond, image et semblance, c'est la différence entre ce que nous sommes au titre de la christité et ce que nous sommes au titre de notre naissance (de notre natif). Pourquoi est-ce que je dis natif ? Je prends ça à l'évangile de Jean, et aussi pour éviter le mot nature parce que le mot nature est un mot de la philosophie occidentale et n'est pas un mot de l'Évangile.

[…]

Ce que je viens de dire là est fondé sur Jean : « Si quelqu'un ne naît pas de cette eau-là qui est le pneuma de résurrection, il n'entre pas dans le royaume. »[18] Autrement dit entrer dans l'espace nouveau, dans l'espace de Dieu, ne se fait pas au titre de ma première naissance, de ma naissance biologique d'une part et de ma naissance à l'État civil d'autre part – qui est déterminé par le nom du père, de la mère, le lieu de naissance…  La carte d'identité est une trace de mon identité naturelle. J'ai une langue maternelle, j'ai un patri-moine culturel etc. Cette naissance-là correspond à la situation adamique des chapitres 2 et 3 de la Genèse. Si bien qu'il y a l'homme dans l'homme. La christité est un homme séminal qui est par mode de semence au cœur de tout homme peut-être, mais qui, en tout cas, cohabite de façon provisoire avec ma naissance civile et biologique.

 

III – Les deux Adam en 1 Cor 15, 20-23 et 45-49[19]

Christ pneumatique / Adam psychique ou boueux.

 

1) 1 Cor 15, 20-23 : Christ de Gn 1 et Adam de Gn 3.

« 20Mais maintenant le Christ est ressuscité des morts, prémice de ceux qui se sont endormis  – c'est-à-dire qu'il est le principe des ressuscités de la mort : prémice n'est pas seulement le premier ordinalement, c'est le mot ap'arkhê, un principe qui n'est pas seulement le début : apo arkhê c'est dès l'arkhê, dès le principe, mais ap'arkhê en un seul mot c'est la prémice. Référence à la ritualité sacrificielle de la prémice, l'offrande de ce qui est produit le premier rejaillit en bénédiction sur l'ensemble de la récolte, par exemple.

 « 21Puisque par un homme [Adam], la mort, et par un homme [le Christ] la résurrection des morts. – En effet il y a homme et homme à l'origine de la mort ou de la vie : l'homme à l'origine de la mort c'est Adam, – 22Car de même que tous meurent en Adamnous avons ici le thème de la référence à Adam comme celui en qui ou par qui s'ouvre le règne de la mort et du meurtre (de la mort et du péché si vous voulez).

Ce thème est récurrent chez saint Paul. On le trouve surtout en Rm 5, et aussi en Rm 7[20] mais c'est caché, il faut le découvrir : la situation adamique concerne l'ensemble de l'humanité, c'est la thématique qu'on a appelée ensuite thématique du péché originel. Mais les oreilles contemporaines ne savent pas ce que ça veut dire, et c'est quelque chose qui, pour l'instant, reste pour nous mystérieux.

Le Christ est la révélation d'une adamité plus originelle que Adam de Gn 2-3, notre père selon la chair. C'est la révélation d'une filiation et d'une paternité de l'humanité plus originelle que la filiation que nous connaissons. Vous retrouvez ici le “naître de plus originel” : « Si quelqu'un ne naît pas d'en haut (de plus originel) » dit Jésus à Nicodèmede même ainsi dans le Christ tous seront vivifiésle mot vivifier et le mot de vie (zoê), chez saint Paul et chez saint Jean, désignent toujours la vie de résurrection, nous verrons cela dans le texte même23mais chacun à son propre rang ; aparkhê (en prémice) le Christ et ensuite les du Christ (ceux du Christ), tous, lors de sa parousie (sa présence). »

 

2) 1 Cor 15, 45-49. Premier et dernier Adam.

Au verset 45 Paul se réfère à Gn 2, 7 dans la traduction grecque de la Septante : « Et Dieu façonna l'homme, poussière prise à la terre, et il souffla sur sa face un souffle de vie (pnoên zôês) et l'homme fut pour [être] une psychê vivante (eis psychên zôsan). »

a) Verset 45. Introduction des deux Adam.

« 45C'est ainsi qu'il est écritvient une citation de Gn 2, 7le premier homme, Adam, fut en psychê vivante, – en effet Dieu lui insuffle un souffle et il devient psychê vivante – le dernier Adam est en pneuma vivifiant. » L'un est psychê, l'autre est pneuma (le Christ ressuscité est pneuma).

●   La distinction psychê / pneuma.

La psychê est un souffle faible, ce qui signifie un souffle mortel, et il ne s'agit pas simplement du reste d'un simple souffle respiratoire, c'est le souffle animateur d'une vie fragile, faible, mortelle ; et le pneuma est le souffle puissant, vivifiant, de Dieu. L'un est passif, reçoit une parcelle de vie ; le pneuma donne la vie, il est zoopoioun : faisant la vie, donnant la vie, c'est la même chose que ressuscitant. Vivifier chez Jean et chez Paul signifie ressusciter, c'est-à-dire faire vivre de vie neuve.

●   Adam au souffle vivifiant et Adam au souffle faible.

Vous avez donc l'intervention des deux Adam dont nous avons parlés. Nous voyons comment ils interviennent ici.

Cette distinction d'ailleurs entre le souffle faible (pnoê) et le souffle fort (pneuma) est déjà chez Philon d'Alexandrie qui pose la même question : alors qu'il a dit que le pneuma de Dieu était porté sur les eaux (Gn 1, 2), pourquoi ne dit-il pas que l'homme est insufflé de pneuma mais qu'il est insufflé de pnoê (Gn 2, 7) ? Réponse : parce qu'il s'agit ici d'un souffle faible, le souffle animateur de vie animale (pas animale au sens de bestiale, mais au sens de vie animée, y compris ce que nous appelons la vie humaine).

●   Dernier Adam (Gn 1) et premier Adam (Gn 2-3) mais schéma non-ponctuel.

Dans la suite du texte notre distinction entre psychê et pneuma va se déployer comme une opposition entre deux qualités de semence, avec deux figures fondamentales, les deux figures d'Adam. Chez Paul, Adam premier est celui qui apparaît le premier, et c'est celui de Gn 2-3 ; alors que le second Adam, celui qui vient à la fin, c'est celui de Gn 1, c'est-à-dire que séminalement il est premier. Il faut suivre et je sais que c'est dur.

Nous avons vu que, dans le langage de Paul, Adam de Gn 2-3 est dit "Adam premier" car c'est celui qui apparaît le premier, mais il ne faut pas entendre cela dans un schéma ponctuel qui nous est très familier, dans lequel le Christ est un petit moment de l'histoire, avec un avant et un après. S'il est vrai que l'on peut situer Jésus historiquement et parler d'un avant et d'un après, ce n'est pas du tout la façon totale, globale dont il a été perçu par ceux qui en ont fait l'expérience, puisque justement c'est la dimension même de ce qui apparaît en Jésus Christ qui les invite à dire que c'est lui le premier, à postuler sa pré-existence.

Mais là encore, l'expression “avant le monde”, il faudrait fortement la critiquer. Nous ne posons pas d'abord un "avant le monde" avec un Dieu avant le monde : nous cherchons au contraire à détecter que, par rapport à l'expérience que nous faisons du monde, l'expérience du Christ est englobante, c'est-à-dire qu'elle le dépasse.[21]

Les deux Adam de 1 Cor 15, 45

b) Versets 46-49. Développement sur les deux Adam.

La même chose va être dite dans une série d'attestations.

« 46Pas d'abord le pneumatique mais le psychique, et ensuite le pneumatique.on est donc dans l'ordre de l'apparition : Adam de Gn 1 est le dernier dans l'ordre de l'apparition – 47Le premier homme (dans l'ordre de l'apparition) est tiré de la terre, boueux ; le second homme [vient] du ciel.

Vient ensuite une formule qui rappelle celle de Jean à propos des pneumatiques et des psychiques, mais dans un autre langage – 48Ainsi le boueux, de même les boueux ; ainsi le céleste, de même les célestes autrement dit,ce qui est né du ciel est ciel, ce qui est né de la terre est terre – 49et de même que nous avons porté l'image du boueux, nous porterons aussi l'image du céleste. »

Entendez bien : il y a deux semences en chaque homme. Il y a la semence première par laquelle nous venons à ce monde, et une semence secrète, retenue, qui se déploie ultimement par la manifestation du Christ qui est, lui, semence. En ce sens-là le Christ n'est pas chair.

Voici un petit schéma de la série d'oppositions, d'antithèses qui structurent le texte :

Les deux Adam 1Cor 15

●   Les deux semences en chaque homme. Qu'en est-il du Christ ?

Nous apercevons ici l'opposition entre un certain statut d'humanité et un autre type d'humanité qui apparaît en Jésus Christ. Paul découvre une dimension de la vie juive qui n'était pas forcément explicite dans le judaïsme à la mesure où nous disons que la venue du jour dénonce la nuit et que la venue du Christ dénonce, fait venir au jour, des déficiences qui n'étaient pas nécessairement perçues. De la même manière une expérience authentique du Christ serait, par rapport à notre conception empirique de l'homme, non pas seulement quelque chose qui s'accorde avec elle, mais quelque chose qui la dénonce et qui en fait percevoir des dimensions (ou des aspects) qui n'eussent pas été spontanément perçus sans cette lumière.

Nous venons de dire deux choses :

– La première c'est que l'on ne parle pas du Christ par rapport à rien, Paul en parle par rapport à l'homme, mais pas non plus par rapport à n'importe quelle conception de l'homme : il en parle par rapport à une certaine compréhension de l'expérience humaine qui s'est figée dans la réflexion juive à partir d'Adam.

– Et de même que Paul ici détecte certaines dimensions négatives de sa vie humaine telle qu'il la lisait, de même sans doute l'apparition du Christ nous invite à une prise de conscience de manque ou d'insuffisance dans notre façon spontanée d'être homme.

► Le Christ ne participe pas de l'homme boueux ?

J-M M : Question très difficile : si vous entendez par homme boueux, la nature humaine (en notre sens), bien sûr il participe. Mais si vous entendez par boueux la nature humaine en tant que corrompue par le péché originel, c'est non[22]. C'est à dessein que je garde un langage mixte entre le langage de la théologie classique et le langage de Paul, pour vous faire comprendre. Cette différence de langage va donner lieu, au cours du IIe siècle, à beaucoup de tentatives d'appréciation sur l'identité du Christ. Il y aura des erreurs de toute sorte, ce qui montre que le conflit de langage peut apporter un conflit important de pensée.

Entre-temps nous avons aperçu que ciel et terre étaient intervenus comme une égalité entre la distinction pneuma et chair, ce qui n'est pas toujours le cas. Pour les deux mêmes mots il y a une indéfinité de relations diverses. Ainsi ciel et terre peuvent être pris comme des opposés. Mais ciel et terre peuvent être entendus comme masculin / féminin c'est-à-dire comme un couple : lorsque le couple est en bonne entente, c'est tout l'espace qui les retient qui est pneumatique ; et lorsqu'ils sont divorcés, c'est tout l'espace qui est entre eux qui est ténèbre[23].

La symbolique est d'une grande subtilité, il n'y a pas un sens pour un mot. C'est notre rêve : on croit qu'on s'entendrait bien tous s'il n'y avait qu'un sens pour un mot, mais ce serait la mort même de la pensée ! D'autant plus que la condition de l'approche, c'est l'éloignement, la condition d'entendre, c'est le malentendu. Ceci est très important. Ne rêvez pas d'un idéal où on s'entendrait. Entendre, c'est toujours chercher à entendre mieux, c'est notre condition. Le malentendu a aussi en lui quelque chose de positif.

 

IV – Adam "type" du Christ en Rm 5, 12-14[24]

 

«12Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a atteint tous les hommes : d’ailleurs tous ont péché… 13car, jusqu’à la loi, le péché était dans le monde et, bien que le péché ne puisse être sanctionné quand il n’y a pas de loi, 14pourtant, d’Adam à Moïse la mort a régné, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression identique à celle d’Adam, figure de celui qui devait venir.» (TOB)

 

Christ mille visagesEn Rm 5 Paul développe les figures des deux Adam. À propos de ce texte, tout le monde parle de péché originel, mais personne ne sait ce que c'est. Mais ce que Paul met en avant dans Rm 5 c'est la posture d'Adam de Gn 1 qui est Monogenês (Fils un), et cela concerne le Christ mais le Christ plein de la totalité de l'humanité. Et en quoi consiste la grâce ? La grâce ce n'est pas des coups de pouce pour que je fasse le bien, la grâce c'est que ce soit le Christ lui-même qui soit en activité de cette croissance pour l'accomplissement de la totalité de l'humanité. Ce sera donc le rapport du "un" et des déchirés (des dieskorpisména).

 

1) Lecture commentée selon la traduction de J-M Martin.

« 12 C'est pourquoi, de même que par un seul homme le péché (hamartia) est entré (eisêlthen) dans le monde, et par le péché la mort… »

Comment entendons-nous le mot péché, comment entendons-nous le mot mort ? Probablement nous entendons le mot "péché" comme étant une transgression, et le mot "mort", nous l'entendons au sens de la mortalité biologique. Et nous avons cette idée que transgresser nous attire la punition ou la vindicte qui est la mort. C'est comme cela que spontanément nous entendons le texte. Pourtant il n'y a rien de tel dans le texte.

« Par un seul homme », le mot "par" traduit le mot grec dia suivi du génitif, et cela laisse entendre qu'Adam est un intermédiaire plus qu'une origine du péché. Bien sûr ce n'est pas absolu parce que le régime des propositions dans le Nouveau Testament n'est pas toujours fidèle à la rigueur du grec classique. Mais tout nous invite à entendre ce "par" au sens de "à travers". Autrement dit, à l'homme en question n'est pas imputée la responsabilité ou la causalité, car elle est de fait impliquée à un autre. Quel est l'autre ? Dans le texte, c'est le péché. Il faudra voir comment le penser ici. On peut noter qu'au livre de la Sagesse, le péché c'est celui qui est appelé Satan : « Par l'envie de Satan, le péché est entré dans le monde. »  (Sg 2, 24).

 « Le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort ; et ainsi la mort a traversé (diêlthen) sur tous les hommes […] la mort a régné depuis Adam jusqu'à Moïse. »

Le péché entre, et par le péché la mort. Est-ce que ça veut dire que la mort est la conséquence du péché ? Pas du tout. La mort est l'autre nom du péché. Elle apparaît en premier dans l'histoire des hommes, avant le péché même.

En effet « la mort a régné depuis Adam jusqu'à Moïse », donc avant la loi puisque Moïse c'est la loi. Que les hommes aient péché ou pas péché, la mort est là pour tous[25]. Et quand Paul dit « la mort a traversé sur tous les hommes, par quoi tous péchèrent », la Vulgate disait « en qui tous péchèrent » en sous-entendant que c'était en Adam ; mais c'est "par quoi" car on a épi + datif, et le "quoi" est un pronom neutre, ça désignerait la mort. Pour épi + datif, il y a une indéfinité de sens, dans le Bailly il y en a trois pages !  Mais je pense que ce serait quelque chose comme "moyennant la mort tous péchèrent", autrement dit le péché des hommes est participation à la mort. Ils péchèrent sous les espèces de la mort et non pas sous les espèces du péché nommé et imputé, ce qui explique la phrase suivante : « le péché n'était pas compté (ellogeitaï, imputé).» Paul emploie ici le mot ellogeitaï, (imputé) qui a pour racine logos, et le logos signifie la ratio mais aussi la parole, ce qui compte ou se conte.

L'arrivée de la loi a donc la signification d'être la révélation du péché. Si bien que la loi est une parole inerte. Paul dit même que c'est une parole désoeuvrée, c'est le mot qui est utilisé au chapitre 7, car c'est une parole qui révèle mais qui ne guérit pas. Le péché régnait mais n'était pas compté comme péché, il se révèle dans sa dimension de péché par la loi et la loi ne guérit pas le péché. Tout ça ce sont des thèmes profondément pauliniens.

Nous avons ici une entrée, ensuite ce qui est entré traverse les générations, ce qui est entré règne. Le péché est d'abord un nom propre du Satan (du diabolos, de l'adversaire) : il fait son entrée, sa traversée, assure son règne.

Le point qui est important ici, c'est de ne pas introduire l'idée de conséquence entre péché est mort. Ce sont deux noms, deux faces, de la même réalité qui régit l'espace de vie des hommes. C'est une analyse de ce qu'il en est de l'espace de vie des hommes qui sont soumis au règne de la mort, qui ne s'appelle pas encore règne du péché tant que la loi n'intervient pas pour révéler la qualité de péché de ce règne[26].

Mais en fait, ce n'est pas de cela que Paul veut parler. Voyons des indices.

Nous avons ici une longue phrase mais elle n'est pas tout à fait assez longue, car elle est incorrecte. Après le "de même que" du début, on attendrait "de même", mais il n'y est pas. Il y a "et qu'ainsi", donc cela reste en suspens d'autant plus que la phrase suivante commence par « Mais il n'en va pas du tout de même de la chute et de la donation… ». Il est possible que dans vos traductions cela n'apparaisse pas. D'ailleurs une traduction qui essaye d'être un peu élégante, c'est la pire pour travailler.

Donc il faut bien voir que le "de même que" appelle un "de même", celui-ci n'est pas dans le texte, mais c'est lui qui régit le texte.

 

2) La figure d'Adam et celle du Christ.

a) La situation de l'humanité récitée dans la figure d'Adam.

J'ai déjà dit que le péché (hamartia) est d'abord un nom propre du diabolos avant d'être une transgression. Quand il s'agit de l'acte d'Adam c'est le mot transgression (parabasis) qui est utilisé ici, et ensuite ce sera le mot usuel de chute (paraptôma) aux versets 15 et suivants. Le mot parabasis est de la racine baïnô (marcher), c'est la trans-gression ; et paraptôma est de la racine piptô qui signifie tomber, c'est la chute ou le trébuchement.

Le péché demande donc à être entendu ici non pas dans le sens moral, éthique, mais comme la désignation d'un principe constitutif. C'est le même que l'Écriture appelle ailleurs Satan c'est-à-dire l'adversaire. Pourquoi y a-t-il un adversaire ici ? D'où sort-il ? Ce sont des questions à se poser, mais il faut déjà identifier le sujet premier, ce sur quoi le texte fait fond.

Ce texte est une lecture de la situation de l'humanité, humanité qui est asservie à la mort – le mot "régner" ici est important –, humanité qui est asservie à devoir mourir, et qui est asservie à des désajustements. C'est une lecture de la situation de l'humanité qui se récite dans la transgression d'Adam.

b) Adam comme tupos (marque inversée ici) du Christ.

Un en Christ, Gerry RauchLa deuxième chose qui est dite à la fin, c'est que Adam est « le type (tupos) de celui qui devait venir » Tupos désigne la marque, mais ici c'est la marque inversée de celui qui devait venir. Il y a donc une similitude et une inversion. Il y a un « de même que » et une inversion :

– En quoi consiste la différence ? La différence c'est ce qui était le découlement du péché (le découlement on le trouve au verset suivant) fait place au découlement de la grâce, c'est la différence.

– En quoi consiste la similitude ? C'est que dans les deux cas il y a "un" pour "tous" : un (Adam) d'où le découlement du péché ; un (Christ) d'où le découlement de la grâce. Ce n'est pas la question du péché qui intéresse ici Paul, c'est premièrement la position du Christ comme principe du découlement de la grâce sur l'humanité. Dans les deux cas (d'après la similitude entre Adam et Christ) il y a "un" pour la multitude.

c) C'est ce qui se montre en Christ qui éclaire ce qui se vit en Adam.

Autrement dit, la grande question qui est posée ici est la suivante : comment le Christ peut-il faire notre salut, comment est-il un pour la multitude ? C'est la question qui intéresse Paul. Et la situation adamique est posée comme le tupos, la marque anticipée, l'ombre de l'unité christique. Autrement dit la solidarité en Christ de toute l'humanité, est préfigurée par la complicité en Adam de la totalité de l'humanité.

Si on reprend la différence des deux Adam qu'on a vue ailleurs, Adam de Gn 2-3 c'est l'humanité dans sa semence première qui découle dans la multitude des hommes, et le Christ est un Adam antérieur (celui de Gn 1) en lequel est contenue, et d'où découle et se tient, la totalité de l'humanité nouvelle. La perspective essentielle de Paul n'est pas celle qu'on lui prête quand on lit le texte de Genèse dans l'ordre dans lequel on le lit habituellement.

La vraie question qui est posée ici n'est même pas la question du péché ni même celle de la grâce. La question qui est posée c'est : comment penser cette chose très étrange et qui est tout à fait initiale dans le tout premier Credo, à savoir que la geste d'un seul soit la geste de tous[27]. Le fait que cela soit vrai en Adam, Paul peut le savoir parce qu'à l'inverse il peut d'abord le savoir dans le Christ. Il faut là aussi faire une lecture inversée.

Tout est pensé à partir du Christ, tout est une lecture à partir du Christ : « est mort pour nos péchés », cette réalité mystérieuse que nous n'expliquons pas bien, et qui est au cœur de l'Évangile, c'est cela qui est en question. Comment ce que fait un seul peut-il valoir pour tous ?

Pécheur mais pardonné.

C'est ce qui apparaît dans la résurrection du Christ qui, rétrospectivement, donne sens à ce qu'il en est de l'adamologie même dans son manque. Cela veut dire quelque chose de très simple, c'est-à-dire que de vouloir commencer par le péché, de vouloir commencer en disant que vous êtes premièrement pécheurs, c'est nul, ce n'est pas intéressant. C'est la morale qui fait cela et c'est le juge. Dans l'Évangile, c'est la donation même qui me fait, confessant le Christ, confesser ma distance d'avec lui, et d'une façon qui ne soit pas accusatrice mais qui soit dans la dimension ultime du "pardon" qui est un mot difficile à exprimer. Tout est dans le pardon, tout est cimenté de pardon. Rien ne subsiste que dans le pardon.



[1] Le I est constitué de deux extraits de la session animée par J-M Martin sur "Credo et joie" (tag CREDO). Les mentions de […] signifient qu'un commentaire est sauté.

[2] J-M Martin est en train de commenter le Symbole des apôtres.

[3] «Dans l'histoire de la célébration chrétienne, la fête de l'Épiphanie précède de beaucoup la fête de Noël. En effet la fête de Noël n'apparaît qu'au IVe siècle. De très bonne heure la liturgie a regroupé trois fêtes : le Baptême du Christ qui est le lieu initial épiphanique pour les évangiles, la visite des mages venus d'Orient, et les Noces de Cana. Ces trois choses-là constituent des moments divers de l'épiphanie initiale. Nous en avons trace en ce que, pour des raisons qui seraient historiques, ce qui a pris le pas dans l'Épiphanie, c'est le voyage des mages ; mais la liturgie a toujours gardé le reste et même maintenant où elle a l'air d'oublier cette origine : après le dimanche de l'Épiphanie c'est le dimanche du Baptême du Christ et ensuite ce sont les Noces de Cana. » (Session sur le Prologue de l'évangile de Jean, tag JEAN-PROLOGUE)

[4] Dans le De opificio mundi §§ 134-135, Philon en arrive à Gn 2 (dont l'auteur est Moïse pour lui) : « Moïse dit ensuite “Dieu façonna l'homme en prenant une motte de terre et il souffla sur son visage un souffle de vie. ” Il montre par-là très clairement la différence du tout au tout qui existe entre l'homme qui vient d'être façonné ici et celui qui avait été précédemment engendré à l'image de Dieu. »

[5] Voir le III du présent message.

[6] « Pour les premiers Pères de l'Église il y a deux naissances de Jésus : la naissance lors du Fiat Lux, et la Résurrection qui est l'accomplissement plénier du Fiat Lux. Alors que dans les catégories de notre théologie il y a aussi deux naissances : une naissance éternelle comme nature divine et une naissance en tant qu'homme au sein de la vierge Marie. Ces deux façons de parler sont plausibles, mais la plus fondamentale, celle qui est attestée par la parole de Dieu, c'est la première que j'ai énoncée tout à l'heure : l'accomplissement du Fiat Lux qui est l'accomplissement de la Résurrection, qui est l'accomplissement de la naissance du Fils. Cela dérange nos habitudes. Mais c'est difficile simplement parce que nous n'y sommes pas habitués. » (J-M Martin, cahier Le Signe de la croix, chap. IV, 1 : …l'épisode du Baptême).

[8] Dans le texte de Gn 1-3 le mot adam est parfois avec article, parfois sans. En Gn 1, 26 c'est sans article : « Faisons un homme à notre image » alors qu'au verset suivant c'est avec l'article : « Et Dieu fit l'homme… » où "l'homme" c'est ha·'a·dam en hébreu c'est-à-dire "l'adam".

[9] La traduction araméenne du targum Néofiti va dans ce sens : les mots hébreux Adam et ha-Adam (Adam avec l'article) sont traduits régulièrement par bar-nash et bar-nashâ (fils de l'homme).

[10] Ceci est repris à la fin du II.

[11] Extrait du chapitre II de la retraite sur "Le signe de croix" animée par J-M Martin (tag ). La lecture de Ph 2, 6-11 figure en plus à part : Ph 2, 6-11 : Vide et plénitude, kénose et exaltation .

[12] Voir note 4.

[13] En hébreu : « Faisons un homme à notre image (be·tsalmênū), selon notre ressemblance (ki-ḏmūṯênū)», en grec : « Faisons un homme selon notre image et selon ressemblance (Poiêsômen anthrôpon kat eikona êmeteran kai kath homoiôsin). »

[14] «“Faisons l’homme à notre image et ressemblance” : le Christ, lui, réalisa pleinement cette parole que Dieu avait dite, tandis que les autres hommes sont entendus au sens de l’image seule (kata monèn noeitai tèn eikona) » (Clément d’Alexandrie, Pédagogue I, 12,98,3 (SC 70,284). Pour les Pères grecs, l’image de Dieu est donnée à l'homme, l’effort de son existence consiste à acquérir la ressemblance envers Dieu

[16] Dans la session sur La Passion, J-M Martin parle de la même chose en termes de posture : « La posture n'est pas quelque chose que l'on prend à son gré, il s'agit de la posture constitutive. La christité est une humanité dans une posture constitutive. L'adamité pécheresse est une autre humanité, et une humanité dans la posture captatrice et donc mortelle, ceci pour reprendre l'opposition entre les deux Adams qui se trouve implicitement dans Philippiens 2. » (tag JEAN 18-19-PASSION).

« Nous avons ici une pensée qui ne procède pas par "nature"… Le Christ n'est pas un homme selon la posture adamique, celle-ci étant constituée par la volonté de prise, c'est-à-dire le meurtre qui inclut avec lui la mort, mais qu'il est selon la posture antithétique, celle-ci étant constituée par la déprise qui conditionne la venue du don comme don, et donc de la vie. » (Session sur le Prologue, tag JEAN-PROLOGUE)

[17] Sur la Trinité voir : Penser la Trinité .

[18] D'après Jn 3, 5. Dans le texte de Jean il y a « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et pneuma … » où "eau et pneuma" est un hendiadys : "cette eau-là qui est le pneuma de résurrection".

[19] Figurent ici deux extraits du message 1 Corinthiens 15 : la résurrection en question qui lui-même est extrait de la transcription de la retraite sur le Signe de croix animée par J-M Martin (tag ).

[21] Néanmoins, les dimensions inouïes de ce qui s'est montré en Jésus Christ ressuscité se sont d'abord exprimées en langage des dernières choses. Donc le Christ n'est pas lu dans les premières choses ici, il est lu en antithèse aux choses du début, aux "choses du début" et non pas aux "premières choses".

[24] Ceci est en grande partie extrait de la lecture de Rm 5, 12-21 faite par J-M Martin lors de la session de septembre 2010 à Saint-Jean de Sixt qui avait pour thème "Mal, maladie, prière, guérison". La lecture de ce texte figure dur le blog : Rm 5,12-21 : texte qui parle de l'entrée du péché dans le monde révélée par la Résurrection, et ne dit rien du péché originel.

[25] « Dans ce texte il est question de ceux qui n'ont pas péché sur le mode de la transgression d'Adam mais qui sont morts. Qui sont cela ? Premièrement les patriarches, les saints patriarches qui, pour les anciens, sont pratiquement des équivalents des noms de Dieu, de la réalité divine. Ils n'ont pas péché selon le mode de la transgression de la loi et cependant ils sont morts. Voyez le passage qui est fait ici, c'est un peu compliqué ! » (J-M Martin).