Lors du quatrième jour de la retraite de sept jours animée par Jean-Marie Martin sur le thème "signe de la croix, signe de la foi", les deux rencontres ont porté sur des lectures. La première concernait Jn 1, 51 avec le thème de la verticalité et le thème du chemin, la deuxième a montré que le premier chapitre de l'évangile de Jean récite l'épisode du Baptême de Jésus. L'homélie de la messe de retraite figure à la fin.

 

Chapitre IV

Traces de la verticalité en Jean 1

 

I – Parcours dans Jean 1

 

Nous ouvrons saint Jean. Les premières choses qui nous apparaîtront dans les textes que je vais choisir concernent les directions : la verticalité et l'horizontalité. Nous entrons dans un langage qui est celui d'une symbolique qui réclame un certain apprentissage.

1) Jn 1, 51. Thème de la verticalité et thème du chemin.

échelle de Jacob, Bible Morgan 1240J'ouvre saint Jean au dernier verset du chapitre premier. « Jésus lui dit : “Amen, amen, je vous dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'Homme.” » (Jn 1, 51).C'est une citation étrange.

a) Référence à l'échelle de Jacob de Gn 28.

La question que nous nous posons tout de suite c'est : à quelle Écriture fait-il allusion ? Quelque texte du Nouveau Testament que vous ouvriez, la première chose à vous demander c'est : il parle à partir de quelle référence de l'Ancien Testament ? Ici la référence est l'échelle de Jacob (Gn 28[1]), qui trace et ouvre le chemin, le rend possible, du haut en bas et du bas en haut, qui ouvre le chemin pour la montée et la descente.

Les verbes monter et descendre sont à toutes les pages de saint Jean, et ceci d'ailleurs dans des circonstances très diverses que nous aurions, nous, tendance à séparer complètement : il s'agit de "descendre du ciel" ou de "monter au ciel", il s'agit aussi bien de "monter à Jérusalem" et de "descendre en Galilée". Il n'y en a pas une qui est purement géographique et l'autre purement cosmologique, dans les deux cas on a les termes monter et descendre.

Vous avez donc ici le thème de quelque chose qui est comme un chemin ascendant (monter et descendre) et en même temps la verticale ciel-terre : à la fois le thème de la verticalité et le thème du chemin.

Il faut regarder de plus près, mais disons des choses générales d'abord pour mettre un peu d'ordre dans la texture, dans l'entrecroisement des fils de pensée qui font un texte, une texture : il faut suivre les fils.

  • il y a le fil du ciel et de la terre,
  • et nous sommes toujours dans ce qui concerne le Baptême du Christ, car tout le chapitre 1 est dans la scénographie du Baptême du Christ, nous allons le voir.

b) Contexte des versets 47-51 : dialogue entre Jésus et Nathanaël.

Il apparaît immédiatement aussi que nous avons une citation qui concerne Jacob. Or très curieusement l'immédiat de la situation est l'appel du disciple Nathanaël : « 47Jésus vit Nathanaël venant vers lui et dit à son sujet : “Voici véritablement un israélite en qui il n'y a point de ruse ”. »

Israël est le nom de Jacob et il y a une formule souvent méditée dans la tradition juive ancienne et jusque dans la cabale, à propos de Jacob : Jacob était tam (qui signifie l'homme parfait) et il était sans ruse”, ce qui est assez étonnant puisque précisément Jacob est un grand rusé. C'est par ailleurs, de par son nom même, le supplanteur, il supplante par ruse. Ce qui nous ferait entrer dans un autre thème que je signale en passant mais qui ne nous concerne pas du tout ici, c'est le thème de la supplantation de l'aîné par le cadet. Si j'étais juif, je n'aimerais pas que les chrétiens m'appellent le frère aîné, parce que le frère aîné dans la Bible, c'est le frère supplanté ! C'est le rapport d'Abel et Caïn… et dans la parabole du fils prodigue, le fils aîné n'a pas non plus la bonne place.

Jésus Nathanaël, vitrail cathédrale de Canterbury« 48Nathanaêl lui dit : “D'où me connais-tu ?” – en effet Jésus vient de lui dire quelque chose d'essentiel sur ce qu'il en est de lui, donc “D'où me connais-tu ?” Jésus répondit et lui dit : “Avant que Philippe ne t'appelle, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu.”  49Nathanaël répliqua et dit : “Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es roi d'Israël”.Autrement ditJésus a lu au cœur, ce qui déclenche un changement d'attitude par rapport à lui ; on a la même chose lorsque la Samaritaine est lue au cœur, c'est un thème récurrent chez saint Jean. Ici Nathanaël caractérise Jésus comme “Fils de Dieu”, ce n'est pas rien ; et “roi d'Israël.” À nouveau le mot Israël est ici, et nous prépare à la citation de l'échelle de Jacob.

50Jésus lui répondit et dit : “Parce que je t'ai dit que je t'ai vu sous le figuier, tu crois ; tu verras des choses plus grandes que cela”. »Ici nous avons un thème johannique constant, l'expression “plus grand” ; elle revient très souvent chez saint Jean. Elle indique donc un mouvement de pensée et désigne surtout deux choses : le monde qui vient est un monde plus grand que ce monde-ci, et plus granddésigne la région de la résurrection comme nouveauté christique ; ou alors elle désigne le rapport du Père et du Fils : “Je vais vers le Père car le Père est plus grand que moi.” Ne vous étonnez pas, vous avez appris par le Concile de Nicée que le Père et le Fils étaient égaux, et saint Jean dit ici : “Le Père est plus grand que moi”, voilà un exemple de différence. Il y a une raison dans les deux cas, mais ce n'est pas le moment de résoudre la question.

Et tout ceci conduit à notre citation : « Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'Homme. »

Parenthèse : Les testimonia.

Il faut savoir que les premiers chrétiens ont collectionné des extraits disparates de l'Écriture (de l'Ancien Testament) autour de thèmes symboliques fondamentaux – on les a appelés des testimonia, des recueils de témoignages – en cherchant comment l'Ancien Testament était témoin (comme nous l'avons dit hier) de Jésus. Vous avez des collections sur la pierre, le roc ; des collections sur l'eau ; des collections sur le bois. Ici ça rentre dans les collections sur le bois, le bois de l'échelle, le bois de la croix : dans les deux cas l'aspect vertical du bois.

Vous avez par exemple des échos de cela dans la vigile pascale où on trouve recueillis, à propos de l'eau, tous les thèmes vétéro-testamentaires : les eaux primitives sur lesquelles plane l'Esprit (le Pneuma) ; le déluge ; le roc frappé par Moïse d'où jaillit de l'eau… C'en est un exemple.

Il y en a plusieurs dont on a des traces comme dans l'épître de Barnabé (du pseudo-Barnabé) qui est ancienne. Vous trouvez sur l'eau des traces de ce genre dans le Traité du baptême de Tertullien au IIe siècle. Je dis cela car nous allons trouver d'autres textes de Jean qui appartiennent à ces mêmes collections. Donc nous avons des rapprochements traditionnels d'éléments symboliques.

c) Le contexte du Baptême de Jésus.

Maintenant nous allons situer ce texte dans le contexte plus large qui est le contexte baptismal. “Vous verrez le ciel ouvert”. En effet la scénographie du Baptême commence par le fait que le ciel s'ouvre à la terre. Ciel et terre ne se parlaient plus, et pour un couple c'est mauvais signe – puisque ciel et terre sont dans un rapport masculin / féminin – ciel et terre ne se parlaient plus depuis que la prophétie s'était tue ; c'est ce qui se disait dans le monde juif contemporain de Jésus.

L'ouverture de l'Évangile se fait par cette ré-ouverture du ciel à la terre. Et le ciel et la terre vont parler, vont témoigner. Il y a en effet la voix du ciel qui est la voix du Père : « Tu es mon fils bien-aimé »c'est-à-dire le fils de mon eudokia (de mon agrément), la manifestation de l'agrément, du bon agrément du ciel et de la terre.

d) Que sont les anges du verset 51 ? Détour par Lc 2, 14.

Annonce aux bergers, soeur Marie BonifaceEudokia est un terme technique qui est par exemple utilisé par Luc dans le chant des anges lors de la naissance de Jésus : « Gloire à Dieu dans les hauteurs, paix à la terre, aux hommes eudokia. »Il revient à l'homme dans le Christ d'être l'agrément du ciel et de la terre. Vous connaissez ça : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu'il aime. » 

► Mais on ne sait pas si c'est Dieu qui aime les hommes ou les hommes qui aiment Dieu.

J-M M : C'est ça et c'est probablement les deux, ou ni l'un ni l'autre spécialement. On a le plus souvent traduit dans une distinction binaire : Gloire à Dieu dans les cieux, paix sur la terre aux hommes de bonne volontéet effectivement eudokia peut signifier la bonne volonté, et dans ce cas les hommes ont la volonté bonne… Maintenant on pense plutôt que c'est Dieu qui aime les hommes, donc aux hommes qu'il aime”. Mais il pourrait se faire que ce soit ternaire : il y a gloire de Dieu dans les hauteurs quand il y a paix sur la terre, et l'agrément du ciel et de la terre, ce sont les hommes (ou l'homme).

Dans cette perspective les paroles, c'est-à-dire les messages, ou les messagers, ou les anges, montent et descendent. Les angeloï sont des portions d'évangelion, les anges sont des fragments de la parole ; les paroles qui s'échangent qui montent et descendent.

e) Le Fils de l'homme : chemin entre ciel et terre.

“Sur le Fils de l'homme” : le Fils de l'homme est ainsi le chemin montant et descendant du ciel à la terre.

Le “fils de l'homme” ne signifie pas que Jésus est un homme. Il est bien un homme, mais l'expression “fils de l'homme” ne signifie pas que Jésus est un homme parmi les hommes. C'est une expression qui est prise au prophète Daniel où cela désigne quelqu'un qui descend du ciel[2]. Et de même que le fils est la manifestation du père, le Fils de l'homme est la manifestation de l'Homme, la manifestation de l'Homme primordial qui est aussi la manifestation du Père. L'expression le Fils de l'homme”dirait plutôt la divinité de Jésus que son humanité : c'est l'Homme qui descend du ciel.

Et Homme est une des dénominations de Dieu lui-même, ce qui ne veut pas dire du tout que Dieu a la nature humaine. Il n'est pas un homme parmi les hommes, il est l'Homme. Parmi ses différents titres, Jésus est “Homme” de toute éternité, mais pas un homme. De même qu'il est Parole de toute éternité, il n'est pas une parole, un discours. Il est Logos et il est Homme. Et ce qui vient est le Fils, c'est-à-dire la manifestation de cet aspect de Dieu qui est son humanité.

► Est-ce qu'on peut dire que Dieu est un homme ?

J-M M : Non Dieu n'est pas un homme. Le titre d'Homme est un titre divin comme le titre d'être Parole est un titre éternel du Fils de Dieu : ça ne veut pas dire qu'il est de toute éternité un discours qui s'échange entre les hommes. Vous dites : « Dans l'arkhê (dans le principe) était le Logos (la Parole) ». Ça ne veut pas dire qu'avant la création du monde il y avait du discours au sens où nous discourons, de même ça ne veut pas dire qu'il y avait de l'homme au sens où nous parlons de l'homme.

Ceci n'est pas du tout de notre langage courant, c'est du langage de notre Écriture. N'importe quel exégète vous dira que l'expression fils de l'hommene signifie pas l'incarnation entendue au sens où Jésus deviendrait un homme parmi les hommes. Mais c'est l'expression prophétique qui dit que la qualité d'humanité qui est au cœur de Dieu se manifeste, puisque le fils est la manifestation du Père, manifestation de la semence.[3]

f) Tours et détours du cheminement.

Ne vous étonnez pas si on fait beaucoup de détours, de divagations apparentes, il s'agit ici de fréquenter un texte et non pas de déduire une chose de l'autre. Il n'y a pas d'ordre imposé dans ce qui se dit. On visite le texte, on regarde tel endroit, on revient, on retourne, on fréquente etc. On ne dit pas n'importe quoi, mais les choses qu'on dit peuvent apparaître, pour l'oreille d'une autre culture, du n'importe quoi. Mais à l'intérieur de cette structure de pensée on ne se permet pas de dire n'importe quoi. Je ne me permets pas de dire n'importe quoi, de rapprocher n'importe comment n'importe quoi.

Tous ces textes sont écrits dans une mémoire des mots de l'Ancien Testament lu, relu et médité, supposé implicitement connu, allusion y est faite de façon plus ou moins explicite ou plus ou moins sourde. C'est ce à partir de quoi s'articule la pensée de ces textes du Nouveau Testament. Ça suppose d'autre part un long apprentissage pour y entrer, pour apercevoir des choses qui pourraient paraître inaperçues, et qui donne au fond l'unité et le sens profond de ce qui constitue la cohérence de ces textes.

C'est parce que vous ne faites pas assez attention que ces textes ne vont pas de soi. Vous êtes habitués plus ou moins à les entendre, et vous croyez qu'ils sont simples. Eh bien non, ils ne le sont pas. C'est une langue plus étrangère au français que le chinois n'est étranger au français puisque le caractère étranger de ces textes ne vient pas de ce qu'il est un texte d'une autre culture, mais de ce qu'il est un texte au-delà de toute culture. Je m'empresse de le dire, je le rappelle, il faut que nous nous habituions à prendre sérieusement cela en compte, il faut savoir qui parle. Si c'est "parole de Dieu", ça ne parle pas à partir d'une culture, ça parle à partir de Dieu : ça parle dans une culture, mais pas à partir des ressources de cette culture. C'est la distinction que saint Jean fait lui-même dans le passage où  Jésus dit à ses disciples qu'ils sont dans le monde mais non pas du monde. Ces paroles sont des paroles dans le monde, dans une culture du monde, mais non pas à partir des possibilités de dire du monde.

 

2) Le chapitre 1 de Jean récite l'épisode du Baptême de Jésus[4].

Nous allons maintenant situer ce texte dans l'épisode du Baptême. Vous avez remarqué comment est construit ce chapitre premier de Jean.

a) La structure du Prologue (Jn 1, 1-18).

Dès le début nous sommes dans le Baptême du Christ : on appelle habituellement ce début le Prologue, on peut si l'on veut, mais en fait on est déjà dans le Baptême.

«1Dans l'arkhê était le Logos » citation de la Genèse, donc citation de Moïse témoin de ce qui est en question.

« 6Fut un homme envoyé d'auprès de Dieu, son nom Jean. 7Celui-ci vint pour un témoignage, pour témoigner au sujet de la lumière. » Il a été question de la lumière dans “Lumière soit” c'est-à-dire dans le mot de Moïse. Et ici c'est le témoignage du prophète Élie puisque le Baptiste est dans la figure d'Élie.

« Il est venu vers le monde » Le venir versest un descendre ; et venir au monde c'est venir à la mort, car le monde au sens johannique du terme, c'est ce qui est régi par la mort et le meurtre.

« Il est venu vers les siens qui ne l'ont pas accueilli », entendez : qui ne l'ont pas accueilli d'abord. Autrement dit il vient à la méprise, à ce qu'on se méprenne à son sujet. Le premier contact avec la chose du Christ est de s'y méprendre. Alors ne vous étonnez pas, ne soyez pas dépités si vous vous y prenez mal : il ne peut venir qu'à la méprise.

« À ceux qui l'ont reçu – donc au moment où les siens l'ont reçu – il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » et c'est la résurrection, c'est naître de Dieu, c'est naître à la vie de résurrection.

Et c'est ainsi qu'interviennent les autres témoins : « 14Nous avons contemplé sa gloire. »Nousc'est Pierre, Jacques et Jean entre autres, les témoins de la résurrection. Je suis en train de vous rappeler la scénographie de la Transfiguration à laquelle j'avais fait référence.

« 15Jean témoigne de lui… » et nous avons vu que le Baptiste est dans la figure d'Élie.

Et enfin Moïse à nouveau : « 17La loi fut donnée par Moïse ; grâce et vérité fut par Jésus Christ. Personne n'a jamais vu Dieu, le Fils un qui est dans le sein du Père, c'est lui qui nous le déploie. »

Voyez : la résurrection est déjà là.

b) Les liens entre Baptême, naissance et Résurrection.

Tu es mon fils bien-aimé, en toi j'ai mis ma complaisanceLe Baptême est la première célébration de la Résurrection, et c'est l'arkhê de l'Évangile. C'est ce qui est signifié en Ac 1, 21-22 à propos du choix d'un disciple qu'il faut prendre : « parmi ceux qui nous ont accompagnés pendant tout le temps où le Seigneur Jésus est entré et sorti du milieu de nous, en commençant (arkhaménos) au baptême de Jean – depuis le baptême donné par Jean à Jésus – jusqu'au jour où il fut enlevé du milieu de nous… »

Le Baptême est la célébration de la Résurrection et cela se manifeste en ce qu'il y a le témoignage du ciel et de la terre, autre confirmation de témoins. La voix du ciel, nous l'apprendrons plus tard[5], c'est la voix qui dit  « Tu es mon fils ». La voix qui dit « Tu es mon fils »dit la Résurrection. En effet l'expression fils de Dieudans le Nouveau Testament s'entend au sens de Ressuscité. Bien sûr, l'expression fils de Dieus'emploie déjà auparavant et désigne le peuple d'Israël. Mais nous savons qu'il est « déterminé fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts »comme le dit saint Paul dans l'incipit de l'épître aux Romains. Le mot de “Fils de Dieu” et le mot “il est ressuscité” se pensent à partir du foyer de la résurrection, à sens nouveau, à sens neuf.

Autre citation – je donne des exemples parce que ça paraît insolite, nous ne sommes pas habitués à poser ces dénominations dans ces lieux-là – c'est le discours de Paul à Antioche de Pisidie : « Celui que vous avez mis à mort (Jésus), Dieu l’a ressuscité le troisième jour, selon ce qui est écrit dans  le Psaume 2 : “Tu es mon Fils, aujourd’hui je t'engendre”. » (Ac 13, 33) donc l'engendrement du Fils par le Père, c'est la résurrection. La première naissance célébrée de Jésus, c'est la résurrection, la fête de Noël est bien plus tardive.

Pour les premiers Pères de l'Église il y a deux naissances de Jésus : la naissance lors du Fiat Lux, et la résurrection qui est l'accomplissement plénier du Fiat Lux. Alors que dans les catégories de notre théologie il y a aussi deux naissances : une naissance éternelle comme nature divine et une naissance en tant qu'homme au sein de la vierge Marie. Ces deux façons de parler sont plausibles, mais la plus fondamentale, celle qui est attestée par la parole de Dieu, c'est la première que j'ai énoncée : l'accomplissement du Fiat Lux qui est la résurrection, qui est donc la naissance du Fils.

Cela dérange nos habitudes. Mais c'est difficile simplement parce que nous n'y sommes pas habitués. Pour d'autres personnes, ce à quoi nous sommes habitués serait au contraire beaucoup plus difficile. Il faut voir que c'est très relatif. C'est très difficile pour nous parce que nous avons fait une relecture, de façon légitime d'ailleurs, parce qu'il faut bien répondre aux questions de l'Occident, mais les réponses aux questions de l'Occident n'égalent pas la génuité, l'originalité première de la parole. La dogmatique n'est pas faite pour remplacer la parole, elle est faite pour répondre aux légitimes questions étrangères que nous posons à l'Évangile, et c'est légitime tout à fait dans cette perspective, mais ce n'est pas fait pour remplacer l'Écriture.

c) Jean 1, 19-51 : Les sept jours de la création.

Après le Prologue, en restant dans la scénographie du Baptême, nous pouvons décompter ainsi les jours : du verset 19 au verset 28, un jour ; au v. 29 on a “le lendemain” donc ça fait 2 jours ; v. 35 “le lendemain” donc 3 jours ; v. 43 “le lendemain” donc 4 jours ; début du chapitre 2 “le troisième jour”, donc 4 et 3 ça fait 7. Nous avons le septénaire de la création qui est l'articulation de ce chapitre.

●  Mc 1, 8 et Jn 1 : identifications du Baptiste et de Jésus.

Voyons le rapport entre les deux premiers jours. Le premier jour, c'est le témoignage de Jean, donc on revient au témoignage de Jean, et après le verset 29, le jour suivant, nous avons un autre aspect des choses. Comment s'articule le rapport entre les deux ?

Vous lisez en saint Marc une petite phrase : « Moi je baptise dans l'eau mais lui baptise dans le pneuma » : par là sont identifiés et le Baptiste et Jésus. Seulement être identifié, pour Jean, nécessite tout un processus d'identification.

Le premier jour, c'est l'identification du Baptiste et le jour suivant, c'est l'identification de Jésus. En effet nous lisons vers la fin du premier jour dans la bouche du Baptiste : « Moi je baptise dans l'eau »et à la fin du jour suivant : « Celui-ci est celui qui baptise dans le pneuma ». Ce qui était une petite phrase chez Marc devient ici deux épisodes, l'un pour identifier le Baptiste en tant que “je baptise dans l'eau”, un autre pour identifier Jésus en tant que “il baptise dans le pneuma”. En effet identifier (Qui es-tu ?ou D'où es-tu ?”) est une question majeure dans l'évangile de Jean[6].

 

Jean le Baptiste     ●   Épisode du premier jour, Jn 1, 19-28.

Donc ici, question : « “19Qui es-tu ?”, réponse : “ 20Je ne suis pas le Christ. “Es-tu Élie ? …le prophète ?réponses négatives, et ça se termine par “27Moi je baptise dans l'eau, au milieu de vous se tient celui que vous ne savez pas. 28Il vient après moi et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure – thème constant, c'est-à-dire pas digne de lui enlever les sandales pour qu'il entre dans l'eau baptismale – et cela a eu lieu à Béthanie au long du Jourdain où Jean était baptisant”. »

    ●   Épisode du deuxième jour, Jn 1, 29-34.

« 29Le lendemain, il voit Jésus marchant vers lui et dit : “Voici l'Agneau de Dieu qui lève le péché du monde”. » C'est une expression très étrange. En effet lorsqu'il y a la symbolique de l'eau, il y a simultanément la symbolique du sang ; et l'agneau ici c'est l'agneau sacrificiel, l'agneau qui lève les péchés. C'est une thématique assez difficile à notre oreille mais il est facile de la repérer comme étant essentielle au corpus néotestamentaire, même si nous ne comprenons pas tout de suite ce que ça veut dire ; le repérage est facile et c'est ce qu'il faut faire d'abord[7]. Nous nous acheminons vers la découverte que, lors de la crucifixion de Jésus, sont célébrées à la fois la mort, la Résurrection et la Pentecôte. Autrement dit saint Jean voit en une unité, dans l'épisode de la crucifixion, la totalité de ce qui est le mystère du Christ, les éléments indissociables du mystère du Christ dans leurs unité et c'est ce qu'il déploie comme référence à l'eau, au sang et au Pneuma.

Les trois termes de l'expression “eau-sang-pneuma”, dans leurs différences et dans leur unité profonde, sont médités par Jean de façon explicite au chapitre 5 de sa première lettre : « Car il en est trois qui témoignent, l'eau, le sang et le pneuma ». Donc là, c'est la trace du sang dans une scénographie qui est essentiellement une scénographie d'eau et de Pneuma. Pourquoi une scénographie de pneuma ? Attendons. Ces choses sont tellement indissociables qu'elles ont besoin d'être rappelées : quand l'une est déployée, les autres sont au moins rappelées.

  « 32Jean témoigna disant : “J'ai contemplé le pneuma descendant comme une colombe, du ciel et demeurant sur lui”. »Le thème de l'Esprit comme colombe est traditionnel dans la scénographie du baptême ; et la descente de l'Esprit célèbre aussi de façon anticipée une Pentecôte qui n'est pas encore une Pentecôte pleinement accomplie, puisqu'elle descend en plénitude sur Jésus. Le thème de la colombe est un thème biblique ancien ici mais complexe. En Israël la colombe, c'est Israël ; et c'est surtout développé à propos du thème du gémissement de la colombe. Mais la colombe, c'est aussi le pneuma, surtout dans le Nouveau Testament, d'où aussi le thème du gémissement du pneuma pour dire la prière. Israël en prière, c'est “le gémissement de la colombe”. Dans le chapitre 8 des Romains, grand chapitre sur la prière, magnifique, c'est le pneuma qui gémit en nous.

« 33Et moi je ne le connaissais pas. Celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, celui-là m'a dit : “Celui sur qui tu verras le pneuma descendant et demeurant sur lui”. »Le thème de la colombe est lié au thème de la descente, toujours dans cette verticalité. Ici la colombe descend et demeure sur lui”.

Un autre thème de la colombe sera le déploiement des ailes de la colombe, soit sur ses poussins, soit pour le vol. Le déploiement de l'aile a à voir avec le déploiement du bras. Je vous citerai une Ode de Salomon qui n'a que quelques versets et qui touche à toutes ces questions[8]. On dit “Odes de Salomon”, ce n'est pas Salomon qui les a écrites, c'est un pseudépigraphe. C'est un ouvrage de la fin du Ier siècle, tout début du IIe siècle, que nous avons en syriaque. Je vous amènerai cette petite Ode sur la verticalité et l'horizontalité, sur la thématique implicite de la colombe (ou explicite également) dans le texte. Vous verrez que je ne me permets pas d'inventer quoi que ce soit. Dans ce domaine-là il ne faut pas inventer, il faut marcher selon ce qui est attesté comme lecture par ceux qui sont habilités à rapprocher ces choses pour en faire sens, nos écrivains inspirés.

« C'est celui qui baptisera dans le pneuma. 34Et moi j'ai vu et j'ai témoigné que celui-ci est le Fils de Dieu. »

 

Jean-Baptiste désigne Jésus, évagile de Damiette    ●   Épisode du troisième jour, Jn 1, 35-42.

« 35Le lendemaindonc le troisième jourJean se tint à nouveau avec deux de ses disciples. 36Voyant Jésus en train de marcher, il dit : “Voici l'agneau de Dieu”. » Des disciples du  Baptiste entendent et se mettent à suivre Jésus, et c'est la vocation des premiers disciples (Simon, Pierre, André…).

     ●   Épisode du quatrième jour, Jn 1, 43-51.

Et puis le lendemain (v. 43),c'est là que nous trouvons notre texte.

« 47Jésus vit Nathanaël venant vers lui et dit à son sujet : “Voici véritablement un israélite en qui il n'y a point de ruse”. 48Nathanaêl lui dit : “D'où me connais-tu ?” Jésus répondit et lui dit : “Avant que Philippe ne t'appelle, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu.”  49Nathanaël répliqua et dit : “Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es roi d'Israël”. 50Jésus lui répondit et dit : “Parce que je t'ai dit que je t'ai vu sous le figuier, tu crois ; tu verras des choses plus grandes. 51Et il lui dit : “Amen, amen, je vous dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'Homme”.»

Nous n'avons fait que donner trace, indication, de ce qui constitue une sorte de cohérence poétique fondamentale de l'ensemble de ce chapitre premier. Ce n'est qu'une toute petite première trace, une première indication de la verticalité et du rapport ciel / terre. Nous allons revenir sur le rapport ciel / terre parce que nous allons trouver un deuxième indice qui est également dans les testimonia : « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert » (Jn 3, 14)donc un épisode de l'Exode relaté dans le livre des Nombres, épisode connuméré dans les testimonia qui concernent la croix. Il nous permettra d'élucider davantage encore le rapport ciel / terre qui est tout entier dans le dialogue entre Nicodème et Jésus, puisque nous sommes dans le chapitre de Nicodème. Nous allons retrouver quelques autres attestations chemin faisant, et nous allons passer plus de temps sur la scénographie de la crucifixion, mais nous nous y préparons. Ce sera notre chemin pour la lecture de Jean.

 

II – Questions d'anthropologie

 

Les questions qui m'ont été posées par écrit tournent autour d'une même question fondamentale, ce qui simplifiera le travail.

●   Une première question sur la semence en terre.

► La semence sans la terre ne peut germer, et la terre sans la semence ne peut porter de fruit. Pourquoi insistez-vous sur le mot semence et ne faites-vous pas la même chose pour la terre ?

J-M M : D'un mot, car c'est un peu en dehors de la question essentielle. Parce que le mot de semence peut effectivement être mis en rapport à la terre, mais il peut être mis aussi en rapport avec le fruit. Nous avons dit qu'un mot ne se pense qu'en rapport à quelque chose. Or ce que j'ai mis en évidence, c'est le rapport semence / fruit qui est autre chose qu'une simple donnée anecdotique, c'est une structure de pensée fondamentale. L'autre chose est possible aussi ; et elle est non seulement possible, mais elle a lieu dans nos Écritures. Nous allons lire bientôt : « Le semeur sortit pour semer », et il y a la bonne terre et il y a la mauvaise terre. Donc là, c'est le thème de la semence mais dans une autre perspective. Un mot n'évoque jamais tout, et ce qu'il peut évoquer est précisé et déterminé par le rapport à un autre mot. Nous aurons à entendre la question qui est posée ici quand nous entendrons la parabole du semeur[9].

 

1) Liste glosée des questions individuelles.

Jean-Marie Martin lit les questions suivantes en les commentant un peu avant de faire une réponse globale.

Lorsque l'Écriture dit en Gn 2, 7 : « Il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant » - "c'est même une psychê vivante", précise J-M Martin -  L’haleine, est-ce l'âme et est-elle touchée par la blessure du péché originel ?

J-M M : C'est une question d'identification sur la structure de l'homme : ce qu'on a traduit par être vivant”. Est-ce que cela désigne la psychê ? Est-ce que la psychê au sens de l'Écriture désigne ce que nous appelons couramment l'âme ?

Quel est le statut relatif de cette faiblesse d'Adam de Genèse 2 (puisqu'il y a psychê et non pneuma) et la notion de péché originel ?

J-M M : On peut considérer que ce sont deux façons de dire la faiblesse : la constitution à partir d'un limon corruptible, ou le fait du péché ; on peut dire que ce sont deux faiblesses qui s'ajoutent. C'est à voir. Ce ne sont pas des réponses définitives que je donne là, je glose rapidement.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de tout ton esprit » (Dt 6, 5) Quel sens ont ces mots dans la Bible ? Le mot esprit, est-ce l'intellect ou le pneuma ? Et si le pneuma est extérieur à l'homme, est-ce au moment du baptême que nous recevons l'Esprit Saint, une sorte d'ajout, et cette réalité sera déployée à la résurrection. J'aimerais comprendre. Merci.

J-M M : Oui je comprends cela. Vous avez ici un exemple d'énumération qui est en soi disparate. Le cœur, l'âme et le pneuma, c'est dans un même ensemble, seulement cet ensemble n'est pas de même source. Le mot cœur (lev en hébreu) a une grande importance dans l'Ancien Testament pour désigner l'intériorité de l'homme. À propos du pneuma, vous posiez la question de savoir s'il est au fond un composant constitutif de l'homme ou s'il vient de l'extérieur, et quel est son rapport à l'âme (qui est sans doute considérée ici comme un des deux principes constitutifs de l'homme : le corps et l'âme par exemple).

Donc là nous avons une énumération disparate. Je m'empresse de dire que le cœur au sens biblique du terme n'est pas du tout ce que nous appelons le cœur aujourd'hui. Le cœur est le principe le plus intime et le plus élevé de l'homme dans la Bible, le point central. Donc ça ne s'ajoute pas nécessairement à une liste comme dans une énumération correcte de différences. C'est un emploi de mots qui, tous, d'une certaine façon désignent quelque chose de l'homme sans que cela constitue un ensemble cohérent, dans ce passage-là.

Vous vous attendiez à ce que je vous dise une bonne fois pour toutes ce que c'est que l'homme, vous pouvez toujours courir !  Ce que nous allons apprendre en revanche, c'est à chaque fois regarder le contexte, regarder ce dont il s'agit parce que ce sont des mots qui ont glissé considérablement de sens, comme je vais l'expliquer.

C'est la première fois que j'entends : "Dieu est homme de toute éternité" : comment entendre cela ?

J-M M : En effet c'est une chose qui a étonné, choqué, que Homme soit un des noms de Dieu. C'est le deuxième aspect des questions, elles sont liées, mais celle-là demande à être traitée dans un deuxième temps si vous voulez.

Quant à la question suivante, je vais la résumer parce qu'elle comporte des indications personnelles qu'on n'a pas peut-être à partager :

► J'ai lu dans le Prologue que les siens ce sont ses propres, et je me suis dit : nous sommes les propres de Dieu. Alors ce n'est pas une question, c'est plutôt une confirmation que je voudrais : nous sommes les propres de Dieu, pour moi c'est énorme, c'est immense ! Cette place unique de l'humanité dont je suis vient panser la blessure guérissable des insatisfactions permanentes, injustes, incompréhensibles, de nos vies.

J-M M : Voilà en effet un point très important.

●  Réponse globale.

Essayons de mettre un peu d'ordre dans cette immensité. Il s'agit finalement de l'auto-compréhension de l'homme : comment l'homme se comprend-il, comme se voit-il constitué ? Suivant les différentes cultures, les différences sont énormes. L'homme selon le vedanta en Inde, l'homme selon le shintoïsme, je n'entreprendrai pas de vous en parlez parce que je n'ai pas la compétence pour vous en parler, j'en ai juste connaissance.

L'homme dans notre culture : comment l'homme d'Occident se pense-t-il ? Nous allons essayer de dire quelque chose d'assez simple sur cette affaire extrêmement complexe.

Et enfin la question se redouble du fait que tout d'un coup le Christ a l'air d'apporter quelque chose de neuf, une humanité nouvelle : par-dessus, en plus, à la place de… nous ne savons pas encore. Mais ceci complique encore l'auto-compréhension de l'homme d'Occident pour son histoire.

 

2) L'auto-compréhension de l'homme d'Occident.

a) La définition de l'homme par genre et espèce.[10]

La question est simple, ce qui est compliqué, c'est la réponse, car ça n'a cessé de bouger.

Si je pars de la définition de l'homme – car finalement on peut considérer ça comme une demande de définition de l'homme – la définition de l'homme qui est à la base de notre Occident, c'est ce qu'on a traduit en latin par homo est animal rationale : un animal raisonnable ou doué de raison.

C'est la traduction d'une nomination grecque plus originelle et plus fondamentale, et même pré-philosophique, qui est beaucoup plus intéressante, bien que la phrase que je viens de dire est censée en être la traduction : l'homme est un animal (zoôn) ayant la parole (logôn echôn); comme logos signifie à la fois parole et raison, c'est devenu animal rationale. C'est une définition. Cette définition est une définition logique (au grand sens du mot), qui correspond à une composition physique (mais au sens ancien du mot physique).

Qu'est-ce que c'est qu'une composition logique ? C'est ce qui donne la définition, c'est-à-dire un genre qui est précisé par une espèce dans laquelle il y a des individus.

Le genre, c'est le genre animal (au sens de être animé”), à la différence des inertes, c'est-à-dire de ceux qui n'ont pas de principe de mouvement en eux-mêmes : les inertes on peut les bouger de l'extérieur, mais ils ne bougent pas d'eux-mêmes.

Parmi les animés il y a :

  • les animés non sensibles, ce sont les plantes : elles ont un auto-mouvement de croissance, elles n'ont pas l'ambulation.
  • les animaux au sens habituel du terme, c'est-à-dire des animés sensibles, qui ont rapport à l'entourage par les yeux, les oreilles, par différents types de sensations des sens.
  • enfin il y a ceux qui sont animés par une âme intellective, c'est-à-dire capables d'idées.

Vous vous rendez compte que le mot animal, pour dire tout ça, signifie simplement être animé, et c'est un terme abstrait, un terme logique. Il n'y a d'être animé nulle part. Des êtres animés sont toujours ou bien des plantes ou bien des hommes ou bien des animaux. Donc c'est un principe de classification générique qui se spécifie ensuite par le mode de non-animation ou animation qu'ils reçoivent et que je viens d'énumérer. Ce sont les espèces.

Il y a donc : l'espèce végétative ; l'espèce animale au sens restreint du terme ; et l'espèce humaine qui est un être animé mais animé par une âme intellective.

b) L'évolution des rapports de l'âme et du corps.

La question s'est posée au cours des siècles de savoir si les trois espèces que je viens d'énumérer étaient trois âmes, c'est-à-dire si nous avions une âme végétative, une âme sensorielle, une âme intellective. La solution qui a dominé, c'est que nous n'avions qu'une seule âme qui avait cette triple fonction.

Le terme d'animation est ici un terme important car il dit la fonction : l'âme est fonctionnelle. Néanmoins elle est considérée comme une substance distincte de la substance corporelle. Le mot substance est aussi un mot de la philosophie occidentale, il n'a pas exactement le même sens qu'aujourd'hui.

 

insufflation de l'âme, St-Marc, Venise, XIIIe●   L'homme comme "composé" d'une âme et d'un corps.

Dans le post-aristotélisme qui a dominé dans la théologie à partir du XIIIe siècle, cette animation est une composition : l'homme est physiquement composé de corps et d'âme qui sont deux choses différentes mais qui jouent par composition l'une par rapport à l'autre. L'une est animatrice et l'autre est animée.

●   Corps et âme "juxtaposés" après Descartes.

Cependant, à partir de Descartes, ces substances, au lieu d'être considérées comme des substances en composition, deviennent des substances en juxtaposition ; c'est-à-dire que le corps est une substance, il a ses propres lois physiques, et l'âme est une autre substance. C'est la différence qu'il fait entre la pensée comme substance – et l'âme se confond alors avec la pensée – et le corps réduit à un mouvement physique et défini par ses caractéristiques physiques, c'est-à-dire par son extension. Vous avez deux substances : la substance pensante, et la substance étendue dans l'espace.

Tout ceci évidemment n'a rien à voir avec l'anthropologie biblique. Pour corriger la simple juxtaposition qui met d'un côté l'intellectuel et d'un autre côté le corporel, on a pensé d'abord revenir à saint Thomas d'Aquin qui considère bien les deux choses, mais comme étant dans une composition active. Et ceci ne nous ramène pas pour autant à la notion d'homme tel que dans l'Écriture.

●   L'être-homme aujourd'hui.

De nos jours les choses continuent à évoluer. On a abandonné la notion de composition “physica” (physica dans le grand sens du terme, pas simplement physique extérieure, physique des corps), pour des phénoménologies, c'est-à-dire des études de ce qu'il en est de l'être homme, le Dasein humain ; et on distingue au fond un certain nombre d'activités.

Mais auparavant il y a eu la psychologie qui regarde ce que les Anciens appelaient l'âme d'une tout autre façon que comme un élément composant l'être humain. La psychologie est empirique au départ mais, liée à l'expérience, c'est au fond la collection des états d'âme dans une certaine unité (de laquelle il n'est pas précisé en quoi elle consiste), des mouvements de l'âme avec un principe fondamental (libido). Vous connaissez ça beaucoup mieux que moi. Seulement la difficulté vient de ce qu'aujourd'hui on utilise le même mot “âme” qu'au Moyen Âge, le même mot que chez Platon et que dans nos Écritures pour désigner toute autre chose avec un tout autre sens. Le vieux Freud lui-même disait l'âme”.

De nos jours il y a à nouveau un conflit entre les analystes (les psys) d'une part, et d'autre part les neurosciences (américaines surtout) qui s'ingénient à combattre la psychologie en réduisant tout à des activités neuronales… la totalité de l'être humain à cela. Le mot âme ici semblerait plutôt proscrit.

 

3) La révélation christique.

Quand la révélation christique intervient, elle intervient en rapport avec des gens qui ont une certaine précompréhension de ce qu'il en est d'être homme, et qui, en Occident reçoivent cette précompréhension du platonisme, du stoïcisme. Ils “reçoivent: c'est-à-dire que Platon et les stoïciens ne font que rendre compte de l'état apparemment spontané de la pensée par rapport à ces choses, ce sont des témoins d'un moment de la pensée humaine. C'est à ce titre-là qu'ils sont intéressants, ce n'est pas leur pensée propre comme telle, c'est plutôt cela qui dans l'histoire rend le philosophe intéressant.

Mais ils reçoivent aussi un vocabulaire biblique qui, lui, ne paraît pas constitué de façon totalement définitive. Le vocabulaire grec non plus d'ailleurs – puisque j'ai évacué beaucoup de choses – par exemple les présocratiques, Homère : le thumos sert à dire le courage, la partie active de l'humanité ; il ne rentre pas en composition adéquate avec les autres termes. Donc là il y a déjà eu des glissements. Et puis je ne fais état que du grec proprement dit, mais si on regarde l'ensemble des choses, c'est un vrai capharnaüm de concepts.

Vous n’aviez sans doute pas pensé que cette question était aussi difficile. Mais c'est normal quand on voit que les mots glissent de sens suivant les lieux. Pour comprendre il faut d'abord commencer par prendre conscience de l'extrême complexité de la question, ne pas attendre une réponse toute faite. Nous sommes en train d'essayer d'éclairer.

a) L'homme biblique se pense par mode d'aspects.

L'auto-compréhension de l'homme dans le monde biblique n'est pas par mode de composition mais plutôt par mode d'aspectualité. Une façon de dire l'homme et même l'homme que je suis, ça peut être mon cœur ou “mon pneuma ou mon souffle(mais en quel sens), ça peut être mon os; ça peut être le cœur et les reins Dieu sonde les reins et les cœurs » (Jr 11, 20)) ; ça peut être la chair”, la chair et le sang”. Autant de façons de dire je ou de dire l'homme.

Les termes que je viens de dire ici ne sont pas des parties composantes, ce n'est pas perçu comme une composition, du moins dans le plus archaïque (parce qu'il y a aussi une influence occidentale dans les livres sapientiaux, les derniers livres de la Bible). Ce sont des aspects : ça désigne tout l'homme mais sous un certain aspect.

Dire ma chairc'est dire moi-même dans ma fragilité. “Kol bāśāren hébreu veut dire toute chairlittéralement, et donc ça veut dire tout homme Toute chair verra le salut de Dieu »(Lc 3, 6)). La chair n'est pas une partie composante, c'est la désignation de l'homme sous un aspect, l'aspect de faiblesse ; alors que osserait un aspect de force parce que probablement c'est ce qui résiste à la corruption le plus longtemps, et la faiblesse de l'homme c'est d'être mortel, d'être soumis à la mort, c'est-à-dire de n'être pas maître de soi. La mort est ton propriétaire, ce n'est pas toi qui décides, c'est elle ! C'est pourquoi c'est lié aussi à la servitude, à la dépendance. La perte de nous-mêmes à nous-mêmes ce n'est pas nous qui la décidons, nous sommes dépendants.

b) La survenue du pneuma christique.[11]

Venue de l'Esprit Saint sur l'humanitéLorsque survient la nouveauté christique, voici qu'en outre le pneuma vient, mais dans une signification qui n'est plus simplement la signification du souffle – bien que, à l'intérieur même de la pensée juive, il y a la distinction entre le souffle puissant qui tient en vie forte, solide, et le souffle léger qui justement est donné pour une vie fragile, une vie mortelle. Ici il s'agit du pneuma de Dieu (le mot pneuma traduit le terme hébraïque rouah). Bien sûr, dans un sens archaïque, le pneuma de Dieu est animateur de tout ce qui vit, c'est le pneuma qui anime : « Tu retires leur pneuma, ils expirent, et ils retournent vers leur poussière ; Tu envoies ton pneuma, ils sont créés » (Ps 104, 29-30).

Le pneuma, avec la venue du Christ, est réservé à dire ce qu'il y a dans l'homme de christique et donc de vie neuve et éternelle.

Le pneuma était déjà utilisé dans le monde grec pour dire par exemple l'intellect : pneuma noêton disent les stoïciens en désignant un pneuma intellectif. Pneuma était aussi un terme de la médecine stoïcienne, d'une certaine médecine grecque, désignant le souffle animateur.

Mais ce terme de pneuma (rouah en hébreu), avec l'avènement de l'Évangile en tout cas, et sans doute un peu auparavant, est plutôt réservé à dire cette vie neuve et nouvelle qui advient et qui relève d'une autre naissance. C'est pourquoi cela fera une certaine difficulté, parce que le pneuma de Dieu ne peut pas entrer en composition avec quoi que ce soit : Dieu ne compose avec rien.

Alors est-ce que mon pneuma est quelque chose de Dieu ? Par exemple Irénée est le premier qui essaie de définir l'homme à la fin du IIe siècle. Il ne définit pas l'homme, il définit l'homme parfait. L'homme parfait est composé de corps, de psychê et de pneuma (ici c'est le pneuma de Dieu)[12]. Mais composé”, le mot ne convient pas, puisque Dieu ne peut pas entrer en composition avec quelque chose d'autre. Vous voyez le problème ?

En effet, dans la théologie classique, le premier élément du traité de Dieu[13], du Dieu un”, c'est “De la simplicité de Dieu”, c'est-à-dire qu'il est un et simple et qu'il n'y a pas en lui de composition. Et on regarde en quoi consistent les compositions dans le créé pour les nier pour Dieu.

Par exemple il n'y a pas de distinction entre l'essence et l'existence, ni entre l'acte et la puissance, ni entre la matière et la forme, ni entre la substance et les accidents (et les attributs). Autrement dit la substance de Dieu n'est pas autre chose que l'intelligence divine, alors que l'intelligence est un attribut de l'homme. Il n'y a pas de distinction entre l'intelligence de Dieu et la volonté de Dieu, pas de distinction "réelle" : nous mettons une distinction mentale, logique, pour en parler, mais il n'y a pas de distinction réelle en Dieu entre son intellect et sa volonté. Et pourtant saint Thomas explique que je ne peux pour autant pas dire que Dieu intellige avec sa volonté, parce que ma phrase est faite d'une distinction qui n'est pas une distinction réelle mais une distinction de raison, une distinction intérieure à l'esprit humain qui ne permet pas de faire des compositions de ce genre.

Donc Dieu n'est pas un être qui entre en composition avec quoi que ce soit. Voilà notre idée de Dieu la plus classique en théologie, elle vient de Parménide, bien avant Platon.

●   Parenthèse : réactions à ce qui vient d'être dit.

► Pour moi, c'est absolument incompréhensible parce que ce sont des idées d'homme, ça n'a rien à voir avec Dieu.

J-M M : C'est l'homme qui essaie de rendre compte de ce qu'il peut penser. Mais il faut bien savoir que quand la parole divine intervient là-dessus, elle intervient sur un présupposé, nous avons déjà des idées.

► Mais pour moi c'est une pure abstraction parce que le corps, je sais ce que c'est, mes états d'âme je les rencontre, mais rencontrer l'intelligence ou la volonté de Dieu, ça n'a pas de sens pour moi.

J-M M : Eh bien si je dis “Dieu est amour,”ça veut dire que Dieu aime. Et si Dieu aime c'est qu'il a un affect, etc. Il faut bien que je traduise de quelque façon. Bien sûr il serait aberrant de penser que Dieu a un affect distinct de son intelligence… puisque Dieu est un, il est la simplicité même.

C'est ce qui fera une grande problématique par rapport à la Trinité : il est unet il est “Père, Fils et Esprit”. Mais Père, Fils et Esprit ne composent pas entre eux. L'unité divine n'est pas le résultat d'une composition d'éléments, c'est pourquoi l'expression “Père, Fils et Espritn'est jamais visée d'une façon bien ajustée. Même quand on dit : “ils sont de même substance (consubstantiels)”, même si on dit “ ils sont de même nature ; nature ? oui. C'est-à-dire trois individus dans la même espèce ? Pas du tout. Dieu n'est pas dans une espèce. Ce sont les premières données de la philosophie et théologie classique[14].

C'est pour vous faire voir à quel point il y a une difficulté de contact entre la pensée réceptive, l'Occident recevant un discours dans lequel non seulement Dieu a une pensée mais en plus il a un séant puisqu'il a un trône, et il a des pieds puisqu'il se promène dans le jardin. On se rend bien compte ici qu'il y a une différence de type de langage, et c'est cette différence-là qu'il importe de bien percevoir, sinon on tombe dans une logologie tout à fait indistincte et insignifiante. Ça fait partie de ma tâche justement.

“Dieu nous a tant aimés que… : donc il a un cœur ou un désir intérieur qui le pousse à aimer ? Tu parles ! Ça n'a pas de sens par rapport au Dieu de la philosophie. Et en cela le Dieu de la philosophie n'est pas complètement idiot ; je veux dire : l'idée philosophique de Dieu n'est pas complètement idiote, elle a son lieu, elle a son sens. Il y a donc un conflit de langage très important. On a l'air de ne pas s'en rendre compte.

Alors je poursuis sans oublier les questions adjacentes, parce que d'une certaine façon, elles se tiennent toutes.

c) "Les siens". Penser l'unité de l'humanité.

Le sein d'Abraham, Bible de SouvignyJe prends maintenant l'expression les siens: l'humanité c'est les siens, ses propres. Jésus dit au Père : « Ce sont les tiens, tu me les as donnés » (Jn 17, 6), les tiens sont les miens, ce sont mes propres, ce sont tes propres. Cela n’est possible que dans la perspective d’un Dieu Père, et non d’un Dieu fabricateur de l'humanité. Mais que veut dire le mot de père qui relève de l'animalité (ou de l'humanité qui est une partie de l'animalité), qui engendre des descendances : c'est pareil pour les petits chats et pour les hommes. Que veut dire Père ? C'est le mot premier qui donne sens au mot de Fils : le Fils un et la multitude des enfants de Dieu (ta tekna tou theou). Vous vous rendez compte qu'ici il y a tout d'un coup passage à un type de langage qui est essentiel à l'Évangile.

Les stoïciens disaient déjà que Dieu est père mais ça voulait dire créateur, alors que la théologie a progressivement, et de bonne façon, soigneusement distingué la création, c'est-à-dire l'objet fabriqué, et la filiation (le fils), c'est-à-dire la descendance. Vous avez une trace de cela dans ce que vous chantez le dimanche : genitum non factum (engendré non pas créé)[15]. Mais que veut dire engendrer (car c'est de ce côté-là qu'il faut penser le propre) ?

Lorsque nous évoquons ces choses, cela nous emmène dans des abîmes de difficultés, mais en même temps il faut bien voir que ce sont des abîmes prometteurs. Il pourrait se faire que nous fussions invités à cesser de penser l'unité sur le mode de la solitude ou de la solité. Il se pourrait que l'unité ne soit pas l'unité numérique, mais toute autre chose. Il pourrait se faire qu'entre un homme et une femme qui s'aiment il y ait plus d'unité que dans l'unité d'un galet fermé sur lui-même au bord de la mer, que ce soit une plus haute unité : que la plus haute unité présuppose intérieurement en soi du deux et du trois éventuellement[16]. C'est ce à quoi nous invite la révélation trinitaire, donc à mettre en cause la suffisance du langage philosophique (et singulièrement du langage de l'Occident) pour rendre compte de ce qu'il en est de Dieu. Or la plus haute unité serait l'intimité de deux, la proximité de deux.

Alors l'unité du genre humain ne serait pas la réduction du genre humain à un minimum définissable qui permet de compter les hommes comme nous faisons en Occident, mais l'unité du genre humain serait que les hommes s'établissent en prochains les uns des autres. Devenir prochain de”, voilà ce qui assure la véritable unité dans un sens plus éminent que la simple unité par solité – je dis solité ici parce qu'il ne s'agit pas simplement de la solitude comme sentiment de solitude, mais comme existence en autosuffisance.

► Tu opposes unité à homogène (en prenant homogène au sens de l'homogénéité du galet) ?

J-M M : Oui, c'est ça. De toute façon un galet est une unité beaucoup plus fragile que vous ne pensez, il suffit de taper dessus et il y a à nouveau un autre galet et une pluralité de galets.

► Il y a composition.

J-M M : De toute façon, dans toutes les choses, il y a composition. Mais, à la mesure où nous le pensons comme le modèle même de l'unité – parce que les galets, je peux les mettre à côté les uns des autres et dire 1, 2, 3, 4 – cette unité-là, donc l'unité de ce qui se compte, l'unité arithmétique, c'est le modèle sur lequel implicitement nous vivons en traduisant cela comme une autosuffisance.

Or la révélation d'un Dieu qui est d'autant plus un qu'il est plus donnant de soi et recevant, c’est ce mystère merveilleux de la Trinité qui n'est pas un mystère au sens où c'est offusquant pour l'esprit, mais au contraire au sens où ça ouvre et révèle un nouveau sens de ce que veut dire un”.

 

4) Dieu est homme de toute éternité ?

La dernière chose que je voulais dire a trait à la phrase un peu énigmatique que vous rendez par : “Dieu est Homme de toute éternité”. Je vais dire quelques mots, et si vous n'êtes pas satisfait, ne vous en faites pas. En effet, ce que je peux dire en trois quarts d'heure ne peut pas être satisfaisant, seulement je voudrais donner des points de repère pour penser dans cette direction.

a) Semences christique et adamique en tout homme.

●   Tout homme a en lui semence de christité.

Par exemple pour le pneuma : le pneuma est-il composant de l'homme accompli, de l'homme parfait ? Il n'est pas composant sur le mode des compositions physiques dont nous avons parlées auparavant, il est présent, et la présence est une plus haute unité que la composition.

Je pense qu'il faut dire que, en tant que tout homme est voulu de Dieu, il a en lui semence (parcelle) de christité, semence (parcelle) de pneuma. Le moment d'éveil de cette semence est certainement indécis et n'est pas mis à notre disposition, ou à notre regard certain. Le baptême est un repérage célébrant quelque chose qui est sans doute déjà éveillé. Il y a le moment absolument inerte de la semence et puis il y a l'éveil progressif.

Il y a un très beau texte, je crois que c'est dans Clément d'Alexandrie, dans les Homélies Protreptiques : «L'homme a en lui une étincelle (c'est la même chose que semence), survient le pneuma, il enflamme l'étincelle et chasse la cendre ». C'est magnifique ![17]

Et quant à dire le moment du rapport de Dieu et de l'homme, ses moments et ses heures ne sont pas à notre disposition. Quand Jésus dit : « Ce jour ou cette heure, nul ne les connaît » (Mc 13, 32) c'est de cela qu'il parle. Et nous savons que cela concerne par principe tout homme. Quel est le secret de cette relation de l'un à l'autre dans les processus de chaque vie ? Il ne nous appartient pas de le savoir, ce n'est pas notre question.

Il y a des données repérables : le moment de la confession de foi est celui de la réception du pneuma ; le baptême est la célébration de la foi, donc on peut dire que c'est le moment du baptême. Ce sont là des repérages qui ont leur sens, mais qui ne doivent pas nous laisser entendre que celui qui n'est pas baptisé n'a pas le pneuma ; ça, vous n'en savez rien. Autrement dit, vous pouvez savoir qu'il a semence de pneuma, mais dans quelle mesure cela est éveillé ou non, dans quelle progression de croissance, nous ne savons pas, et en plus nous n'avons pas à le savoir.

► Je voudrais introduire le mot de genèse des psychologues : il n’y a pas de moment pour la genèse de l’être humain ; c'est un continuum.

J-M M : C'est cela. Nous, nous avons tendance à vouloir dater les choses.

Ce dont il s'agit ici ressemble un peu à un barrage qui subit de façon progressive et insensible une montée des eaux ; et on arrive à un moment de rupture où là c'est visible, mais toute la montée secrète des eaux fait partie de ce même mouvement. C'est pourquoi on considère le pneuma parfois comme irruptif (et dans certaines conversions, il est irruptif), et d'autres fois son œuvre est sans doute une longue montée jusqu'à ce que survienne un moment plus ou moins décisif et irruptif. On peut travailler dans l'instant et travailler dans la longueur de temps (pour ainsi dire).

J'aurais beaucoup d'autres choses à dire évidemment. J'espère à la fois vous avoir montré la complexité de la question, mais aussi, de façon pratique, donné quelques repères, le premier étant : lorsque je lis ces mots qui sont des mots de l'anthropologie, il faut que j'essaie de les entendre à chaque fois dans le contexte précis dans lequel ils sont pris parce qu'ils sont susceptibles d'une indéfinité de sens, et même les plus contradictoires éventuellement. Autrement dit, ne pas faire une théorie définitive de ce qu'il en est de l'homme.

●   Deux hommes en chacun.

De plus, vous savez que Paul, par exemple, préfère souvent parler de deux hommes en nous, plutôt que de parties ou d'aspects de l'homme : l'homme intérieur et l'homme extérieur ; ou l'homme nouveau et l'homme ancien[18]. Autrement dit, il y a déjà activité de vie pneumatique en nous et néanmoins l'homme pécheur continue à certains égards de survivre.

C’est aussi en toutes lettres chez Jean : « C'est ceci la disposition que je vous annonce, à savoir que la ténèbre est en train de passer et que la lumière déjà luit. » (1 Jn 2, 8). Ce être en train de passeret ce déjà luirene doit pas être daté de l’époque où le Christ parlait, il y a 2000 ans, il s’agit de chaque instant de la vie de chacun. À chaque instant de la vie de chacun la ténèbre est en train de passer, nous sommes encore des reliquats de ténèbre, et l'avènement de la nouveauté christique, de l'homme nouveau, intervient.

Notez bien que l'homme intérieur ne désigne pas l'intériorité que nous imaginons comme s'il s'agissait de se couper du monde pour entrer dans son intériorité :

  • l'homme intérieur désigne l'homme qui est en paix avec lui-même et avec autrui ;
  • et l'homme extérieur désigne l'homme qui est en guerre et en discorde à l'intérieur de lui-même et du même coup avec autrui.

Ce n'est pas une opposition entre la solitude méditante et l'activité apostolique, ou choses de ce genre. L'homme intérieur, c'est l'homme nouveau, l'homme christique qui est l'intimité, la proximité ; c'est pourquoi Dieu est en nous, nous sommes en Dieu. C'est cette intimité, cette proximité qui constitue l'unité véritable de l'homme et de Dieu.

b) “Homme est un des noms de Dieu.”

J'avais commencé à dire aussi un mot sur la formule énigmatique “l’Homme est un des noms de Dieu”. Premièrement, nous avons dit que Dieu n'est pas l'unité inerte que nous pensions, c'est le développement même de l'idée de Trinité. Le Fils lui-même a son unité, mais il se nomme par un grand nombre de titres : il s'appelle Jésus, Messie, Christos, Seigneur, Fils de Dieu, pour parler des titres les plus fondamentaux ; mais tous les Je suisde Jean ( Je suis la lumière; Je suis la vie; Je suis la porte; Je suis la résurrection; “ Je suis le berger…)  tous ces Je suisvisent des aspects de Dieu[19].

Adam image de Dieu, sculpture de ChartresLe Christ n'est pas formellement homme mais aspectuellement homme. Qu'est-ce qui permet de le dire ? C'est que l'homme à l'image”, c'est-à-dire le Christ, est image, reflet et accomplissement de quelque chose de Dieu ; et cette manifestation du fils de l'homme”, cette manifestation qu'est le Fils – puisque chez les Anciens le fils est la manifestation de ce qu’est secrètement le père, donc de la semence qui, elle, reste en secret – cette manifestation de l'homme c'est, disons, l'homme archétypique. Ce n'est pas un homme parmi les hommes en tant que tel, mais c'est ce qu'on peut appeler l'humanité de Dieu, mais pas au sens d'une nature humaine évidemment.

► C'est l'homme intérieur ?

J-M M : Non. Là nous sommes dans une autre chose. Il ne s'agit plus de parler de l'homme humain dans lequel il y a l'homme intérieur et l'homme extérieur, je suis en train de parler des noms de Dieu. Et homme”, comme fils de l'hommedésigne quelque chose de Dieu, mais de façon archétypique, pas de façon formelle, puisque l'homme à l'image”, nous avons dit que c'est le Christ lui-même, et il est image de Dieu. L'homme est selon l'image de Dieu, c'est-à-dire qu'il y a de l'image d'homme en Dieu puisque le Fils en est l'image, mais pas en ce sens qu'il serait un homme parmi les hommes. Il se fait homme parmi les hommes, mais il n'est pas de toute éternité homme au sens d'être un homme.

En guise de conclusion.

J'ai essayé de clarifier un petit peu une question dont vous voyez bien qu'elle est infiniment complexe, mais il ne faut pas que les questions complexes nous fassent peur, il faut simplement prendre le temps d'essayer de sereinement prendre quelques repères dans cette complexité. En tout cas nous sommes invités, je le redis une fois encore, à ne pas vouloir faire un vocabulaire définitif valant partout et pour toujours, il faut chaque fois aller voir un mot dans le contexte dans lequel il est employé car c'est là qu'il vit. Dans les dictionnaires les mots sont alignés comme des tombes, ils sont morts. Un mot est vivant dans un discours, dans une parole vive, c'est là qu'il faut aller le voir.

► Le dictionnaire remet le mot dans son contexte.

J-M M : Oui, quand il est bien fait. Mais il a à nouveau des distinctions qui sont non pertinentes, comme par exemple la distinction du sens propre et du sens figuré. C'est une distinction qui ne fonctionne pas dans un langage symbolique, ce n'est pas utile pour le Nouveau Testament par exemple ; c'est utile chez nous où effectivement nous avons distingué un sens propre et un sens figuré. Il existe néanmoins de bons dictionnaires, il y a même un bon dictionnaire d'hébreu rabbinique, Jastrow, où je vais mettre le nez quelquefois pour m'informer. Mais ne faites pas confiance de façon décisive pour trouver l'exact équivalent dans le dictionnaire de ce que vous avez dans cette parole du Nouveau Testament  qui est à chaque fois une parole singulière.

J'espère que vous estimez mon effort.


 

Homélie sur Mt 12, 46-50 : les liens familiaux

 

Mt 12, 46-50

Comme Jésus parlait encore à la foule, voici que sa mère et ses frères se tenaient au-dehors, cherchant à lui parler. Quelqu'un lui dit : «Ta mère et tes frères sont là dehors, qui cherchent à te parler. » Jésus répondit à cet homme : «Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Puis, tendant la main vers ses disciples, il dit : «Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur et une mère. »

Ce texte vient ici dans une certaine opportunité, non pas qu'il soit dans le droit-fil de nos lectures, mais il y a eu hier une intervention à propos du rapport familial et de la dureté apparente de Jésus. En effet c'est une question très intéressante.

Que Jésus, à première écoute, ait l'air d'être quasi méprisant par rapport à sa mère, ses frères, c'est en effet une constante. Nous avons cela dans l'évangile de Jean dans les faits, apparemment en tout cas, et dans les synoptiques également il y a un certain nombre de préceptes qui consistent à dire qu'il faut « haïr son père et sa mère »; ou « celui qui vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, etc. » (Lc 14, 26) nous avons à l'oreille toutes ces paroles.

les noces de Cana, Marie et Jésus, détail codex EgbertPour ce qui est de saint Jean, j'avais commencé un début de réponse en évoquant la parole apparemment dure de Jésus vis-à-vis de Marie, aux Noces de Cana où elle était présente ainsi que les frères de Jésus et des disciples. C'est Marie qui décèle en premier le manque, la carence : « Le vin venant à manquer… » (Jn 2, 3). Elle fait une demande à son fils, une demande qui, à première vue reçoit une sorte de fin de non recevoir, puisque Jésus dit : « Quoi entre moi et toi, femme ? » Le mot femmeen lui-même n'a pas le côté dur qu'il peut avoir à votre oreille, dans l'usage courant de l'époque. Néanmoins Jésus acquiesce à la demande de sa mère, c'est-à-dire qu'il voit sa mère comme la disciple par excellence, celle qui sait entendre et déceler le manque. Et ceci se confirmera à la deuxième parution de Marie dans l'évangile de Jean qui se trouve à la fin, au chapitre 19, le chapitre de la passion du Christ, lorsqu'il dit à Marie parlant donc du disciple bien-aimé : « Voici ton fils » et au disciple : « Voici ta mère »; or c'est le disciple par excellence : Marie est la mère du disciple et c'est cela sa véritable grandeur.

Il pourrait se faire que dans l'histoire des premiers temps, après la mort du Christ, il y ait eu comme une sorte de rivalité entre la famille et le groupe des disciples. Cette rivalité est gérée par nos Écritures. Il y a une sévérité de Jean lui-même par rapport aux frères de Jésus. Au début du chapitre 7, les frères de Jésus le pressent d’aller à Jérusalem (en Judée), alors que c’est risqué. Monter à Jérusalem, c'est aller à la mort, ce qui est la signification profonde de monter à Jérusalem. Jésus refuse ; il y montera plus tard, en secret. Et Jean ajoute. « Ses frères ne croyaient pas en lui. »

 

Qu'est-ce que tout cela indique ? Ce qui est clair, à deuxième lecture, c'est que la véritable dignité de Marie et des frères de Jésus ne consiste pas dans la familiarité, dans le caractère familial natif. Elle réside précisément en ce qu’ils entendent la parole… Et Marie est la mère de toute écoute étant mère du disciple qui est essentiellement l'écoutant.

Donc nous n'avons pas ici, disons, un rejet de personne qui paraîtrait dur, mais une invitation à relire les liens christiques qui existent, qu'il y ait famille ou non. Cela ne dénie pas ces liens, et cela en outre nous oblige à ne pas penser père à partir de notre idée psychologique du père. Au contraire, l'idée authentique de Dieu Père devrait nous aider à relire ce qu'il en est de la paternité, et même de la paternité humaine.

J'avais un collègue qui travaillait au Centre National de Pastorale Liturgique[20], et qui avait affaire souvent avec des problèmes concernant le baptême. Les problèmes de baptême se sont posés tout au long de l'histoire de l'Église. Il y eut un temps où on se faisait baptiser adulte, un temps où on retardait le baptême jusqu'au dernier moment de la vie, afin de ne pas risquer de manquer à la signification du baptême au cours de sa vie ; et un temps (même à notre époque) où on baptisait même les tout petits enfants. Ces choses-là ont été en débat il y a une cinquantaine d'années dans les familles chrétiennes. Vous savez que les théologiens n'ont pas grand-chose à dire là-dessus : ils regardent l'histoire, ce qui s'est passé, ils ne décident rien. La législation peut gérer les habitudes prises, les usages des différentes époques, mais cela ne relève pas des théologiens, cela relève des pasteurs (du pasteur suprême, en premier, et entre autre).

Seulement ce collègue ne résolvait rien, ni dans un sens ni dans l'autre. Il disait : «quand ça se pratique, le baptême des petits-enfants est à gérer comme une occasion de conversion des parents. » Il faisait donc de très longues préparations, très soigneuses, pour préparer les parents à l’éducation de cet enfant ; car ce qu'un père ou une mère chrétienne ont à apprendre, c'est à ne pas s'en tenir aux gestes spontanés, mais à entendre et à attendre de nouer une relation plus originelle et plus fondamentale avec l'enfant ; ne plus s'en sentir le propriétaire, prendre la bonne distance, non pas pour évacuer ou rejeter, mais pour être de façon plus authentique et christique en rapport avec l'enfant.

Ces quelques suggestions que donne à entendre le texte que nous venons de lire, je ne sais pas si vous pouvez en faire usage, je vous les livre telles qu'elles me viennent.



[1] « 10Jacob partit de Beer Shéba, et s'en alla à Haran.11Il arriva dans un lieu où il passa la nuit car le soleil était couché. Il y prit une pierre, dont il fit son chevet, et il se coucha dans ce lieu.12Il eut un songe. Et voici, une échelle était appuyée sur la terre, et son sommet touchait au ciel. Et voici, les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle… » (Gn 28)

[2] « Et je regardais dans mes visions nocturnes, sur les nuées du ciel  je vis venir comme un fils d’homme ; il parvint jusqu’au vieillard âgé de nombreux jours, et on le fit avancer vers lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous peuples, toutes les nations et toutes les langues lui apportèrent leurs hommages. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite." » (Dn 7, 13-14)

[3] Cette question sera reprise dans ce même chapitre, au II – 4) "Dieu est Homme de toute éternité".

[4] Tout ceci est traité de façon plus approfondie dans Prologue de Jean. Chapitre II : Théophanies et structure du Prologue (voir aussi les chapitres suivants) dont une partie se trouve dans Baptême, Transfiguration et Résurrection. Le Prologue de Jean comme théophanie.

[5] Jean-Baptiste témoigne : « Celui-là est le Fils de Dieu » (Jn 1, 34)

[11] Il ne faut pas confondre l'esprit (héb. : rouah ; gr. : pneuma) et l'âme (héb. : nèphèsh; gr. : psychê), car ils désignent deux choses différentes. Paul en 1 Cor 15 oppose ce qui est psychique(psychikon) à ce qui est spirituel(pneumatikon)”. Nephêsh se dit pour l'homme et pour les animaux : “l'homme devint une âme (nèphêsh) vivante(Gn 2:7), la même expression désigne les animaux, “tout ce qui se meut sur la terre, qui a en soi une âme (nèphèsh) vivante” (Gn 1:30). Voir chapitre précédent ou bien Les distinctions "corps / âme / esprit" ou "chair / psychê / pneuma" ; la distinction psychique et pneumatique (spirituel).

[12] « Nous sommes un corps tiré de la terre et une âme qui reçoit de Dieu l'Esprit, tout homme, quel qu'il soit en conviendra. » (Saint Irénée, Contre les Hérésies Livre 3 ch.22)

[13] C'est la question 3 de la Prima Pars de la Somme Théologique de saint Thomas d'Aquin.

[15] C'est une expression du Credo. Voir la session sur Credo et joie (tag CREDO).

[16] Voir le cycle "Plus on est deux, plus on est un" (tag PLUS 2 PLUS 1).

[17] « Cette semence élue, nous l'appelons aussi : étincelle ranimée par le Logos[…] Le sauveur, étant donc venu, a réveillé l'âme et enflammé l'étincelle […] Et après sa Résurrection, insufflant son esprit dans les Apôtres, de son souffle il chassait le limon comme cendre et le séparait, tandis qu'il enflammait l'étincelle et la vivifiait. » (Section A : 2, 3 et 3, 1-2 ; traduction F. Sagnard, Sources chrétiennes p. 55 et 58-59).

[20] Devenu en 2007 le Service National de Pastorale Liturgique et Sacramentelle.