Dans l'incipit de l'épître aux Romainx beaucoup de thèmes sont déjà présents. Mais le vocabulaire de Paul n'est pas facile à entendre, aussi Jean-Marie Martin nous aide à éviter les méprises et propose des chemins pour entendre ce texte à partir de la Résurrection. C'est ainsi que la Résurrection nous touche, elle est à l'oeuvre dans notre lecture-même ![1]

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Rm 1, 1-7

Éviter les méprises ;

tout entendre à partir de la Résurrection

 

Paul s'adressant aux romains , Gilbert de la Porée, XIIe

Nous commençons notre lecture de l'épître aux Romains par l'incipit.

« 1Paul, serviteur du Christ Jésus, appelé à être apôtre, mis à part pour l’Évangile de Dieu, à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome. 2Cet Évangile, que Dieu avait promis d’avance par ses prophètes dans les saintes Écritures, 3concerne son Fils qui, selon la chair, est né de la descendance de David 4et, selon l’Esprit de sainteté, a été établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts, lui, Jésus Christ, notre Seigneur. 5Pour que son nom soit reconnu, nous avons reçu par lui grâce et mission d’apôtre, afin d’amener à l’obéissance de la foi toutes les nations païennes, 6dont vous faites partie, vous aussi que Jésus Christ a appelés. 7À vous qui êtes appelés à être saints, la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ. » (Bible de la liturgie)

Je vous fais remarquer qu'en grec, il n'y a qu'une seule phrase dans ces 7 versets.

Évidemment ici, beaucoup de choses apparaissent plus ou moins convenues, connues, rebattues. La structure première qui porte cette longue phrase est très simple, elle se résume ainsi : Paul (v.1) à ceux qui sont à Rome (v.6) grâce et paix (v.7). Donc : l'envoyeur (l'expéditeur), les destinataires et la salutation. On trouve ici la conjonction de beaucoup de termes pauliniens qui réclameront d'abord un moment de reconnaissance.

 

1) Verset 1. Caractérisations de Paul et du Christ.

« 1Paul, serviteur du Christ Jésus, appelé, envoyé, déterminé (séparé) pour l'évangile de Dieu… »

●    Paul serviteur.

Paul se caractérise, comme il se caractérise par rapport à Jésus, il caractérise aussi Jésus. D'abord son nom : « Paul ». On sait qu'il s'appelait Saül mais il pourrait se faire que Paul soit un surnom il se donne à lui-même. Paulos signifie "petit", tandis que Saül[2] désigne un roi grand et vénéré en Israël. Or les inversions paradoxales du petit et du grand, du riche du pauvre, de l'esclave et du maître sont des choses très importantes dans la structure de pensée de Paul.

Il est doulos (esclave ou serviteur). Nous aurons à voir que ce mot a une grande importance dans toute la pensée de Paul. Nous savons déjà que dans les synoptiques le rapport maître / serviteur subi une sorte d'inversion. Chez saint Jean aussi bien sûr, puisque c'est Jésus qui lave les pieds des disciples. Donc c'est un thème qu'il nous faudra reconnaître en son lieu. En hébreu le mot serviteur ('ebed) n'est pas un mot dépréciatif c'est même un mot noble : le serviteur de YHWH. Je crois que pour des oreilles profanes le mot "serviteur de Dieu" (esclave de Dieu) prend un sens négatif, mais ce n'est pas le cas dans l'expression "serviteur de Dieu" de l'Ancien Testament.

●    Jésus Messie (Christos).

« Serviteur du Messie ». Jésus est donc caractérisé comme Messie. Il est bon de s'habituer à entendre cette traduction. Très souvent on pense que Jésus est un prénom et Christ un nom de famille ! Mais non, christ (messie) est un nom de fonction. On a beaucoup spéculé sur le messianisme de Paul, notamment Giorgio Agamben dans Le temps qui reste. C'est un livre sur le temps messianique qui est assez compliqué et où les problèmes posés ne sont pas nécessairement ceux qui nous intéressent mais il y a beaucoup de remarques très pertinentes et très intéressantes dans ce livre.

Nous savons, nous, d'emblée, que les termes assumés par le Nouveau Testament sont "baptisés". Autrement dit, il peut être intéressant de faire l'histoire sémantique du mot "messie" dans le monde juif à différentes époques, voir la fonction du messie etc. mais ici tout est ressaisi y compris les titres les plus courants (Seigneur…) à partir de la résurrection. En un certain sens les mots meurent à leur sens usuel pour se relever, pour ressusciter. C'est une sorte de baptême des noms[3]. J'ai déjà dit cela, mais il ne faut pas oublier de le mettre en œuvre. Donc il est utile de s'intéresser à la sémantique du mot "messie", mais ce n'est pas décisif.

"Jésus" lui-même est le nom propre de Jésus, il signifie "Dieu sauve" (Yeshoua).

●    Paul appelé apôtre mis à part.

Revenons à Paul. Il est klêtos apostolos aphôrisménos (appelé apôtre mis-à-part)

Traduire par "appelé apôtre" n'est pas suffisant car ce n'est pas qu'on le désigne de l'extérieur comme un apôtre, mais c'est qu'il a la vocation (l'appel) à être apostolos (envoyé).

Nous allons retrouver le mot klêtos (appelé) à deux autres reprises : ici Paul est appelé à sa vocation propre comme tout chrétien ; au verset 6 les Romains sont appelés, au verset 7 tous sont appelés… À la place du mot klêsis (appel) on a parfois le mot phôné (voix), ces mots ne disent pas seulement qu'un nom est attribué, ils disent déjà cela mais en outre ils désignent un appel, une donation de vocation. Chez saint Paul il y a la distinction structurante entre le moment de klêsis (d'appel), et le moment d'accomplissement. Cette structure-là qui passe du caché au manifesté et à l'accompli, est essentielle dans la pensée de Paul[4].

Apostolos est un mot connu de la première Église, ce mot est parfois réservé aux Douze et parfois il prend un sens plus large. Dans l'épître aux Galates Paul revendique d'être apôtre malgré qu'il ne soit pas connuméré dans les Douze.

Aphorisménos (du verbe aphorizô) : mis à part, désigné, déterminé ou destiné. Dans le langage de Paul ceci appartient au même moment que l'appel. Recevoir un nom, être appelé, c'est recevoir un chemin, une destination[5]. Mais là encore, ne nous trompons pas sur ce qu'évoquerait chez nous un mot comme "prédestination" par exemple.

Une autre remarque à ce sujet : le verbe aphorizô est de même racine que horisthentos (du verbe horizô) qui est dit à propos du Christ : « horisthentos (déterminé) Fils de Dieu » (v. 5) et Paul est « déterminé apostolos ». Est-ce que Paul et le Christ sont dans une même situation ? Vous allez me dire : « On sait bien que le Christ est éternellement Dieu et que Paul est une créature »… Et bien non, ce n'est pas cela qui fait la différence puisque c'est le même langage. Je vous indique par avance que le langage de cette pré-détermination, c'est le langage qui va se dire en pré-existence quand il s'agit du Christ, et en pré-vision par l'Esprit de Dieu quand il s'agit des hommes. Vous voyez cette différence ? Mais cette différence-là, c'est nous qui la mettons pour d'autres raisons que celles du texte. Peut-être que ce point, ce n'est pas le moment de le développer, je l'indique comme une chose possible, à savoir que le rapport Christ / humanité demande à être pensé autrement que ce que nous avons spontanément dans l'esprit à la suite d'une élaboration de cette question par la théologie. Donc on pourrait revenir là-dessus.

●   Paul est déterminé « pour l'Évangile de Dieu ».

Le mot Évangile est un mot fondamental qui dénomme le propre de ce qu'il en est du Christ. Le mot lui-même est puisé à l'Ancien Testament, c'est l'annonce heureuse d'une nouvelle[6]. Cela c'est la vocation propre de Paul.

Paul est donc déterminé « pour l'Évangile de Dieu». Ensuite il est dit deux choses sur cet Évangile :

  • cet Évangile est "selon les Écritures" (v. 2) ;
  • cet Évangile consiste dans la filiation du Christ par la résurrection d'entre les morts (v. 4).

Cela ne vous rappelle rien ? Tout l'Évangile est à partir de la résurrection et tout l'Évangile est selon les Écritures.

Cela est résumé, ressaisi dans 1 Cor 15 : « 1Je vous ai fait connaître, frères, l'Évangile que je vous ai évangélisé et que vous avez reçu (accueilli), dans lequel vous êtes établis fermement (…) 3Car je vous ai livré en premier – c'est l'essentiel ou c'est dans ma première visite, - ce que j'ai moi-même reçu, à savoir que Christos est mort pour nos péchés, selon les Écritures, 4qu'il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures… » … C'est au cœur du Credo, et d'ailleurs c'est l'origine du Credo[7].

●   Une remarque sur la ponctuation du verset 1.

Il pourrait se faire qu'on doive ponctuer différemment ce verset – comme les manuscrits ne comportent pas de ponctuation, ce sont les lecteurs qui choisissent[8] – : « Paul, appelé à être esclave du Christ Jésus, apôtre (envoyé) mis à part pour l'Évangile de Dieu ».

 

2) Verset 2. Évangile promis d'avance...

« 2(Évangile) qu'il a promis d'avance par ses prophètes dans les Écritures sacrées… »

carte au temps de saint PaulProepêngéilato : promis d'avance. C'est un mot de même racine que angélion (l'annonce) mais ep-angélia c'est la promesse, et ici en plus il y a le préfixe "pro". Paul aime beaucoup les préfixes, comme la langue grecque en général, même le grec classique. Ici nous n'avons pas du grec classique, mais un grec qui est plus grec que le grec de Jean. Il ne faut pas oublier que Paul c'est à la fois Tarse et Jérusalem comme il le revendique lui-même[9] : donc il est chez les goïm puisque Tarse est dans la Silicie, une partie de l'Asie Mineure.

C'est "par les prophètes". Le mot "prophètes" ici n'est pas pris comme sectoriel dans une répartition où il y a la Torah, les Prophètes et les Écrits par exemple[10]. Le mot "prophète" dit premièrement Moïse, donc l'ensemble des Écritures sacrées.

« dans les Écritures sacrées (graphaïs hagiaïs) ». À l'époque de Paul le mot Graphê (Écriture) désigne ce que nous appelons l'Ancien Testament. La référence aux Écritures sacrées est quelque chose de constant chez Paul, il faut bien se le rappeler, même si, comme nous le savons, il est grand pourfendeur de la Loi comme loi. C'est toute l'ambiguïté de la Torah qui est dénoncée comme législation par Paul, mais pleinement reconnue dans les Écritures sacrées[11].

 

3) Versets 3-4. Fils de David / Fils de Dieu ; chair et pneuma (esprit).

« … 3au sujet de son Fils, qui est devenu de la semence de David selon la chair,4qui est déterminé Fils de Dieu, en puissance, selon le pneuma de consécration, à partir de la résurrection des morts, Jésus Christ Notre Seigneur… » 

« Au sujet de son fils… – nous avons ici le mot fils et nous avions le mot Messie. Cela vaudrait d'un point de vue juif pour Jésus de la descendance de David comme roi oint Messie. Et ici nous avons une précision très importante – devenu de la semence de David selon la chair » donc la royauté de David est en question ici.

« 4déterminé Fils de Dieu en puissance – l'expression "en puissance" désigne l'intervention de Dieu[12]selon un pneuma de consécration (pneuma hagiôsunês) à partir de la résurrection d'entre les morts… » Cette phrase-là je la cite très souvent mais quand on la trouve dans son lieu, c'est intéressant.

Il est difficile de traduire pneuma hagiôsunês : on ne peut pas dire "esprit de sacration" car chez nous "sacrer" veut dire "blasphémer", donc j'emploie le mot de "consécration" faute de mieux. Bien sûr « esprit de sainteté » est aussi une tradition courante, mais chez nous la notion de sainteté s'est progressivement moralisée : le saint est un modèle dans le comportement moral, or ce n'est pas premièrement ce qui est en question ici. Ce qui est en question c'est la référence à la proximité de la présence divine, à ce qui touche au divin : c'est cela que Paul appelle le sacré. C'est pourquoi le hagios de Paul est en référence à la prodigieuse œuvre du Père qui est de "ressusciter Jésus d'entre les morts" comme il est dit ici.

Dans notre texte nous avons donc le Père, le Pneuma de consécration et le Christ qui est constitué Fils de Dieu.

Esprit Saint référé à la RésurrectionParenthèse sur le mot pneuma.

Le pneuma est extrêmement complexe. Ici il a rapport à l'onction donc rapport au sacré. Chez saint Jean il est nommé "pneuma de la vérité", "pneuma de l'agapê". Le pneuma a aussi un rapport au parfum, à la symbolique du feu ou de l'eau…

Le pneuma est du reste un mot polyonyme c'est-à-dire qu'il désigne beaucoup de choses, et, comme le dit saint Justin[13], il est polymorphe parce qu'il peut prendre beaucoup de formes.

C'est d'ailleurs conforme à l'usage stoïcien du mot pneuma qui désigne le souffle vital : comme le monde est un grand vivant, le pneuma est le souffle qui tient le monde. Le mot pneuma a aussi un sens médical et il est souvent rapproché du mot sperma (semence), il a une fonction séminale. Ça c'est donc du côté du langage grec.

Dans le judaïsme le mot pneuma qui est neutre traduit le mot hébreu rouah qui est féminin, donc il perd la symbolique féminine.

► Est-ce que dans l'Ancien Testament on parle du Saint Esprit ?

J-M M : Oui. Le souffle de Dieu (rouah Elohim) est mentionné dès le verset 2 : « et le souffle de Dieu était porté au-dessus des eaux. » Jadis j'ai étudié les interprétations de ce verset qui ont eu lieu au cours des trois premiers siècles.

C'est l'Esprit qui donne la vie : «Tu retires ta rouah (ton souffle), ils expirent, à leur poussière ils retournent. Tu envoies ton souffle, ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre. » (Ps 104, 29-30). La thématique de la rouah est majeure tout au long de l'Ancien Testament.

On a aussi la notion de "Fils de Dieu" dans l'Ancien Testament : c'est le peuple ou bien le roi oint qui est le peuple dans son unité. Mais nous ne trouvons pas de connumération comme dans la théologie trinitaire.

« Déterminé Fils de Dieu dans un pneuma de consécration à partir de la résurrection d'entre les morts ». La résurrection est le lieu d'identification de Jésus comme Fils, et cela est lié au pneuma de consécration (à l'Esprit Saint). Saint Jean ne dit pas autre chose. Le lieu le plus fondamental est très probablement Jn 7, 37-39[14]. C'est lors de la fête d'automne, le dernier jour de la fête qui est le grand jour : « Jésus se tient au milieu du temple et crie : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi celui qui croit en moi, des ruisseaux d'eau vivante couleront de son sein"… Il parlait du Pneuma que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; il n'y avait pas encore de pneuma car Jésus n'avait pas encore été glorifié. » Le Pneuma, c'est la glorification, c'est-à-dire la résurrection. La résurrection est la source du Pneuma, et pour nous, c'est la source de ce que veut dire pneuma, esprit, spiritualité etc.

Fin de la parenthèse.

« …Jésus Messie notre Seigneur… ». Le mot kurios (seigneur) apparaît ici. Il traduit le mot hébreu Adonaï qui, dans le monde hébraïque, désigne Dieu. En particulier pour éviter de prononcer le tétragramme YHWH lors de la lecture de la Bible, à la place on lit souvent "Adonaï".

Il ne faut pas adoucir le langage de Paul quand il parle en termes d'esclave et de seigneur. Je pourrais hâtivement vous donner un certain nombre de solutions apaisantes, mais je crois que ce serait dommage, je crois qu'il faut endurer la difficulté. La tâche ici, pour l'instant, est beaucoup plus d'indiquer qu'il y a quelque chose à entendre qui n'est pas évident, que de vous reconduire sans problème à quelque chose qui serait lisse et aisé. J'ai dit que les titres les plus courants (Seigneur…) étaient à entendre à partir de la résurrection et je vous signale simplement le paradoxe évangélique qui permet de ne pas entendre "seigneur" et "esclave" au sens mondain du terme : la seigneurie du Christ culmine en ce qu'il est doulos (esclave) et que ce qui paraît être esclavage est participation à la seigneurie même du Christ, c'est-à-dire que c'est cela qui nous fait royaux[15]. Seulement c'est trop vite dit.

●   Selon la chair / selon le pneuma.

Reprenons la distinction : « fils de David selon la chair » (v. 3) / « Fils de Dieu selon le pneuma » (v. 4). Nous avons ici peut-être un autre thème paulinien décisif. On comprend le plus souvent qu'il est de la descendance de David quant à son humanité et Fils de Dieu quant à sa divinité. Pendant longtemps j'ai cru que ce n'était pas le véritable sens, j'en suis moins certain, mais l'opposition kata sarka / kata pneuma (selon la chair /selon l'esprit) est tout à fait caractéristique de l'écriture paulinienne. Cela se trouve partout chez lui, et Jean l'a ensuite emprunté, on le trouve chez lui à plusieurs reprises par exemple dans le Prologue[16] et aussi à la fin du chapitre 6 où Jésus dit : « 51Je suis le pain vivant descendu du ciel, si quelqu'un mange de ce pain il vivra pour l'aïon et le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde », et comme ça fait difficulté il ajoute ensuite : « 63Le pneuma vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont pneuma et vie. »

Je rappelle à propos de chair et pneuma (esprit, souffle…) qu'il ne s'agit pas de deux éléments qui composent l'homme – a fortiori le Christ –, mais de deux principes opposés :

  • la chair désigne la faiblesse humaine, ce qui, de l'homme, va à la mort ; et le mot asthénéia (faiblesse) accompagne souvent le mot "chair" chez saint Paul ;
  • le pneuma est l'esprit de résurrection, l'esprit de la nouveauté christique.

Les deux s'opposent[17].

Si, dans notre texte, on fait jouer cette opposition de la chair et du pneuma, on ne peut pas y lire que le Christ est "composé" d'une nature humaine et d'une nature divine. Déjà le concept de nature n'apparaît pas dans le Nouveau Testament, et de plus la conception d'humanité et de divinité en Christ est une christologie qui se fait jour progressivement et se définit clairement au cinquième siècle dans les conciles d'Éphèse et de Chalcédoine.

Alors, comment positivement lire ce texte ? Il y a l'opposition chair / pneuma mais dans les deux cas avec kata (selon), c'est-à-dire "du point de vue de" :

  • il est de la descendance de David au regard de la chair (au regard de l'humanité faible) ;
  • il est Fils de Dieu au regard du pneuma.

Arbre de Jessé, Bible des Capucins, BNF, vers 1180Ce qui fait parfois difficulté c'est la descendance davidique. Ici elle est prise au sens de l'humanité faible. Mais par exemple pour le Paul de saint Luc qu'on trouve en Ac 13, la filiation davidique est entendue en un sens qui symbolise la christité dans toute sa dimension[18]. Il faut bien voir que l'écriture du Nouveau Testament est un travail sur l'Écriture, c'est-à-dire sur le texte que nous appelons l'Ancien Testament, et que, à chaque fois, c'est un travail difficile car il y a une référence puisque « tout est selon les Écritures », mais que d'autre part l'Évangile est la dénonciation de la Loi. Donc à chaque fois, il faut être très attentif, rien n'est fait d'avance. Lire, ce n'est pas appliquer des recettes; lire, c'est être à l'opportunité du texte, à son écriture, à son mouvement, à sa saison.

Une autre façon de mal comprendre ce texte serait de dire : auparavant il était un homme né de la semence de David, et puis, à partir de la résurrection, il devient Fils de Dieu puisque : "déterminé Fils de Dieu à partir de la résurrection des morts". Mais ce n'est pas cela que dit Paul. Et ceci est une autre conséquence de la mauvaise christologie des deux natures. Mauvaise ? Elle n'est pas mauvaise en soi, mais elle est mauvaise par rapport à la lecture de Paul et à ce qui structure la pensée de Paul[19]. Elle est justifiée par la question que pose l'Occident. Et quand l'Occident pose la question « Qu'est-ce que ? », on devra répondre que le Christ a deux natures. En effet quand l'Occident pose la question « Qu'est-ce que ? », c'est la question de nature qui est posée.

Si l'Occident supporte mal l'idée d'une prédétermination, d'une destination de quelqu'un, c'est parce qu'il a une autre idée à mettre à la place, qui est l'idée de nature : je suis déterminé par une nature, c'est-à-dire que j'ai la nature d'une pierre ou d'un homme. Il n'y a pas de concept de "nature" dans le Nouveau Testament. Ce qui est nécessaire dans le discours paulinien, c'est le concept de cet "appel" qui donne chemin et ouverture.

 

4) Versets 5-6. Fin de la caractérisation de Paul.

« … 5par qui nous avons reçu grâce et apostolat (envoi) pour l'obédience de la foi dans toutes les nations, pour son nom, 6(nations) parmi lesquelles vous êtes, vous aussi, appelés de Jésus Christ. »

« 5par qui nous avons reçu grâce et envoi pour l'obédience de la foikharis, la grâce a le double sens de gratus (d'agréé) et de gratis (gratuit), deux sens qui sont constamment impliqués[20]. C'est la gratuité du don qui est surtout mise en évidence dans l'épître aux Romains puisque le thème c'est celui de la justification non par le mérite des œuvres, mais par la gratuité de la foi.

Le mot que je traduis par "obédience" est hupakoé, le mot akoé désignant l'écoute. Hupakoé c'est l'obéissance au sens d'obédience ; c'est-à-dire que recevoir l'annonce de celui qui est envoyé pour annoncer, cela s'appelle la foi.

Chez saint Paul, l'expression "obédience de la foi" signifie l'obéissance qui est la foi". Il y a beaucoup de génitif chez Paul et il faut à chaque fois être très attentif pour les interpréter. Très souvent c'est une redite du même sens.

Avec ce mot nous avons une sorte de suggestion qui va avec doulos (serviteur, esclave). Nous entendrons des choses étonnantes : « ayant été libérés du péché, vous avez été asservis à l'ajustement (la justification) » (Rm 6, 18). Ça c'est un langage paulinien qu'il est nécessaire de bien entendre. La langue française elle-même parle des fers ou de la servitude de l'amant par rapport à l'amante dans l'amour courtois : « Je suis esclave, Madame. » Chez Paul c'est à une autre dimension, il nous faudra voir laquelle.

Nous avons reçu la grâce d'être envoyé pour l'obédience qui est la foi, dans toutes les ethnies (ethnésin) – "ethnies" désigne ceux qui ne sont pas juifs, donc on peut dire "les nations". Le thème du rapport juifs / nations est important chez Paul qui est l'apôtre des non-juifs.

« … pour son nom » : vous avez ici un usage proprement hébraïque du mot "nom". Le nom n'est pas simplement une dénomination externe, mais indique le plus propre de l'être. Il y a d'ailleurs toute une partie de la première écriture chrétienne qui assimile le nom et Jésus : « Jésus est le Nom du Père »[21]. Le Père n'a pas de nom car il n'y a personne pour lui donner un nom. Le nom ça se reçoit, c'est une reconnaissance de paternité, c'est aussi ce par quoi on dit mon plus propre, et simultanément c'est ce qui me permet d'être appelé donc ouvre l'espace de communication.

Dans l'anthropologie sous-jacente à cette conception du nom, l'homme ne se pense jamais comme un sujet isolé, mais il est d'autant plus lui-même qu'il est plus ouvert à, qu'il est re-latif, relié. Cette anthropologie est essentielle dans nos Écritures, non pas que ce soit dit car ils n'ont pas à le dire, c'est pour nous, car nous sommes dans une anthropologie de la crispation sur ego, nous héritons de cela. Nous croyons de bonne foi que tout homme a toujours été comme ça ! Et ce que je critique ici, ce n'est pas simplement l'égoïsme au sens moral, mais c'est l'égoïté c'est-à-dire la structure ontologique de ego. Tout ça c'est quelque chose de très important et très difficile à aborder de bonne façon. L'homme n'est pas d'abord un individu qui ensuite a des relations, mais il est "je" du fait d'être déjà dans la relation, il est "je" du fait d'avoir entendu quelqu'un lui dire "tu". Et même le petit enfant entend longtemps le "tu" avant de pouvoir dire "je". Il dit "il" de lui-même, c'est-à-dire qu'il se désigne par le nom dont on l'appelle.

« 6dans lequel vous êtes, vous aussi, appelés de Jésus Christ nous avons dit que c'était le même mot qui disait la détermination du Christ et celle des hommes.

 

5) Verset 7 : destinataires et salutation.

« 7À tous ceux qui sont à Rome, aimés de Dieu, appelés à la consécration ; grâce à vous et paix de par Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.»

Après toute cette caractérisation de Paul vient ensuite le destinataire : « à vous tous qui êtes à Rome – Paul n'est pas encore allé à Rome, il ira à la fin quand il en appellera à l'empereur. C'est une Église qu'il n'a pas visitée, et cependant tout le chapitre 16 est fait d'une énumération de noms qu'il faut saluer. C'est que beaucoup de ces premiers chrétiens qu'il a connus dans telle ou telle Église sont allés à Rome. – bien-aimés de Dieu, appelés à la consécration ». L'expression klêtois hagioïs (appelés à la consécration) se dit à propos du peuple de Dieu dans l'Exode[22]. Chez Paul cette expression jouera un rôle dans le grand sens du mot Ekklêsia qui désigne l'humanité convoquée.

Et maintenant la salutation : « à vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Messie (Christos) ». Comment faut-il entendre cette phrase ? Qu'est-ce que ce salut ? La salutation, il ne faut pas croire que ce soit secondaire, c'est très important.

 

Dans cet incipit de l'épître aux Romains vous avez une coalition de mots fondamentaux. Jusqu'ici j'ai indiqué un chemin de réflexion de ces mots, nous allons les rencontrer tout au long de l'épître, et peu à peu ils prendront leur dimension dans notre écoute.

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[1] La méditation proposée ici est extraite principalement d'une lecture faite en octobre 2010, divers ajouts viennent d'une autre lecture faite en octobre 1993. Toutes les notes ont été ajoutées par Christiane Marmèche. Pour savoir qui est J-M Martin : Qui est Jean-Marie Martin ?.

[2] Saül (Shaoul en hébreu) signifie "Désiré", "demandé" (à Dieu) ; prononcé à la grecque c'est Saoulos. Ce nom était celui du premier roi d’Israël au IXe s. av. J.C., il était de la tribu de Benjamin comme Saül-Paul. La coutume du double nom, hébreu et romain, était un usage répandu à l'époque.

[3] « La mort et la Résurrection du Christ sont des choses qui sont appelées à modifier nos vies, mais nos vies ne sont pas étrangères à notre parole. Je veux dire par là que la parole authentique est peut-être la pointe de la vie, et que, du même coup, mort et Résurrection, c'est quelque chose qui joue en premier sur le langage même. Il y a une crucifixion du langage et une résurrection du langage chez Paul, et on ne l'entend pas si on ne passe pas par ce chemin, c'est-à-dire si on entend le discours sans entrer dans la crucifixion des mots, la crucifixion du discours. Par exemple on emploie le mot de "servitude" – comme on emploie le mot de mort à propos du Christ –, mais il faut en dénoncer, en raturer le sens pour que notre pensée soit une pensée vive, une pensée vivante, une pensée re-suscitée de là. » (J-M Martin). Voir aussi L'opposition chair-pneuma. La crucifixion/résurrection du langage.

[5] C'est à entendre dans la structure semence / fruit. « Le thème de semence (sperma) est le thème que Jean emploie constamment, de telle sorte même que sperma est déterminant, donc est destinant. Une semence de telle plante a sa destination, sa pré-destination, son avoir à être, et elle ne peut pas ne pas faire ce qui est dans sa semence. » (J-M Martin, session du "Je christique")

[6] « Qu'ils sont beaux, sur les montagnes, les pas du porteur de bonnes nouvelles, qui proclame la paix, qui annonce de bonnes nouvelles, qui proclame le salut, qui dit à Sion: "ton Dieu règne." » (Isaïe 52, 7)

[8] En grec : Paulos doulos Christou Iêsou klêtos apostolos aphôrisménos eis euangélion théou.

[9] Paul est né dans une famille juive (Ph 3, 5) à Tarse en Cilicie « Je suis un homme juif, né à Tarse de Cilicie, dans cette ville, aux pieds de Gamaliel, j'ai été élevé et instruit conforme à la Loi de nos père, étant zélé pour Dieu, comme vous l’êtes tous aujourd’hui. » (Ac 22, 3). C'est à Jérusalem qu'il va faire des études auprès de Gamaliel. Paul était fier de son appartenance à la citoyenneté romaine qu'il tenait de son père.

[10] Le plus souvent c'est même simplement la Loi (la Torah) et les Prophètes.

[11] J-M Martin se réfère au fait que le mot Torah a été traduit en grec par deux mots : Nomos (Loi) et Graphê (Écriture). « Tout le problème est de distinguer une parole de loi et une parole qui ne soit pas parole de loi. Est-ce que la parole de l'Évangile je l'entends comme loi ou est-ce que je l'entends comme une parole suscitante ou ressuscitante qui n'est pas une parole de loi ? » (J-M Martin)

[12] Voici un commentaire de Joseph Pierron de Rm 1, 16 qui va dans le même sens : « “Il est puissance de Dieu.” : je pense qu'ici Paul pense déjà à Abraham dont il parlera au chapitre 4 : la puissance de Dieu est cette force de Dieu qui fait qu'Abraham qui était impuissant – il ne pouvait plus coucher avec sa femme –, va redevenir puissant ; de même le sein de sa femme était stérile, et Dieu va le vivifier. L'idée de puissance c'est de faire passer de ce qui est vivant à ce qui est vivifiant. D'où ce que va annoncer Paul : la vie du ressuscité c'est ce qui fait passer du vivant au vivifiant.» (Extrait de Par J Pierron : lecture de Rm 1, 8-17 et du Poème des 4 nuits ; sens du mot "justification" d'après Ps 143 et Règle de Qumran)

[15] « Le vocabulaire, c'est le lieu premier qui doit être baptisé : mourir à son sens natif pour pouvoir res-susciter, pour être capable de dire la nouveauté christique. L'homme est précédé par la parole, il doit mourir à sa suffisance. Cela ne change pas le vocabulaire mais la manière d'habiter la parole. Ainsi le mot de servitude peut être baptisé de telle sorte que le Logos lui-même se fait serviteur (doulos). Ce qui est du mystère christique pour Paul atteint d'abord le discours avant d'atteindre l'homme. » (J-M Martin, 15 février 1995)

[17] «Chez saint Paul chair (sarx) et esprit (pneuma) ne sont jamais deux parties composantes mais deux régions antagonistes, surtout quand ils sont pris avec la proposition "selon" (selon la chair, selon l'esprit) ou encore quand ils sont pris adjectivement sarkikos, pneumatikos. Donc il y a des angles de vue sous lesquels ces deux termes sont antagonistes. Antagonistes : c'est le mot que Paul emploie au chapitre 7 à leurs propos. (…)"Chair" ne dit pas une partie mais dit tout l'homme, c'est une façon de dire l'homme sous son aspect faible, mortel et meurtrier. Le mot de chair garde toujours ce sens-là chez Paul, et c'est pourquoi le Christ n'a pas de chair en ce sens-là – je dis bien en ce sens-là–  car il n'est pas meurtrier. Jamais vous ne trouverez cela chez Paul. Jean à une autre façon d'user du mot de "chair". » (J-M Martin). Ceci est développé dans  Les distinctions "corps / âme / esprit" ou "chair / psychê / pneuma" ; la distinction psychique et pneumatique (spirituel).

«Les deux régions dit Paul sont antagonistes, ennemies. D'où le sens profond de la lutte et de la victoire. La Résurrection est appelée victoire, c'est la maîtrise sur la captivité fondamentale qui est d'être meurtrier et mortel. Mais les choses sont un peu plus compliquées que cela, parce qu'on n'a rien dit quand on a dit qu'elles étaient antagonistes ou adverses, on n'a surtout pas dit l'essentiel : quel est le rapport ultime ? La victoire ne consiste peut-être pas dans le fait de l'emporter sur. C'est-à-dire que la victoire qui nomme ici le rapport entre les deux régions, peut être pensée ou bien à partir des présupposés de la région antagoniste (celle de la mort) et la victoire est à peu près ce que nous sommes en train de dire, ou bien la victoire peut être pensée à partir de l'autre région (celle de la vie) et alors là elle a un autre nom qui est pardon. C'est-à-dire que le tout premier deux se nomme pardon. En effet le pardon n'est pas quelque chose qui arrive par hasard ou de surcroît, ou parce que ça a mal tourné, ou parce qu'il faut réparer quelque chose qui accidentellement s'est détraqué. » (J-M Martin, 19 octobre 1994)

[18] « L'expression "fils de David" au début de Rm 1 est considérée "selon la chair" c'est-à-dire selon la lecture juive qui entend l'expression simplement dans le sens d'une descendance. Mais cette expression peut être assumée aussi en plénitude de sens, au sens de Messie par exemple quand on relate la célébration des Rameaux où on crie "Hosannah au fils de David". Quand nous reprenons cette acclamation, nous la prenons dans une signification pleine. » (J-M Martin, 19 octobre 1994)

[19] « Les définitions dogmatiques ne sont pas heureuses pour lire l'Écriture, mais elles sont infiniment précieuses en ce sens qu'elles évacuent des méprises majeures, au moins négativement. La dogmatique ne doit pas se substituer à la lecture de l'Écriture qui n'a pas le même schéma. Pour autant la lecture dogmatique ne constitue pas une erreur par rapport à l'Écriture, au contraire c'est la bonne gestion des risques d'erreur. Seulement la négation d'une erreur n'est pas le retour plénier à la vérité dont c'était l'erreur. Un dogme est toujours la réponse à une question à un moment donné, mais quand cette question n'est plus une question, le dogme n'a plus de signification. » (J-M Martin, Saint-Bernard-de-Montparnasse, octobre 1993) (ceci est développé dans Du bon usage des dogmes et autres messages du tag dogmes et Évangile.)

[22] En Exode12, 16 dans la version de la Septante : « Le premier jour sera appelé saint (klêthêsétaï hagia) et le septième jour sera un appel saint (klêtê hagia) pour vous. » Dans L'Exode de La Bible d'Alexandrie  (Cerf 1989), une note précise : « Le sens créé par la LXX dans de tels contextes est celui de "convocation". »