Le Credo liturgique a une structure trinitaire, et au début de la partie qui concerne le Fils, on trouve quatre titres :  Jésus-et Christ sont deux titres différents ; "Fils unique" traduit le mot grec "monogénês" qui signifie "fils un et unifiant" ; et Seigneur est un titre à entendre dans le prolongement du titre "pantokratôr" (tout-puissant) attribué au Père. C'est ce que développe Jean-Marie Martin lors de la session qu'il a animé sur le thème "Credo et joie", session dont la transcription figure sur le blog. En deuxième partie de ce message se trouve le commentaire des titres du Christ (extrait du chapitre 4 de la transcription), et en première partie il y a le rappel des choses dites auparavant auxquelles se réfère J-M Martin, en particulier  ce qui a été dit à propos du titre "tout puissant" attribué au Père en début de Credo, et à cette occasion au titre de Christ (Messie)[1].

 

Jésus, Christ, Monogène (Fils un), Seigneur

 

 

I – Rappels

 

1) L'intelligence du Credo en général.

Nous avons pris soin de rechercher trois choses essentielles pour l'intelligence de l'ensemble du Credo :

– premièrement la "genèse" du Credo, son point sourciel (focal) : nous l'avons trouvé en saint Paul : « Il est mort pour nos péchés selon les Écritures, il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures » (1 Cor 15). Et ce point sourciel éclaire tout le reste.

– Ensuite nous avons dit quelque chose sur sa fonction : la première fonction du Credo est une fonction liturgique :

  • C'est la profession baptismale qui donne la référence essentielle que je viens de dire.
  • Mais elle donne également le troisième point essentiel qui est sa structure ternaire (trinitaire).

Ces deux choses sont mêlées : nous avons vu par exemple que l'attestation déjà trinitaire par mode d'interrogation correspondait à la triple plongée dans l'eau baptismale : « Crois-tu au Père… au Fils… au Saint Esprit ». Nous avons vu qu'à Père, Fils et Esprit étaient déjà liées un certain nombre de choses. Donc c'est déjà quelque chose d'articulaire par rapport à une succession apparemment aléatoire (mais qui ne l'est pas) d'énoncés. C'est dans cet état (fonction et structure) que se développe l'ensemble.

La fonction va ensuite néanmoins s'élargir : le Credo deviendra comme une sorte d'attestation d'opinions de foi entre les différents dédits. Puis interviendra une troisième fonction rapidement stoppée, c'est d'introduire dans la profession de foi les décisions par rapport à des questions fondamentales qui relèvent de la dogmatique, c'est-à-dire des réflexions déjà théologiques mais entérinées dogmatiquement. Cela deviendra ensuite des dogmes qui prendront plus de place dans le Credo que l'on profère liturgiquement.

 

2) Le Père tout puissant (pantokratôr).

a) Trois titres et non deux.

Nous avons parlé du Père : « Je crois en Dieu le Père, tout puissant (pantokratôr), créateur… » trois titres et non pas deux. L'ordre est très important, c'est le Père en tant que Père qui précède, ensuite c'est son titre de pantokratôr, et enfin seulement son titre de créateur[2].. Autrement dit, en un certain sens, il faut bien comprendre que la filiation qui se célèbre dans la résurrection précède le règne (pantokratôr) et précède la création.

 

Christ Pantocrator, dome St Sépulcre, Jerusalemb) Le titre de pantokratôr.

Avec Père nous sommes dans un lieu générationnel, mais il y a un autre lieu fondamental, c'est-à-dire un lieu de la vie humaine qui est de l'ordre du règne : ce n'est plus une symbolique familiale, c'est une symbolique de la cité (de la polis) ou du royaume. Vous vous rappelez que la question porteuse de l'Évangile était la question « Qui règne ? ». Voilà un mot tout à fait essentiel : tout puissant. Il correspond à la question « Qui règne ? » C'est-à-dire sous le règne de qui sommes-nous ? C'est précisément que nous sommes sous le régime de la résurrection et non pas sous le régime de la mort. Nous avons plusieurs mots dans ce domaine :

– Le mot roi (basileus) et régner (basileueïn) : « Que ton règne vienne ». Le mot Christos lui-même a à voir avec ces mots parce que christos signifie oint, mot employé dans l'expression du "roi oint" (du roi Messie), et "Messie" est le même mot que Christos[3]. Le mot Seigneur : je retiens ici un mot de Paul. En effet le Christ est seigneur des ennemis : « Car il faut que lui règne jusqu'à ce qu'il place tous les ennemis sous ses pieds[4]. Dernier ennemi qui est réfuté : la mort » (1Cor 15, 25-26). Il en est le maître, il en est le seigneur.

– Les mots de dunamis, de puissance, de pouvoir : « en effet il a subordonné la totalité sous ses pieds » (1Cor 15, 27) c'est ce pouvoir neuf qui évacue le pouvoir de la mort.

– Le mot arkhê (archê) : « Dans l'arkhê était le Verbe » (Jn 1,1). Ce mot signifie commencement mais aussi commandement. C'est facile à comprendre dans notre langue puisque archaïque dit quelque chose du côté de l'ancien mais monarchie et hiérarchie disent le règne.

Le mot pantokratôr est connu de façon courante par l'histoire de l'iconographie qui parle du Christ Pantokratôr : c'est un Christ régnant, un Christ glorieux. Mais dans l'iconographie, c'est le Christ qui est Pantokratôr ; ici dans le Credo, c'est le Père. En effet nous lisons dans le chapitre 5 de Jean que le Père donne au Fils le règne, il lui donne le jugement (« Il lui a donné le pouvoir (exousia) de faire le jugement. » Jn 5, 27). Le mot jugement est, chez les anciens, un attribut royal. Il n'y a pas encore ce qu'on appelle la séparation des pouvoirs.

Chez saint Paul il y a cette idée que le Père donne le pouvoir au Christ et qu'à la fin des temps le Christ restitue pouvoir au Père : « Quand donc la totalité lui sera subordonnée, alors lui-même, le Fils, sera subordonné à celui qui lui a subordonné la totalité, afin que Dieu soit tout (complètement) en tous. » (1Cor 15, 28). Autrement dit la racine de "tout puissant" est au titre du Père, mais nous savons que le règne est au titre de la résurrection du Fils. Du reste il faut bien voir que le Père, le Fils et le Pneuma ne sont jamais séparés.

Le Pneuma c'est « Le Pneuma de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts » (Rm 8, 11). Nous avons dans ce verset une énumération ternaire : le Pneuma ; « Celui qui a ressuscité Jésus » c'est-à-dire le Père ; et Jésus. Cette phrase se trouve chez saint Paul et elle a son équivalent chez saint Jean, cette expression permet d'entendre le mot Pneuma (Esprit) dans le Nouveau Testament.

 Même le mot de Fils ne se pense qu'à partir de la résurrection d'entre les morts. Tous ces titres sont des titres soit du Père, soit du Fils, parce que l'échange de ce qu'ils sont constitue leur être : le don total que chacun fait à l'autre constitue l'être trinitaire[5]. Nous avons à nouveau la Résurrection qui est au cœur, c'est la réponse à la question de l'Évangile.

 

II – Les quatre titres : Jésus, Christ, Monogène, Seigneur

 

1) Les quatre titres.

Dans le Credo la mention du Christ se fait d'abord par quatre intitulés :

« Et en Jésus Christ son Fils Monogène notre Seigneur »

1. Le premier intitulé c'est son nom propre de Jésus c'est-à-dire "sauveur". "Jésus Christ", on croit souvent que c'est un prénom et un patronyme. Mais Jésus (Yeshouah) c'est le reflet le plus propre de son nom, et son nom c'est son identité profonde. Yeshouah signifie sauveur.

2. Ensuite vient Christos qui signifie oint, "oint de Pneuma" : dans le mot Christos est impliqué le Pneuma[6] ;

3. Puis Monogénês qu'on traduit souvent par Fils unique : c'est le Fils un et unifiant. Cet intitulé répond à la mention du Père. Et nous sommes inclus dans cette filiation. Rappelez-vous que dans le tout premier Credo de Paul on a : « Il est mort pour nos péchés » c'est-à-dire "pour nous". Nous sommes inclus dans tout ce qui concerne le Christ ; l'affaire du Christ n'est jamais une affaire de quelqu'un d'autre qui soit sans rapport avec nous. Le Christ n'est jamais sans relation avec nous-mêmes, même la notion de "Fils unique", qui a l'air de le mettre à part, est en fait la mention qui l'ouvre à la totalité de l'humanité. En effet monogénês (fils un) c'est le nom que les Juifs donnaient à Isaac (cf Gn 22) car Isaac est le fils d'Abraham, le seul fils de sa femme libre, celui en qui repose la promesse : « En lui seront bénies toutes les nations de la terre » (Gn 12, 3). Isaac a en lui les semences de la totalité de la descendance de l'humanité. Il est appelé monogénês, et aussi « le fils bien-aimé », deux caractéristiques qui sont appliquées à Jésus. Jésus est le "Fils un" en ce sens qu'il a en lui toute la descendance, toute la filiation, et les hommes sont de cette filiation (il s'agit ici de la filiation christique). Autrement dit nous sommes conviés à ne pas penser l'homme[7] à partir de l'individu fragmentaire. En effet les individus sont des fragments, et des fragments le plus souvent déchirés, déchirés en eux-mêmes et déchirés les uns avec les autres, qui ne peuvent guère apercevoir l'authentique unité de ce que veut dire le mot homme. C'est cela qui est en perspective dans le thème de la déchirure (de la fragmentation de l'individu) et de l'unité du rassemblement : c'est le thème des diéskorpisména, thème johannique que nous avons médité à plusieurs reprises[8]. C'est un thème très essentiel dans la pensée de Jean.

4. « Jésus Christ notre Seigneur» : il hérite de la seigneurie. Le Père pantokratôr lui donne d'être seigneur, c'est lui qui accomplit la maîtrise sur la mort et sur le déchirement qui constitue l'humanité telle qu'elle se présente.

 

Ici nous sommes dans les titres (nous venons d'en voir quatre mais il y en a d'autres). Il faut apprendre à les entendre. Chacun désigne le même mais à chaque fois sous un aspect bien déterminé : Jésus, Christos, Seigneur, roi, Arkhê, Fils de Dieu, Fils de l'homme… Par exemple nous avons vu que Seigneur et ressuscité des morts c'est la même chose. Donc nous avons ici un repère fondamental de lecture.

 

2) Le baptême des noms.

Nous savons que ces titres prennent leur sens dans la Résurrection. Par exemple le mot de fils de Dieu (huios Théou), existe déjà dans l'Ancien Testament : c'est le peuple de Dieu qui est Fils de Dieu dans l'Ancien Testament. Donc ces titres existent déjà mais sont ressaisis de sens à partir de la Résurrection et faire une étude hébraïque n'est pas suffisant pour entendre ce qu'ils disent.

Les mots de l'Évangile ont besoin d'être baptisés, d'où qu'ils viennent : soit qu'ils viennent de l'usage profane, hellénistique, soit qu'ils proviennent de l'Ancien Testament. Que ces mots aient besoin d'être baptisés, signifie, selon la symbolique paulinienne du baptême, qu'ils ont besoin de mourir à leur sens usuel pour resurgir dans la capacité de dire l'inouï et le nouveau de la christité. Le thème du baptême des noms (ou des éons) est un thème du IIe siècle qui est très intéressant[9].

Exemple du titre de "Fils de Dieu"

Nous avons la tâche de voir que ces titres essentiels du Christ sont dans le tout premier Credo que nous avons rencontré chez saint Paul en 1 Cor 15 : nous avons la Résurrection dans le titre de Fils car il est Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts ; et nous avons le Fils dans le Père déjà. Nous avons « pour nos péchés » dans le Monogenês puisqu'il est le Fils un, unifiant les hommes qui sont dispersés par le péché ; c'est le Fils unifiant de l'humanité pécheresse, de l'humanité déchirée. Aucun de ces titres ne survient d'ailleurs que du foyer de sens qu'est le tout premier Credo.

► Quand tu dis qu'il est Fils de Dieu de par la Résurrection d'entre les morts, ça veut dire qu'il ne l'était pas avant ?

J-M M : Non, ça ne veut pas dire qu'il ne l'était pas avant, ça veut dire que son essence profonde de Fils de Dieu était occultée au cours de sa vie terrestre, et qu'elle est manifestée lors de la Résurrection, c'est là où Jésus est manifesté dans son être véritable.

 

 3) Autres titres du Christ.

► Il y a aussi d'autres titres dans l'évangile de Jean comme la lumière, la vie…

J-M M : Les titres sont nombreux, il y en a qui sont plus fréquents, plus essentiels. Il faut distinguer les titres fondamentaux qui sont ceux qui se trouvent dans l'Écriture en général et qui sont dans l'usage des premières communautés chrétiennes, et puis des noms propres à Jean : « Je suis la lumière », « Je suis la porte »… tous les "Je suis" johanniques. Il y a là une autre série d'intitulations qui a son régime propre et qui est également intéressante à considérer.

Dans Les Actes de Jean (texte apocryphe des années 150), on a le récit de la vision d'une croix qui est lumière, c'est le Christ qui parle :

« Cette croix de lumière  je l'appelle à cause de vous parfois Parole (Logos), parfois Intellect, parfois Jésus, parfois Porte, parfois Chemin, parfois Pain, parfois Semence, parfois Résurrection, parfois Fils, parfois Père, parfois Pneuma (Esprit), parfois Vie, parfois Vérité, parfois Grâce, mais ce sont là des dénominations pour les hommes. Ce qu'elle est réellement en tant que pensée par elle-même, c'est d'être le partage de toute chose. Et ce qui a été fixé à partir des éléments sans solidité, c'est la terre et l'harmonie de sagesse. »[10]

Nous avons ici un mélange de noms qui pour nous sont des attributs et d'autres qui sont des personnes (Père, Fils, Esprit Saint) en théologie classique. Mais cette distinction n'existe pas au IIe siècle pour la bonne raison que la notion de nature n'est pas néo-testamentaire, et la notion de personne encore moins[11].

 

Nous avons donc recueilli dans le Symbole des apôtres simplement quatre titres du Christ parmi les nombreux titres traditionnels qui désignent des aspects différents : 1. Jésus est son nom propre, 2. Christos signifie oint (oint de l'Esprit) donc l'Esprit est déjà là dans le nom de Christos ; 3. Fils donc le Père est déjà là dans ce mot de Fils ; il est Fils unique c'est-à-dire Monogénês, et nous savons que Fils unique ne veut pas dire le fils à part, mais "fils un et plein de la totalité de la filiation", y compris la filiation des hommes : « Nous avons vu sa gloire, gloire comme du fils Monogenês plein de grâce et vérité » (Jn 1) ; 4. Enfin un autre titre, celui de Seigneur. Nous en sommes donc là dans l'énumération de ces titres traditionnels fondamentaux pour désigner Jésus. Ils disent tous quelque chose, et quelque chose qui a des échos ou dont des échos sont égaillés à partir du terme de "résurrection des morts".



[3] « Le mot français « messie » est la transcription de l'hébreu mashiah. Le mot « christ » quant à lui, vient du grec christos, lequel est la traduction de mashiah. Les deux mots « messie » et « christ » sont donc synonymes et signifient « oint ». Le messie ou le christ désignent donc une personne qui a reçu une onction d'huile sainte. Avant d'être attribué à Jésus après sa résurrection le titre de « messie » était d'abord conféré au roi au moment de son intronisation, après qu'il eut reçu l'onction. Mais il a aussi désigné d'autres personnages, notamment les prêtres. »  (http://www.interbible.org).

[5] Cf le message Penser la Trinité.

[6] Cf la note 2.

[7] Le mot homme ici se pense à partir de Jésus. « Fils de l'homme ” est une expression qui est prise au prophète Daniel. Et le Fils de l'homme – le fils de ”– c'est la manifestation de l'Homme, la manifestation de l'homme primordial qui est aussi la manifestation du Père. L'expression le Fils de l'homme ”dirait plutôt la divinité de Jésus que son humanité : c'est l'Homme qui descend du ciel (Dn 7, 13-14). Et Homme est une des dénominations de Dieu lui-même, ce qui ne veut pas dire que Dieu a la nature humaine. Il n'est pas un homme parmi les hommes, il est l'Homme. Parmi ses différents titres, Jésus est “Homme” de toute éternité, mais pas un homme. L'expression fils de l'hommene signifie pas l'incarnation entendue au sens où Jésus deviendrait un homme parmi les hommes. Mais c'est l'expression prophétique qui dit que la qualité d'humanité qui est au cœur de Dieu se manifeste, puisque le fils est la manifestation du Père, manifestation de la semence ». (Session Signe de la croix).

[8] Le mot diéskorpisména est pris au prophète Zacharie (Za 13, 7) : « Tous, vous allez tomber, car il est écrit : “Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées (diaskorpisthêsétaï)”. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée » (Mt 26, 31;de même Mc 14, 27). Dans la version de la Septante on a le mot diaskorpisthéto.. Chez Jean on le trouve en particulier au chapitre 11 : « Il (Caïphe) prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation, 52et non pour la nation seulement, mais en sorte que les enfants de Dieu dispersés (ta diéskorpisména : les déchirés) il les rassemble (sunagagê) pour être un. »  "Disperser", c'est le verbe skorpizeïn qui est toujours présent dans la méditation de l'unité du Christ par rapport à la multiplicité dispersée des hommes.

[10] Chapitre 98 dans l'édition Lipsius.