Lors de la Transfiguration Jésus se donne à voir. Le récit de Marc est dans un langage de type apocalyptique, et a de nombreux éléments essentiels communs avec le Baptême de Jésus. on ne peut pas le lire sans faire référence à la Résurrection. L'étude qui suit est constituée d'extraits de plusieurs interventions de J-M Martin , dont certaines sont très anciennes. J-M Martin ne formulerait plus exactement cela de la même manière, mais ce qui est dit devrait aider à entrer dans le texte de Marc. Comme d'habitude toutes les notes sont ajoutées.

Le message suivant éclaire ce que J-M Martin entend par événement et par témoignage : Fait et événement. La fonction du témoignage chez saint Jean.

 

 

La Transfiguration

 

 

 

Transfiguration, icône

2Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean. Il les fait monter sur une haute montagne, à l'écart, seuls. Il fut métamorphosé devant eux 3et ses vêtements devinrent étincelants, extrêmement blancs, tellement qu'un foulon sur la terre ne peut ainsi blanchir. 4Leur apparût Élie avec Moïse parlant avec Jésus. 5Prenant la parole Pierre dit à Jésus : « Rabbi, il nous est bon d'être ici ; faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » 6Il ne savait pas en effet ce qu'il répondait tellement ils étaient frappés de terreur. 7Survint une nuée, qui les ombragea. Et une voix vint de la nuée : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. » 8Et brusquement en regardant autour ils ne virent plus personne sauf Jésus, seul avec eux. 9Tandis que eux descendaient de la montagne il leur recommanda de ne parler à personne de ce qu'ils avaient vu, sinon quand le fils de l'homme serait ressuscité d'entre les morts. 10Ils tinrent bien parole, [tout en] discutant entre eux : qu'est-ce que c'est que ressusciter d'entre les morts ? (Mc 9, 2-10).

 

1) La Transfiguration.

a) La Transfiguration comme vision.

La Transfiguration est une expérience de la gloire de Jésus, donc une vision de ce que nous pourrions appeler la dimension intérieure de Jésus. Il est intéressant de noter que cette gloire existe avant la Résurrection, que la Résurrection sera sa manifestation. Seulement ce n'est pas perceptible pour le quidam, ce n'est perceptible que lorsque Jésus se donne à voir tel qu'il est dans sa gloire. Ici il se donne à voir aux trois privilégiés de la montagne, en attendant de faire attester cette gloire par les témoins de la Résurrection. Ce thème de la Transfiguration est un thème vraiment important qui, curieusement, est presque ignoré de la célébration occidentale, alors qu'il tient une grande place dans la liturgie de l'Orient.

Le texte de la Transfiguration est essentiellement une monstration c'est-à-dire une donation à voir, c'est une théophanie[1], une épiphanie. Et de par là même le sens du mot Dieu est touché. Nous autres occidentaux nous voulons Dieu dans une démonstration alors que le Dieu biblique est dans une monstration, dans une donation à voir[2].

Quel est le lieu de la théophanie majeure ? Il n'y en a qu'un, c'est la Résurrection. La Résurrection est ce qui dévoile la dimension nouvelle et éternelle de Jésus, le dévoilant comme Fils qui du même coup dévoile le Père. En effet, s'il n'y a pas de fils il n'y a pas non plus de père, donc je sais ce que veut dire Père à partir du dévoilement du Fils.

Les grandes épiphanies donnent lieu à une énumération qui n'est pas dans l'Écriture mais, de bonne heure, chez les Pères de l'Église. Il y a par exemple un lieu où Clément d'Alexandrie énumère trois grandes épiphanies : l'épiphanie sur le fleuve, l'épiphanie sur la montagne et l'épiphanie au jardin[3] ; donc : le Baptême, la Transfiguration et la Résurrection, même si, en fait, la Résurrection en tant que telle n'a pas de mise en scène.

Ces épiphanies-là ont des traits communs. Elles s'expriment dans un langage de vision apocalyptique avec une imagerie classique apocalyptique. Parmi les éléments les plus caractéristiques, il faut citer les cieux ouverts, la voix venant du ciel, la descente de l'Esprit, le thème des vêtements blancs, les apparitions d'anges, l'apparition de lumière, etc. Dans ces différentes épiphanies c'est le langage du poème apocalyptique qui permet d'exprimer, non pas peut-être la matérialité brute du fait, mais son sens.

Ainsi l'histoire n'est pas annoncée comme histoire en notre sens, mais elle est réassumée dans le poème apocalyptique, et pour nous ce n'est pas une fiction littéraire au sens de l'empreint d'un genre littéraire, c'est véritablement la vision en profondeur de ces faits à partir d'une expérience intime. C'est une chose ignorée de l'Occident, et pourtant il serait intéressant de savoir comment l'expérience indicible de Dieu affecte le psychisme subtil de l'homme, son imaginaire, et le constitue en cosmos, donc en monde ordonné, qui lui permet d'appréhender le fait. Il s'agit d'examiner non pas tant des façons de dire que des façons de voir. Cela conduirait du reste à dissoudre bien des difficultés, en particulier peut-être cette espèce d'impression de malaise que des chrétiens d'aujourd'hui ne peuvent pas éviter de ressentir, lorsqu'à une adhésion naïve à un certain sens de l'historicité des faits, se substitue une critique qui est fort loin d'être satisfaisante. C'est par exemple dans l'étude de la lumière comme affectant l'expérience, comme teintant l'expérience, et permettant une visibilité en profondeur qu'est la réalité des faits. C'est donc une étude du mode de voir. Cela nous conduirait finalement à une étude attentive et complètement renouvelée de ce que nous appelons l'expérience de Jésus ressuscité.

b) Les cinq éléments essentiels de la Transfiguration.

Dans la Transfiguration on peut noter les éléments suivants :

1. Il y a la parole qui dit « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. » Cette parole est le témoignage que le Père rend au Fils.

2. Le pneuma (l'Esprit) n'est pas désigné de façon explicite comme au Baptême mais il est présent sous la forme d' « une nuée (néphélê) qui les ombragea (épiskiazousa) ». En effet à l'Annonciation, il est fait mention de l'obombration à propos du pneuma, le verbe grec ayant lui aussi pour racine skia (ombre) : « Le pneuma te couvrira de son ombre (épiskiaseï) » (Lc 1, 35)[4]. Ce sont des thèmes traditionnels de la mystique de l'Esprit de Dieu en Israël. En Matthieu cette nuée est qualifiée de lumineuse « voici qu'une nuée lumineuse les ombragea» (Mt 17, 5).

3. On a la présence des témoins que sont ici les apôtres Pierre, Jacques et Jean, qui correspondent en quelque sorte à un "nous apostolique".

4. On a aussi la présence des témoins que sont Moïse et Élie, à savoir l'Écriture, car une façon de dire l'Écriture chez les Anciens c'est « la Loi et les prophètes » ; or Moïse est le type de la Loi et Élie est le type du prophète. Donc pour Jésus la présence de Moïse et d'Élie signifient quelque chose comme « les Écritures témoignent de moi », et c'est une façon peut-être initiale d'énoncer le "selon les Écritures" qui est fondamental dans la première pensée chrétienne.

5. Enfin il y a la thématique de la tente (skênê) qui a une signification très profonde[5]. Dieu habite dans la tente avant d'habiter dans le temple. Elle est présente également dans le Prologue de l'évangile de Jean : « Et le Verbe fut chair, il a demeuré en nous ». En effet le « il a demeuré » c'est en fait « il a planté sa tente" (eskênôsen) »[6].

Nous avons donc ces éléments essentiels qu'on retrouve dans d'autres théophanies. Par ailleurs, si on lit attentivement le récit du Prologue de l'évangile de Jean on y trouve ces cinq éléments[7], c'est-à-dire que saint Jean se sert de la thématique de la Transfiguration pour décrire le Baptême, tout le premier chapitre de Jean étant dans la thématique du Baptême.

 

3) Détour par le Baptême de Jésus.

a) Les éléments théophaniques présents au Baptême de Jésus.

Certains des éléments qu'on vient de repérer se retrouvent au Baptême où :

– le ciel s'ouvre,

– le pneuma descend sous la forme d'une colombe, et parfois la lumière est mentionnée[8] ;

– une voix se fait entendre qui est la voix du ciel et qui dit « Tu es mon Fils bien-aimé en qui je me complais », donc une formule semblable à « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Ce qui est intéressant c'est que des auteurs du IIe siècle citent parfois le texte du Baptême pour la Transfiguration et vice versa. Autrement dit c'est la même chose fondamentale.

– il y a un ou des témoins qui voient la descente de la colombe et entendent la voix venue du ciel mais, suivant les évangélistes, c'est Jean-Baptiste ou la foule ou seulement Jésus.

b) Le rapport entre Jean-Baptiste et Élie.

Dans les récits du Baptême la présence de Moïse et d'Élie (ou de l'Écriture comme telle) n'est pas mentionnée. Jean-Baptiste est en général présent[9], or Jean-Baptiste est le dernier des prophètes, et il est assimilé au premier des prophètes Élie.

Le rapport du Baptiste et Élie est un rapport débattu. À la question « Es-tu Élie ? » (Jn 1, 21). Il dit que non. Mais Jésus lui-même juste après la Transfiguration dit que Jean est venu dans la figure d'Élie : « Quant à moi, je vous le déclare : Élie est déjà venu, et les gens l'ont traité comme ils l'ont voulu, ainsi que les Écritures l'annoncent à son sujet. » (Mc 9, 13). En un sens il est Élie et en un autre sens il n'est pas Élie[10]. Il est celui qui résume toute la fonction prophétique. Les Pères de l'Église disent que lors du Baptême tout le pneuma prophétique se rassemble auprès de Jean-Baptiste et ensuite descend sur Jésus. Jean-Baptiste est donc dans la figure d'Élie, il en emprunte même le costume[11], et l'iconographie scripturaire du Baptiste se réfère à la figure d'Élie.

c) « Fils bien-aimé ».

    ●  L'expression "Fils de Dieu".

L'expression "fils de Dieu" vient de l'Ancien Testament où elle désigne le peuple de Dieu ou le roi qui fait l'unité du peuple.

Au Baptême le Père témoigne en disant  « Tu es mon fils ». C'est un témoignage qui se trouve être d'ailleurs une bénédiction, et une bénédiction paternelle qui est une reconnaissance de paternité. En effet ce qui constitue ultimement la paternité c'est de recevoir l'enfant sur ses genoux et de dire « Tu es mon fils ».

Mais à la Transfiguration comme au Baptême le mot de fils bien sûr ne se pense pas à partir de quelque génétique, il se pense à partir de l'Écriture. Que dit-elle ? « Déterminé fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts » (Rm 1, 4). On trouve aussi cette mention dans un discours que Paul fait aux Judéens à Antioche de Pisidie : « Celui que vous avez mis à mort, Dieu l'a ressuscité le troisième jour selon ce qui est écrit dans le Psaume 2 : “Tu es mon fils, aujourd'hui je t'engendre”. » (Ac 13, 33). Ressusciter c'est être engendré aujourd'hui, dans l'aujourd'hui de Dieu.

La parole « Tu es mon fils » est donc l'égal de la résurrection. Autrement dit le terme de Fils réclame d'être entendu à partir d'où il parle dans l'Écriture et non pas à partir de notre imaginaire ou de notre usage de la paternité et de la filiation.

Les mots d'usage courant comme père et fils sont assumés dans le Nouveau Testament, mais ils sont baptisés, c'est-à-dire qu'ils sont plongés dans les eaux de la mort pour se relever dans l'espace de la respiration du pneuma. Ils meurent à leur sens usuel pour se relever dans un sens neuf.

    ●  « Fils bien-aimé » : référence à Isaac.

Par ailleurs "fils bien-aimé" est une expression biblique qui désigne le patriarche Isaac. En effet quand Dieu s'adresse à Abraham, il lui dit  « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac » (Gn 22, 2). Plus exactement dans la Septante qui est la traduction grecque de l'Ancien Testament, Isaac est ici appelé monogénês (fils unique), terme qui est attribué à Jésus dans le Prologue de l'évangile de Jean. Or la caractéristique d'Isaac c'est qu'il a en lui la semence d'une descendance nombreuse comme les étoiles du ciel et le sable du rivage, selon la promesse faite à Abraham. Et ceci occupe beaucoup le premier christianisme.

    ●  La foi d'Abraham en la résurrection des morts à propos d'Isaac.

Par exemple Paul emploie le titre de monogénês (fils un) à propos d'Isaac : « C'est par la foi qu'Abraham offrit Isaac, lorsqu'il fut mis à l'épreuve et qu'il offrit son fils unique (monogénês), lui qui avait reçu les promesses et à qui il avait été dit : "C'est d'Isaac que naîtra une postérité". Il signifie que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; aussi il recouvra son fils en parabole. » (Épître aux Hébreux 11, 17-19).

Et dans l'épître aux Romains Abraham est pris comme la figure de la foi : « Abraham crut en Dieu et cela lui fut compté comme justice » (Rm 4, 3). L'idée c'est que, comme Abraham croit à la promesse, quand Dieu lui demande de sacrifier son fils et qu'il acquiesce d'une certaine manière, « il signifie par là qu'il croit au Dieu qui ressuscite les morts » puisque la deuxième demande n'annule pas la première. Alors, entendons-nous bien, il ne s'agit pas de conjecturer d'un point de vue d'historien ce que pensait Abraham, ce qui nous intéresse ici c'est de savoir ce que pense Paul à propos de la figure d'Abraham.

    ●  « Tu es mon Fils » adressé à Jésus et à la totalité de l'humanité

Et si saint Jean emploie le terme de Monogenês, en Jn 1, 14 c'est qu'il est en train de méditer comment le « Tu es mon Fils » est une parole simultanément adressée à Jésus et à la totalité de l'humanité. Les anciens n'avaient pas de problème pour cela parce que fils de Dieu, dans l'Ancien Testament, désigne le peuple, il a donc un sens spontanément collectif. Par exemple pour dire le retour d'Égypte de Jésus enfant après la mort d'Hérode, Saint Matthieu écrit : « J'ai rappelé mon fils d'Égypte » (Mt 2, 15). Or cette phrase est prise au prophète Osée : « Quand Israël était jeune je l'ai pris en affection : du fonds de l'Égypte j'ai appelé mon fils » (11, 1) et dans son contexte cette phrase signifie « J'ai rappelé mon peuple de la servitude d'Égypte. »

 

3) La question des témoins.

a) Le témoignage de l'Écriture (Moïse et Élie).

Nous avons vu que la Transfiguration est témoignée d'une part par l'Écriture représentée par Moïse et Élie, et d'autre part par le "nous apostolique" représenté par Pierre, Jacques et Jean.

Le premier grand témoignage est l'Écriture. Pour le Nouveau Testament, l'Écriture (au sens de Graphê)désigne la Torah, mais pas la Loi car il y a une différence dans le vocabulaire chrétien entre les deux traductions grecques du mot Torah : le mot Graphê (Écriture) est choisi et le mot Nomos (Loi) est récusé. Tout le Nouveau Testament est "selon la Graphê", et la Graphê est le témoin. Ça ne veut pas dire que je puis lire le Christ à partir de l'Ancien Testament, ça veut dire que la venue du Christ révèle un sens caché des paroles de l'Ancien Testament. C'est pourquoi il n'est pas nécessaire de commencer par lire l'Ancien Testament puisque le fruit révèle la semence et non l'inverse : le Christ est séminalement dans l'Ancien Testament, mais je ne détecte pas le fruit en considérant la semence, c'est l'inverse. Donc la lecture christique de l'Ancien Testament est une autre lecture que la lecture conjecturale de l'historien et que la lecture proprement juive de l'Ancien Testament.

b) Protagonistes et témoins.

Dans les grandes théophanies, il y a toujours des témoins mais aussi des protagonistes. Qu'est-ce qu'un événement ? J'ai ma petite définition : « Un événement c'est l'intrication de protagonistes et de témoins. » :

– protagonistes : ça vient et ça reçoit ;

– témoins, et en particulier ceux qui reçoivent deviennent aussi témoins, c'est par exemple le "nous apostolique". Les témoins sont partie prenante de l'événement. D'où par exemple l'importance des anges qui figurent à titre de témoins à divers moments.

Un événement, du reste, nous avons tendance à le confondre avec un fait. Or ce n'est pas du tout la même chose. Un fait, tel nous l'entendons aujourd'hui, est quelque chose de mono-lithique, comme il apparaît dans l'expression : « c'est un fait », comme si c'était le roc sûr, sur quoi quelque chose puisse se fonder. En fait, un événement n'est pas monolithique, il est pluriel. Un événement est un venir qui suppose déjà "ce qui vient" et "ce qui reçoit", c'est-à-dire une distance intérieure à lui-même. Et d'autre part, un événement n'est pas non plus un fait ponctuel en ce sens qu'il a des résonances anticipées et postérieures à lui-même. En effet ce que nous sommes tentés d'appeler un fait ne prend fonction d'événement qu'à la mesure où l'altérité du temps l'altère, mais dans le bon sens du terme, c'est-à-dire que cette altérité du temps fait qu'il est mieux lu à distance qu'il ne l'était dans le moment initial ou immédiat.

L'Évangile n'est pas un fait brut, l'Évangile est un événement annoncé, ou l'annonce de l'événement, le mot Évangile signifiant les deux choses. Et tout ceci invite à y prendre place, soit comme protagoniste, au titre de celui qui reçoit, soit dans l'âge apostolique, à titre de témoin. Et c'est parce que le témoin n'est pas extérieur à l'événement mais en fait partie que nous ne pouvons pas dissocier, dans l'Évangile, ce qui serait factuel de ce qui serait ajout méditatif des contemporains. C'est structurellement que les témoins sont constitués comme partie. Les apôtres sont à la fois des protagonistes puisqu'ils reçoivent, et des témoins de cette intrication, de cet ensemble.

Dans le cas de l'Évangile, ce moment de venue et de témoignage est, de l'extérieur, situé dans l'histoire à un moment déterminé bien que, précisément, il se donne pour tâche de dissoudre la suffisance de cette histoire puisqu'il est la mise en question du temps mortel, donc du temps de l'histoire. Autrement dit, il est l'avènement de quelque chose d'eschatologique, qui n'est pas simplement présence à un moment du passé, mais possède une résonance tout au long des temps. Au contraire, structurellement, le moment historique est un moment déterminé, un moment clos. L'âge du témoignage apostolique est clos et il dure peu d'années, ce qui nous différencie d'autres traditions.

c) Le témoignage comme fondement.

Dans la Bible le mot de témoignage ne signifie pas exactement ce qu'il signifie dans notre langage. Il suffit d'indiquer par exemple qu'on ne témoigne pas de soi, alors que chez nous témoigner de son expérience, c'est le sens le plus usuel. Et puis le mot de témoignage, nous l'utilisons en cas de certitude faible, lorsqu'on n'a pas de plus sûre attestation, alors que dans la Bible c'est le fondement même de ce que veut dire le mot "vérité" puisque « Toute vérité se tient dans le témoignage de deux ou trois. » (Dt 17, 6 ; 19, 15 ; 2 Cor 13, 1…), le mot de vérité ayant une signification très différente de notre usage également. Saint Jean le cite explicitement : « Et dans votre loi il est écrit que le témoignage de deux hommes est vrai » (Jn 8, 17).

Et cette idée de témoignage est étendue même aux rapports réciproques du Père et du Fils : le Père témoigne du Fils, le Fils témoigne du Père. Le témoignage du Père c'est à la fois le lieu fondamental « Tu es mon fils bien-aimé » au Baptême (qui est dit sous la forme « Celui-ci est mon fils bien-aimé » à la Transfiguration), mais aussi, comme nous l'avons vu, c'est la Résurrection, et c'est la même chose. Dans les deux cas c'est le même qui est dit comme parole et qui est récité comme geste, comme acte de ressusciter.

d) Brève histoire du mot témoignage.

Le mot de témoignage est un mot qui a bonne fortune dans le monde chrétien. Essayons de voir son histoire. Il est issu de la différence entre la raison et l'histoire. Le propre de la raison c'est de percevoir intrinsèquement l'intelligibilité, la nécessité logique de quelque chose. C'est ce qui était privilégié pendant toute l'époque médiévale de la pensée occidentale. Et dans cette considération il faut sortir de cet intrinsécisme logique pour rencontrer le Christ, de même qu'il faut en sortir pour rencontrer le fait historique, d'où la tendance à lire le christianisme comme histoire, selon le statut du fait historique. Autrement dit le Christ n'est pas lu au terme d'un raisonnement mais au terme d'un constat : un sujet individuel témoigne sur l'objet constaté.

Il n'existe pas dans ce domaine de preuve au sens de la preuve mathématique de l'approche logique, mais dans un sens autre, il y a la preuve dans le domaine de l'histoire. Et dans ce domaine, le témoin est d'autant plus sûr qu'il est plus objectif c'est-à-dire non-impliqué. Et c'est ainsi que la notion de témoignage évoque radicalement l'idée d'enquête extrinsèque. C'est donc tout naturellement que nous ouvrons souvent les évangiles comme un témoignage historique sur Jésus. Mais quelqu'un qui a une exigence d'une certaine cohérence interne des choses, est alors profondément heurté. Peut-être que j'insiste trop parce que très jeune je ne supportais pas, peut-être par esprit philosophique, qu'il fallût s'adresser à autrui pour savoir quelque chose sur l'essentiel de moi-même : témoignage extrinsèque, extérieur. En revanche, je pense que le caractère abstrait, éloigné, des spéculations ont au contraire, pour beaucoup de gens, favorisé l'idée de témoignage.

Ce que veut dire témoignage dans notre problématique aujourd'hui est donc très différent de ce que veut dire témoignage dans le Nouveau Testament.

d) Le témoignage de Pierre, Jacques et Jean.

À la Transfiguration Pierre, Jacques et Jean sont témoins, mais Marc éprouve le besoin de mentionner qu'ils ne comprenaient rien à ce qui se passait : « 5Prenant la parole Pierre dit à Jésus :Rabbi, il nous est bon d'être ici ; faisons trois tentes…  ” 6Il ne savait pas en effet ce qu'il répondait tellement ils étaient frappés de terreur. (…)  9Tandis que eux descendaient de la montagne il leur recommanda de ne parler à personne de ce qu'ils avaient vu, sinon quand le fils de l'homme serait ressuscité d'entre les morts. 10Ils tinrent bien parole, [tout en] discutant entre eux : qu'est-ce que c'est que ressusciter d'entre les morts ? »

À propos d'autres événements saint Jean dit la même chose : « Ils n'avaient pas encore compris l'Écriture selon laquelle Jésus devait ressusciter d'entre les morts. » (Jn 20, 9).

 En effet l'Évangile étant tout sauf une biographie de Jésus, les épisodes sont racontés à partir de leur sens révélé dans la résurrection, et non pas à partir de ce que les apôtres ont vécu éventuellement au moment de l'épisode. C'est en ce sens-là que l'Évangile est pour une part le témoignage de ce que les apôtres n'ont pas vécu, c'est-à-dire le témoignage de ce qu'ils ont manqué à vivre. « Ils ne comprirent pas alors » (Jn 12, 16), comme ils le disent eux-mêmes. Seulement les apôtres n'éprouvent aucun intérêt à réciter ce qu'ils n'ont pas compris, donc ils le relisent à la lumière de la dimension ressuscitée de Jésus, et c'est ce qu'ils écrivent. Il faut que nous apprenions à lire ainsi.

La Parole n'a pas pour but de raconter une anecdote, mais de remémorer des choses vécues et surtout des choses ratées, et d’annoncer la nouveauté de l’expérience de résurrection. La Parole est celle que l’évangéliste a écrite à la lumière de la Résurrection, quand il comprend, enfin !

e) Les témoins de la Résurrection.

La Résurrection elle-même n'a pas lieu sans témoin,  c'est ce qui fait d'elle un événement et non pas un fait. Nous allons retrouver l'Écriture et les témoins auxquels Jésus « se donne à voir », selon le mot de Paul :

 « 1Je vous rappelle, frères, l'Évangile que je vous ai annoncé… à savoir queJésus est mort pour nos péchés selon les Écritures… qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures et qu'il s'est donné à voir… – là, il y a une énumération – à Pierre, à tous les disciples, à plus de cinq cent frères,… à Jacques et à moi comme à l'avorton. » (D'après 1 Cor 15, 1-8).

Donc la Résurrection est entourée d'abord du témoignage de l'Écriture – « selon les Écritures » est resté dans le Credo – et ensuite des témoins auxquels Jésus se montre.

L'Évangile est fondé sur une expérience spirituelle, l'expérience spirituelle qui s'accomplit au cœur même de Jésus et qui est donnée à participer aux témoins qui sont ainsi les annonceurs autorisés de la Nouvelle. L'Évangile n'est pas un fait brut, l'Évangile est un événement annoncé, ou l'annonce de l'événement, le mot Évangile signifiant les deux choses. Et c'est cette expérience fondamentale qui est impliquée ici.

L'expérience fondamentale est l'expérience de Résurrection, c'est-à-dire que, même en Jésus, la dimension de Résurrection, qu'il a de toujours, est retenue, elle est non patente, elle est latente. Il y a quelques échancrures lors du Baptême du Christ, lors de la Transfiguration, mais ce ne sont que des annonces de la révélation plénière qui est la Résurrection du Christ. Et c'est sur la Résurrection du Christ et sur rien d'autre que l'Évangile est fondé dans son propre. Il est "selon les Écritures", mais il est attesté par les témoins, et l'Écriture de l'Ancien Testament devient un témoin parmi les témoins. C'est ce qui justifie la présence de Moïse et d'Élie à la Transfiguration, c'est-à-dire "la loi et les prophètes", avec Pierre, Jacques et Jean qui sont les témoins du Nouveau Testament.



[1] Une théophanie c'est une monstration : Dieu se montre, Dieu se donne à voir. Phaïneïn (montrer), c'est la magnifique racine grecque pha qui a donné phôs (lumière) et qui donne tous les mots en "phanie" c'est-à-dire en manifestation, en luisance.

[3] Au chapitre 20 de saint Jean, avec Marie-Madeleine.

[4] « La colonne de nuée c'est l'Esprit-Saint. Le peuple était dans la mer et la colonne de lumière le précédait, puis la colonne de nuée le suivait, comme l'ombre du Saint-Esprit.. » (Saint Ambroise, De Sacramentis, I, 22).

[5] On ne sait jamais exactement avec certitude à quelle racine hébraïque correspond le mot skênê (tente) en grec. Il y a au moins deux possibilités : 1) shâkan, c'est habiter et ça peut avoir le sens particulier de la tente, ce n'est pas nécessaire néanmoins ; 2) un autre mot hébreu donne souka qui est une cabane ou une hutte, soukkôt désignant la fête des cabanes ou des tentes. Le premier sens nous tire du côté de l'habitation de la gloire de Dieu sous la tente pendant la pérégrination du peuple au désert, plus exactement de l'arche qui est sous la tente et qui se déposera à Jérusalem à l'époque de la royauté. Ce sens-là va donc du côté de la gloire, d'autant plus que la Shekinah, de la racine shâkan, désigne la présence de Dieu au milieu de son peuple. Le deuxième sens va du côté d'une protection donnée par Dieu entre ciel et terre : « En ce jour-là….. le Seigneur créera en tout lieu de la montagne de Sion, sur tous ceux qui s’y rassemblent, une nuée le jour, et une fumée avec l’éclat d’un feu flamboyant la nuit. Et au-dessus de tout la gloire du Seigneur sera un dais (huppa) et une cabane (sukka) donnant de l'ombre les jours de grande chaleur et servant de refuge et d’abri contre l’orage et la pluie. » (Is 4,5-6).  Par ailleurs la tente du désert est appelée tente du témoignage : « Nos pères du désert avaient la tente (skênê) du témoignage » (Actes 7:44).

[6] Sur l'interprétation de « Et le Verbe fut chair » voir Jn 1, 13-14, le retournement du mot de chair. Quid de l'incarnation et de la création ? . À noter également que dans l'Apocryphon Johannis, un texte trouvé à Nag Hammadi, il est question de trois descentes du Sauveur, et que pour la troisième il est dit Et il descendit parmi nos tentes. où la tente désigne le corps. Même chose dans la Protennia trimorphe (cf le 3° de Les trois venues dans le Prologue de l'évangile de Jean : vers la mort, vers la méprise, vers l'accueil ). On trouve aussi le mot de tente au sens de corps chez Paul : « Car nous savons que quand (ou si) notre demeure de tente est détruite, nous avons une habitation de par Dieu »  (2 Cor 5, 1).

[7] Cf dans la session sur le Prologue : Chapitre II : Théophanies et structure du Prologue).

[8] « Quand Jésus sortit de l'eau, les cieux s'ouvrirent et il vit l'Esprit Saint descendre sur lui et entrer en lui. Une voix vint du ciel disant : “Tu es mon fils bien-aimé en qui je me suis complu”. Et à nouveau : “Je t'ai engendré aujourd'hui”. Et alors une grande lumière illumina (périélampsé) le lieu. » (Évangile des Ébionites cité par Jean Daniélou dans Théologie du judéo-christianisme Desclée 1953 p. 253).

[9] Chez Luc Jean-Baptiste a été jeté en prison avant le Baptême de Jésus.

[10] Marc présente Jean-Baptiste comme le messager qui prépare la route du Seigneur (Mc 1, 1-8), conformément aux prophéties d'Isaïe (Is 40,3) et de Malachie (Ml 3,1). Or en Ml 3, 23, on trouve l'espérance d'un retour d'Élie avant la venue du Jour du Seigneur ; en effet Élie n'est pas mort mais a disparu dans les cieux (2 R 2,11).

[11] Comparer 2 R 1,8 et Mc 1,6.