Lors de la lecture de Rm 1, 8-17 Joseph Pierron a voulu montrer que Paul repense le rôle du Christ à travers toute l'histoire d'Israël, et pour en donner une idée il s'est référé au Poème des quatre nuits qui se trouve dans le Targum Neophiti I d'Ex 12, 42 (lui-même se référant à la création, au sacrifice d'Abraham dit aussi "ligature d'Isaac", à la sortie d'égypte...). J Pierron a aussi montré la relecture que fait Paul du Chéma Israël. Dans une dernière partie il a cherché le sens du mot "justification" en se référant à Ps 143, 1-2 et à deux passages de la Règle de Qumran.

Ce message est mis sur le blog La Christité dédié à Jean-Marie Martin : Joseph Pierron (1922-1999) était un de ses amis, prêtre, spécialiste d'Écritures saintes. Voir Qui est Joseph Pierron ? Présentation suivie d'un psaume et de deux prières pour Noël.

 

Joseph Pierron commente l'épître aux Romains à Saint-Merri en 1989[1]

Lecture de Rm 1, 8-17 et du Poème des 4 nuits,

sens du mot "justification" (Ps 143 et Règle de Qumran)

 

Nous sommes dans le premier chapitre de l'épître aux Romains.

1) Versets 8-15.

a) Verset 8 : la prière de Paul.

Dans les lettres authentiques, après avoir salué son correspondant, on adressait un vœu, généralement on priait pour la santé de celui à qui on écrivait. Pour Paul la santé ça va être la Bonne Nouvelle : il apporte le vœu que Dieu fait pour les hommes au travers de sa parole. Il commence donc par une prière.

« 8Je prie mon Dieu par Jésus le Christ au sujet de vous tous parce que votre foi a été annoncée dans le monde tout entier. » Ce qui est dit c'est que Paul parle à "mon Dieu" : il y a là un rapport qui n'existait pas tellement dans le judaïsme sauf dans les Psaumes de la Bible et dans les hymnes de Qumran. La foi est avant tout un rapport de personne à personne.

●   Jésus comme suppliant à la place d'Abraham et Moïse.

Moïse les bras en croix soutenu par AaronQuand Paul dit : "mon Dieu", c'est pour indiquer cette communion qu'il établit par Jésus-Christ. Il l'établit donc par celui qui est ressuscité, l'exalté, et qui est Seigneur (de la seigneurie de Dieu), mais qui, en même temps, est le suppliant.

Dans l'épître aux Romains on voit apparaître une nouvelle figure du Christ : il n'est pas simplement le Seigneur comme on le voyait dans les épîtres aux Thessaloniciens, il est aussi le suppliant, celui qui prend la place d'Abraham et la place de Moïse. Quand Dieu veut détruire Sodome et Gomorrhe Abraham supplie Dieu (Gn 18, 16-33) : « s'il y a 50 justes, est-ce que tu détruiras ? » ; puis il baisse : « S'il y en a 20 ?...  S'il y en a 10 ? », il marchande ; et c'est le Christ qui va remplacer Abraham suppliant. Il va également remplacer Moïse qui tend les bras pendant que les autres combattent (Ex 17, 8-13). C'est par ce biais-là que Paul va toucher le problème du salut, c'est un des biais qu'il utilise pour dépasser les notions sacrificielles juives, en particulier le thème du bouc émissaire.

Et Paul n'a pas peur : « votre foi à vous les Romains est annoncée dans toute la terre. »

b) Verset 9.

 Ici Paul emploie une formule solennelle.

« 9En effet Dieu m'est témoin – lui que je célèbre (à qui je rends un culte) dans mon esprit, dans l'évangile de son Fils –, combien sans cesse je fais mémoire de vous. »

Saint PaulOn peut se dire que c'est une formule classique de bienveillance… Mais je pense que ce n'est pas simplement le moyen de s'attirer la bienveillance des Romains. Paul a le souci de définir théologiquement sa position, de montrer ce qu'il en est de cet appel qu'il a reçu. Or s'il comprend qu'il est l'apôtre des païens, alors il est obligé de toucher Rome qui en est la capitale. Sa mission n'est pas dévoilée s'il n'y va pas. Vous me direz : mais il y a déjà des chrétiens. C'est vrai, il y a déjà Pierre qui est à Rome. Mais Paul dit : ils manifestent bien la communauté chrétienne, mais ils n'ont pas la charge de signifier que le judaïsme est fait pour éclater jusqu'aux extrémités du monde, ils ne signifient pas l'universalisme qu'il y a dans ce qu'il y a de plus singulier, de plus particulier, cet homme Jésus. L'universel n'est pas celui d'une idée, d'une croyance. Non; l'universel, le lieu où on va trouver l'unité, où chaque un deviendra un, c'est dans cet homme-là.

Où faut-il rendre un culte ? Ce n'est plus à Jérusalem, ce n'est plus à Garizim[2], c'est là où il y a l'évangile de son Fils, c'est là où il y a une communauté de croyants et où la Bonne Nouvelle est annoncée. Paul ne sépare pas le lieu du culte du lieu de la foi. C'est pourquoi il dira que le seul culte cohérent c'est celui que l'on fait de soi-même dans l'annonce de l'Évangile : « Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de  Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte en esprit. » (Rm 12, 1)

« Sans cesse je fais mémoire de vous. » Dans cette formule qui paraît extrêmement banale, il y a une annonce de ce qu'est vraiment l'éthique chrétienne, c'est qu'au cœur même de l'annonce je dois me souvenir des autres parce que quand on se souvient, Dieu aussi se souvient. Le culte pour Paul c'est que pensant à eux (faisant mémoire d'eux), non seulement il leur est présent mais Dieu leur est communément présent. C'est une manière d'être en communion.

 « 10Sans cesse j'ai demandé dans mes prières d’avoir enfin, par sa volonté, l’occasion de me rendre chez vous 11Je désire vous voir afin que je vous communique un charisme spirituel pour vous conforter, (v. 12 :) Paul a envie au travers des uns et des autres de trouver"et leur foi et la sienne"[3].

 13Je ne veux pas vous laisser ignorer, frères, que j’ai souvent projeté de me rendre chez vous et j'en ai été empêché jusqu'à maintenant…Paul a souvent eu le désir d'aller à Rome, mais il va encore en être empêché, obligé de retourner à Jérusalem. Et quand il viendra à Rome ce sera comme prisonnier pour y être jugé.

… Afin que je porte quelques fruits parmi vous comme parmi toutes les nations. » On a ici "afin que", mais remarquez que jamais, dans la pensée du Nouveau Testament, n'est utilisée la pensée grecque de faire, de fabriquer, d'être cause de : l'idée de causalité n'est pas mise en avant[4]. Ce qui est donné c'est l'image de la croissance, et l'image des semailles et de la moisson.

Dans ce verset Paul reprend la pensée de Jean : « Vous allez moissonner là où vous n'avez pas semé ; autre celui qui sème, autre celui qui récolte » (d'après Jn 4). Il y a cette idée que celui qui a peiné pour semer c'est le Christ, c'est lui qui est passé par la mort et qui a été la semaille. Par le fait même, il ne peut pas ne pas y avoir de fruit, ça ne peut pas ne pas grandir, c'est forcé que ça porte du fruit chez vous et dans toutes les nations. Paul souhaite voir la moisson blanchie. Sa perspective missionnaire n'est pas le prosélytisme, ce n'est pas de convertir à toute force des gens,  c'est au contraire de voir transparaître la puissance de la parole de Dieu par le dynamisme même qui la porte.

 « 14Je me dois aux grecs et aux barbares, aux sages et aux insensés – personne n'est mis de côté15de là mon projet est, à vous aussi qui êtes à Rome, de vous évangéliser. »

 

2) Versets 16-17.

Et voici la thèse de Paul dans un vocabulaire théologique extrêmement précis.

« 16Car je ne rougis pas de l'Évangile – c'est-à-dire que l'Évangile ne peut pas ne pas se réaliser – c'est en effet la puissance de Dieu pour le salut pour tout croyant, pour le juif d'abord, pour le grec ensuite. 17Car la justice de Dieu est révélée en lui de la foi à la foi selon qu'il est écrit : “Le justifié de la foi vivra”. »

C'est une formule très solennelle qui résume ce qu'est l'Évangile de Dieu pour Paul. Au niveau littéraire c'est l'équivalent de ce qu'on appelle un dit prophétique, quand quelqu'un définit sa mission et son message.

a) Les trois formules qui reviennent trois fois.

C'est très bien construit. Dans le verset 16b, on a

  • "Il est puissance de Dieu" donc on est du côté de Dieu
  • "pour le salut" : c'est l'objet, ce qui est donné, ce qui est révélation,
  • "pour tout croyant".

On retrouve ces trois éléments dans le verset 17, deux fois :

     une première fois :

  • au lieu de "puissance de Dieu" ce sera la "justice de Dieu",
  • au lieu de "pour le salut" ce sera "est révélé en lui"
  • au lieu de "pour tout croyant" ce sera "de la foi à la foi".

    et la deuxième fois on a :

  • "le justifié" (celui pour lequel est l'action de Dieu)
  • "est sauvé"
  • "à partir de la foi".

Donc il y a trois fois sous trois formes différentes la même réalité. Paul essaie de définir son Évangile par trois formules qui, au fond, disent la même chose.

b) Lecture suivie du verset 16.

Le thème est introduit par « je ne rougis pas de l'Évangile ». On a voulu l'entendre psychologiquement, à cause de l'antithèse entre l'Évangile et les moyens dont Paul dispose. Certains ont rappelé qu'il était petit, malingre et même probablement épileptique. D'autres ont voulu  opposer la pauvreté du langage de l'Évangile avec le standing culturel des Romains et des Grecs, ce serait là encore la prise de conscience de la pauvreté du message à côté de la puissance philosophique et culturelle des Romains et des Grecs.

Personnellement je pense que si Paul dit « je ne rougis pas de l'Évangile », c'est qu'il est certain que l'Évangile va être efficace. Ce qui est derrière, c'est la foi au fait que la parole de Dieu ne peut pas ne pas se réaliser[5], c'est cette conviction que le message de la mort et résurrection du Christ ne peut pas ne pas transformer le monde : cette parole est créatrice et elle reprend tout depuis le début de la création.

Pour saint Paul l'Évangile n'est pas une doctrine. Il s'agit de cet événement qui est un fait divers : un homme mis en croix – c'est le fait divers le plus étroit puisqu'à cette époque il y a eu des centaines de crucifixions –, et pourtant ce fait divers est l'incarnation de ce qu'est la révélation de Dieu.

« Il est puissance de Dieu. » Je pense qu'ici Paul pense déjà à Abraham dont il parlera au chapitre 4 : la puissance de Dieu est cette force de Dieu qui fait qu'Abraham qui était impuissant – il ne pouvait plus coucher avec sa femme –, va redevenir puissant ; de même le sein de sa femme était stérile, et Dieu va le vivifier.

L'idée de puissance c'est de faire passer de ce qui est vivant à ce qui est vivifiant. D'où ce que va annoncer Paul : la vie du ressuscité c'est ce qui fait passer du vivant au vivifiant. « Il est écrit : le premier homme, Adam, fut  pour être âme vivante, le dernier Adam pour être esprit vivificateur (esprit qui fait vivre). » (1 Cor 15, 45)[6]

Le Ressuscité est celui qui fait sortir de la zone de la mort et de la zone du meurtrier, c'est  pourquoi Paul emploie l'expression "puissance pour le salut".

Je ne traiterai pas le "salut" ici, je le retiens pour après parce que c'est un des mots les plus difficiles à aborder dans le langage paulinien. Je crois qu'il faut le lier en opposé avec la destruction, l'inimitié,  la mort, la ruine, la haine, tout ce qui est du domaine de la mort et du meurtrier. Paul se rattachera à l'histoire de Caïn et Abel[7], par contre il mettra le salut du côté de la vie, de la libération, du côté aussi de la dikaïosunê (de la justice).

« Pour le salut de tout croyant, pour le juif d'abord, pour le grec ensuite.» Jésus meurt juif mais il ne ressuscite pas juif, il ressuscite Israël. Dans Paul il y aura toujours une distinction entre "juif" et "Israël". Pour Paul "juif" désigne la réalité des croyants de sa race à l'époque où il vit, et il ne limite pas les juifs aux Judéens contrairement à saint Jean car Paul les a rencontrés au travers de la diaspora. Donc Paul pense le mot "juif" dans le sens d'appartenance à la race et à la religion juive, tandis qu'Israël c'est le thème du peuple qui porte la promesse.

c) Le Christ et l'histoire d'Israël (Poème des quatre nuits, Chéma Israël).

Au travers de ce mot Israël qui est celui de Jacob – puisque c'est le surnom qui a été donné à Jacob –, Paul repense le rôle du Christ. C'est même à travers toute l'histoire d'Israël qu'il repense le rôle du Christ. Pour vous donner une idée je me réfère au Poème des quatre nuits[8]:

 

Le sacrifice d'Isaac, Weltchronik Fulda« C’est une nuit de veille et prédestinée pour la libération au nom de YHWH au moment où il fit sortir les enfants d’Israël, libérés, du pays d’Égypte. Or quatre nuits sont inscrites dans le Livre des Mémoires :

La première nuit, quand YHWH se manifesta sur le monde pour le créer. Le monde était confusion et chaos et la ténèbre était répandue sur la surface de l’abîme. Et la Parole de YHWH était la Lumière et brillait. Et il l’appela Première Nuit.

La deuxième nuit, quand YHWH apparut à Abraham âgé de cent ans et à Sarah sa femme, âgée de quatre-vingt-dix ans, pour accomplir ce que dit l’Écriture : est-ce qu’Abraham, âgé de cent ans, va engendrer et Sarah, sa femme, âgée de quatre-vingt-dix ans, enfanter [cf Gn 17, 17] ? Et Isaac avait trente-sept ans lorsqu’il fut offert sur l’autel [cf Gn 22]. Les cieux s’abaissèrent et descendirent et Isaac en vit les perfections et ses yeux s’obscurcirent à cause de leurs perfections. Et il l’appela Seconde Nuit.

La troisième nuit, quand YHWH apparut aux Égyptiens, au milieu de la nuit : sa main tuait les premiers-nés des Égyptiens et sa droite protégeait les premiers-nés d’Israël, pour que s’accomplît ce que dit l’Écriture: Mon fils premier-né, c’est Israël [cf Ex 4, 22]. Et il l’appela Troisième Nuit.

La quatrième nuit, quand le monde arrivera à sa fin pour être dissous ; les jougs de fer seront brisés et les générations perverses seront anéanties et Moïse montera du milieu du désert « et le Roi Messie viendra d’en haut ». L’un marchera à la tête du troupeau et sa Parole marchera entre les deux et moi et eux marcheront ensemble. C’est la nuit de la Pâque pour le nom de YHWH, nuit réservée et fixée pour la libération de tout Israël, au long de leurs générations. »

  • Jésus Christ est celui qui est la nouvelle création (c'est la première nuit),
  • il est aussi le premier-né (prôtotokos). Et quand Paul dit que Jésus est le premier-né, il ne pense pas du tout à la Trinité, il pense à la naissance d'Isaac – Israël est désigné comme le premier-né en Ex 4, 22, et Isaac est lui-même le premier-né[9] – et Paul pense au sacrifice d'Isaac. La deuxième nuit est celle de la naissance d'Isaac et celle du sacrifice d'Isaac : il faudra donc comprendre la Passion du Christ au travers du sacrifice d'Isaac[10] ; on retrouve là le suppliant dont je parlais.
  • La troisième nuit est la nuit de la Pâque, et le Christ est l'agneau pascal, autre interprétation de la loi du passage ;
  • et enfin il est le Dieu de la fin, le Dieu des choses ultimes, le mot dernier.

Donc Paul oppose "juif" à "Israël", et Israël pour lui c'est devenu le Christ ressuscité. C'est là que tout s'oriente. Autrement dit, c'est pour l'humanité tout entière que le judaïsme est venu. Le judaïsme n'a de sens que si son privilège est pour tous. Donc Paul contraint Israël à devenir universel, il oblige le judaïsme à s'éclater jusqu'aux extrémités du monde.

Au travers de l'événement du Christ Paul repense toute l'histoire d'Israël et il démontre qu'il fallait dépasser toutes les limites, toutes les étroitesses, toutes les pesanteurs. Il prétend que par là il relit correctement l'Ancien Testament. C'est « selon les Écritures »[11], de même que Jésus sur le chemin d'Emmaüs les relisait[12]. Il y a donc cette volonté de se prétendre plus juif que les autres en relisant les Écritures.

Et au départ, pour Paul, cela a été un bouleversement car, ayant lu les Écritures selon le mode pharisien, il en était venu à persécuter ces juifs qui étaient les disciples de Jésus[13]. Quand il se convertit, il est bien obligé de se demander : comment se fait-il que la révélation de Dieu condamne l'autre révélation de Dieu qui était Jésus-Christ ?

●   « Pour le juif d'abord » ?

C'est pour cela que Paul dit « pour le juif d'abord », car pour lui on ne peut pas écarter le judaïsme. Pour autant Paul ne cherche pas à convertir de personne à personne.

► Est-ce que les juifs doivent devenir chrétiens ou est-ce qu'on doit, nous, devenir juifs ?

J P : Absolument pas. Il faut que le judaïsme reste un horizon pour que nous ne devenions pas les juifs. Il faut que le judaïsme soit là parce que c'est dans la tension entre les deux modes de lecture de l'Écriture (juif, chrétien) que va se maintenir la vérité de la révélation. Ce que Paul reproche aux juifs, c'est d'avoir cloisonné la révélation de Dieu, de l'avoir enfermée dans des règles et des pratiques, dans des rites (il y a 356 commandements à faire) : si on fait ça, on redevient des juifs. Il nous faudra toujours être en dialogue et en controverse avec le judaïsme pour qu'on ne soit pas tenté de s'enfermer.

C'est au travers de cette tension qui existe entre les privilèges d'Israël qui subsistent et l'existence chrétienne, que se fait petit à petit la vérité.

●   Relecture du Chéma Israël en Rm 10, 8-9.

Comment Paul va-t-il faire ? Je vous le dis par avance car cela se situe en Rm 10 où  Paul reprend ce qui est dit à propos de la prière du Chema IsraëlÉcoute Israël…» Dt 6, 4) qui fonde la prière juive : « Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. » (Dt 30, 14).

Et Paul va dire où est cette prière d'Israël : «"Près de toi est la parole, dans ta bouche et dans ton cœur" : ceci c'est la parole de la foi que nous proclamons. 9Si tu confesses dans ta bouche que Jésus est Seigneur, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauf– alors la parole est réalisée. » Ainsi Paul relit cette parole du Chéma Israël dans la confession de foi chrétienne. Il se prétend donc plus juif que jamais, mais juif au sens de devenir Israël. Je ne pense pas pour autant qu'il faille dire que tous les juifs doivent devenir chrétiens ou que nous nous devrions redevenir juifs. Je pense que l'action de l'Esprit est beaucoup plus large que le christianisme, et que l'Esprit de Jésus-Christ travaille bien ailleurs, et que c'est dans cette tension même que s'élabore la vérité finale.

En tout cas Paul maintiendra : « pour le juif d'abord, pour le grec ensuite. », le grec évidemment c'est nous.

d) Le mot "justification" du début du verset 17.

« 17En effet la justice de Dieu se révèle en lui de la foi à la foi selon qu'il est écrit : “Le justifié de la foi vivra”.  »La révélation a lieu "de la foi à la foi" c'est-à-dire depuis la première écoute qui était celle du premier homme (« Que la lumière soit » jusqu'à la dernière foi qui accueillera le retour du Christ.

Ici il est question de la justice de Dieu mais le mot dikaïosunê est assez mal traduit par "justice". C'est le fait d'être justifié, donc c'est la "justification" plus que la justice (dikê). J'essaie d'approcher un peu ce problème-là avec vous aujourd'hui.

●   Distinction entre justification et jugement

Je fais d'emblée une distinction, c'est la distinction entre la justification et le jugement :

  • le jugement (krisis) a comme étymologie le discernement, c'est le tri, la séparation. Et c'est la dernière création puisque Dieu ne crée qu'en divisant et en séparant En Gn 1 il dit « Que la lumière soit » puis il sépare. La dernière séparation est faite pour qu'il y ait la vie, la lumière.
  •  la justification est liée par un certain biais au jugement, mais elle n'est pas un jugement.

Voilà une première remarque extrêmement importante.

●  La justification transforme-t-elle l'homme ?

Vous savez que cette épître de Paul a été un des points de controverses entre catholiques et  protestants, avec la lecture des pélagiens, des jansénistes… Tout va se jouer sur le fait de savoir ce qu'est cette justification dont parle Paul :

  • Les protestants disaient : « Tout homme est justifié par Dieu dans le Christ comme s'il avait accompli la justice ». Ça lui est imputé même s'il ne l'a pas fait. Il y a un jugement imputatoire qui dit : « Celui-là je le déclare juste. »
  • Les catholiques disaient : il y a bien un jugement, mais c'est que l'action de Dieu transforme l'être de l'homme, il n'est pas simplement déclaré juste mais rendu juste.

Et on se bagarrait sur une question de la grâce (la grâce sanctifiante…) conçue comme quelque chose qui est donné. Il fallait obtenir la grâce, la "mériter", donc accumuler des mérites etc. Je crois que ce vocabulaire qui nous a été enseigné n'est probablement pas le meilleur moyen de saisir la pensée de Paul qui est extrêmement compliquée.

 

3) Entendre le mot justification selon l'AT et la Règle de Qumran.

Pour comprendre le sens du mot dikaïosunê  je me contenterai simplement de prendre comme source de la pensée de Paul la pensée de l'Ancien Testament, la pensée du judaïsme bien qu'il y ait peut-être eu une influence des religions à mystères ou de la gnose. Il y a eu une influence de Qumran, mais c'est du judaïsme et j'en parlerai.

a) Psaume 143, 1-2.

Le grand texte où apparaît le mot "justifié" dans l'Ancien Testament c'est le Psaume 143, 2. Dans ce texte le psalmiste vient et se présente devant Dieu. Vous remarquez déjà que dans l'idée de la justice il s'agit de se présenter, il s'agit d'être debout. C'est une des vertus que Paul mettra en avant : la parrêsia[14], c'est le fait d'avoir la possibilité de tout dire en public et de tout dire à Dieu.

●  Faire la justice c'est faire la vérité.

Donc le psalmiste peut se présenter devant Dieu. Et il y a là tout un processus qui le met en marche pour se tenir dans la vérité. En effet faire la justice c'est la même chose que faire la vérité. Pour un sémite, la vérité ce n'est pas l'adéquation de ma pensée avec le réel, la vérité c'est de pouvoir tenir debout, être solide, être fidèle.

La vérité au sens grec est une vérité intemporelle où on cherche à voir le rapport entre l'idée (ou le concept) et le concret. Pour la pensée platonicienne, c'est même l'idée qui est plus vraie que la vision, c'est-à-dire plus vraie que le concret que je peux sentir, toucher. Tandis que pour les sémites la vérité c'est ce qu'on fait advenir. Il n'y a pas au départ une idée d'homme, mais il y a un homme qui doit advenir ou devenir. Et la vérité c'est cela.

Isaïe et le roi Achaz à Siloé, dans Paul LandronLe mot foi (aman en hébreu) est de la même racine que 'emet (vérité), c'est ce qui est solide, ce qui tient, ce qui permet de se découvrir, se dévoiler et de ne rien perdre. Ceux qui retiennent la vérité sont ceux qui empêchent la vérité de venir, cela dans l'injustice.

Vous vous rappelez ce grand texte d'Isaïe au chapitre 7, quand le prophète se rend au coin du champ du foulon et qu'il attend le roi Achaz qui revient. Le royaume d'Achaz est menacé par le royaume du Nord (celui de Samarie), il est menacé aussi par le royaume de Damas. Le roi croit bien en Yahvé, il est venu faire ses sacrifice à Yahvé, mais il se dit qu'après tout le dieu du cananéen « je ferai bien de l'avoir de mon côté aussi ». Il est donc allé de l'autre côté de la vallée et il a sacrifié son fils par le feu aux Baals. Et c'est sur le chemin du retour que se dresse Isaïe qui lui dit : « Mais de quoi as-tu peur ? Pourquoi ton cœur est-il agité comme les feuilles des arbres sous le vent ? Qu'est-ce que tu crains de deux bouts de tisons fumants ? ». Et il a cette phrase :  « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas – c'est-à-dire « si vous ne tenez pas à moi (vous n'êtes pas solides), vous ne tiendrez pas (vous ne subsisterez pas)[15] », voilà ce qu'est la foi – d'ailleurs Dieu ne te demande pas ton fils, ta femme est enceinte, et celui-là tu l'appelleras Emmanuel, Dieu avec nous, et d'y croire. » (D'après Isaïe 7)

Donc voyez : la foi (la justice aussi) c'est de faire la vérité. Or faire la vérité c'est être accroché à celui qui fonde l'existence, c'est être en communion avec celui qui ne bronche pas.

●  Lecture commentée du Ps 143, 1-2.

Supplication, Début du Ps 143, Les Très Riches Heures du duc de Berry« YHWH écoute ma prière – vous retrouvez le thème « Écoute Israël » ;
« entends mes supplications dans ta fidélité – dans la traduction de la Septante en grec, on a traduit "fidélité" par "vérité" car celui qui est fidèle, celui qui est le garant, celui qui ne bronche pas, c'est Dieu ;
« réponds-moi en ta justification – donc la justification dans le psalmiste, c'est l'action de Dieu qui me fait tenir debout, qui me fait ne pas broncher ;
« n'entre pas en jugement avec ton serviteur – voyez la distinction qui est faite entre la justification (ou la justice) qui est une action de Dieu qui sauve, et le jugement qui fait le tri. Donc « surtout ne fais pas le tri, sinon on va passer du mauvais côté » ;
« nul vivant n'est justifié devant toi – aucun ne peut par lui-même se tenir debout devant toi. Personne n'a cette possibilité.

Donc vous avez ici un très beau texte qui indique bien toute une mentalité religieuse, et c'est celle de Paul. Je ne parle pas des Grecs où ça a un tout autre sens. La justification de Dieu c'est le fait que l'homme puisse tenir en face du Dieu de vie, parce que dans la mort Dieu n'est pas loué : « Ne nous laisse pas mourir. » Dieu ne peut être que le Dieu des vivants.

b) Deux extraits de la Règle de Qumran.

J'ai relevé quelques textes qui vous feront comprendre la justice de Dieu comme étant la puissance de Dieu qui sauve. Vous avez cela développé dans tout le deuxième Isaïe : c'est le Dieu de justice. De fait, la justification ce n'est pas Dieu qui rend à chacun ce qui lui est dû, ce n'est pas le Dieu qui rétribue les bons et punit les méchants, la justice de Dieu c'est Dieu qui intervient gratuitement pour sauver.

Reconstitution de Qumran, CC BY-SA 3 0Je vais maintenant vous lire un texte tiré de la règle de Qumran[16]. Les gens de Qumran sont issus probablement des Assidéens au moment où les Hasmonéens prennent le pouvoir après que Jonathan soit devenu à la fois grand-prêtre et gouverneur[17]. Ces gens-là vont partir au désert, car se mêler aux intrigues de la politique et de la puissance ne leur convient pas. Ils vont se retrouver pour être le peuple saint, le peuple des élus, le peuple qui a la loi. Ils développent la loi, ils essaient de la tenir le plus étroitement possible. Leurs règles sont terribles. Malgré tout, dans ce texte, on va retrouver aussi des suppliants. Je vous lis deux extraits.

●    Qumran 1QS 10, 10-12.

« Quand arrivent le jour et la nuit, j'entrerai dans l'alliance de Dieu ;
quand se retirent le soir et le matin, je dirai ses préceptes
et tant qu'ils existeront j'établirai mon domaine sans retour
je prononcerai mon jugement selon les iniquités,
mes iniquités seront devant mes yeux comme le décret gravé - donc comme la nouvelle pierre de l'alliance.

Donc la première vision c'est qu'ils sont ceux qui cherchent à faire la loi, à l'accomplir, qui cherchent à se juger et à se critiquer.

Mais à Dieu je dirai : Ma justice ; au Très Haut : Support de ma bonté, Source de connaissance et Fontaine de sainteté, Gloire suprême et Toute Puissance de la majesté éternelle. Je choisirai ce qu’il m'enseignera. Je me complairai dans la façon dont il me jugera. »

●   Qumran 1QS 11, 2b-5a et 9-15.

  « Car moi c'est à Dieu qu'appartient ma justification – donc ce n'est pas moi qui peut me justifier, ce ne sont pas mes bonnes œuvres ; voyez qu'il est tout proche de saint Paul – et c'est en Sa main qu'est la perfection de ma voie, de même que la droiture de mon cœur, c'est par ses justices qu'il efface mes rebellions.
  Car de la source de Sa connaissance, il a fait jaillir la lumière qui m’éclaire, et mon œil a contemplé Ses Merveilles, et la lumière de mon cœur perce le mystère à venir. Et l’Être éternel est l’appui de ma droite : sur un rocher robuste est la voie de mes pas : devant moi rien ne sera redoutable.
  Car la vérité de Dieu, tel est le rocher de mes pas, et Sa puissance est l’appui de ma droite et de la source de Sa justice vient ma justification.

[…]

  Et moi, j’appartiens à l’humanité impie et à l’assemblée de la chair et de la perversion ; mes iniquités, ma rébellion, mon péché ainsi que l’iniquité de mon cœur relèvent de l’assemblée destinée aux vers, celle des hommes qui vont dans les ténèbres.
Car l’homme est-il le maître de sa voie ? Non, les humains ne peuvent affermir leur pas. C’est à Dieu qu’appartient la justification et de Sa main vient la perfection de la voie. Et par Son intelligence tout a été amené à l’être,  et tout être, par Sa pensée, Il l’affermit ; et sans Lui rien ne se fait. – voir Jn 1, 3 « La totalité fut par lui, et en dehors de lui fut rien ».
  Et moi si je chancelle, les grâces de Dieu sont mon salut à jamais ; et si je trébuche à cause de l’iniquité de la chair, ma justification est dans la justice de Dieu qui subsiste perpétuellement. Et, s’Il fait déferler sur moi la détresse de la Fosse, Il retirera mon âme et Il affermira dans la voie mes pas. Par Sa miséricorde Il m’a fait approcher, par Ses grâces il amènera ma justification.
  Par sa véritable justice Il m’a justifié, par Son immense bonté Il pardonnera toutes mes iniquités et par Sa justice Il me purifiera de la souillure de l’homme et du péché des fils d’homme : pour que je confesse à Dieu Sa justice et au Très-Haut sa majesté. »

Tout ceci est très proche de la pensée paulinienne : le fait que l'homme sait qu'il ne peut pas s'en tirer en face du jugement de Dieu ; le fait qu'il est d'emblée condamné ; le fait qu'il est dans la zone de la mort et qu'il n'en sortira pas. Mais c'est là que Paul va être totalement différent.

●   Différences entre la pensée de Paul et la pensée de Qumran.

1// À Qumran le salut de Dieu est réservé aux fils de lumière[18] et ne peut pas toucher les fils des ténèbres : on ne peut pas passer des fils des ténèbres aux fils de lumière, on est prédestiné à… Au contraire il y a chez Paul le fait que chaque homme appartient à la foi aux fils de lumière et aux fils de ténèbres, mais que par le pardon de Dieu tout homme peut devenir le fils de lumière. À Qumran on est dans une zone de déterminisme, une zone où les élus sont choisis par Dieu, sont justifiés par Dieu mais ce n'est qu'une classe, tandis que les autres sont radicalement condamnés.

2// À Qumran l'intervention de salut de Dieu se fait directement sur la communauté de Qumran : le maître de justice n'est pas un sauveur, il n'est pas un suppliant, ce n'est pas lui qui sauve. Tandis que pour Paul, celui qui sauve c'est celui qui fait le passage, qui se trouve ressuscité par le Père après avoir donné volontairement son existence d'homme. Il y a là une deuxième différence très importante.

3// Enfin pour Paul il ne peut y avoir qu'un seul médiateur comme il y a un seul Dieu, comme il y a un seul baptême. Mais à Qumran on a trois messie, au moins deux : le Messie prêtre et le Messie roi[19], mais probablement aussi un prophète dans le style messianique.

Donc on voit bien que tout en étant dans la même zone de compréhension il y a des divergences extrêmement importantes. On essaiera de voir comment la pensée de Paul fonctionne, comment il raisonne. Par exemple « le justifié vivra par sa foi » c'est un texte qui est repris à Qumran, qui est repris par les rabbins et qui est compris autrement. Et on essaiera de voir comment Paul lit l'Écriture.

 Et vous verrez que cette justification, c'est ce qui est au centre de l'épître de Paul.



[1] Ceci est la transcription de la majeure partie de la séance du 26/11/1989, transcription faite en novembre 2016 à partir de l'enregistrement audio, tous les titres et toutes les notes ayant été ajoutés. J Pierron lisait Rm 1, 8-17 en traduisant directement du grec, aussi sa traduction s'éloigne-t-il parfois un peu du texte. Les autres citations bibliques ont été ajoutées, en général dans la version de la TOB. Il n'y a de majuscule ni à juif ni à grec, en effet  juif ne se réfère pas à une identité géographique, et, comme le dit J. Pierron : le grec c'est nous !

Les versets 16-17 ont été commentés par J-M Martin : Rm 1, 16-17 : Évangile, énergie, dévoilement, foi, justification, salut… Thèse fondamentale de l'épître aux Romains et aussi La parole de Dieu est une parole œuvrante (Rm 1, 16) qui nous arrive désœuvrée (Rm 7 et Gn 3)..

[2] Allusion au dialogue de Jésus et de la Samaritaine en Jn 4 : « 19La femme lui dit : "Seigneur, je vois que tu es prophète"  20Nos pères adorèrent sur cette montagne et vous (juifs) vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer." 21Jésus lui dit : "Crois-moi, femme, l'heure vient que ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, vous n'adorerez le Père…  23Mais vient l'heure et c'est maintenant que les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité. ».

[3] Traduction glosée. Le verset n'est pas facile à traduire.

[4] Ceci est vrai dans la partie de l'Ancien Testament écrite en hébreu. Cf Syntaxe hébraïque : y a-t-il de la causalité en notre sens ? Conséquences pour la lecture du NT  .

[5] Ceci est une assertion souvent citée par Jean-Marie Martin quand il commente saint Paul : la Parole de Dieu ne peut pas ne pas se réaliser, et si elle ne se réalise pas c'est qu'elle arrive aux oreilles de l'interlocuteur falsifiée par le serpent. La parole de Dieu est une parole œuvrante (Rm 1, 16) qui nous arrive désœuvrée (Rm 7 et Gn 3)..

[6] C'est un texte que J-M Martin commente dans 1 Corinthiens 15 : la résurrection en question.

[7] Saint Paul loue la foi d'Abel en Hébreux 11, 4 et 12, 24. Saint Jean, lui, fait une relecture comme le montre J-M Martin : La fraternité revisitée. Relectures du rapport Caïn-Abel (Gn 4) en 1 Jn 3 et Jn 13.

[8] Il s'agit du targum Neophiti I d'Ex 12, 42 (Traduction de Roger le Déaut, Targum du Pentateuque, Tome II, Sources chrétiennes n° 256, Cerf, Paris, 1979, p. 96.). Exode 12 raconte la nuit de la sortie d’Égypte sous la conduite de Moïse et fixe le rituel de la Pâque. Le Targum Neophiti I est une recension complète du Targoum palestinien du Pentateuque. Le manuscrit, daté de 1504, fut découvert en 1949 dans la bibliothèque vaticane, mais l’ensemble peut dater du IIe siècle. À noter qu'on retrouve les récits des quatre nuits lors de la Veillée pascale : 1re lecture : la création ; 2e lecture : le sacrifice d’Isaac ; 3e lecture : la sortie d’Égypte. La 4e nuit, eschatologique correspond à deux lectures : le baptême (Rm 6) et la découverte du tombeau vide.

[9] « La naissance d'Isaac semble inséparable de l'idéologie pascale : elle est capitale dans le Poème des "Quatre nuits". Celui-ci rassemble quatre interventions de la puissance de Dieu qui peuvent, toutes quatre, être comprises comme des créations, des naissances, des libérations. Même l'Aqéda (le sacrifice d'Isaac) peut s'interpréter de la même manière à cause du contexte où elle se trouve insérée : en redonnant Isaac à son père, Dieu en fait doublement le fils de la promesse et d'une certaine façon uïos Théou (fils de Dieu) (Philon, De mut. nom. 23, 131). En lui, toute la race d'Abraham se trouve sauvée puisque sa mort annihilait la promesse : c'est une image de la menace qui pesait sur tout Israël au moment de la Pâque : Dieu le sauve parce que c'est son fils premier-né (Ex 4, 22). Israël comme peuple prend la relève d'Isaac, enfant de la promesse qui visait cependant en réalité le descendant par excellence, le Christ (Gal 3, 16). Mais tout comme la naissance du peuple de Dieu, à l'Exode, a pris la forme d'une délivrance, la plus importante naissance d'Isaac est cette nuit où lui aussi fut épargné. » (D'après R Le Déaut, La nuit pascale, essai sur la signification de la Pâque juive à partir du targum d'Exode 12 42. Rome, Institut biblique pontifical, p.150)

[10] On mentionne souvent les choses suivantes : Isaac porte le bois qui servira à son sacrifice, Jésus porte sa croix ; le mouton (ou l'agneau) dont parle Abraham en Gn 22,8 fait écho à l’agneau pascal d'Ex 12, Jésus est dans la figure de l'agneau pascal (cf les récits de la Passion) ; Isaac gravit le mont et se laisse sacrifier en silence, Jésus accepte sa mort et à la fin reste silencieux ; au verset 13 de Gn 22 dans la version de la Septante « un bélier était retenu dans un arbre sabek (buisson) par les cornes. Et Abraham s'avança et pris le bélier et l'offrit pour le sacrifice à la place d'Isaac son fils», Jésus est cloué sur le bois de la croix.

[11] « Vous savez que ces mots-là ("selon les Écritures") sont ceux qui servent à distinguer les différents systèmes de pensée chez les juifs : comment se réfère-t-on aux Écritures, c'est cela qui détermine l'appartenance à tel ou tel courant du judaïsme… Paul se réfère aux Écritures sous mode midrashique, c'est-à-dire qu'il prend les récits d'Abraham et ceux d'Adam sur le mode d'un récit qui tend vers une fin. L'origine de l'interprétation n'est donc pas au début mais à la fin. Et l'élément fondateur, celui qui, pour Paul, fonde l'interprétation, c'est la mort et la résurrection du Christ. Si bien que pour lui, on ne peut pas comprendre la promesse faite à Abraham si ce n'est à partir du Christ ressuscité, on ne peut pas comprendre la création si ce n'est à partir de la résurrection. » (Joseph Pierron, Saint-Merri le 27/01/1991). En particulier on trouve le "Selon les Écritures" en 1 Cor 15, et J-M Martin insiste lui aussi beaucoup sur cette expression, voir 1 Cor 15, 1-11: L'Évangile au singulier..

[12] « Commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.» (Luc 24, 26)

[13] « Comme il (Saul qui deviendra Paul) était en route et approchait de Damas, une lumière venant du ciel l'enveloppa soudain de sa clarté. Il tomba par terre, et il entendit une voix qui lui disait : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? ». Il répondit : « Qui es-tu, Seigneur ? — Je suis Jésus, celui que tu persécutes. » (Ac 9, 3-4)

[15] Cette phrase analysée par J. Pierron figure dans le  message Les verbes en hébreu et le problème de la traduction (II 1° c  les modes des verbes)  « Si vous n'avez pas la foi – au sens de "si vous ne tenez pas à moi" – vous ne serez pas soutenus – vous ne tiendrez pas » [15] (Is 7, 9) : on a deux fois le verbe ’aman, la première fois au hif'il et la deuxième fois au nif'al.

[16] Découverts entre 1947 et 1956 dans des grottes surplombant la mer Morte, l'essentiel des manuscrits de la Mer Morte fut rédigé entre 250 avant J.C. et 68 après J.C. La Règle de la communauté (appelée aussi Manuel de discipline), a été un des premiers rouleaux, presque complet, découverts dans la grotte 1. En 1952 Joseph Pierron fut envoyé à l'École Biblique de Jérusalem. Il se trouve là-bas au moment de la découverte des manuscrits de Qumran, et il participe au déchiffrement de manuscrits. Au niveau biblique il était spécialiste de la période comprise entre  le IIe siècle avant JC et le IIe siècle après JC.

[17] Les assidéens c'est-à-dire les "pieux", les "fidèles", c'est un mot de la racine hasîdîm en hébreu. La dynastie des Hasmonéens vient au pouvoir en Judée au cours de la révolte des Maccabées (à partir de 165 avant notre ère). Les titres de grand-prêtre, de stratège et de gouverneur sont conférés au frère aîné de Juda Maccabée, Jonathan (160-143 av. J.-C.) par Alexandre Balas, le successeur illégitime d’Antiochos (152-145). L’autorité politique est alors liée à la fonction de grand-prêtre. Les adversaires juifs des Hasmonéens protestent contre cette confusion et contestent à la dynastie régnante la légitimité sacerdotale.

[18] Les textes de Qumran parlent du Maître de justice, ses disciples se nomment les fils de lumière (par opposition aux fils des ténèbres).

[19] Un « messie d’Aaron » (un prêtre descendant de Sadoq qui était proche de David) et un « messie d’Israël » (un roi, descendant de David ou non).