En 2001-2002, dans le cadre des soirées de l'Arbre à Saint-Bernard de Montparnasse, Jean-Marie Martin a fait une étude du "Je christique" – c'est-à-dire le "Je" de la dimension ressuscitée de Jésus – en se référant à saint Jean, à saint Paul et aux premiers lecteurs de l'évangile de Jean que sont les gnostiques valentiniens.

 La question des deux "je" (Je christique et je empirique) a été abordée dans les chapitres précédents à partir de saint Jean.J-M Martin propose de voir comment elle est traitée par Paul en Rm 7 où ce que Paul dit présente une très grande difficulté pour notre mode de langage. Le commentaire de Rm 7 figure déjà depuis longtemps sur le blog dans le tag "saint Paul".

 

Chapitre IV

 

Rm 7, 7-25 : l'entrée du péché dans le monde ;

 

le "je" qui veut et le "je" qui fait

 

 

Nous allons lire le passage de l'épître aux Romains où se trouve des versets sur les deux "je" : « Ce que je veux (ho thélô), c'est cela que je ne pratique pas (ou prassô), et ce que je hais (ho misô), c'est cela que je fais (poiô). » (Rm 7, 15).

● Altérités. Le même et l'autre.

Il y aurait donc une altérité dans ce que j'appelle "je". Bien sûr cette altérité n'est pas à penser comme l'altérité de "je" à "tu" qui est entre le Christ et le Père, et pas non plus comme l'altérité de "je" à "tu" qui est dans notre usage à nous.

Le poète aussi dit "tu" parfois, il pense à lui-même à distance. Ça a une signification, mais bien sûr ce n'est pas le même rapport que le rapport de "je" à "tu" au sens usuel du rapport de toi à moi.

Ce qui est intéressant c'est qu'autrui et le temps sont tous les deux des éléments d'altérité. Mais le mot altérité, aujourd'hui où on parle constamment de l'autre, est un mot qui n'est pas suffisamment médité. En effet lorsqu'il y a "autre" il y a toujours "même". Le même est constitutif de l'autre, et vice versa.

Et puis il y a même et autre à bien des niveaux et à bien des degrés. Il y a déjà même et autre dans ce qu'on pourrait appeler l'ipséité : moi-même, toi-même. Je dirai aussi qu'il faut prendre conscience de ce que nous sommes nativement – au sens usuel du mot natif – dans un inachèvement. Il ne s'agit pas seulement de l'inachèvement du bébé qui a besoin de s'achever en adulte, mais de l'homme adulte qui est lui-même en inachèvement par rapport à son avoir-à-être. La différence est ici entre parfait et inaccompli, mais en entendant toujours que l'inaccompli est séminalement la totalité de son avoir-à-être, comme la semence est en promesse le fruit.

C'est pour approcher cela que nous allons essayer de voir comment cette question des deux "je" est traitée par Paul. Ce qu'il dit présente une très grande difficulté pour notre mode de langage.

Le texte de Rm 7, 7-25.

Le texte de Paul que nous allons lire, je vous préviens, à première écoute, ou bien il est inaudible, ou bien ce qu'on en entend nous répugne ! Tout, dans ce texte de Rm 7, 7-25, est là pour qu'on s'y méprenne. Aucun des mots qui s'y trouve n'a dans ce texte le sens qu'il a chez nous : le péché, la mort, la loi, le vouloir, le faire, le "je"… Donc du point de vue du vocabulaire il y a des risques de méprise. Et du point de vue de l'articulation des mots ou des procédures d'écriture, c'est la même chose. Ce texte met en œuvre au moins deux procédures de développement : l'une, rabbinique, et l'autre, stoïcienne, et aucune des deux ne nous est familière.

Il met en œuvre deux procédures :

 – Une procédure rabbinique car Paul dit dès le début : « 1Ignorez-vous – autrement dit : vous n'ignorez pas – car je parle à des gens qui connaissent la loi. » Or la façon dont il interprète la loi obéit à des procédures rabbiniques. Nous verrons qu'à partir du verset 7, ce qui est mis en œuvre c'est une exégèse d'un passage de la Genèse. Nous essaierons de voir de quel lieu il s'agit, c'est à peine reconnaissable pour nous, mais c'est patent, et c'est ce qui fait la trame du texte.

– Une procédure stoïcienne car le texte est sous-tendu par le vocabulaire biblique mais aussi par un vocabulaire (la volonté....) qui vient du stoïcisme contemporain de Paul.

Je vous préviens aussi que ce texte, apparemment opaque et même écœurant, devient, quand on y accède, limpide et savoureux.

 

I – Rm 7, 7–13 : l'entrée du péché dans le monde

 

« 7Que dirons-nous : la loi est péché ? Pas du tout. Mais je n'ai connu le péché que par la loi. Je n'eusse pas connu la convoitise si la loi n'avait pas dit : tu ne convoiteras pas. 8Le péché, prenant élan par le précepte, a mis en œuvre en moi la totalité de la convoitise. Car, sans la loi, le péché est mort. 9Moi, je vivais sans la loi, jadis. Survenant le précepte, le péché se mit à vivre 10mais moi, je mourus, et le précepte qui était pour la vie, s'est trouvé, pour moi, être pour la mort. 11Car le péché, prenant élan par le précepte, m'a trompé et, par lui, m'a tué. 12De sorte que la loi est sacrée et le précepte est sacré et juste (bien ajusté) et bon. 13Donc ce qui est bon est devenu pour moi mort ? Pas du tout. Mais le péché, pour qu'il  parût comme  péché, par ce qui est bon a mis en œuvre en moi la mort, afin que le péché devînt pécheur hyperboliquement par le précepte. »

Dans tout ce passage, Paul dit "je" : « je vivais sans la loi… je mourus…» Qu'est-ce que ce "je" ? Si on ne voit pas ça on ne peut comprendre l'organisation du passage.

 

1) Le texte est écrit en référence à Gn 3.

Paul est en train de méditer un épisode de l'Écriture, lequel ?

► Le Décalogue ?

J-M M : Explicitement est cité un mot du Décalogue qui est « tu ne convoiteras pas », et cependant ce n'est pas le Décalogue que Paul est en train de méditer.

► Adam numéro 2[1] ?

Adam Eve et le serpentJ-M M : C'est Adam du chapitre 3 de la Genèse. Le péché ici ne désigne pas ce que nous appelons le péché, mais c'est un nom propre du serpent. Le précepte : « tu ne convoiteras pas »est misici pour : « tu ne mangeras pas du fruit. »  Paul ne garde pas cette forme de la Genèse pour dire la même chose, parce qu'il emploie le langage stoïcien du désir et de l'accomplissement du désir dont nous allons parler.

On sait en général que Paul est critique à l'égard de la loi, à savoir que l'homme n'est pas ajusté (justifié) par l'accomplissement des préceptes de la loi, mais par la parole de foi. On est sauvé « à partir de la foi pour que ce soit selon la grâce (ek pisteôshina kata kharin). » (Rm 4, 16), c'est-à-dire qu'on est sauvé gratuitement et non pas par le mérite des œuvres. C'est la thèse fondamentale de Paul.

Nous avons ici un récit de l'entrée du péché dans le monde. Il s'agit du moment où le péché usurpe quelque chose et prend possession du monde : je suis, soit "pris violemment", soit "acheté" par le péché – le mot acheté (acquis) se trouve plus loin dans le texte.

Le péché entre – « le péché est entré (eisêlthen) dans le monde » (Rm 5, 12) –, le péché règne – « Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel (dans le cours de votre vie mortelle) en sorte que vous obéissiez à ses convoitises » (Rm 6, 12) –, il est le prince de ce monde. Péché est donc un nom propre.

Un petit trait atteste encore que la référence est Gn 3 puisque, comme Ève, Paul dit : « le péché  – autrement dit le serpent – m'a trompé (exêpatêsen me)» (v.11), c'est le même verbe qu'en Gn 3, 11 : « le serpent m'a trompée (êpatêsen me) » (version de la Septante). Il y a donc dans cette entrée du péché une falsification, c'est-à-dire que la parole de la Torah est une parole bonne, mais elle a été falsifiée en ce qu'elle est donnée à entendre comme parole de loi, comme parole d'obligation. Or la loi ne sauve pas du péché. La loi révèle et réveille le péché. Nous avons là un thème fondamental.

 

2) Lecture suivie.

a) Verset 7b.

 « 7Que dirons-nous : la loi est péché ? Pas du tout. Mais je n'ai connu le péché que par la loi.» Alors on pourrait penser que le concept de péché, que nous entendons comme infraction, suppose une législation, c'est-à-dire qu'il y a une entre-appartenance de la législation et de l'infraction. Or, ce n'est pas seulement cela qui est en question ici. Car dans  « je n'ai connu », le verbe connaître chez Paul ne signifie pas avoir des informations sur quelque chose, connaître c'est éprouver quelque chose. Par exemple si on dit : « Moi, Monsieur, j'ai connu la misère », ça ne signifie pas « J'ai été informé sur la misère », ça signifie « Je l'ai éprouvée, je l'ai vécue ». C'est en ce sens-là qu'il faut entendre le verbe connaître. Autrement dit, il y a une effectivité du péché qui intervient par la loi : la loi révèle, réveille le péché.

 La même idée est reprise à propos du mot que je traduis par convoitise : « Je n'eusse pas connu la convoitise si la loi ne m'avait pas dit : “Tu ne convoiteras pas”. » Le terme que je traduis ici par convoitise c'est épithumia qui désigne le désir, mais le désir pris en mauvaise part. Dans notre Nouveau Testament, il y a deux mots, désir et volonté (épithumia et boulê), qui disent la même chose, mais en mauvaise part ou en bonne part. Autrement dit le désir n'est pas distingué de la volonté comme si l'un était de l'ordre du sensible et l'autre de l'ordre de l'intelligible, distinction classique chez nous. Les deux mots disent la même chose, mais on choisit plutôt le mot épithumia pour marquer le désir pris en mauvaise part, et la traduction de "convoitise" est une traduction opportune. Il faut cependant avoir à l'esprit que épithumia, c'est le mot "désir" parce que c'est le terme stoïcien.

● Le mouvement qui va de la semence au fruit.

Les mots "désir" et "volonté" disent le moment séminal d'un être. J'insiste à nouveau sur ce point, parce que c'est une structure fondamentale qui nous est très étrangère...

  • Le désir produit la semence.
  • Pour aller de la semence à l'accomplissement il y a une progression qui s'appelle élan (hormê) chez les stoïciens. Ici nous avons le verbe correspondant : « le péché, prenant élan (aphormên) »  (v. 11) ; on traduit en général par « le péché saisissant l'occasion »mais alors on ne garde pas la référence stoïcienne du passage. Nous sommes donc dans ce mouvement qui va de la semence (sperma) aux membres ;
  • et cela va finalement au corps. Le mot corps ici désigne la totalité de l'être et non une partie de l'homme.

Dans ce mouvement qui va de la semence au corps nous ne sommes pas dans la distinction verticale de la psychê et du sôma, mais dans le développement horizontal qui va de la semence au fruit si je suis dans un langage végétal, ou du séminal au corps (le corps étant l'accomplissement de l'être) si je suis dans la génération animale ou humaine. Ceci correspond à la distinction du caché (mustêrion) et de l'accomplissement manifesté (apokalupsis, dévoilement). C'est aussi ce qui conduit ou bien du désir au corps accompli, ou bien de la volonté à l'œuvre. C'est la même figure d'un mouvement qui va d'un point séminal à un point d'accomplissement[2].

Cela structure tout l'évangile de Paul de façon explicite, mais aussi l'évangile de Jean. Par exemple dans le passage du semeur au moissonneur (ou de la semaille à la moisson) il s'agit de cela. C'est donc une structure de base. Et quand nous lirons le mot de volonté, il faudra entendre le rapport de volonté (du vouloir) à l'accomplir (ou au faire) dans cette perspective, et non pas dans la perspective qui serait la perspective post-platonicienne de la fabrication. Dans celle-ci une idée existe préalablement dans l'esprit du démiurge, et en second lieu il fabrique, il réalise. Chez Paul comme chez Jean, ce n'est  pas de l'idée à la réalisation, mais de la semence au fruit. Cela change tout.

Cette symbolique du fruit appartient largement au monde biblique, elle appartient aussi à la même époque aux médio-stoïciens contemporains de l'Évangile, tel Philon d'Alexandrie. Et d'ailleurs chez Philon c'est mâtiné de médio-platonisme, ce qui donne un curieux mélange. Dans le monde hellénistique de l'époque ce n'est pas un moment de grande création de pensée philosophique. C'est avant le néo-platonisme, et il n'y aura pas de néo-stoïcisme proprement dit. Il y aura un retour du stoïcisme au XVIe siècle à la Renaissance, mais c'est bien postérieur.  

Ne perdons pas de vue que les mots de volonté (vouloir) et de faire, qui seront importants dans la suite, ne sont pas à entendre comme deux activités différentes d'un individu.

b) Verset 8.

 « 8Prenant élan par le moyen du précepte, le péché mit en œuvre en moi la totalité de l'épithumia (de son désir, de sa convoitise). » En quel sens le précepte donne-t-il élan ? Nous allons le voir. Pour l'instant, nous prenons acte du fait que quelque chose qui, comme nous le verrons, est en sommeil, se réveille ou, comme dit le texte : quelque chose qui est mort se met à vivre. Il faut donc un élan. Le précepte est ce qui donne cet élan. N'oublions pas que le péché ici est le prince qui fait son entrée.

Or, on ne fait jamais que la volonté de son père, ce qui est à entendre au sens suivant : on ne produit jamais que le fruit de la semence dont on est. Si l'on prend cela psychologiquement, c'est aberrant. Par exemple Jésus dit aux pharisiens :« Vous êtes semence du diabolos (vous avez pour père le diabolos) et vous voulez faire les désirs (epithumias) de votre père – vous ne pouvez pas faire autrement – or votre père était meurtrier depuis l'origine (depuis l'arkhê) – c'est pourquoi vous voulez ma mort » (Jn 8, 44). Et Jésus dit constamment : je ne fais rien  d'autre que ce qui vient du Père (« Je suis descendu du ciel non pas pour que je fasse ma volonté mais la volonté de celui qui m'a envoyé» Jn 6, 38). Cela sonne à notre oreille comme du conformisme.

Donc tout est selon sa semence, qui est la volonté du père ou le désir du père. Dans notre verset 8 le père est le diabolos et son désir est essentiellement convoitise, donc met en œuvre la convoitise, pas simplement en lui, mais dans la totalité. Nous verrons en quoi consiste essentiellement ce désir.

« Car sans la loi le péché est mort. » Ceci est de première importance. Le péché est le prince du rien, le prince de la néantisation. En lui-même il n'est rien, à savoir ce rien de l'absolue négation, du refus. Il est mort et c'est le précepte qui le réveille, car le précepte lui donne le nom. C'est la falsification qui s'opère ici. En effet les traits caractéristiques de ce qu'on appelle le péché sont au nombre de trois constamment rappelés : la falsification, le meurtre et l'idolâtrie (appelée parfois adultère). Vous les trouvez en Jn 8, 42-44.

En quoi consiste cette falsification que Paul évoque au verset 11 par ces mots : « le péché… m'a trompé » ? En ceci qu'une parole de donation est donnée à entendre par le serpent comme une parole de loi. Apparemment, il n'y a pas grande différence entre la parole que dit Dieu et la parole que reprend le serpent[3]. Or, la parole que dit Dieu : « De tout arbre du jardin tu mangeras sûrement. De l'arbre à connaître bon et mauvais, tu n'en mangeras pas, car du jour où tu en mangeras, de mort tu mourras»  (Gn 2, 16-17) est une parole donatrice qui manifeste le rapport qu'il y a entre le péché et la mort. Nous entendons la mort comme une punition, c'est-à-dire comme une conséquence causale punitive, mais ce n'est pas dans le texte.

Une autre différence est introduite lorsque le serpent traduit la parole divine : d'après le serpent Dieu a dit cela parce qu'il sait que « le jour où vous en mangerez… vous serez comme des dieux », autrement dit Dieu veut se garder la divinité pour lui. Le serpent en fait une parole jalouse, dans le but de garder pour soi. C'est l'écoute du précepte comme parole non donnante. En effet la parole donnante, quand elle dit  « tu ne mangeras pas », elle donne que je ne mange pas, c'est-à-dire que je ne goûte pas à la mort. C'est donc cette parole qui est falsifiée par le serpent : « Il m'a trompé ».

c) Versets 9-12.

 « Moi, jadis, je vivais sans la loi. » Or Paul n'a jamais vécu sans la loi. Il est né sous la loi, c'était un bon juif, un bon pharisien. Donc son "je" ici n'est pas son je biographique. Quand il dit "je", ce n'est pas lui mais c'est le "je adamique", le"je" d'Adam de Gn 3. Il est en train de lire la Genèse, non pas sur le mode de "il", mais sur le mode de "je". Autrement dit la Genèse déchiffre ce qu'il en est de tout "je".

La même entrée du péché est dite au chapitre 5 des Romains sur le mode de "il" : « 12De même que le péché est entré dans le monde par un seul, et par le péché la mort, de même… » Au chapitre Ier des Romains Paul récite la même chose dans le langage du ils, au pluriel, pour désigner toute l'humanité ; et là il dit en quoi consiste le premier avènement du péché sous la forme : « 21Ils n'eucharistièrent pas ». Et puisqu'eucharistier c'est rendre grâces, cela veut dire qu'ils n'eurent pas le sens du don : la prise empêche le don alors que la demande (ou l'attestation du manque) ou l'action de grâces rendent possible le don. Voilà ce qui est en jeu ici.

Il faudrait aller voir le texte de Philippiens 2 : « lui n'a pas voulu revendiquer comme une proie d'être pareil à Dieu il a jugé non prenable d'être égal à Dieu7Mais lui-même s'est vidé» [4]

 « 9Survenant le précepte, le péché se mit à vivre il était mort, il se met à vivre : c'est l'éveil du péché – 10mais moi je mouruschose extraordinaire que ce "je mourus"et le précepte qui était pour la vie s'est trouvé pour moi être pour la mort. »

Au fond, Paul régit ici une affaire qui nous est tout à fait étrangère à un autre titre encore. Le véritable scandale pour Paul est qu'il puisse y avoir une parole de Dieu qui n'ait pas son effet. La parole de Dieu est opérative, et il devrait nous paraître scandaleux que Dieu parle et que cela n'ait pas d'effet. Nous ne l'entendons pas ainsi parce que nous savons bien que nous sommes libres, que Dieu nous veut libres : comme si la liberté consistait en cela ! Nous avons une idée de la liberté totalement débile, de telle sorte qu'il n'est pas scandaleux pour nous que Dieu parle et que cela n'ait pas d'effet. Alors que c'est profondément scandaleux !!! Et puisque la parole de Dieu n'a pas d'effet, cela présuppose qu'elle arrive aux oreilles de l'homme après avoir été falsifiée.

Entendre un texte est toujours aller plus profond dans ce qui le rend possible : c'est faire apparaître ses conditions d'intelligibilité. La même chose vaut pour l'écoute d'une personne : l'entendre c'est découvrir les conditions d'intelligibilité de ce qu'elle est en train de dire, même si ce qu'elle est en train de dire paraît aberrant.

« 11 Car le péché, prenant élan par le précepte, m'a trompé et, par lui, m'a tué, 12de sorte que la loi est sacrée et le précepte est sacré et juste (bien ajusté) et bon.» Le mot "loi" ici désigne la Torah.

● Différents sens du mot "loi" chez Paul.

Je vous invite à ne pas lire la traduction de ce passage (et de saint Paul en général) faite par Chouraqui. Il est parfois excellent, mais là c'est catastrophique, car il traduit les différents sens donnés par Paul au mot de "loi" par le seul mot de Torah. Or chez Paul le mot "loi" n'a pas toujours la signification désignative du mot Torah.

1/ Premier sens. Paul parle de la loi au sens de "avoir la loi sur quelqu'un", et ça ne veut pas dire "avoir la Torah sur quelqu'un" ! Il y a donc un sens fonctionnel du mot loi chez Paul.

Plusieurs psychologues m'ont avancé que Paul était aberrant, puisque la loi c'est la loi du père, or Paul ajoute la loi des membres, la loi de l'Esprit… Mais justement dans ces expressions le mot "loi" n'est pas à entendre au sens que nous donnons spontanément à ce mot, c'est à entendre au sens de : avoir la loi sur. Ainsi quand Paul parle du rapport de l'homme à la femme : « une femme sous mari (hupandros) est adonnée à son mari vivant comme à la loi » (Rm 7, 2) il ne s'agit pas d'une nouvelle loi ! Il s'agit de l'expression fonctionnelle : avoir la loi sur. 

► Comment entendre ce "avoir la loi sur" ? Est-ce que ça désigne une forme d'autorité ?

J-M M : Ça signifie pour Paul : être lié à. Et c'est très important parce que, pour Paul, on est toujours lié : être homme, c'est être à, être par rapport à, ce n'est pas être un individu en soi. Et même être homme, c'est être sous (hupo).

► Ainsi lorsqu'il dit que la femme doit être "sous le mari" ?

J-M M : Tout à fait. C'est le fameux thème de la prétendue soumission. Alors que ce n'est pas un thème du vocabulaire de la morale, mais un thème de la grammaire fondamentale de Paul. Ça se dit hupotaxis : « Soyez subordonnés (hupotassoménoï) les uns aux autres dans la crainte du Christ. Les femmes à leurs propres maris… » (Ep 5, 21-22). La syntaxe chez Paul est une hypotaxe. C'est-à-dire que être sous peut signifier très positivement ne pas être délaissé ou abandonné par. Cela n'a pas nécessairement une signification inférieure : "être dessous" ne signifie pas nécessairement "inférieur". C'est très important !

De telle sorte que, par exemple, être libéré d'une pendance (d'une dépendance) est déjà être dans une autre pendance. Dans le langage de Paul c'est dit aussi sous la forme : mourir à quelque chose est vivre à autre chose. Nous n'avons pas du tout l'expression : mourir à ou vivre à. Dans notre langage, on meurt. Mais c'est consubstantiel au langage de Paul ce fait que, parce que l'homme est être à (être par rapport à, et dans un rapport à), il est toujours relationnel. Si l'un des termes de la relation se perd, l'homme meurt, il n'a plus de relation, il n'a pas sa constitution. Vous trouverez exactement la même chose chez Jean.

Ce qui est en question ici est justement la conception sournoise qui traverse le ego-sujet-individu, et là ce sont trois termes différents mais qui s'additionnent. Individuum c'est un indivisible : l'homme est un isolat en soi. C'est aussi le mot atomos. Chez les Grecs ce mot désigne le ceci-que-voici comme un bloc. Curieuse façon de penser le plus propre et l'identité de l'être-homme. Et cependant cela persiste par la grammaire tout au long de l'histoire complexe du mot de personne et de l'usage des pronoms personnels, je, tu, etc. Il est du reste remarquable que la philosophie, dans ses phases classiques, ne s'est pas intéressée à "je" et à "tu".

2/ Deuxième sens. Le mot "loi" de notre verset a un sens désignatif, puisqu'il désigne la Torah entendue dans le bon sens du terme, à savoir que c'est une parole donatrice, disposante et ouvrante, et non pas une parole qui dit : « Tu dois ». C'est une parole qui dit en donnant que je fasse. Autrement, je ne l'entends pas pour ce qu'elle est.

3/ Et lorsque le mot Torah est falsifié il est entendu au sens de loi-législation.

d) Verset 13. Péché, mort, rien.

 « 13Donc, ce qui est bon est devenu pour moi mort ? » c'est-à-dire que la loi est devenue la mort. Et dire que la loi est devenue la mort c'est dire que la loi est devenue le péché. En effet le péché et la mort sont deux noms du même puisque, d'après ce qu'on a dit précédemment, on ne peut pas penser le péché à partir d'une transgression (d'un acte) de l'homme tel que la mort serait la conséquence punitive dont le péché serait la cause. Nous avons une sphère, un ensemble, dont le nom est aussi bien péché que mort. Simplement, le péché apparaît en premier et dissimule la puissance de mort qui est en lui, celle-ci n'apparaît qu'à la fin. Dire que ça apparaît à la fin, ça ne veut pas dire que ça apparaît comme conséquence, mais que c'est le dévoilement de ce qui était tenu secrètement.

Le péché, avons-nous dit, lorsqu'il est mort, n'est rien. C'est son essence d'être le rien, que Jean appelle, dans le Prologue la ténèbre ou le rien. Donc il ne vit que d'emprunter ou de prendre élan sur quelque chose qu'il n'est pas, qui l'éveille et le suscite. C'est son essence dernière que d'être rien, mais ce n'est pas rien au sens banal du terme, on ne peut pas dire que les atrocités c'est "rien" : c'est rien au sens où cela n'a pas de vérité ultime, de vérité foncière.

C'est même pour cela que le pardon du péché a un sens. Dieu pardonne gratuitement le péché. Mais comment Dieu pourrait-il, si le péché était quelque chose, déclarer que ce quelque chose n'est pas ? Pas le moins du monde ! Il peut déclarer que le péché n'est pas parce qu'il est, de son essence, n'être rien, même s'il est beaucoup pour nous. Il est, proprement, rien, du rien négatif, c'est-à-dire qu'il est le principe d'exclusion, et il est à sa place quand il est exclu. L'exclusion est à sa place quand elle est exclue : « Car c'est ceci le jugement : que le prince de ce monde est jeté dehors » (Jn 12, 31).C'est le principe d'un dehors indéfini et négatif.

« En lui (Dieu) il n'y a pas de ténèbre » (1 Jn 1, 5). Dans le Prologue, Jean dit du Verbe qu'il est la lumièreet que la ténèbre est hors de lui : « Hors de lui fut rien – et ce rien est ensuite nommé la ténèbre – 4Ce qui fut en lui était vie et la vie était la lumière des hommes. 5La lumière brille dans la ténèbre –elle vient s'affronter à la mort, à la puissance de négation mais la ténèbre ne l'a pas détenue » (Jn 1): c'est la résurrection, au verset 5 du Prologue.

 « Mais le péché, pour qu'il parût comme  péché, par ce qui est bon, a mis en œuvre en moi la mort, afin que le péché devînt pécheur hyperboliquement par le précepte.» Hyperboliquement traduit le mot kath'huperbolên  qui est un mot en bolê, mot qui signifie le jet ; et l'hyperbole est à la fois un terme du vocabulaire et un mode de la pensée de Paul, de ce qu'il médite. Il médite le surabondant.

Le vocabulaire des épîtres de Paul présente les thèmes du découlement, de l'abondance et de la surabondance. La fonction de l'abondance est de rendre intelligible la surabondance. Et la surabondance est la grâce. La grâce se définit non pas comme ce qui est ajusté selon notre mode, mais comme ce qui excède, ce qui est gratuit. Or on ne peut surabonder que par rapport à ce qui abonde. C'est ce qui explique le découlement abondant du péché. C'est un thème paulinien très important, à tel point qu'on se méprend sur son compte lorsqu'on entend que « Dieu a fait abonder le péché pour que la grâce surabonde » (d'après Rm 5, 20). Cela médite la gratuité, cela médite le don comme apportant un supplément, une distance, un excédent, par rapport à ce que nous estimons être le dû. C'est une révélation essentielle de l'Évangile. Il fallait ce parcours pour en entendre la signification et revenir à notre thème.

 

II – Rm 7, 14-25 : le je qui veut et le je qui fait

 

Dans les versets 7-14 Paul nous donnait à entendre que la parole de Dieu est rendue inopérante dès l'instant qu'elle est entendue comme loi. Nous avons vu que la référence de ces versets était Gn 3, référence bien connue quand il s'agit de dire quelque chose sur la condition de l'humanité dans la pensée chrétienne. Nous prenons maintenant les versets suivants.

 

1) Verset 14 : l'opposition chair/pneuma, les deux postures.

 « 14Nous savons en effet que la loi est spirituelle (pneumatique), mais moi je suis charnel, acquis par le péché.» C'est-à-dire que le péché est mon propriétaire, ce qui règne sur moi et fait que je suis charnel. N'oublions pas que, chez Paul, l'opposition de pneuma (Esprit)et de chair ne désigne rien de semblable à ce que cela suggère à nos oreilles, comme si l'homme était l'harmonieux composé d'un esprit et d'une chair. Le mot pneuma désigne une posture et le mot chair une autre posture. Il n'y a pas de moyen terme pour relier ces postures sur la base d'une nature humaine qui serait commune.

La posture dit l'être. Si bien qu'il y a deux postures :

  • la posture adamique de Gn 1 : « Faisons l'homme comme notre image » ;
  • la posture préhensive d'Adam de Gn 3 qui saisit le fruit, c'est-à-dire l'égalité à Dieu : « Le jour où vous en mangerez… vous serez comme des dieux » (v.5).

Philon d'Alexandrie, par exemple, lorsqu'il fait le commentaire de la Genèse et qu'il en vient au chapitre 2, dit : « Ici, il s'agit d'un autre ».

Nous l'avons vu au verset 9, Paul dit "je" de celui qui est Adam de Gn 2-3, et qui en effet obéit au péché. Je rappelle que le mot "péché" ne désigne pas des transgressions, mais désigne en propre le prince (ou le principe), je disais tout à l'heure le propriétaire. Nous l'avons lu dans la figure du serpent. Cela est très élémentaire si on veut approcher la lecture de Paul, mais il faut constamment le rappeler. Paul dit des choses extraordinaires si on est fidèle aux structures porteuses de son discours, alors que si nous le lisons tel qu'il sonne spontanément à notre oreille, c'est-à-dire selon nos propres structures d'accueil, il est d'une banalité et peut-être même, pour un psychologue, d'une sottise évidente.

 

2) Verset 15 : les deux "je".

le double 'je' « 15Car, ce que je mets en œuvre (ce que j'accomplis)  je ne le reconnais pas –  il y a "je" et "je" : "je mets en œuvre" ; "je ne le reconnais pas" – ce que je veux (ho thélô), c'est cela que je ne pratique pas (ou prassô), et ce que je hais (ho misô), c'est cela que je fais (poiô). »

Pour bien peser le poids de cette phrase, il faut que nous nous arrêtions sur ce que veulent dire vouloir et faire. Chez nous, vouloir et faire sont deux activités distinctes d'un même sujet. Que nous ne fassions pas toujours ce que nous voulons, c'est pour nous de la plus grande banalité. Or, ici, il s'agit de percevoir que le "je qui veut" (qui est aussi ici le "je qui hait") et le "je qui fait" (qui est aussi le "je qui ne pratique pas") sont autres. Il ne faut pas que nous gardions notre idée de "je"  pour entendre cette structure. Il y a deux "je" : « ce que je veux, c'est cela que je ne pratique pas, et ce que je hais, c'est cela que je fais. »

● Développement sur le rapport vouloir/faire (Ph 2, 13 ; 1 Cor 15, 37-39).

Pour comprendre cela, il faut nous référer à quelque chose de plus fondamental encore dans la structure de notre Écriture, qui est le rapport du vouloir et du faire, entendus comme le rapport de la semence et du fruit. Le plus souvent ce rapport du vouloir et du faire nous en parlons sous la forme du rapport de la volonté et de l'œuvre, la volonté correspondant à la semence, et l'œuvre correspondant au fruit.

Or dans le chapitre 2 de la lettre aux Philippiens, après le grand récit-hymne (v. 6 à 12) : « Lui qui étant image de Dieu…. », vient l'affirmation suivante, tout à fait paulinienne : « car c'est Dieu qui donne le vouloir et le faire » (v. 13).  Il y a donc deux moments, celui du vouloir et celui du faire. Le moment du "vouloir" est le moment de la déposition de la semence, et le moment du "faire" est le moment de la croissance : faire, ici, n'est pas à mettre du côté de la pratique, car faire c'est "laisser advenir à fruit".

On trouve ça chez Paul au chapitre 15 de la première lettre aux Corinthiens. La question posée au début du chapitre est de savoir quel sera le corps de ceux qui ressusciteront d'entre les morts. Paul répond (v. 37-38) : « Tu sèmes une semence, par exemple de blé ou de quelque autre chose, et le Dieu lui donne un corps selon qu'il a voulu. » Le mot de corps, ici, n'a pas le sens qu'il a chez nous.Donner le corps, c'est faire croître, faire venir à accomplissement et à présence, à visibilité. Et ce corps est selon la semence. La semence est dite ici : "selon qu'il l'a voulu". Le moment du vouloir est celui de la déposition de la semence. Ne vous fiez donc pas à ceux qui n'ont pas perçu cette structure de base de l'Écriture et qui traduisent : « Dieu lui donne un corps comme il lui plaît », d'abord le verbe est au passé simple et non au présent, et c'est "selon". Autrement dit je ne suis pas dans la dépendance de Dieu simplement dans le fait d'avoir été posé, puisque le fait d'être tenu dans la vie et de croître dans la vie jusqu'à l'accomplissement, c'est aussi un don de Dieu[5]. Et ceci est un thème majeur chez Paul.

● La distinction de deux œuvres de Dieu en Gn 1 d'après Jn 5, 17.

Il ne faut pas oublier, pour resituer tout ça dans le contexte non-dit à chaque fois de l'Évangile, qu'il y a deux opérations de Dieu : il y a le Dieu qui pose la semence, et il y a le Dieu qui fait croître la semence jusqu'à l'accomplissement.

Cette distinction des deux œuvres de Dieu, nous en avons un exemple dans l'analyse faite au chapitre 5 de saint Jean. On accuse Jésus d'avoir fait un miracle le jour du shabbat, c'est la guérison du paralytique à la piscine de Béthesda, et ensuite il y a un discours de Jésus sur deux thèmes.

À l'accusation qui lui ai faite de guérir le jour du shabbat, Jésus répond : « Mon Père œuvre jusqu'à maintenant et moi aussi j'œuvre » (v. 17). Il faut donc comprendre que le jour du shabbat (le 7ème jour) est précisément le jour de la guérison, donc le jour de l'œuvre de la croissance. Saint Jean parle en se référant à Gn 1 selon une lecture qui distingue deux œuvres de Dieu : les six premiers jours sont les jours où Dieu œuvre en déposant les semences, et le septième jour cette œuvre-là cesse – anapausis qu'on traduit par "se reposer" est donc la cessation et pas simplement le repos après la fatigue – et commence l'œuvre du septième jour qui est celle de la croissance des semences.

Et quand Jésus parle du "dernier jour", il s'agit du jour dans lequel nous sommes. Autrement dit nous sommes dans le septième jour qui est le moment de la croissance des semences. L'œuvre de la croissance est la fonction qui est remise au Christ pour qu'il soit honoré comme le Père.

● Les deux semences.

pendant son sommeil l'ennemi sème l'ivraieLe principe qui joue ensuite pour la semence c'est qu'un bon arbre produit de bons fruits, et un mauvais arbre, de mauvais fruits. Autrement dit, le fruit est selon la semence qui dit l'essence de l'arbre (comme on dit en langage forestier). Donc si quelque chose est en moi séminalement, et que l'accomplissement n'est pas selon cette semence, c'est qu'il y a deux semences.  

Nous retrouvons la parabole des Synoptiques (Mt 13, 24-30 et parallèles) : le père de famille sème du bon grain dans son champ et va dormir. Le grain pousse de son propre mouvement. L'ennemi survient et sème de l'ivraie par-dessus. Après un temps, l'un et l'autre lèvent et les serviteurs viennent dire : qu'est-ce que cette ivraie ? Alors le maître répond : c'est l'ennemi qui l'a semé.

● Le "je qui veut" et le "je qui fait" chez Paul.

Ceci nous invite à nous penser équivoquement, puisqu'il ne s'agit pas du même je, il ne s'agit pas de la même semence quand Paul considère "ce qu'il fait" et quand il considère "ce qu'il veut". Dans notre texte il est donc question de deux "je" :

  • le "je qui veut", c'est celui qui est posé séminalement par Dieu en tout homme, c'est l'étincelle de christité qui est en tout homme : ce "je", il "veut" c'est-à-dire qu'il est conforme à la volonté de Dieu, le mot volonté étant à entendre au sens de semence[6]. Mais, comme nous l'avons vu, la croissance à partir de la semence n'est pas donnée avec la semence, c'est pourquoi ce "je qui veut" n'est pas le "je qui fait".
  • Le "je qui fait" du texte correspond à la croissance de l'autre semence, celle qui vient du diabolos.

Voilà pourquoi certaines phrases sont impossibles à entendre chez Jean si on ne présuppose pas cela. En ce moment nous essayons de mettre en évidence le non-dit porteur de ce qui est dit. En effet une parole s'articule à partir d'un non-dit, et si on l'entend à partir d'un autre non-dit, elle devient ou inaudible, ou banale, ou perverse éventuellement.

Ainsi, par exemple, la phrase de Jean: « Tout homme qui est né de Dieu ne fait pas le péché puisque la semence de Dieu demeure en lui, et il ne peut pas pécher puisqu’il est engendré de Dieu. » (1 Jn 3, 9). Naturellement du fait que ce qui pousse est selon la semence, il ne peut pas pécher puisqu'il est né de Dieu, de cette naissance plus originelle dont je parlais tout à l'heure. Voilà une phrase de Jean qui a fait question : comment comprendre cette merveilleuse impeccabilité du chrétien qui est peu conforme à la réalité ? Oui, mais dans la réalité le "je de la semence" et le "je de l'accomplissement" ne sont pas les mêmes comme le dit notre texte.

● La semence posée par Dieu comme "avoir à être".

► Tu dis qu'il y a une cohérence entre la semence et le corps. Donc à ce moment-là l'arbitraire (il fait selon qu'il l'a voulu) va se situer au moment de la semence.

qui suis-je, PiemJ-M M : Peut-être que pour l'instant nous n'entendons pas le mot semence au sens où il  faut l'entendre. En effet, la semence pneumatique qui est posée par Dieu, c'est quelque chose que nous ne méditons pas assez. Je l'exprime habituellement sous la forme de l'avoir-à-être, mon avoir-à-être, ce que j'ai à être. Et d'ailleurs, pour méditer le temps, il faut tenter de penser l'avoir-à-être en référence à l'avoir-été.

L'avoir-à-être c'est aussi ce que nous entendons dans une autre expression qui est l'insu. En effet la semence ne se voit pas non seulement parce que c'est petit par rapport à la moisson, mais aussi parce que la semence se cache, s'enfouit, pour fructifier.

Ne prenez pas cela pour des raisons, cela ne prouve rien, mais cela nous aide à détecter une structure de pensée. Ici nous avons le rapport semence-fruit, mais il y a aussi le rapport semence-corps qui concerne la venue à corps accompli, et dans ces deux cas, il s'agit de la semence (sperma). Ce processus, si on l'entend à partir de l'insu, c'est ce qui conduit du caché (to mustêrion) à son dévoilement accomplissant (apocalupsis). Le rapport de mustêrion et d'apocalupsis est une structure de base. Tout cela se dénomme de plusieurs façons[7] : le mot de volonté, le mot d'épithumia ou désir, qui s'accomplit et qui arrive à œuvre. L'œuvre (ou le corps) est l'accomplissement de ce qui est en semence, en désir, en vouloir, ou dans l'insu, toutes choses qui constituent mon avoir-à-être.

N'oublions pas que, pour saint Jean, entendre la parole de Dieu c'est naître, naître de la volonté de Dieu. Nous connaissons la phrase que je glose de cette façon, sans justifier encore une fois les raisons de cette glose, mais que vous reconnaîtrez allusivement : « Naître de cette eau-là qui est le pneuma de résurrection, c'est la même chose qu'entrer dans le royaume de Dieu, dans cet espace régi par Dieu et non pas sous la propriété de l'adversaire.»

Or, naître de la volonté de Dieu nous fait naître de plus originaire que ce que nous appelons couramment notre naissance. Et c'est le plus originaire qui se manifeste après, selon un autre principe de Jean : « Celui qui vient derrière moi est devant moi – c'est le Baptiste qui le dit de Jésus – parce qu'il était premier par rapport à moi. »(Jn 1, 15).

Et Paul, dans le chapitre 15 de la première lettre aux Corinthiens, parle des deux Adam : il y a un Adam pneumatique et il y a un Adam psychique. Or, ce qui paraît le premier, c'est l'Adam psychique de Gn 2, c'est à dire notre humanité psychique. L'autre Adam, celui de Gn 1 qui est Adam pneumatique apparaît ensuite, et on l'appelle le second Adam[8].

Autrement dit, tout se passe comme si notre accomplissement était retenu, comme si nous précédions l'accomplissement de notre avoir-à-être.

Du reste, notre mode premier de connaître est d'être connu. Notre mode premier de vouloir est d'être voulu, radicalement ! Et notre accomplissement, c'est quand nous connaissons comme nous sommes connus, pour prendre l'expression de Jean au chapitre 3 de sa première lettre.

 

3) Versets 16-25.

 « 16Si je fais ce que je ne veux pas, je confirme de la loi qu'elle est bonne. »Le "je" qui confirme est celui que j'ai appelé le "je qui veut" (ici c'est celui qui ne veut pas), c'est-à-dire le "je pneumatique", et non pas le "je charnel" qui est le "je qui fait".

Cela signifie que Dieu donne à tout homme, radicalement, une sorte d'accord de ce qu'il veut et de ce que l'homme veut. Ne pensez pas ici au vouloir psychologique en tant qu'opposé à une activité. Ce moment séminal, autrement dit infime, ce point, ce grain, ce micron est au cœur de tout homme. Dieu le donne à tout homme, car Dieu veut le salut de tout homme. Mais la phase de la croissance est rendue éventuellement inopérante, parce que je n'entends plus la parole de Dieu qui veut comme une parole donnante, mais que je l'entends comme une parole de loi, nous avons vu cela en lisant les versets 9-10.

Certains versets de Paul font débat dans un monde où, parmi les Romains, il y a des juifs et des chrétiens. En effet Paul a l'air de dire que la loi est inopérante ou qu'elle est la cause de ma perdition : c'est l'horreur pour un juif. Or, pas du tout, dit Paul, qui éprouve ici le souci de dire qu'elle est selon mon profond vouloir. Du fait que je la veux, je la confirme comme Torah, c'est-à-dire comme parole donnante. C'est lorsque je l'entends comme nomos (comme loi) que je rends inopérante la parole créatrice, que je la désactive, et le Nouveau Testament me révèle que cela a lieu à cause d'une méprise.

 « 17Mais, maintenantc'est-à-dire de ce point de vue – ce n'est pas moi qui le mets en œuvre, mais c'est le péché habitant en moi. » N'entendez pas cela au sens d'une banale esquive : « Ce n'est pas moi, Monsieur » ! Paul dit ce que n'est pas le "moi qui veut" (le "je pneumatique") qui met en œuvre, mais ce qu'il a appelé auparavant moi, c'est-à-dire le moi charnel, le moi acquis par le péché, et que c'est donc le péché. La mise en œuvre n'est pas loisible au "je qui veut" (qui est le "je pneumatique"). Et la grande révélation c'est que la mise en œuvre de ce que je veux n'est pas à ma portée, pour que me soit révélé que cela est à nouveau un don : « Car Dieu donne et le vouloir et le faire » (Ph 2, 13).

Ces phrases ont été très utilisées ensuite dans tous les débats sur les rapports de l'initiative divine et de la liberté humaine, et ceci depuis Augustin, ensuite Pélage, etc. Mais le contexte a conduit à des apories[9], parce que ces mots, en tant que reçus dans l'oreille occidentale (déjà par saint Augustin), sont défigurés. La figure des rapports entre les mots étant défaite, les mots ne disent plus la même chose.

« 18Car je sais que n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair, le bon (agathon). » "Ma chair" est une façon de dire moi tout entier, mais selon un mode, un aspect, l'aspect de faiblesse. Le bon (ou le bien) n'habite donc pas en ce moi faible.

Je vous signale qu'il ne faudrait pas réduire cela à des questions de bien et de mal au sens simple de l'éthique. En effet, quand il a justifié la loi comme Torah au verset 12, donc en l'entendant de bonne manière, il l'a dite sacrée : « De sorte que la loi est sacrée et le précepte est sacré et juste (bien ajusté) et bon » Le mot bon, qui survient ici, n’est qu’une façon de dire tout ce qui a été dit sous la dénomination du sacré, du bien ajusté, etc. Certains exégètes veulent à toute force trouver des endroits où Paul parle du point de vue de la donation surnaturelle, et d'autres endroits où il parle du point de vue de l'éthique naturelle, mais c'est tout à fait contraire à sa pensée. La notion même d'une éthique naturelle est absente de la pensée de Paul.

« Car le vouloir m'est loisible (parakeïtaï) il est à ma disposition de vouloir le bon (agathon)  mais mettre en œuvre le bien (kalon), non. 19Car le bon que je veux, je ne le fais pas, mais le mal que je ne veux pas, c'est cela que je pratique.  – On a l'impression de redites. Chez Jean les mouvements sont très perceptibles, tandis que chez Paul on a l'impression de quelque chose qui est dicté, c'est le cas sans doute, car il y a des reprises qu'on ne peut pas nécessairement justifier dans une parfaite intelligibilité. Paul s'y reprend peut-être à deux fois comme il l'a fait du verset 8 au verset 10, par souci de réanimer le mouvement de sa pensée –.20Si je fais cela que je ne veux pas, ce n'est pas moi qui le mets en œuvre, mais le péché habitant en moi. 21Je trouve donc la loi, pour moi qui veux faire le bien ; pour moi le mal est loisible. » Voici un emploi du mot nomos (loi) qui désigne ce qui régit, ce qui a puissance sur. Nous avons vu en effet que nomos a parfois chez Paul la signification désignative de la Torah, et parfois la signification fonctionnelle de ce qui a "pouvoir sur", comme on dit dans l'expression : avoir la loi sur.

« 22Donc je suis d'accord avec la loi de Dieu selon l'homme intérieur. » Ici le mot "loi" est pris au sens désignatif de Torah.  Nous entrons dans un vocabulaire qui précise le premier je, le "je qui veut" et qui est appelé ici : l'homme intérieur, intérieur au sens de caché, au sens de ce qui est au cœur. En effet nous aurons l'opposition de l'homme intérieur, non avec l'homme extérieur, mais avec les membres, c'est-à-dire entre le vouloir séminal et les mises en œuvre (les activités). Par exemple chez nous la main peut désigner autre chose qu'un organe, puisqu'elle peut désigner la façon d'écrire : une belle main c'est une belle façon d'écrire.

Il est question de l'homme intérieur mais il ne faut pas se méprendre sur l'intériorité. Ce dont il est question ici ne correspond en rien à ce que nous appelons notre vie intérieure, le fait de se retraire en soi psychologiquement. Pour Paul, les profondeurs du psychisme relèvent de la plus haute extériorité. L'homme intérieur n'est pas non plus l'homme isolé de toute relation, replié sur son ego. Par exemple l'homme intérieur c'est l'homme en paix avec lui-même et avec les autres, et l'homme extérieur c'est l'homme qui est déchiré en lui-même et dans ses relations avec autrui. On pourrait se méprendre, parce que, même dans le langage le plus classique de la spiritualité, la vie intérieure a pris un sens qui n'est pas celui de Paul[10].

 « 23Mais je vois une autre loi dans mes membres qui combat la loi de mon cœurje traduis le mot "noûs" grec par le mot cœur, il ne faut surtout pas le traduire ici par "raison". C'est la tentative par Paul de dire d'une façon grecque ce qui, en hébreu, serait lev (le cœur), et ce n'est pas le cœur opposé à la raison, mais le cœur entendu comme le centre de l'être, donc ça revient à l'homme intérieur – et qui me détient prisonnier dans la loi du péché qui est dans mes membres. » Voilà une phrase ou apparaît l'opposition de l'homme intérieur et des membres. Ne pensez pas que le péché soit dans vos membres au sens où vous entendez ce mot, car les membres désignent ici des mises en œuvre, des activités, qui aboutissent au corps, à la totalité.

La structure dont je parle est attestée dans nos Écritures comme nous l'avons vu. Elle est portée par la grande symbolique végétale de la semence et du fruit, de la semaille et de la moisson, autant de choses qui sont familières à nos Écritures et qui nous sont étrangères. Cette structure a une existence reconnue par les philosophes, dans le moment contemporain de notre Écriture, dans le stoïcisme, j'en ai déjà parlé lors de notre lecture du verset 7. On connaît surtout le stoïcisme pour son éthique, mais ce qui est intéressant est beaucoup plus sa physique ou sa métaphysique, si on peut parler ainsi, et même sa grammatologie qui n'a pas eu de suite dans notre Occident.

Or selon le langage stoïcien, pour ce qui naît de l'épithumia (du désir) ou de la semence, il faut un élan (hormê) et il faut ensuite une croissance : ceci va à la fois dans l'idée d'une amplification et d'une consolidation, puisque la semence peut être liquide, et le désir, fluant ; ensuite cela se met en œuvre, ce sont les œuvres des membres ; et enfin cela constitue le corps accompli.

Ce processus est très intéressant pour réfléchir sur l'emploi du mot "corps" dans notre Écriture. Voyez comment il faut toujours penser un mot dans une relation avec un autre mot. De même qu'en peinture un bleu n'est rien : un bleu est le bleu qu'il faut quand il est en rapport avec les autres couleurs. Les couleurs disent, c'est-à-dire montrent quelque chose d'elles lorsqu'elles sont sollicitées dans un rapport.

Or, la plupart du temps, nous employons le mot "corps" dans une perspective néo-platonicienne, qui distingue l'âme et le corps, et dans ce cas le corps dit ce qui n'est pas l'âme. Mais lorsque corps est mis en rapport, non pas avec âme, mais avec semence, nous avons une relation où corps ne dit plus une partie du composé humain, mais au contraire la totalité accomplie de ce qui était l'avoir-à-être ou la semence de cet être-là. De plus, corps et chair, ce n'est pas la même chose, bien qu'il y ait des interférences. Ces mots-là ont été l'objet des pires méprises au cours de l'histoire de la pensée chrétienne.

Je reprends ce verset. « Je vois une autre loi dans mes membres – évidemment il ne s'agit pas d'une Torah, mais de quelque chose qui fait la loi, qui a une emprise sur mes modes d'activité – qui combat contre la loi de mon cœur et qui me tient en servitude dans la loi du péché qui est dans mes membres.»Le mot qui a été dit tout à l'heure, au verset 14, était : avoir été acquis, donc être la propriété de… Nous sommes la propriété de la mort et du meurtre. Cette maîtrise indue nous rend esclave.

«24Malheureux homme je suis mon ego est malheureux. C'est l'ego prisonnier, captif. – Qui m'arrachera de ce corps de mort ?», c'est-à-dire qui m'arrachera à mes activités qui font ce corps et qui appartiennent au péché, ou à la mort (qui est un autre nom du péché et non une conséquence). Pour le dire autrement : qui me délivrera de cet accomplissement du "je pécheur" en moi : celui-ci s'est membré dans des opérations et a pris corps, a pris son accomplissement. Cela ne signifie donc pas : puissé-je mourir !

Et il y a ce qui m'arrache à cela :« 25Grâce(charis) à Dieu par Jésus Christ Notre Seigneur », lui qui m'arrache à toutes ces ligatures, à toutes ces législatures, qu'il s'agisse de la Torah entendue comme loi, qu'il s'agisse de ces multiples prises qui sont appelées loi des membres, loi de la servitude, loi de la mort, loi du péché, loi du diabolos, etc.

Ce qui me délivre, ce qui me délie de ces ligatures c'est la donation. Nous trouvons donc ici le sens de : « Dieu qui donne le vouloir et le faire ». C'est la donation du faire, c'est la donation que je fasse. La loi, qui est ce qui m'empêche d'entendre la parole donatrice, devient ce qui pour moi est cause de mort.

 

4) Questions.

► Finalement c'est quoi le "je qui veut" ?

J-M M : Le "je qui veut", au fond, ici c'est la semence de mon avoir-à-être, insue, inapparente. Cette semence est au cœur de tout homme, mais elle n'a pas occasion, éventuellement pendant longtemps, de croître, c'est-à-dire de venir à fruit, parce que cette parole donnante est empêchée dans son don du fait d'être entendue comme une législation. Nous sommes très loin ici des multiples tentatives d'appropriation par notre discours, qu'il s'agisse du discours classique, qu'il s'agisse a fortiori des justifications de la loi qu'on trouve en psychologie. Je comprends très bien que la loi soit structurante en termes de psychologie, mais ça n'a rien à voir avec ce discours-ci.

► Tu nous as dit que la semence et le fruit c'était le même, mais quand tu nous avais commenté la parabole du grain de blé[11], tu as dit qu'il y avait une différence entre la semence et le fruit.

J-M M : J'ai dit tout à l'heure que le "je séminal" et le "je accompli" étaient le même (je parle ici du "je pneumatique"). Ils sont d'une certaine façon le même, et cependant ils ne sont pas le même pour autant que le "je séminal" en tant qu'il n'est que séminal, est un "je" qui peut être lu comme appartenant à ce que j'ai caractérisé comme le rien. Autrement dit, il a un double sens : d'une part il est dans le rien et il n'apparaît pas en dehors de ce rien ; et d'autre part il n'apparaît que pour autant qu'il lui est donné de s'accomplir et d'apparaître.

Ici intervient la question qui a préoccupé l'Occident, à savoir qu'à ce moment-là c'est Dieu qui donne, et qu'on n'a rien à faire. Quel est donc le rapport de la liberté humaine et de la donation divine (de la grâce) ? En fait cette difficulté est précieuse. Le fait que notre écoute ne s'ajuste pas à ce que nous venons d'entendre sur la donation divine est très précieux. En effet la résolution de cette différence, c'est le chemin qui nous rend capables d'entendre dans le mot Dieu autre chose que ce que jusqu'ici nous entendions. De fait spontanément Dieu est toujours pensé comme un autre par rapport à moi-même sur le mode sur lequel je pense mon altérité de toi à moi (c'est une rivalité, comme c'est analysé dans la figure de Caïn) ; or Dieu est effectivement autre, mais pas sur le mode sur lequel nous sommes autres nativement. Dans notre altérité à nous c'est « ou bien toi, ou bien moi » ; mais quand il s'agit du rapport de l'homme et de Dieu, « c'est d'autant plus l'homme que c'est plus Dieu, et c'est d'autant moins l'homme que c'est moins Dieu ». En effet c'est de donner qui me donne de recevoir, ce n'est pas « ou bien je donne, ou bien je reçois ». Donner et recevoir c'est radicalement la même chose.

Vous me donnez l'occasion de remettre ensemble un certain nombre de choses qui ont été touchées ici ou là, et dont il importe de montrer la cohésion. Cette cohésion-là met en pièce la suffisance de notre questionnement. C'est quelque chose qui peut, pour une part, être douloureux et difficile, car il est difficile de se déprendre de ses usages. Il est particulièrement difficile de se déprendre des usages hérités dont nous croyons qu'ils ne sont pas des usages, mais qu'ils sont de la nature même des choses. Donc ça peut paraître douloureux, mais la liberté qui s'ouvre par là est infiniment plus haute que le fait de se prêter à cette destruction.

► Tu nous as parlé de deux semences, mais est-ce qu'elles ont le même statut ?

J-M M : Pour garder la référence de ce que tu dis, c'est cette autre parole de l'Écriture qui dit : « L'herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de Dieu demeure à jamais » (Is 40, 8).

On trouve aussi cela sous une autre forme dans les Synoptiques : le blé est fait pour être posé dans le grenier, et la paille est faite pour être brûlée[12]. C'est donc ce rien qui retourne au rien dont je parlais, il est simplement porteur provisoire du fruit. C'est-à-dire que, pour nous, ce rien est ce qui fait passer de la semence christique à l'accomplissement : c'est porteur de cela, mais en soi c'est du rien.

● Ouverture sur Rm 5.

Nous avons vu comment le Nouveau Testament lit, dans la différence des deux figures d'Adam de Gn 1 et Gn 2-3, deux postures constitutives. Paul développe aussi les figures des deux Adam en Rm 5. À propos de ce texte, tout le monde parle de péché originel, mais personne ne sait ce que c'est. C'est développé par Paul dans une autre direction que celle que nous avons vue, et c'est très intéressant.

En effet ce que Paul met en avant dans Rm 5 c'est la posture d'Adam de Gn 1 qui est Monogenês, et cela concerne le Christ, mais le Christ plein de la totalité de l'humanité. Et, en quoi consiste la grâce ? La grâce ce n'est pas des coups de pouce pour que je fasse le bien, la grâce c'est que ce soit le Christ lui-même qui soit en activité de cette croissance pour l'accomplissement de la totalité de l'humanité. Ce sera donc le rapport du "un" et des déchirés (des dieskorpisména), autre aspect qui touche à notre projet de l'année. Mais c'est trop vite dit, tout ça[13].



[1] Il y a plusieurs Adam à distinguer. En général on distingue deux Adam, celui de Gn 1 (l'homme à l'image) et celui de Gn 3 (Adam qui prend le fruit) qu'on assimile parfois à celui de Gn 2. Cf. Les deux Adam : Christ de Gn 1 / Adam de Gn 2-3 ; Relecture de Image et ressemblance de Gn 1, 26 d'après Ph 2, 1Cor 15, Rm 5.

[3] «YHWH Dieu commande à l'homme, disant: "De tout arbre du jardin tu mangeras. De l'arbre à connaître le bon et le mauvais, tu n'en mangeras pas, car du jour où tu en mangeras, tu mourras"  »  (Gn 2, 16-17).

« Il (le serpent) dit à la femme : “Ainsi  Dieu l'a dit : "Vous ne mangerez d'aucun arbre du jardin" ”.

La femme dit au serpent: “ "Nous mangerons le fruit des arbres du jardin. Du fruit de l'arbre au centre du jardin, Dieu a dit : "Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, (de peur) que vous ne mourriez." ”

Le serpent dit à la femme : "Non, vous ne mourrez pas de mort. Car Dieu connaît : du jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme Dieu connaissant bon et mauvais." » (Gn 3, 2-5).

[6] « Nous pensons la naissance du Fils sur le mode de la naissance naturelle, mais à quoi peut bien correspondre une idée génétique de la naissance du Fils à partir du Père ? Et c'est pourquoi les premiers Pères de l'Église disent qu'il a engendré le Fils par volonté, alors que, dans la théologie classique, c'est par nature et non pas par volonté. Ce choix de la théologie classique s’explique parce que le mot volonté chez nous évoque l'occasionnel, l'accidentel, le choix, la liberté, et non pas la nécessité de nature. » (J-M Martin, Saint-Bernard de Montparnasse, 15 novembre 2006).

[9] Dubitation, mise en doute

[11] Cf. La parabole est lue au Chapitre II, 2) c). Le participant qui pose la question se réfère peut-être aussi à un autre moment de la lecture de Jn 12 qui a lieu Chapitre II 2) et Chapitre III.

[12]  « Il amassera son blé dans le grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteint point » annonce Jean-Baptiste (Mt 3, 12).