Dans le texte de Jn 8, 12-20 il est beaucoup question de témoignage, c'est pour cela que Jean-Marie Martin l'a lu au Forum 104 à Paris dans le cycle de rencontres de 2102-2013 qui avait pour thème "Le témoignage". Cette lecture a occupé une partie de la deuxième rencontre. Au 3° a été inséré un extrait d'une séance de juin 1991 qui donne un autre éclairage.

 

 

Jn 8, 12-20

 

Le "Je" de "Je suis la lumière" ; La notion de témoignage

 

 

«12Jésus, à nouveau, leur adressa la parole: «Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres; il aura la lumière qui conduit à la vie». 13Les Pharisiens lui dirent alors: «Tu te rends témoignage à toi-même! Ton témoignage n'est pas recevable !» 14Jésus leur répondit: «Il est vrai que je me rends témoignage à moi-même, et pourtant mon témoignage est recevable, parce que je sais d'où je viens et où je vais; tandis que vous, vous ne savez ni d'où je viens ni où je vais. 15Vous jugez de façon purement humaine. Moi, je ne juge personne; 16et s'il m'arrive de juger, mon jugement est conforme à la vérité parce que je ne suis pas seul: il y a aussi celui qui m'a envoyé. 17Dans votre propre Loi il est d'ailleurs écrit que le témoignage de deux hommes est recevable. 18Je me rends témoignage à moi-même, et le Père qui m'a envoyé me rend témoignage lui aussi». 19Ils lui dirent alors: «Ton Père, où est-il ?» Jésus répondit: «Vous ne me connaissez pas et vous ne connaissez pas mon Père; si vous m'aviez connu, vous auriez aussi connu mon Père». 20Il prononça ces paroles au lieu dit du Trésor, alors qu'il enseignait dans le temple. Personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue. » (TOB)

 

Pendant la première heure de notre rencontre nous avons lu le texte de Jn 5, 30-44. Le deuxième texte auquel j'ai pensé se trouve au chapitre 8, versets 12 à 20. C'est un texte relativement court.

Les chapitres 7 et 8 sont des chapitres faits de débats et d'altercations entre Jésus et les Judéens sur des thèmes divers[1]. Cela se passe pendant la fête de Soukkot c'est-à-dire la fête d'automne. Originellement c'est une fête de l'eau, une fête messianique aussi. C'est là qu'on trouve de belles proclamations de Jésus au chapitre 7[2]. C'est là aussi qu'on trouve une altercation majeure, terrible, entre Jésus et des Judéens « qui avaient cru en lui », et c'est elle qui termine le chapitre 8.

 

1) Verset 12.

a) Verset 12a "Je suis la lumière".

« 12De nouveau donc Jésus leur parla disant : "Je suis la lumière du monde…” »

Nous avons ici une proclamation qui rentre dans la collection des multiples « Je suis » propres à saint Jean : « Je suis la vie », « Je suis la lumière », « Je suis le chemin », « Je suis la vérité », « Je suis le pain véritable »... Ces dénominations sont infiniment précieuses.

Fiat lux, Et la lumière était bonne●   De quelle lumière s'agit-il ?

La dénomination qui nous intéresse aujourd'hui est prise au Fiat lux (Lumière soit). En effet saint Jean et Saint Paul – comme tout le premier christianisme – lisent Jésus dans « Dieu dit : “Lumière soit” » (Gn 1, 3). Tertullien encore, au début du IIIe siècle – bien qu'il soit un peu l'inventeur de la création ex nihilo – dit : « “Dieu dit : 'Fiat lux', et la lumière fut”, c'est-à-dire le Verbe » (Adversus Praxeas XII).

Voyez la différence d'avec nous. Pour nous, à partir d'une théologie un peu élaborée, il y a deux naissances du Christ : la naissance éternelle dans le sein du Père et la naissance à Bethléem. Pour notre Nouveau Testament il y a deux naissances de Jésus, la première au Fiat lux et la deuxième à la résurrection[3]. C'est pour cela que Jésus peut dire « Je suis la lumière ».

Je fais allusion ici à des choses qui sont traitées plus précisément dans le prologue de l'évangile de Jean. « 1Dans l'arkhê (au commencement) était le Logos (la Parole)… 4en lui était la vie – être lui (ce qui lui permet de dire « Je suis la vie ») et être en lui (« en lui était la vie »), c'est la même chose – et la vie était la lumière pour les hommes. »

●   De quelle "Je" s'agit-il ?

L'énumération des « Je suis » mériterait en elle-même une grande méditation. Nous l'avons tentée jadis, il y a une transcription qui en témoigne, qui est le Je christique (tag JE CHRISTIQUE)[4].

Aucun homme ne peut se permettre de dire « Je suis la lumière ». À la rigueur, on pourrait dire « Je suis lumineux », et encore ce serait déjà trop ! La question importante c'est alors : que veut dire Je ici ? En effet, « Que veut dire la lumière ? », c'est une question qui se pose, et on vient de voir qu'il ne s'agit pas de la lumière des physiciens, mais la question qui se pose surtout c'est : que veut dire Je ? Le “Je christique” est encore plus mystérieux que la lumière.

b) Verset 12b : La figure du disciple.

« Celui qui m'accompagne ne marchera pas dans la ténèbre mais il aura la lumière de la vie, c'est-à-dire la lumière qui est vie. » Le verbe "accompagner" est le verbe classique pour désigner le disciple.

En effet, le disciple est une figure bien précise. Il a pour trait d'accompagner (de marcher avec), d'entendre la parole du maître et de faire les courses. Chez saint Jean on voit les disciples partir chercher des nourritures, des provisions. Par exemple Jésus demande à Philippe : « Où achèterons-nous des pains ? » (Jn 6) et c'est une parole intentionnelle qui prépare Philippe à entendre que le véritable pain ne s'achète pas : « Le pain que je donnerai c'est moi-même ».

Il faut dire surtout que, parmi les trois caractéristiques que je viens d'énumérer, la troisième subit un renversement majeur puisque Jésus se fait le serviteur des disciples. L'Évangile garde donc des traits de la figure classique du rapport maître / disciple, mais un des traits fondamentaux de ce rapport est inversé.

 

2) Versets 13-14. Controverse à propos du témoignage.

« 13Les pharisiens lui dirent donc : "Toi, tu témoignes de toi-même, ton témoignage n'est pas vrai."Là nous avons exactement ce que nous avons déjà entendu en Jn 5, 31 dans la bouche de Jésus : « Si je témoigne de moi-même mon témoignage n'est pas vrai. » –  14Jésus répondit et leur dit : "Même si moi je témoigne de moi mon témoignage est vrailà cela semble en contradiction avec le verset 31 du chapitre 5 que je viens de citer puisqu'ici Jésus témoigne de lui-même de façon valide ce qui n'était pas le cas au chapitre 5.

« …mon témoignage est vrai parce que je sais d'où je suis venu et où je vais, mais vous vous ne savez pas d'où je viens ni où je vais. »

Je prends occasion de cela pourredire encore une fois une chose qui est attestée en beaucoup d'autres endroits, à savoir que la question fondamentale de l'Évangile n'est pas la question « Qu'est-ce que ? », mais c'est la question « Où ? ». Cette dernière question est celle qui structure l'évangile de Jean : « Où demeures-tu ? » ; « Où l'as-tu posé ? » ; « D'où je viens et où je vais ? » avec la réponse : « Le pneuma, tu ne sais », et c'est un bienheureux insu.

Prendre cela en compte dissout les structures les plus ordinaires de notre pensée, parce que chez nous, “où” introduit une proposition "circonstancielle" de lieu. En effet le lieu (comme le temps) est circonstanciel dans notre pensée, et les propositions correspondantes relèvent des catégories secondes par rapport à la catégorie première qui est la substance[5]. Tout ceci vient d'Aristote, car c'est à partir d'Aristote que s'est configurée la grammaire latine, et c'est celle-ci qui nous régit encore. Notre langue elle-même est plus riche que ce que la grammaire en prend, donc tout n'est pas perdu. Le problème c'est que nos présupposés sont constitutifs de notre être pensant. Et si je dis que la question « Où ? » est une question qui régit tout, je suis au monde d'une autre manière que si je dis que la proposition essentielle c'est la question « Qu'est-ce que ? » Tout cela demanderait beaucoup de développements[6].

 

3) Penser Dieu autrement. (Extrait d'une séance de 1991)

a) Quel est le "Je" qui parle ici ?

Pentecôte, Berna LopezÀ propos de l'affirmation du verset 12 : « Je suis la lumière », j'ai dit que la question importante c'était : que veut dire Je ici ? Comment identifier ce "Je" qui parle ici ? C'est précisément le "Je de résurrection", c'est-à-dire que ce n'est pas le "je" d'un individu. Il m'est arrivé parfois de l'appeler le "Je majeur", le "Je plus grand".

Il y a des gens qui me disent que le Christ ne parle pas en saint Jean comme dans les Synoptiques, et qui pensent que ce qu'il dit en saint Jean n'est probablement pas de lui. La réponse : c'est de lui, mais de "lui ressuscité", je veux dire par là que c'est du Paraklêtos, c'est-à-dire de cette parole assistante qu'il promet[7] et qui est une dimension de la résurrection. Cette parole assistante déclare en plus clair ce que de toujours il était et qu'il ne proférait pas dans les limites de son "je" d'avant sa mort. C'est pour cela que l'évangile de Jean met des discours dans la bouche du Christ de cette façon. Loin d'être suspect par rapport aux ipsissima verba, c'est-à-dire aux paroles mêmes que le Christ aurait dites dans le décours de sa vie – autant qu'un historien pourrait le conjecturer comme le plus vraisemblable –, le fait que Jean le fasse parler ainsi atteste au contraire et donne la dimension du témoignage même du plus profond du Christ. Autrement dit la foi elle-même n'est pas fondée sur la singularité d'un individu.

b) Comment se dit cette identité ?

 « Je sais d'où je suis venu et où je vais. » Je vous fais remarquer en passant qu'il y va de l'identité même de Jésus. Comment se dit cette identité ? Elle se dit ici dans la symbolique du « où », et plus précisément « d'où je viens et où je vais ». C'est le mode fondamental d'identification. Bien sûr, il y a des traces de cela même dans nos cartes d'identité où est indiqué le lieu de naissance, là où je suis né, mais ça, c'est une trace très lointaine. Dans notre texte le « D'où ? » est topographique mais en même temps généalogique : il signifie aussi « De qui je sors, de qui je viens ? ». Or, « D'où je viens et où je vais » c'est l'essence même du Christ. Le Christ n'est rien d'autre qu'aller et venir. Il n'est même pas quelqu'un qui va et qui vient : il est aller et venir.

c) La distinction des deux modes de dire « Je ».

Ceci va nous permettre de reprendre la contradiction que nous avons trouvée entre les deux affirmations de Jésus :

  • · « Si je témoigne de moi-même mon témoignage n'est pas vrai. » (Jn 5, 31)
  • · «Même si moi je témoigne de moi-même mon témoignage est vrai car je sais d'où je suis venu et où je vais » (Jn 8, 14).

Ce qui est intéressant, c'est probablement[8] d'apercevoir la distinction des deux "je", des deux modes de dire « Je ». Je ne dis pas qu'il y a deux personnes en Notre Seigneur Jésus Christ, ce qui serait contraire aux Concile de Chalcédoine et d'Éphèse. Ce n'est pas la question.

Le "je" de la première altercation au chapitre 5 à qui il est dénié de pouvoir témoigner – s'il témoignait de lui-même son témoignage ne serait pas vrai – est un "je" sur le mode où ses interlocuteurs peuvent le prendre pour "je". Et ceci est très important pour nous. En effet, s'ils se trompent en cela, cela veut dire que nous aussi, nous avons à faire en sorte que nous ne prenions pas le "Je christique" sur le mode d'un individu qui est le mode sur lequel nous pensons notre rapport à un autre "je"[9]. Le premier abord du Christ est un abord qui ne peut pas ne pas être dans une certaine méprise par rapport à ce qu'il en est de lui, et l'aborder en vérité implique un dépassement pour qu'il soit pensé à partir d'où est son identité profonde, c'est-à-dire à partir de la résurrection.

En Occident depuis la modernité nous avons tendance à entendre Dieu sur le mode sur lequel nous entendons l'homme. Or l'homme se pense en premier à partir du "je" singulier et singulièrement d'un "je" qui calcule des moyens pour des fins. Et  c'est là que surgissent des questions tout à fait décalées : pourquoi dit-il cela ? Pourquoi condamne-t-il ? Pourquoi cet autre est-il en face de moi comme ayant une volonté, une volonté qui peut entrer en conflit avec la mienne ? Autrement dit, le mode spontané sur lequel je suis à l'égard de ce qu'évoque mot Dieu est finalement sur le mode sur lequel je suis nativement à l'endroit d'un autre homme, nativement. Parfois même, on se targue : Voyez pour moi, Dieu n'est pas une idée, c'est quelqu'un, c'est une personne, même trois ! Oui, mais alors, si ma façon de penser une personne dans mon natif est quelque chose qui implique déjà qu'il y ait quelque chose de l'ordre de la compétition et ultimement du meurtre, s'il est vrai que les personnes soient essentiellement Abel et Caïn c'est-à-dire que la fratrie soit essentiellement meurtrière, du même coup, je pense Dieu – même si je dis le contraire – dans un schéma qui m'impose de le penser comme compétiteur, et donc soit de me laisser mettre à mort – ce que quelques-uns ont fait malheureusement d'une certaine manière –, soit de le mettre à mort, ce que nous sommes enclins à faire aujourd'hui. Est-ce que cela veut dire que Dieu n'est pas autre ? Mais si, il est autre, mais il est autre d'une altérité qui n'est pas à penser sur le mode sur lequel j'ai empirie comme altérité d'une autre personne. Et ceci est quelque chose de tout à fait capital.

 

4) Versets 15-16. Jésus juge-t-il ou ne juge-t-il pas ?

« 15Vous, vous jugez selon la chair, moi je ne juge personne. »

Il y a deux choses intéressantes dans ce qui surgit ici. D'abord le verbe "juger" que nous n'avons pas encore entendu, encore que nous aurions pu le voir dans la partie que nous n'avons pas lue du chapitre 5.

Ensuite il y a « selon la chair ». C'est une expression qui est traditionnelle au moins dans les lettres pauliniennes où on trouve la distinction « selon la chair » / « selon l'esprit ». C'est une distinction très dangereuse parce que le mot "chair" ne sonne pas chez Paul comme il sonne chez nous, et le mot "esprit" non plus. Ces expressions qui sont proprement pauliniennes autant que je sache, sont reprises par Jean, on les trouve également à la fin du chapitre 6. Jésus vient de dire « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme et ne buvez son sang, vous n'avez pas la vie en vous… » (v. 53), et ses disciples disent «Cette parole est dure, qui peut l'entendre ?» (v.60), et Jésus reprend « L'esprit vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie» (v. 63). Il fait donc la distinction “selon l'esprit” et “selon la chair”. Je ne peux faire ici qu'une allusion référentielle à ces notions, je préviens simplement qu'il ne faut pas entendre « selon la chair » comme cela sonne à notre oreille[10].

Balance, église Saint-Austremoine d'Issoire, XIIeJe reprends maintenant le thème du jugement : « Moi je ne juge personne ». C'est un thème très important et très difficile, à l'égal de celui du témoignage que nous avons choisi cette année. Et ce qui est intéressant c'est qu'il comporte un bon nombre d'apparentes contradictions, et les apparentes contradictions sont toujours ce qu'il y a de plus précieux dans un texte. Si vous vous complaisez seulement à la phrase qui vous plaît, vous n'entendez pas le texte. Il faut entendre la phrase qui vous plaît en cohérence avec celle qui a l'air de dire le contraire ou avec celle qui ne vous plaît pas. Entendre un texte, c'est cela.

La contradiction ne tarde pas : « 15je ne juge personne… 16et si moi je juge… » Dans d'autres textes on a aussi : « Je ne suis pas venu juger le monde mais sauver le monde » (Jn 12, 47) mais par ailleurs « Le Père ne juge personne, il a remis tout jugement au Fils » (Jn 5,22), c'est-à-dire qu'il est celui qui juge les vivants et les morts. En effet, le thème du jugement existe, même s'il n'a pas le sens que notre cœur nous fait entendre.

«16Et si moi je juge, le jugement, le mien est vrai parce que je ne suis pas seul mais moi et celui qui m'a envoyé, le Père. »

Le thème du jugement non réintroduit au thème du témoignage. Les verbes "glorifier", "juger", "témoigner" ont besoin d'être éclairés ensemble, ce qui n'est pas du tout le cas dans notre vocabulaire. Ils s'appellent mutuellement. C'est ce qu'il faut bien relever à première lecture comme nous sommes en train de le faire ici.

 

5) Versets 17-18. Retour à la question du témoignage.

a) Verset 17. Le fondement de la notion de vérité dans l'évangile de Jean.

«17Et dans votre loi il est écrit que le témoignage de deux hommes est vrai. » Remarquez que Jésus dit « dans votre loi ».

Ceci est écrit à quel endroit ? Dans le Deutéronome par exemple : « Un seul témoin ne peut suffire pour convaincre un homme de quelque faute ou délit que ce soit ; quel que soit le délit, c'est au dire de deux ou trois témoins que la cause sera établie. » (Dt 19,15). C'est un petit passage de législation à propos du jugement : on ne peut pas se contenter d'un seul témoin, il faut deux témoins, c'est une espèce de sagesse. Et c'est là-dessus que saint Jean fonde la notion de vérité : « Le témoignage de deux hommes est vrai », donc cette notion de vérité n'a pas grand-chose à voir avec ce que nous appelons "vérité". Et tout ceci est fondé sur ce petit texte du Deutéronome que Jean lit d'une façon un peu rabbinique dans le but de mettre au clair sa conception de la vérité.

Il y a une incitation à repenser ce que veut dire le mot vérité. Dans nos grammaires, ce qui fait fond, c'est le sujet, c'est la substance. Ici, ce qui fait fond c'est un intervalle.

b) Verset 18. Témoignage du Fils et témoignage mutuel du Père et du Fils.

Trinité, grandes heures Anne deEt Jésus poursuit : « 18 Moi, je suis celui qui témoigne de moi-même, et le Père qui m'a envoyé témoigne de moi. »

Il y a une première remarque à faire à propos de « Je suis celui qui témoigne de moi-même » que nous trouvons dans ce verset 18, puisqu'au chapitre 5 Jésus a dit : « 31Si je témoigne de moi-même mon témoignage n'est pas vrai ; 32C'est un autre qui témoigne de moi », cet autre étant le Père. Comment concilier les deux passages ? Jésus peut dire simultanément : je témoigne de moi-même et je ne témoigne pas de moi-même, c'est-à-dire je ne témoigne pas de moi-même à partir de moi-même[11]. Autrement dit, il y a autre et autre. Le Père est celui qui l'a envoyé, oui, mais c'est un rapport tel que cette altérité n'est pas une altérité sur le mode de nos altérités : il y va une fois encore du rapport singulier du Christ au Père qui est toujours en filigrane dans saint Jean comme question posée.

Le témoignage du Père est lui-même invoqué : « Le Père qui m'a envoyé témoigne de moi. » Quand est-ce que le Père témoigne ? Au Baptême. En effet, du ciel vient la voix qui dit « Tu es mon fils. » Voilà un témoignage qui se trouve être d'ailleurs une bénédiction paternelle. C'est une reconnaissance de paternité. Ce qui constitue ultimement la paternité c'est de recevoir l'enfant sur ses genoux et de dire « Tu es mon fils ». Et c'est aussi l'essence de la paternité chez les hommes, même si on ne la médite pas souvent sous cette forme. Donc le Père témoigne du Fils en lui disant « Tu es mon fils », mais aussi il faut entendre que le Père témoigne du Fils en le ressuscitant d'entre les morts, et c'est la même chose : la parole « Tu es mon fils » est l'égale de la résurrection. En effet le mot de Fils ne se pense pas à partir de la génétique mais se pense à partir de l'Écriture. Et que dit l'Écriture ?

Saint Paul dit : « Déterminé Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts » (Rm 1, 4) et le même saint Paul, dans un discours à Antioche de Pisidie : « Nous vous annonçons une bonne nouvelle : Dieu a pleinement accompli sa promesse faite aux Pères, pour nous les enfants quand il a ressuscité Jésus comme il est écrit dans le psaume 2 : “Tu es mon fils, moi aujourd'hui je t'engendre” » (Ac 13, 32-33). Autrement dit le terme de Fils réclame d'être entendu à partir d'où il parle dans l'Écriture et non pas à partir de notre imaginaire, ou de notre usage de la paternité et de la filiation.

Donc le Père témoigne du Fils sous deux formes qui ne sont qu'une seule chose : la parole « Tu es mon fils » et l'acte de le ressusciter (de le relever). La difficulté réside aussi pour nous en ce que, lorsque le Père témoigne pour le Fils, le témoignant et le témoigné ne sont pas des tiers, des témoins extérieurs à ce qui est témoigné. La notion de témoignage va jusqu'à dire le rapport même du Père et du Fils.

J'ai coutume de dire qu'un événement est l'intrication de protagonistes et de témoins, c'est autre chose qu'un fait brut. Un événement : il y a quelqu'un qui vient, et qui vient vers quelqu'un ou quelque chose ; les témoins témoignent de cette double venue. Mais ici la venue elle-même est déjà un processus de témoignage. En effet l'Évangile vient dans une annonce, il vient comme une parole, soit qu'il s'agisse ultimement du Logos même (de la Parole même), soit qu'il s'agisse du discours qui atteste la venue, qui atteste le Logos dans le grand sens du terme.

Vous voyez que la notion de témoignage a des sens plus ou moins dégradés, mais elle a le trait commun de désigner la totalité de l'événement christique. En étudiant la notion de témoignage, nous n'étudions pas simplement quelque chose à propos de la mort-résurrection du Christ, de la venue du Christ, mais la venue elle-même est déjà témoignage.

La notion de témoignage a un sens premier qui est interne à la venue, et en outre ceux qui témoignent de cette venue (les témoins) sont indispensables à la définition même de l'événement, mais dans un sens second. Par exemple Pierre, Jacques et Jean ainsi que d'autres témoignent du Christ, mais ils témoignent d'un témoignage, c'est-à-dire que le Christ et le Père témoignent mutuellement l'un pour l'autre déjà.

Et ici se pose encore une autre question : "Moi et le Père", est-ce que ça fait vraiment deux témoins puisque le texte parle du « le témoignage de deux hommes » ? Là, nous entrons dans la complexité du texte.

Ce qui est bien c'est que, pénétrer quelque peu dans une complexité, nous introduit aussitôt à une autre complexité. C'est le principe même de la marche, du chemin de pensée. Quelle est la bonne réponse à une question ? La bonne réponse est une nouvelle question, une meilleure question, une avancée dans le questionnement. Et ce n'est pas grave parce que questionner c'est avoir trouvé. « Cherchez et vous trouverez », ça ne veut pas dire : « Si vous cherchez, vous trouverez », mais ça veut dire que chercher c'est avoir trouvé.

 

6) Versets 19-20.

« 19Ils lui dirent donc : "Où est ton Père ?" Jésus répondit : "Vous ne connaissez ni moi ni mon Père. Si vous m'eussiez connu, vous eussiez connu le Père". »

On revient ici à l'identité de Jésus. C'est le même mouvement qui fait connaître Jésus et le Père. Quand Philippe demande au chapitre 14 « 8Montre-nous le Père et cela nous suffit », Jésus répond : « Qui me voit, voit le Père ». Donc nous sommes bien au cœur de la pensée de saint Jean.

« 20Il prononça ces paroles dans la chambre au trésor enseignant dans le Temple et personne ne le saisit parce que son heure n'était pas encore venue. » Cette mention finale ponctue les multiples épisodes de ce chapitre. Et cela nous ouvrirait à une autre question : qu'est-ce que l'heure ? Mais ce n'est pas véritablement notre propos.



[1] Au milieu se trouve le récit de la femme adultère, il précède notre texte. Cf. Jean 8, 1-11 : La femme adultère.

[7] La référence est celle-ci : «  Le Paraklêtos, l'Esprit Saint que le Père enverra dans mon nom, celui-ci vous enseignera la totalité, et vous fera re-souvenir (vous remémorera) de la totalité de ce que je vous ai dit. » (Jn 14, 26)

[8] Dans cette séance de juin 1991, J-M Martin fait une interprétation de Jn 5, 31) différente de celle qui sera faite au verset 18. Il a semblé intéressant de la commémorer.

[9] Mais l'évangile nous pousse aussi à repenser notre rapport à autrui comme le disait J-M Martin en évoquant le fait qu'aujourd'hui nous pensons le témoignage en premier comme celui d'un sujet qui témoigne de lui-même, alors que l'évangile parle de la nécessité de deux témoins : « Chez saint Jean on ne témoigne pas à partir de soi-même. Pour entrer dans la problématique du témoignage johannique, il faut mettre de côté la problématique de "qui est qui", c'est-à-dire la problématique qui s'articule en premier sur le sujet, sur le pronom personnel. Ce qui fait fond ici c'est le milieu, l'intervalle qui distribue des sujets, les maintient dans leur co-présence distinguée.» (Jn 5, 33-36 : Le témoignage du Baptiste (la lampe qui brille) et l'œuvre de résurrection du Christ)

[11] Ici J-M Martin donne une autre interprétation de la contradiction entre les versets des chapitres 5 et 8 que celle qui a été faite en juin 1991 et qui figure au 3° c). Il est intéressant d'entendre les deux.