Voici en deux messages des réflexions de Jean-Marie Martin qui concernent essentiellement l'écriture, la parole et le corps, trois mots qu'il faut entendre à nouveau frais si nous voulons accueillir l'Écriture telle qu'elle se présente et parler de choses comme "résurrection des corps". Le  2e message donne des extraits d'autres interventions de J-M Martin.

À la fin il y a eu un petit dialogue entre J-M Martin et Maurice Bellet, prêtre et psychanalyste. En effet, à Saint-Bernard-de Montparnasse, M. Bellet (décédé en 2018) était présent quand J-M Martin parlait, et réciproquement.

Cette première partie est la transcription d'une majeure partie de la rencontre qui a eu lieu à Saint-Bernard le 8 avril 1987, et qui portait sur Jn 20, 30-31, il manque seulement la première partie qui portait sur le mot "signe". Tout ceci a déjà été en grande partie repris dans la session sur la Résurrection lors de la lecture sur Jn 20, 30-31 (tag JEAN 20-21. RÉSURRECTION). Nous ne possédons plus les enregistrements de cette rencontre, mais seulement la transcription que Joseph Pierron en a faite et que nous avons légèrement modifiée avant publication, il est donc possible qu'il y ait des erreurs ici ou là.

  • Deuxième partie : à venir

 

Première partie

Écriture, parole et corps

 

Les derniers versets du chapitre 20 de l'évangile de Jean forment une sorte de conclusion :

  •  « 30Jésus fit devant ses disciples beaucoup d'autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre ; 31ceux-ci ont été écrits afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le fils de Dieu, et que, croyant, vous ayez la vie en son nom. »

Ce passage peut paraître à première vue banal et pourtant, il y a là un certain nombre de choses essentielles : le mot "signe", ce qu'il en est de l'écriture, et aussi le rapport écriture-foi-vie,  trois mots présents dans ces versets : ces signes ont été écrits pour que vous croyez, et que croyant vous ayez la vie.

[…]

 

 1°) Écriture, parole et corps

Il y a donc le mot "écriture" (ces signes ont été écrits...). Certes Jean peut dire « j'écris » au sens courant, mais nous savons que dans le Nouveau Testament le mot Écriture (Graphê) désigne ce que nous appelons l'Ancien Testament, et que c'est selon quoi tout est entendu puisque tout est « selon les Écritures ». Or Jean lui aussi écrit, il écrit avec des signes et peut-être que l'Écriture est le lieu dernier du signe, c'est-à-dire de la présence, c'est-à-dire de ce qui vient.

clous et couronneUn peu avant nos deux versets, dans l'apparition de Jésus à Thomas, il s'agissait du "tupos des clous" (Jn 20, 25). Permettez-moi de mettre en rapport les marques sur le corps du Christ et les marques de l'écriture qui s'appellent tous les deux tupos (typos).

Je pense ici aux deux mots :

  • le mot typographie qui vient de graphê (écriture)
  • le mot de tupos (type, marque).

En rapprochant ces deux mots, ce que je veux dire, c'est qu'il s'écrit quelque chose sur le corps, et que ce qui reste du corps, c'est justement l'écriture. Le livre de Jean est littéralement la typographie de la présence. Nous avons ici une divine typographie. C'est un joli jeu de mots parce qu'en plus il peut se défendre.

Il y a un champ profond de possibilités symboliques qui nous inviteraient à repenser l'Écriture comme présence de l'Absent, à penser au « corps de l'Écriture » et à penser aussi à ce qu'il en est de la résurrection.

 

Tout cela touche à des choses qui ne sont pas étrangères à la préoccupation de certains de nos contemporains ici ou là. Cela touche la question des rapports entre la parole et l'en-deçà de la parole, la parole et le corps : la parole et - avant la parole - le corps.

Les gens qui touchent à cela ont souvent conscience de toucher à quelque chose de théologique ou, en tout cas, d'utiliser d'une certaine manière des références explicitement théologiques dans ce domaine. C'est le cas de Lacan, c'est aussi le cas de Michel Serres dans un certain nombre de pages de Les cinq sens. Je le dis pas que je suis tout à fait à l'aise dans les lectures qui sont suggérées ici, celles de ces deux-là peut-être parce que l'un comme l'autre n'attend pas du texte qu'il délivre un sens plus originel et plus parfait du mot "parole". Peut-être qu'il s'agit simplement d'illustrer une pensée qui a déjà été pensée ailleurs sur les rapports du corps et de la parole.

 

Je pense qu'il serait bon de ne pas préjuger d'avance de la signification du corps et de la signification de la parole, ne serait-ce que parce que je dis que le corps s'efface et passe à la parole, et parce que le corps est transpercé et qu'il se vide du flot de la parole.

Quand je dis cela, je serais hautement réducteur par rapport à ce qui est vécu dans ces textes si je gardais la simple notion de parole par rapport à celle de corps telles qu'elles nous sont advenues. Si, en revanche, cela me donnait de découvrir cette autre présence, c'est-à-dire cet autre corps puisque le corps n'est rien d'autre que "se présenter", si cela m'indiquait que le mot de parole – il est le Verbe (la Parole) –  a justement une signification assez différents de l'usage que nous avons attribué au discours, à la dissertation ou à la communication telle que nous les entendons, alors peut-être que je dirais quelque chose de très profondément respectueux du sens de l'Écriture que je lis ici ; ce ne serait pas pour autant sans toucher quelque peu ce qu'il en est pour nous du corps et de la parole, même si nous sommes invités à réformer la suffisance de nos certitudes sur ce que sont ces choses-là pour nous-mêmes.

Bien sûr, ici, je me suis un peu évadé parce que je n'avais en aucune façon la prétention de faire œuvre exégétique. Quand je prononce le mot qui me ravit de "typographie" en mettant en rapport le tupos des clous (v. 25) et la graphê de l'Écriture (v. 31) dont il est question aussitôt après, je sais bien que dans ce que je dis là il y a une part de jeu, mais le jeu (je ne sais pas ce que vous en faites, vous) est quelque chose que parfois à moi-même je m'accorde.

 

adulte écrivantJe m'accorde le jeu ou l'espace pour jouer, et même je le fais régulièrement chaque année pendant un mois où j'écris mon poème de l'année ; un mois d'été où je ferme tous les livres que j'ai lus, traités, commentés, expliqués dans le cours de l'année, et il reste ce qu'il reste, et j'essaie de le recueillir dans la parole la plus authentique possible, c'est-à-dire la moins apprise sur le mode de ce qui s'apprend à l'école ou de ce qui s'apprend dans les livres. Je cherche à voir si cela a quelque chance de vivre, si des symboles qui sont premièrement appris peuvent rencontrer quelque part des mouvements symboliques qui sont authentiquement miens aujourd'hui. Je pense que ce moment est pour moi très important parce qu'il n'est pas rare que, de l'avoir fait, je revienne au texte ensuite d'une autre manière. Ce n'est pas du tout que ce que j'ai écrit dans ces conditions soit entériné et devienne écriture, mais néanmoins il y a là un espace de liberté, de jeu dans le grand sens du terme, et même des jeux de mots, étant entendu que le plus noble jeu est celui de la rime[1].

Pourquoi je dis poème ? Je dis poème parce que c'est ce qui est le plus éloigné du bavardage. Le commentaire peut ne pas être bavardage, mais il peut tomber aussi dans le bavardage où on prend la parole pour dire… le poème, lui, il faut "le laisser dire". Je crois que c'est une activité qui a son intérêt et son importance.

Par exemple il m'est déjà arrivé dans un poème d'il y a cinq ans d'écrire des choses que je relisais tout à l'heure et qui touchent à cette profondeur - dans une espèce d'anticipation spontanée - le rapport du corps et de l'écriture. Autrement dit, lorsqu'un travail de ce genre est fait avec beaucoup de soin, on est parfois étonné d'y lire des choses qu'on croyait n'avoir jamais pensées, qu'on croyait découvrir à l'instant et qui, une certaine manière, se trouvaient déjà anticipées.

Je vous dis cela pour marquer que le mode d'être à l'écriture ne peut pas se borner à être un commentaire exégétique, même si cela est très important dans un premier temps. Il importe en effet qu'il y ait ce qui nous apparaît comme un battement, comme deux mouvements ou deux forces d'un même mouvement, c'est-à-dire que peut-être même y a-t-il ici plus que deux activités qui pourraient être totalement disparates et qu'on pourrait purement et simplement écarter ou définitivement écarter l'une de l'autre, parce que peut-être jamais rien n'est entendu que nous n'ayons tenté effectivement ou authentiquement de le dire.

C'est un petit peu ce que nous essayons de faire à notre niveau ici où il y a des moments où j'informe plutôt, et d'autres moments où l'on essaie de proposer nos propres écoutes, nos propres lectures. Je sais que je pointe vers quelque chose qui réclamerait une longue méditation.

 

écritureQuand je dis pointer du reste, il y a déjà un élément de la réflexion sur l'écriture, car c'est une chose très étonnante qu'écrire se fasse avec une pointe, que le premier geste de l'écriture soit un geste qui irait à transpercer le papier, mais qui, étant arrêté, s'écarte, et que, dans l'écartement, ce geste devient celui de la caresse : le rapport du pointer et du caresser, la trace laissée, l'assignation qui prend lieu, qui assume le corps,.. ou comment le corps devient écriture. Ceci n'est qu'un élément, il y aurait beaucoup d'autres choses à dire.

Je me rappelle même que lors d'une autre session, j'avais parlé de la "peau du dieu palimpseste", et il est  intéressant de savoir ce qu'est un palimpseste : on raclait une peau sur laquelle on écrivait, on grattait pour écrire de nouveau. Peut-être bien que lire, c'est cela, c'est faire une écriture palimpseste[2].

D'ailleurs nous avons vu que le texte du chapitre 20 nous invitait à la reprise et au palimpseste : ce qu'il y avait le matin était repris le soir ; et ce qu'il y avait le premier jour était repris le huitième. Il y a peut-être là quelque chose qui est tout à fait constitutif de ce qu'il en est de l'écriture. Et on peut aller indéfiniment.

 

C'est une chose aussi qui a à voir justement avec la nécessité de pointer : « Ils verront celui qu'ils ont transpercé » à propos de ce moment qui est le moment capital chez saint Jean.

résurrection rassemblement dans l'unitéIl en est question déjà en Jn 7, 37 où ce sont les fleuves qui coulent, fleuves d'eau qui est pneuma, ce qui est repris à la Croix. Ce thème est celui de l'abondance, de la surabondance. Or l'abondance est un découlement à l'extérieur, celui de l'eau et du sang qui deviennent pneuma, c'est-à-dire ruissellement et emplissement, ce qui est la signification du pneuma. Cette extériorité-là est précisément ce qui nous intériorise, c'est-à-dire ce qui fait que le Christ ne soit pas simplement un autre. En effet cette transfixion, c'est que nous soyons en lui, et que les notions d'intériorité et d'extériorité tombent d'un coup, se trouvent remises en question.

C'est pour cela aussi que l'Écriture est donnée dans la visée de l'écoute : « 31ces choses-là ont été écrites pour que vous croyiez ». Laissons tomber le « pour que » qui est mortel ici. Nous savons qu'il distribue des propositions distinctes qu'il faut ensuite rabibocher. Ici cela ne veut pas dire : c'est écrit pour vous faire croire. Le hina n'est pas le hina de la finalité stratégique, l'afin que de nos langues. Il désigne la direction[3], il indique que cet écrit va dans le sens d'être entendu.

 L'Écriture est accomplie quand elle est entendue et son vœu est donc d'être entendue, elle s'accomplit dans l'écoute, et l'écoute est précisément que nous en vivions. C'est une parole donnante de vie. Ce n'est pas une parole sur la vie, mais c'est une parole qui est pleine de son souffle vivificateur. Jésus nous insuffle : « Recevez le pneuma », c'est cela la parole.

 

De plus il s'agit d'avoir « la vie dans son nom. » Rien n'est sauvé que dans le nom de Jésus, oui, mais il faut bien savoir que le nom a sa part visible et sa part invisible. Le Nom n'est pas un nom parmi les noms que nous prononçons, et Jésus n'est que la trace visible du Nom. Je ne sais pas si vous voyez l'importance de cela pour un certain nombre de questions que nous pouvons nous poser. Qu'il y ait l'invisible du Nom est un thème constant dans les premiers siècles qui présentent encore quelques traces de ce que veut dire sémitiquement le Nom : Hashem[4].

Cette Écriture ne renseigne pas sur ce qu'il en est de vivre : l'entendre (c'est-à-dire être articulé à cette Écriture) c'est vivre, et c'est vivre dans son identité (« dans son nom »). Et c'est la fin même du texte.

 

Alors j'ai dit beaucoup de choses, je m'arrête. Vous en faites ce que vous voulez, choisissez là-dedans.

 

2°) Questions sur le temps… sur la résurrection des corps…

 

Maurice Bellet : Dans ce que tu as dit, il me semble qu'il y a quelque chose qui s'indique du côté du corps qu'il nous est difficile d'entendre parce que, c'est peut-être "le corps que nous avons perdu", ou "le corps que nous n'avons jamais eu" qui doit être tout à fait essentiel…

►…ou aussi "le corps que nous aurons"…

J-M M : Est-ce que le débat ne glisse pas vers : « nous avons, nous aurons, nous aurons eu » ? En effet "les trois extases du temps"[5] sont bien touchées par cela, mais peut-être que la façon dont nous les pensons spontanément n'est pas purement et simplement entérinée.

Il pourrait bien se faire que ce qui est premier, ce soit précisément un des noms de la résurrection, c'est-à-dire « maintenant », et que maintenant n'est qu'en tant qu'il me donne de lire ce qui était et ce qui sera.

Je veux dire par là que nous vivons sur une ligne dont l'ordre est le passé, le présent et le futur. Il est probable que si on avait une articulation qui soit "du présent" "au passé et au futur", il y aurait un bon nombre de nos questions qui tomberaient d'elles-mêmes.

Seulement je ne fais pas que changer l'ordre des choses : si je change l'ordre, le passé n'est plus ce qu'était le passé dans l'autre énumération, le futur n'est plus ce qu'était le futur dans l'autre énumération.

Ce qui est toujours premier c'est : j'entends. Mais si je dis « j'entends » cela ne vous intéresse pas du tout car vous vous posez aussitôt la question : qu'est-ce que j'entends ? Or ce qui est premier c'est que j'entende maintenant. C'est pourquoi les confessions de foi ne sont pas des catalogues d'articles, mais commencent par un « je crois maintenant », et cette affirmation – “je crois maintenant” – ne va pas sans une remémoration qu'elle accomplit ; et comme elle ne se détient jamais en plénitude, elle ne peut pas ne pas ouvrir sur la perspective d'une réitération.

M B : Si j'entends bien ce que tu dis, ça mène à quelque chose comme cela : “ce qu'il en est du corps en tant qu'advenant ou en tant que venant” ne relève plus de l'image, de l'imaginaire ou du concept de Dieu lui-même… Bien sûr j'enfonce une porte ouverte… et du côté des croyants ou des incroyants – tous sont logés dans la même boutique – ça a une conséquence pour tout ce qui touche à la résurrection, résurrection de nous. C'est que ceci est toujours débattu à propos des images, des idées de la résurrection des corps… or le lieu où quelque chose peut s'entendre de cela est sans images et sans concepts. Il y a là quelque chose de l'ordre du symbole.

J-M M : Oui, mais ça nous est très difficile de tenir cela !

M B : Bien entendu. Pour autant cela ne veut pas dire qu'il n'y a rien du tout… c'est justement cela qui est concret. On revient toujours sur le même thème : c'est illisible ;  il n'y a rien pour le voyeur.

J-M M : Oui, c'est concret, et je le manque à la mesure où je le dépose dans un lieu préétabli.

Or c'est exactement ce que nous faisons par rapport au temps. Pour nous le temps est un vaste espace imaginaire, malgré toutes les apories qui sortent de là.

Lève-toi... de même le lieu, et le lieu peut-être encore plus car il a à voir immédiatement avec le corps. Or il faut bien voir que ce qui est énoncé ici n'est pas une dénégation du corps, c'est une re-surrection du corps. Je ne dénie pas le corps. Et c'est pour cela que l'expression « résurrection des corps » est précieuse, mais à condition qu'elle ne soit pas entendue comme le retour…

M B : …à l'état antérieur indéfiniment prolongé.

J-M M : Oui… C'est délicat ces choses-là., en particulier cette idée de "retour de moi-même" sur laquelle il faudrait s'interroger. En effet, "je" chez nous c'est évident. "Je", en tant qu'adulte, c'est la première chose que nous sachions dire. Or c'est la chose la plus mystérieuse qui soit, et ce qui est très important, c'est de savoir ce qui me donne de dire "je" sur ce mode, et de savoir ce que je dis quand je dis "je". Il est vrai qu'il y a dans le "je" plus de désignation que de signification, et c'est vrai aussi de tous les prénoms pour lesquels il y a quelque chose d'indicatif, quelque chose qui montre et qui a à voir avec la symbolique de l'espace dicible. Néanmoins il n'y a jamais d'indication qui ne soit quelque peu significative, et ce peu-là, d'où est-ce que je le tiens ?

Par exemple on est étonné de voir Heidegger se poser la question de savoir à partir de quelle époque on a dit "je". C'est la même question. Et cela qui est pour nous une évidence non questionnée, c'est peut-être ce qui serait le plus questionnable. Et c'est pour cela que les oppositions hâtives que nous mettons à ce sujet entre l'Orient qui est méprisant du "je" et l'Occident qui sait très bien ce que c'est, n'ont pas lieu d'être. Ne jouons pas à cela. Nous ne savons même pas ce qu'il y a dans notre Écriture.

M B : Je voudrais dire encore une chose à propos de cela… c'est que si on essaie de penser ces choses, c'est le difficile par excellence… et d'un autre côté, je crois qu'il y a, dans la pratique, dans la réalité, en particulier dans une certaine réalité de l'amour, une présence de ça qui est donnée, qui est là sans savoir, mais qui est là et qui se montre par la façon dont le corps est traité et en particulier par un certain type de rapport envers le corps. S'il y a un certain type de respect dans la façon dont le corps est vu, touché, perçu – il n'est pas une chose, on ne peut pas le manipuler, et cela est inaccessible au voyeur – alors à ce moment-là le corps est éternel, hors de la mort, même si on sait d'autre part qu'il est mortel.

J-M M : Il faudrait dire que penser, à ce niveau-là, c'est toucher, parce que penser c'est un grand et beau mot, et "penser" c'est du reste "peser", étymologiquement. Peser ne signifiait pas d'abord mesurer le poids, mais peser était une dénomination du toucher ; c'est le sens du lourd.

Et vous vous rappelez que, dès le début, nous avons commencé à réfléchir sur « ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu, ce que nos mains ont touché au sujet du logos de la vie (au sujet de l'affaire de la résurrection) » (1 Jn 1). Ne pas cantonner la parole à dire le concept, mais en faire une partie prenante de cette sensorialité-là, c'est toucher la chose en question.

C'est là que malheureusement l'articulation entre l'intelligible et le sensible est dominante et affecte de très bonne heure la pensée chrétienne.

M B : Cette différence entre l'intelligible et le sensible est platonicienne…

J-M M : Oui, même si au début cette différence ne s'entendait pas au sens où nous l'avons réduite. Néanmoins c'est un discours qui, dans sa dérive jusqu'à nous, est mortel pour les choses de l'Écriture. Or c'est bien lui qui a accompagné l'élaboration de la théologie, de la théologie qui fonctionne par mode conceptuel.

M B : Et par-dessus cela, quelque chose a tuilé, c'est la distinction de Descartes entre la pensée et l'étendue. Et d'une certaine façon, par rapport à ce que tu dis, c'est la fin de tout parce que cela fonctionne de telle manière que ce que dit Jean comme l'entend Jean-Marie, c'est l'impensable…

J-M M : Cela a joué à un niveau encore supérieur : l'homme est considéré comme l'addition de pensée et d'étendue, et comme ce qu'il en est du Christ est pensé depuis toujours sur le mode de ce qu'il en est de l'homme, le Christ est donc considéré comme l'addition de divinité et d'humanité. Et c'est cela que nous appelons l'incarnation : pour nous l'incarnation est l'union entendue comme juxtaposition, présence inexpliquée mais toujours imaginée sur le mode du juxtaposé. Du coup ce que veut dire le Christ est compromis, et ce que veut dire Dieu aussi.

Autrement dit, tout cela se tient, et c'est pourquoi ce n'est pas tout à fait par hasard que le récit de la Résurrection est le lieu de l'identification de Jésus. Et pour nous, c'est la source nouvelle qui n'entérine pas ce que nous savons sur Dieu ou ce que nous savons sur l'homme, mais dont nous attendons qu'il en découle un sens inouï, c'est-à-dire non-entendu auparavant, de ce que veut dire Dieu et de ce que veut dire l'homme. Et il pourrait bien se faire que le rapport de ces deux choses-là ne soit pas exactement ce que nous pensons. Je crois qu'il y a là quelque chose de vertigineux…

►  Pouvez-vous dire quelque chose de l'incarnation telle que vous venez d'en parler, mais autrement ?

J-M M : J'aurais déjà du mal à le redire comme je viens de le dire ! D'abord je n'ai pas pris le mot "incarnation" dans un sens positif. Je veux dire par là que le Nouveau Testament n'est pas une théologie de l'incarnation. Le Nouveau Testament est une expérience, une traversée de la résurrection.

Le mot "incarnation" lui-même, dans l'usage que nous en faisons, tire vers deux directions.

Pour nous aujourd'hui l'incarnation au sens courant désigne un moment : on dit qu'à Noël on célèbre l'incarnation alors qu'à Pâques on célèbre la résurrection ; l'incarnation désigne donc le moment de la naissance (ou de la conception, je ne sais pas), ce qui est une ponctualisation. Or la notion d'incarnation ne se trouve pas formellement comme telle dans le Nouveau Testament. Même l'expression « et le Verbe s'est fait chair », en dépit de l'apparence, ne dit pas cela[6].

Cela ne veut pas dire que la théologie de l'incarnation ne soit pas vraie à certains égards, mais le lieu à partir duquel les choses sont entendues dans le Nouveau Testament, c'est précisément l'identification du Fils comme Fils qui est la résurrection. Or ce qui s'indique ici, c'est un rapport inouï de l'humanité et de Dieu ; c'est ce rapport qui ouvre les évangiles, car ce qui ouvre les évangiles c'est le « Tu es mon fils ».

Crucifié glorieuxOn n'interroge pas d'abord sur la singularité individuelle de quelqu'un à propos de qui il faudra ensuite savoir de quoi il est fait ou de quoi il est composé ; il est même certain que la première question qui se pose dans les Écritures à propos du Christ, ce n'est pas de savoir qui il est, mais d'où il vient. Et « d'où il vient » est corrélatif à « où il va » et c'est la résurrection elle-même qui se dessine comme aller au Père. Et aller au Père ne fait rien d'autre que jouer ce qui est dit de Jésus dès le premier verset de Jean, à savoir qu'il est parole tournée vers Dieu ; et c'est cela qui est en question, c'est cela qui est identifiant, et c'est cela qui donne sens à l'homme et qui donne sens à Dieu.

En revanche, une théologie de l'incarnation a légitimement son lieu mais articule une problématique qui n'est pas celle des Écritures, à savoir la problématique questionnante de l'Occident comme telle : elle est construite non pas sur « d'où il vient ? » mais sur « qu'est-ce qu'il est ? ». Et à « qu'est-ce qu'il est ? », je réponds par sa nature, car la nature correspond à la définition, à l'organisation logique des choses. Or très légitimement on répond qu'il est Dieu et homme, il est même le lieu paradoxal où Dieu et homme prennent des sens inouïs. Mais si je sais d'avance par définition ce qu'est l'homme et ce qu'est Dieu, et que je ne fasse que rapprocher ces deux termes dans une addition, je n'apprends rien de nouveau. Je n'attends pas que se découvre à moi un sens neuf d'homme et un sens neuf de Dieu.

À un certain moment de l'histoire, eu égard à certaines questions qui se posaient à l'époque, il a pu être légitime, en opposition à des réponses aberrantes, de dire qu'il est véritablement Dieu et pas seulement une première grande créature…. Et même si ces réponses dogmatiques sont tout à fait légitimes, pour autant elles ne nous introduisent pas dans la question même, et par suite elles ne risquent pas de nous introduire à la réponse des Écritures. Ces réponses dogmatiques sont tout à fait légitimes en leur lieu… mais elles sont nocives, car si je m'arme consciemment ou inconsciemment de cette théologie acquise pour lire les Écritures, je n'entendrai dans les Écritures que ce que j'y projette déjà. C'est généralement ce que nous faisons soit de façon inconsciente, soit avec une certaine volonté apologétique comme jadis où on essayait de faire l'idéologie de l'histoire de la pensée chrétienne pour montrer qu'elle était bien fondée dans les Écritures. Aujourd'hui ce n'est pas comme cela que la question se pose, mais c'est plus sournois pour nous, nous avons plutôt le risque de questionner inconsciemment c'est-à-dire que nous sommes préfabriqués par des concepts théologiques.

M B : Même Sartre.

J-M M : Sartre le reconnaît, et donc ce que je dis concerne aussi la pensée la plus laïque. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard… mais ce n'est pas parce que la théologie s'est dégradée en pensée laïque, c'est parce que la pensée théologique structure un questionnement non évangélique. En effet la pensée théologique est sur le questionnement d'Aristote qui met en œuvre et légitimement certaines choses.

M B : Et après ça tombe en panne…

J-M M : Oui. Mais, si je ne suis attentif qu'à certains contenus que je veux retrouver pour me rassurer afin de montrer que l'Église est dans la continuité de l'Écriture, je suis tout d'abord dans une mauvaise posture pour entendre, je ne suis pas libre d'entendre ce qui vient. Par ailleurs, je sais que je suis indûment prévenu… Cependant, si je me libère de cette préoccupation, si cette libération est faite, la légitimité même des réponses dogmatiques qui sont survenues en leur lieu apparaît avec une évidence encore plus grande… Mais si je suis pris par cette préoccupation, je suis occupé d'avance, pré-occupé par ce savoir et j'interdis au texte de me parler.

Là encore, c'est peut-être par le poème que l'on apprend cela : un texte n'est pas fait essentiellement de mots, de concepts, il est fait de ses jointures. Ce qui est premier, ce sont les jointures, les articulations premières. Et nous avons constaté que nous sommes faits d'un certain nombre de jointures évidentes : le sujet /l'objet ; le singulier /le collectif ; cause / conséquence... Elles sont évidentes, et pourtant ce ne sont pas celles qui sont en question dans notre texte.



[1] Sur le blog figurent quelques poèmes dans le tag Poèmes de JMM.

[2] À propos de la marque (tupos) des clous et du poème écrit par J-M Martin sur le palimpseste, voir le 1° b message suivant ( la deuxième partie du présent message)

[5] L'expression est de Heidegger dans Être et Temps.