Le texte de la vocation de Nathanaël est de dimension immense, aussi bien au point de vue spatial puisque le Fils de l'homme est la nouvelle échelle de Jacob, c'est-à-dire le nouveau lieu central, qu'au niveau temporel puisque Jésus d'avance a vu Nathanaël sous le figuier. À qui se réfère la figure de Nathanaël, qui est-il ce Fils de l'homme, qui sont les anges… ?

 

Jn 1, 47-51

Jésus et Nathanaël

Les anges et la nouvelle échelle de Jacob

 

 

J'ai eu occasion, dans le chapitre premier de Jean, de lire un petit épisode intéressant, qui est de dimension immense. N'est-ce pas : tout ce qui a l'air petit et anecdotique est plein de sens.

Il y a d'abord eu la rencontre de Jésus avec André et Simon-Pierre, et là c'est la vocation de Nathanaël.

 

 

I – Jn 1, 47-51[1]

 

échelle de Jacob, chapelle palatine« 47Jésus vit Nathanaël venant vers lui et dit à son sujet : "Voici véritablement un israélite en qui il n'y a point de fraude". 48Nathanaêl lui dit : "D'où me connais-tu ?" Jésus répondit et lui dit : "Avant que Philippe ne t'appelle, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu." 49Nathanaël répliqua et dit : "Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es roi d'Israël". 50 Jésus lui répondit et dit : " Parce que je t'ai dit que je t'ai vu sous le figuier, tu crois ; tu verras des choses plus grandes. – Ce "plus grand", c'est toujours le passage de cet aïôn (ce monde-ci) à l'aïôn qui vient (le monde qui vient)[2]51Et il lui dit : "Amen, amen, je vous dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'Homme". »

 

●   Configuration spatiale : le Fils de l'Homme, nouvelle échelle de Jacob.

Nathanaël est nommé « un israélite dans lequel il n'y a pas de fraude ». Vous savez qu'Israël est le nom de Jacob, donc il s'agit de Jacob. C'est pourquoi nous ne nous étonnons pas lorsque, à la fin, nous lisons le thème de l'échelle de Jacob qui va de la terre au ciel, et sur laquelle montent et descendent les anges. Le Fils de l'homme est la nouvelle échelle de Jacob, c'est-à-dire le nouveau lieu central. C'est la verticalité christique qui, des cieux ouverts à la terre porteuse, constitue l'aïôn nouveau.

 

●   Configuration temporelle : le temps est bousculé.

Vous avez une configuration à la fois spatiale et temporelle, car le Christ a vu Nathanaël : « Je t'ai vu sous le figuier ». Le Christ voit, il voit ce qui ne se voit pas. 

Cela va être dit explicitement à la fin du chapitre 2 : « 23Tandis qu'ils étaient à Jérusalem pendant la fête de la Pâque, beaucoup crurent en son nom, constatant les signes qu'il faisait ; 24lui, Jésus, ne se fiait pas à eux car il les connaissait tous 25et parce qu'il n'avait pas besoin que quelqu'un témoignât sur l'homme En effet, lui connaissait (a toujours déjà connu) ce qu'il y a dans l'homme ». Il connaît ce qu'il y a dans l'homme non pas du tout pour juger mais pour sauver.

Cette qualité de Jésus, qui est d'être prévenu, d'avoir toujours déjà connu, est le signe que le temps est bousculé. De même l'espace est articulé d'autre manière[3].

 

●   La figure de Nathanaël

Sous le figuier, Berna LopezLa figure de Nathanaël est dans la figure de Jacob :

– tout d'abord Nathanaël est salué par l'expression « Voici un véritable israélite – or Israël est l'autre nom de Jacob – dans lequel il n'y a pas de ruse. » (Jn 1, 47). Ceci se réfère à un mot qui a été très souvent médité dans la littérature rabbinique, qui est : « Jacob était tam et il habitait sous les tentes (Gn 25, 27). » Tam est un mot hébreu qui signifie « droit, parfait ». Il indique une certaine perfection d'attitude qui est le contraire de la ruse. C'est très étrange d'ailleurs parce que précisément Jacob est le bon témoin de la ruse. Mais justement ça confirme parce que les contraires ont à voir l'un avec l'autre. « Et il habitait sous les tentes » est une expression pour dire « il méditait la Torah. »

– De plus une autre façon de dire « méditer la Torah » c'est « s'asseoir sous le figuier ». Or Jésus rencontre Nathanaël assis « sous le figuier » (v. 48). Donc c'est la figure de Jacob-Israël qui se poursuit.

Remarque[4] : Dans le monde de la Bible hébraïque "être tam" signifie être pacifique, être droit, le contraire de la violence, et "vivre sous la tente" a aussi la signification de lire les Écritures. C'est-à-dire qu'il y a deux choses qui opposent Jacob à son frère Esaü, comme toujours. Il n'est pas le violent et il n'est pas le chasseur. Il est celui qui introduit la droite ruse à la place de la violence. Et ceci est un vieux thème qu'on trouve dans de multiples cultures, le moment où on s'aperçoit qu'il est plus intelligent d'être Ulysse que d'être Achille, c'est-à-dire d'être le rusé plutôt que le violent, qu'il est plus important d'être Jacob qu'Ésaü. Et le mot ruse pour Jacob n'a pas un sens négatif puisque, curieusement, c'est le rusé qui est appelé le droit alors qu'il use du mensonge. C'est la valorisation de la réflexion et de la méditation, c'est la découverte d'une sagesse (d'une sophia). C'est un moment important sans doute dans l'histoire des peuples

– Et enfin quand Jésus dit à Nathanaël : « Tu verras de plus grandes choses […] Amen, amen, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'homme » (v. 50-51), c'est bien sûr une référence à l'échelle de Jacob.

 

●   Quels sont ces anges ?

► Qu'est-ce que c'est que ces anges qui montent et qui descendent ?

J-M M : Je ne vais pas dire grand-chose car ce serait trop long. Il y a la question des anges et aussi la question de monter et descendre "sur le Fils de l'homme". Le Fils de l'homme est donc ici d'une certaine manière l'échelle. En effet le Fils de l'homme, l'homme, est cette axialité entre ciel et terre.

Les anges ont eu beaucoup de significations. On peut faire l'histoire des anges, c'est très complexe et très intéressant. Apparemment c'est quelque chose qui est dérisoire, qui n'intéresse pas, mais en tant que c'est révélateur de modes de pensée, ce serait infiniment précieux de faire l'histoire des anges. Ici, dans le moment où nous sommes dans le texte, il semble que les anges soient des fragments du Logos en ce qu'ils disent au pluriel le message que le Logos (la Parole) est dans son entier.

À nouveau on peut se poser la question : est-ce que ce sont des messages ou est-ce que ce sont des messagers ? Autrement dit : est-ce que ce sont des individus ou est-ce que ce sont des dénominations ? Vous ne pouvez pas ne pas poser cette question, elle se pose comme cela pour nous, il faut bien l'envisager premièrement comme elle se pose, quitte à montrer ensuite en quoi elle est inepte, au bénéfice de quelque chose d'autre.

Le rapport de la totalité et du fragment est une préoccupation constante chez saint Jean : sous la forme des klasmata, les fragments du pain qui reste des 12 corbeilles (ch. 6) ; sous la forme des klêmata, les sarments de l'unique vigne (ch 15) ; sous la forme des probata, les brebis de l'unique troupeau (ch 10) ; sous la forme des tekna au pluriel qui sont les dieskorpisména, c'est-à-dire les enfants qui sont les déchirés et les dispersés. C'est une préoccupation constante, ce rapport de l'un et du multiple.

Je vais vous dire une petite énigme à ce sujet parce que c'est un point tellement essentiel et tellement difficile que je ne peux pas entreprendre de le dire autrement que sous cette forme. « Il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus » (Mt 22, 14), c'est le rapport des multiples et du peu. Voilà une phrase qui n'est pas johannique, elle vient des évangiles synoptiques. Elle a été prêchée évidemment dans la mouvance dominante de la peur pour dire : « Faites attention, il n'y en a pas beaucoup », or elle ne signifie absolument pas cela.

Les élus et les appelés sont les mêmes mais, s'ils sont multiples dans le moment de l'appel, en tant qu'élus, c'est-à-dire en tant que réunifiés, ils sont peu nombreux. C'est le rapport des multiples et du peu et, finalement, c'est le rapport des multiples et de l'Un christique. Comment expliquer que Jésus meure et que ça fasse quelque chose pour nous ? Quel est le rapport de cette multiplicité et de cette unité ? Voilà la question qui n'est jamais posée en ce sens-là. Bien sûr à la question « À quoi sert le Christ ? » on répond : « Il a mérité, il s'est offert en sacrifice » ! Tu parles, ce n'est pas cela. La compréhension du rapport entre le Christ et les hommes met en question le b.a.-ba de notre façon de comprendre ce que c'est qu'un homme.

C'est la question : « Comment entendre l'unité de l'humanité dans le Christ ? » qui suscite comme son ombre portée la question : « Comment entendre la complicité des multiples dans la figure d'Adam de Gn 3 ? », autrement dit ce qu'on appelle le péché originel (Cf Rm 5). Cette question-là n'a de sens que comme ombre portée de la question de l'unité de la totalité de l'humanité dans le Christ.

 

●   Le thème de l'axialité en Jean référé aux testimonia.

Nous venons de voir que Jacob est assumé dans la perspective d'une ouverture des cieux. Dans les Synoptiques les cieux s'ouvrent au Baptême, et il n'en est pas question chez saint Jean dans le passage qui parle explicitement du Baptême, mais en fait ça se trouve au chapitre 3. En effet la symbolique ciel-terre n'est apparemment pas développée dans le chapitre 1 bien qu'elle soit majeure dans le rapport de la voix du ciel et de la voix de la terre. Le mot « voix du ciel » n'est même pas prononcé, et pourtant cette symbolique du ciel et de la terre régit tout le chapitre 3.

Elle est d'abord annoncée avec l'échelle de Jacob à la fin du chapitre 1 : le ciel s'ouvre, et cette échelle se pose sur la terre dans le monter et le descendre, le venir et l'aller.

Cette réalité axiale est reprise dans l'élévation sur le bois du serpent d'airain au chapitre 3. Cela paraît bizarre et sans rapport. Pas du tout.

Que font les premiers chrétiens ? Ils recueillent des bribes d'Ancien Testament autour de thèmes symboliques, ce qu'on appelle des testimonia. Par exemple ils font des recueils autour du bois (à cause de la croix), autour de la pierre, autour de l'eau (là il y a des collections) et puis ils puisent là-dedans pour la méditation. Dans le recueil autour du bois se trouvent deux choses qui sont reprises par Jean :

  • l'épisode du serpent à propos de l'élévation sur le bois : cet élément se trouve au chapitre 3 de Jean après le dialogue avec Nicodème[5].
  • le thème de ce qui est en haut et de ce qui est en bas (par exemple le ciel et la terre) : c'est repris à la fin de ce chapitre 3.

Voyez comment nous avons ici une sorte de matériau traditionnel qui est retravaillé, qui est disséminé et dont il faut entendre les échos comme le non-dit de ce qui est dit dans notre passage. Vous avez là un champ symbolique de significations duquel il faut s'approcher pour entendre le texte à partir du champ d'où il parle.

Il convient de percevoir les répondances multiples, car c'est ce qui ressort de tout ce qui ainsi bruit ensemble, tout ce qui fait la texture sonore de cette parole, pour habiter le texte, habiter l'espace du texte. C'est autre chose que de l'interroger sur quelques concepts pour pouvoir en tirer une proposition dont je ferais bien éventuellement ma règle de vie. Mais l'Évangile n'est pas fait pour ça, il est fait pour qu'on habite la parole et qu'on y demeure.

 

II – Les anges et la nouvelle échelle de Jacob (Jn 1, 50-51)[6]

 

À la fin du chapitre premier de l'évangile de Jean, Jésus répondit à Nathanaël qu'il vient d'appeler : « Parce que je t'ai dit que je t'ai vu sous le figuier, tu crois. Tu verras des choses plus grandes. » Il faut toujours tendre l'oreille quand saint Jean dit des choses "plus grandes (meizôn)" : c'est un mot qui est à presque toutes les pages de Jean. J'en ai déjà dit quelque chose.

échelle de Jacob, catacombe Via Latina, Rome« Amen, amen, je te le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant sur le fils de l'Homme. » Le ciel ouvert : le monde juif disait à l'époque de Jésus que le ciel et la terre étaient réciproquement fermés l'un à l'autre depuis que la prophétie s'était tue. C'est pourquoi l'Évangile s'ouvre par l'ouverture du ciel à la terre. Et ça parle : « Tu es mon fils » s’adresse à la totalité de l'humanité dans le Christos comme c'est bien précisé chez saint Jean. Telle est donc cette première salutation, cette ouverture : les cieux ouverts à la terre. Et la terre ouverte au ciel n'a pas le même sens que la terre fermée au ciel. Autrement dit, le rapport mutuel modifie la signification même des mots. Nous verrons que ciel et terre peuvent être pris dans le sens d'une opposition qui équivaut presque à l'opposition lumière-ténèbre et pourtant, fondamentalement, ce n'est pas du tout la même, mais ça peut advenir ; alors que, au contraire, ciel et terre peuvent être un lorsqu'ils sont mutuellement ouverts, car la condition pour être un chez saint Jean, c'est d'être deux : la véritable unité n'est pas la solitude. La véritable unité est l'intimité de deux, l'extrême proximité. Dans toute symbolique spatiale, il est affaire de distance, et la distance est la condition même pour la proximité. Il ne faut pas oublier que l'Évangile est l'Évangile du prochain, du proche. Nous ne sommes pas nativement prochains, nous avons à nous approcher, à devenir proches, et Dieu est sans doute notre plus éminent prochain. « Aimer le prochain. »

Donc la distance est la condition de l'éloignement et la condition pour qu'on s'approche, la condition de possibilité de l'approchement, de la proximité, et donc de l'extrême proximité qui est l'intimité. De deux, étant deux, être un, on le trouve à de multiples reprises chez Jean, mais je crois l'avoir déjà dit. Souvent je répète des choses parce que dans d'autres conditions, d'autres contextes, elles prennent parfois une couleur ou un son qu'on n'avait pas eu l'occasion d'entendre. Donc je ne m'empêche pas de réitérer des choses essentielles.

 

●   La figure du Fils de l'Homme.

Le Fils de l'Homme, nous le savons, ne désigne pas l'humanité du Christ mais désigne le Fils, c'est-à-dire la révélation : le fils est la manifestation de ce qui est en semence dans le père, donc le fils est la manifestation du père. "Homme" est un des noms de la divinité, l'Homme essentiel, l'Homme primordial, l'Homme de la Genèse : « Faisons l'Homme comme notre image » (Gn 1), l'Homme image qui n'est pas du tout l'homme adamique du chapitre 3 dont nous sommes issus, mais le Christ lui-même. « Faisons l'Homme à notre image – c'est-à-dire faisons le Christ ressuscité – mâle et femelle il le fit – c'est-à-dire Christos et Ekklêsia, Christ et humanité convoquée. » Nous le verrons chez saint Paul en toutes lettres. Donc ceci à propos du Fils de l'Homme : la manifestation du Fils qui est le lieu de jonction et de circulation entre ciel et terre, de ce trajet ciel-terre.

Ici s'ouvre un premier aspect d'angélologie, les anges étant plus habituellement les habitants du ciel. Ce n'est pas développé dans l'évangile de Jean, il y a simplement cette mention ici.



[1] Ce commentaire est formé de réflexions venant surtout du cycle sur la Nouveauté christique et le temps (le 5° du I du Chapitre IV : La nouveauté et le temps (Jn 1-4) ) ; la figure de Nathanaël vient de la session sur le Prologue fin du I du Chapitre V : Le Baptême de Jésus et la figure du Baptiste.

[2] « L'expression "plus grand " est une expression constante chez Jean pour dire, soit ce qu'il en est de la résurrection par opposition à ce monde, soit pour dire le Père en rapport à Jésus dans ce monde : « Le Père est plus grand que moi » (Jn 14, 28). Sur les deux mondes voir "Ce monde-ci" / "le monde qui vient" : espace régi par mort et meurtre / espace régi par vie et agapê.

[3] Voir la deuxième partie.

[4] La figure de Nathanaël qui est ici au début de l'évangile de Jean se retrouve à la fin, et cette remarque est tirée de la session Jn 20-21 Résurrection, au 1) de la 1ère partie de JEAN 20-21. Résurrection. Chapitre VII. Jean 21 ou les Actes des apôtres johanniques.

[6] Cette partie vient de la deuxième rencontre du cycle Ciel-Terre qui a eu lieu au Forum 104 (tag CIEL-TERRE) .